Cognac Napoléon (1990)

Edouard Limonov · Chapitre 1 sur 10

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Cognac Napoléon (1990)

Cognac Napoléon

 

Moïse Borodatykh avait tenu sa promesse. En août 1975, je

devenais correcteur. Pourtant, j'annonçais fièrement à mes connaissances que j'étais journaliste au Russkoïe Delo et que je remplaçais parfois le correcteur. Je voulais que mes affaires aient l'air meilleur qu'elles ne l'étaient. Et «journaliste» faisait plus noble.

Le matin, un instant seulement, Héléna ouvrait ses yeux

pour les refermer aussitôt, je quittais la chambre à coucher étouffante, allumais la lumière dans la salle de bains, me lavais en vitesse, me rasais (en me coupant comme d'habitude au menton) et mettais mon costume gris, une chemise blanche et une large cravate. Ce costume et ces cravates, je les avais apportés de Russie. En six mois de vie aux Etats-Unis, j'avais seulement pu m'acheter des chaussures en plastique pour quatre dollars quatre-vingt-dix-neuf cents. Je contemplais un court moment avec satisfaction le journaliste Limonov dans le miroir de la salle de bains, sur fond de toile cirée bleu foncé à petites fleurs violettes. La toile pendait du plafond, elle nous permettait de prendre une douche debout dans la baignoire. Le journaliste, satisfait de sa tête de journaliste, allait dans la cuisine où des hordes de blattes opéraient en toute impunité…

Je jouais cette fois-ci avec ivresse mon nouveau rôle. Je me

fis une omelette rapide, m'assis à la table de la cuisine, relus en mâchant l'article que j'avais écrit la veille au soir. Je comptais le montrer au boss. Acteur et romantique, j'avais immédiatement surnommé Moïse Borodatykh boss. Il me payait vingt dollars l'article. Je me consolais en me disant que les premiers honoraires littéraires de Nabokov en Amérique avaient été de cinq dollars…

Et ce matin-là, je relus l'article. Clés à la main, je revins

regarder Héléna. Elle dormait, tournée vers l'armoire. Les matelas qui, de jour, nous servaient de divan, nous tenaient lieu de lit la nuit. Le drap s'enroulait autour de la tête d'Héléna. Bouche ouverte, ma femme respirait dans un interstice. Hésitant entre mon désir de l'embrasser et la peur de la réveiller — réveillée, elle se métamorphosait en furie — je souris doucement et, battant en retraite, sortis prudemment.

Je viens d'écrire «je souris doucement», mais était-ce la

réalité? En tout cas, mon visage devait refléter l'attendrissement, devant la créature couchée sur les matelas. A cette époque déjà, la créature péchait de façon odieuse et ne méritait guère mon attendrissement; mais, mon Dieu, pouvons-nous être émus par la seule vertu? Nous sommes émus, le diable sait par quoi, mais pas par la vertu. Lorsqu'à mon oreille on prononce le mot «vertu», je m'imagine une grande perche de guenon à long nez, à peau jaune, vêtue de l'uniforme de l'Armée du Salut. Un petit chapeau, une petite clochette, et une boîte avec une fente pour recueillir des dons… Cette fente, par association d'idées, pourrait nous entraîner fort loin, lecteur, mais suivons plutôt — laissant Héléna endormie, sa bouche ouverte découvrant des dents de devant ressemblant à celles d'un lapin — le journaliste dans les quartiers de carte postale de la grande New York. (Il nous faut, en particulier en passant aux pieds de l'Empire, faire tomber notre chapeau et craquer notre cou…)

Nous étions pauvres et j'économisais. Je sortais de

Lexington sur la large 34e rue avec circulation à double sens et me faisais chier à aller à West-Side à pied. Le journal Russkoïe Delo, outre ses qualités romantiquement exotiques (un journal russe à New York!) était situé dans la 56e rue, à Broadway. Toi, lecteur, à Moscou, Vologda, Novossibirsk, Paris, Antony ou Courbevoie-sur-Seine, tu t'imagines Broadway plein de gangsters d'opérette, de jeunes Marilyn Monroe, de Chinois louches, d'étoiles du show business, non? En fait, il n'y avait rien d'intéressant dans la 56e rue à Broadway. Que dalle. Une ruelle retirée, identique à celle d'une petite ville ukrainienne. Asphalte crevassé, fine couche de poussière le long des accotements… New York sait de manière étonnante se désagréger, se transformer, si on la néglige comme c'était le cas dans la période de la Grande Dépression new-yorkaise des années 1974—1977, en un ramassis de petites bourgades provinciales polonaises, ukrainiennes, juives.

Je longeai, dans la 34e rue, les grands magasins «paradis

pour pauvres» (on y voyait, en cette heure matinale, entrer les employés en cortège de fourmis) jusqu'à Broadway et me dirigeai vers le nord. J'avais vingt-deux rues à couper. Je regardai l'heure sur la tour Macy's et me hâtai.

Un inutile complexe d'infériorité faisait commencer le travail

tôt à ce journal d'émigrés. Ses collaborateurs auraient fort bien pu faire la grasse matinée jusqu'à midi. En effet, le Russkoïe Delo recopiait ses informations dans les journaux new-yorkais, et ne faisait que les traduire en russe. Bref, l'information n'était pas fraîche, elle arrivait vingt-quatre heures plus tard au lecteur russe, de sorte que deux-trois heures de retard ne changeaient rien. De plus, la plupart des lecteurs recevaient le journal chez eux, sur abonnement, envoyé par la poste en deuxième ou troisième vitesse.

Près de la 54e rue, dans Broadway, s'étendait le marché du

prêt-à-porter où l'on pouvait acheter quantité de saloperies pour quelques dollars, voire quelques cents. Le marché avait déjà déballé ses éventaires et roulait ses portemanteaux couverts de pantalons, de vestes et de robes lorsque je le longeai en faisant claquer mes semelles. Notre journal était le frère jumeau de ce marché. Nous vendions des nouvelles datées, vieillies; le marché, des vêtements faits dans Dieu sait quelle cochonnerie chimique. (En août, avec la chaleur, ils dégageaient une odeur étrange et forte d'essence, de pétrole, et j'avais l'impression que si la température montait de cinq degrés, les articles fondraient, s'égoutteraient de leur cintre, laissant juste de petites flaques puantes sur le bitume.) Je me souvins qu'en URSS, dans les années 60, les vêtements en tissu synthétique étaient devenus à la mode. Joyeusement, d'un bloc, la population soviétique s'était mise à débourser des sommes folles pour des chemises qui fondaient instantanément à l'endroit où une cendre de cigarette les effleurait, les préférant aux solides vêtements de coton. Bien plus tard, j'appris de l'épouse d'un multimillionnaire que ces derniers ne portaient que du coton et de la laine. L'homme de la masse soviétique, stupide, à l'image des masses, ne souhaitait pas s'habiller en multimillionnaire mais s'affubler de pauvres habits de nègre. L'humanité se soumet avec une incroyable légèreté aux manies générales, stupides; et c'est tout juste si une pensée judicieuse vient visiter les foules une fois par siècle.

Dépassant les établissements insignifiants de la 56e rue (pas

moyen même de s'en souvenir! à l'exception d'une salle d'exposition de voitures d'occasion à l'angle de la 56e rue et de Broadway), je m'approchai de la vieille porte métallique du journal. Je tirai la porte sur moi… L'immeuble haletait telle la salle des machines d'un gigantesque paquebot. Quatre monstres antédiluviens — des Linotype — étaient installés au rez-de-chaussée et ébranlaient le bâtiment. D'ailleurs, les quatre ne marchaient jamais toutes ensemble; vieilles, elles tombaient continuellement en panne. Claquements, grincements et feu m'accueillirent; ces opérations typographiques du XIXe siècle faisaient songer à des opérations de forge.

J'ai gardé, de mon passage au Russkoïe Delo, une défiance

cynique et inébranlable envers la presse, l'information dont on nous nourrit quotidiennement. Si les journalistes du monde entier, sans en informer leur gouvernement, se mettaient d'accord pour ne nourrir l'humanité que de nouvelles vieilles d'un an, personne ne le remarquerait, je pense. Qui peut vérifier la fraîcheur des nouvelles? Parfois, en regardant l'écran de ma TV parisienne, je remarque des trucs du style Russkoïe Delo: un chi'ite, Kalachnikov au poing, traverse en courant, soi-disant la veille, une rue de Beyrouth, et je me souviens — j'ai une excellente mémoire visuelle — l'avoir déjà vu traverser quatre mois plus tôt, mais pour autre chose. La TV, ce moyen d'information supermoderne, dépend de manière humiliante du commentaire, de la voix off qui nous débite des bêtises mythiques. Toute la complexité du monde se réduit à une image arbitrairement sélectionnée. L'URSS est toujours une parade militaire bien qu'il n'y ait que deux parades par an à Moscou et que les trois cent soixante-trois autres jours de l'année s'écoulent sans défilé. Tout mouton, après un an de parades militaires (elles accompagnent les trois quarts de toute information sur l'URSS à la TV, le dernier quart consistant en un mouvement circulaire de la caméra dormant une image de carte postale du Kremlin) est pour toujours convaincu que l'Union soviétique est un dangereux pays militariste. Après quoi, le penseur populaire se précipite vers le mur du monument le plus proche pour y inscrire en lettres grasses «URSS = SS».

Je courus dans l'escalier sale recouvert de lino (mes

semelles claquaient dans un bruit de plastique). Je m'arrêtai une seconde sur le palier près de la petite porte rouge délavée qui menait aux archives du journal et montai, d'un souffle, la dernière marche du second étage et demi américain, à la rédaction.

La longue pièce — toute la longueur en coupe du bâtiment

— avait été peinte (de nombreuses années auparavant) en vert pâle industriel. Sa partie la plus claire — près des deux fenêtres — était séparée du local central par des cloisons et dissimulait le bureau du rédacteur et la cellule du rédacteur adjoint. (Le bureau du rédacteur en chef était lui aussi une cellule, mais on pouvait s'y loger à quatre, alors qu'on ne pouvait entrer qu'à deux dans celle du rédacteur adjoint.) Les cloisons n'atteignaient pas le plafond et toute parole prononcée dans les «bureaux» parvenait donc à la salle. Moïse Borodatykh traitait de toutes les affaires importantes à l'extérieur de ce local: dans un petit restaurant italien, dans une rue voisine. Il ne faisait pas confiance à ses employés.

Je n'avais pas alors toutes les expériences que j'ai

maintenant, j'étais plus confiant, romantique, enthousiaste dans mon rapport au monde. En pénétrant dans la salle de rédaction, je respirais avec plaisir l'air rance et enfumé. Je me prenais pour Hemingway entrant au Kansas City Star ou Henry Miller commençant sa journée de travail dans le bâtiment parisien du Chicago Tribune, l'air empuanti du journal me plaisait pour cela. Une odeur pas désagréable cependant dominait le matin. Celle de la fumée odoriférante s'échappant de la pipe du vieil intellectuel russe Salomon Zakharovitch Plotski. Salomon Zakharovitch, responsable de la première page du journal, responsable des nouvelles pas fraîches, tapait déjà sur le clavier de sa vieille Underwood, le New York Times déplié devant lui, sa pipe entre les dents. Il travaillait par rafales. Il frappait une rafale, et plongeait dans le New York Times en même temps que son fauteuil à roulettes pivotait. Il soufflait une bouffée de fumée. Il fouillait de sa main droite, loin, sur le côté. Il cherchait son gobelet de café en carton. Il portait le gobelet à ses lèvres. Parfois, il le renversait de sa main fureteuse, et le café glissait, vite, sur la table métallique en direction du New York Times. La comptable, une vieille dame fumant des cigarettes russes, petite et grosse, bonne, en un mot une femme avec des traits de cartomancienne des rues, quittait en ces cas-là sa place et, l'éponge à la main, se précipitait pour sauver le quotidien.

Je suis persuadé, lecteur, que tous, nous jouons des rôles

que nous avons choisis. Là-bas, à la rédaction du Russkoïe Delo, ils étaient tous cinématographiques. Chacun était un type, combien expressif et fort! Peut-être avaient-ils vu trop de films? Le diable sait… Salomon Zakharovitch et la comptable auraient été très bien dans Citizen Kane, parmi les troisièmes rôles. Moïse Borodatykh, le boss, ne ressemblait hélas pas à Kane/Orson Welles. Mais indiscutablement, Rupert Murdoch et Herst ne lui ressemblent pas non plus… Le nez comme un ballon, la bedaine posée sur des petites jambes maigrichonnes et courtes, les yeux écarquillés et globuleux, rien à voir avec le jeune ou le vieux Welles/Kane! Cependant, Borodatykh était vif, débrouillard et talentueux à sa manière. Il avait eu une vie mouvementée et, sans la guerre, eût peut-être été plus que propriétaire du Russkoïe Delo. Avant de s'amarrer aux Etats-Unis, et d'être d'abord assureur, puis collaborateur, puis copropriétaire, propriétaire enfin du Russkoïe Delo, Borodatykh avait réussi à être journaliste en France. Batko Makhno avait fait don de son attention à Moïse et avait insisté pour qu'il écrivît un livre sur lui. Batko voulait que le petit Moïse modifiât son image, gommât ses traits de «judéophobe» et d'antisémite et le représentât comme l'anarchiste idéaliste qu'il était selon lui. Difficile de croire en un Makhno abattu. «C'est vrai que Makhno n'était pas antisémite?» demandait le jeune journaliste Limonov au vieux Borodatykh. Makhno avait toujours excité son imagination et les petits détails telle sa supposée «judéophobie» n'auraient pu modifier son opinion.

Moïse Borodatykh haussa les épaules et soupira.

— J'ai fait la connaissance de Makhno peu de temps avant

sa mort. Il vivait dans la misère, à Paris, avec sa jeune femme et son petit garçon. Batko affirmait que les bolcheviks, rusés, l'avaient calomnié en le présentant volontairement comme un antisémite afin d'entraîner de leur côté les masses juives qui avaient activement pris part à la révolution. Il était déjà alors, une dizaine d'années après la révolution, impossible de reconstituer ce qui s'était réellement passé sur le territoire, plus vaste que plusieurs pays européens réunis» où opérait son armée. Le chaos et des saignées réciproques. Je ne doute personnellement pas du fait que les bolcheviks aient eu intérêt à le faire passer pour un antisémite. Mais il est aussi possible que des bandes, des détachements de son armée, n'aient pu renoncer au plaisir d'organiser des pogroms dans des petits bourgs juifs… Les Ukrainiens, tout le monde le sait, sont connus pour être antisémites… Mais vous-même, vous êtes ukrainien, Limonov? Votre vrai nom est bien un nom ukrainien, Savtchenko?

— Savenko, Moïse Iakovlevitch!

— Mais vous n'avez pas du tout de sang juif? — Non, Moïse Iakovlevitch.

— Hum… Mais comment avez-vous pu émigrer…? — Je vous l'ai déjà raconté, Moïse Iakovlevitch… — Oui, oui, vous me l'avez raconté, je me souviens…

Dommage, dommage, un petit jeune si sympathique, et qui n'a pas de sang juif… Ecoutez (il baissa la voix)… peut-être que par habitude, soviétique, vous savez, avez-vous peur de reconnaître…?

— Mais non, Moïse Iakovlevitch, je vous l'aurais dit… — Dommage, dommage…

 

Le jeune journaliste se souvint que quelques années plus

tôt, à Moscou, une dame corpulente ressemblant à une sorcière de film soviétique pour enfants, l'écrivain Musa Pavlova, l'avait coincé contre un mur de la cuisine, avait fermé la porte, et lui avait chuchoté: «Pas du tout du tout de sang juif? Vous êtes sûr? Peut-être votre grand-mère était-elle juive?» Elle était fort déçue qu'il n'ait pas eu de ce sang-là. Le soir, il avait raconté l'épisode de la cuisine à Héléna, en riant. Il avait mimé la scène. Ils avaient ri tous les deux. Ils ne comprenaient pas son désir de voir Limonov appartenir à cette glorieuse nation. Les époux avaient discuté un moment sur ce thème et étaient tombés d'accord: il pouvait être fier de ce qu'ILS voulussent débusquer le juif en lui. Il était donc, d'après eux, digne d'être juif. Il l'était visiblement aussi selon Moïse Borodatykh. Cependant, être juif sur les berges de l'Hudson était bien plus avantageux que de l'être sur les berges de la Moskova. Et il regrettait parfois sincèrement alors de n'être pas «jewish» dans cette ville qui en comptait quatre millions. Parmi la douzaine de collaborateurs de la rédaction du Russkoïe Delo, seuls le correcteur Limonov et le vieux rédacteur adjoint Sretchinski étaient russes. Les juifs étaient impliqués dans l'acte même de création du journal (en 1912, quelques mois avant la Pravda)… et les rouges. Le linotypiste Porphyre raconta un jour à voix basse au correcteur descendu à l'atelier de typographie, que Léon Bronstein/Trotski était plus d'une fois venu dans les locaux du journal. «Et il vivait dans le Bronx, Trotski… Et Moïse lui-même (Porphyre qui avait les cheveux blancs et le cou rouge jeta un coup d'œil autour de lui, tel un écolier redoutant l'entrée subite du professeur dans les toilettes, et de se faire surprendre avec une cigarette) était loin d'être à droite quand il était jeune. C'est aux Etats-Unis qu'ils sont tous, comprenant d'où soufflait le vent, devenus des anticommunistes convaincus.» Porphyre approcha ses grandes lèvres de l'oreille du correcteur et murmura: «Il a travaillé pour un journal socialiste français…»

— Bonjour, Edward Veniaminovitch!

Iouri Sergueevitch Sretchinski, bras maigres découverts,

manches de chemise lui arrivant aux coudes, cravate, coupe militaire en brosse, rides verticales, sortit de sa cage de rédacteur adjoint. A cette époque, il avait déjà le cancer, mais ses collaborateurs ne le savaient pas encore. Lui le savait. Il arrivait le premier au journal et partait après tout le monde. Comme Moïse Borodatykh, Sretchinski avait émigré aux Etats-Unis du continent européen, de France, mais, à la différence du boss, après la guerre. Il l'avait terminée en tant que colonel de l'armée française. Pour son courage, le gouvernement français lui avait proposé la citoyenneté française qu'il avait fièrement refusée, souhaitant rester Russe pour toujours. Nous, nouveaux arrivants, rêvant d'une citoyenneté fût-elle de la république de Trinidad et Tobago, soviétiques cyniques, ne comprenions pas son nationalisme désuet et collet monté.

— Bonjour, Iouri Sergueevitch.

J'étais déjà assis à ma table de correcteur et dégustais le

petit verre de café proposé par la comptable. J'aimais ces quinze-vingt minutes matinales, précédant le travail, quand ça sentait le tabac de Salomon Zakharovitch et que la comptable, cigarette serrée entre les dents, préparait le café.

— Comment votre personne se porte-t-elle? demandait

amicalement Sretchinski, après s'être arrêté près de ma table.

Malgré mon jeune et cruel intellect, j'éprouvais une

incompréhensible sympathie pour le rédacteur adjoint. Je le soupçonnais même d'être mon bienfaiteur secret. Le fait est que chaque semaine, Moïse me donnait une petite enveloppe soignée contenant un billet de vingt dollars. «Un admirateur de votre talent journalistique qui souhaite rester anonyme», m'avait dit le boss à la première enveloppe.

— C'est vous, Moïse Iakovlevitch, avouez, demandai-je

après avoir pris l'enveloppe.

— Et pourquoi donc? Je vous paye un salaire. Si je voulais

vous aider, je vous augmenterais…

Le boss avait raison.

— Mais qui ça peut bien être?

— Je ne sais pas. Demandez à Iouri Sergueevitch, c'est un

de ses amis, je crois.

— Oui, je connais ce monsieur, avoua Sretchinski en

souriant. Mais il m'a demandé avec insistance de ne pas vous communiquer son nom.

— Mais pourquoi?

— Il veut que ce soit ainsi. Il ne souhaite pas vous

embarrasser.

Maintenant, je ne doute plus que Iouri Sergueevitch fût mon

bienfaiteur anonyme. Parce que la rentrée d'enveloppes cessa à sa mort.

Comment ma personne se porte-t-elle? Iouri Sergueevitch

utilisait des expressions désuètes et cérémonieuses d'un autre siècle. Il disait «mon cher», nous appelait tous sans exception par notre prénom et notre patronyme.

— Ne pourriez-vous pas, Edward Veniaminovitch, lire ce

petit article? Et me dire, s'il vous plaît, ce que vous en pensez?

Il me demandait souvent ce que je pensais de tel ou tel

article. La plupart du temps, j'en pensais du mal. Le journal avait peu de correspondants professionnels et le meilleur d'entre eux était indiscutablement le boss, Moïse. La masse des articles émanait de dilettantes. La dernière émigration «juive» était particulièrement féconde. (Ce flot prenait alors de la force, cette graphomanie scribouillarde atteignant son comble quelques années plus tard.) De plus, des vieillards de la seconde émigration (massive, après-guerre, de gens simples) nous envoyaient leurs œuvres anticommunistes. Les manuscrits des deux émigrations étaient truffés d'effroyables fautes tant stylistiques qu'orthographiques. Les idées débattues dans les manuscrits (et qui se retrouvaient en fin de compte dans les pages du Russkoïe Delo) étaient fantasques, la plupart du temps délirantes. La polémique interne, telle était l'occupation fondamentale de nos correspondants. Ils étaient divisés sur la façon de partager l'URSS. Les radicaux impitoyables (habituellement des juifs) proposaient de ne garder de l'URSS que la région de Moscou. Ceux de la seconde émigration (essentiellement d'anciens soldats et officiers de l'armée de Vlassov) démontraient, outragés, que les territoires ukrainiens et biélorusses devaient être intégrés dans la Nouvelle Russie (fondée à la place de l'URSS). Cette foule sclérosée ou dingue, du fait même qu'elle était à l'étranger, dépeçait avec ardeur la peau de l'ours avant qu'il ne fût tué; elle oubliait que cela faisait près de soixante ans que les plus grands chasseurs du monde ne pouvaient lui faire la peau, à cet ours-là…

— Je le lirai avec plaisir, Iouri Sergueevitch. Sretchinski retourna dans son bureau en regardant des

papiers. La porte donnant sur l'escalier s'ouvrit et le vieux Martynov, un grand aux cheveux gris, entra. Le Russkoïe Delo lui louait le bâtiment. Martynov, qui se donnait le titre de «Maison d'édition et librairie générale A. Martynov», vivait au troisième étage, dans un espace tellement bourré de vieux livres qu'il aurait pu servir de décor au tournage du Docteur Faustus; ne manquaient que les chauves-souris.

— Bonjour messieurs! Vous me dorloteriez bien avec un

café? Ma plaque électrique est en panne.

Tandis que la comptable régalait le vieillard d'un petit café,

suivit toute une série d'entrées de collaborateurs de la rédaction. Nina Rogotchinskaïa (Moïse l'appelait «notre beauté») dirigeait le service des abonnements.

— Bonjour messieurs!

Frou-frou d'imperméable. Rogotchinskaïa retira son imper,

logea son large corps de brune bien mûre commençant à blettir dans son fauteuil métallique et soupira d'une voix enrouée:

— J'ai encore mal dormi! J'ai mal à la tête! Un cau-che-mar! — Vous voulez une aspirine? demanda la comptable de sa

place.

Intéressant de savoir s'ils remarquaient qu'ils répétaient

chaque matin les mêmes phrases: «J'ai mal à la tête… Vous voulez une aspirine?» Rogotchinskaïa n'arrivait jamais à la rédaction la tête claire. Peut-être menait-elle réellement une vie nocturne agitée, obstinément, systématiquement, et ne dormait-elle pas assez? Ou bien considérait-elle qu'il était de bon ton de faire comme si? Porphyre (comment réussissait-il à tout savoir?) me raconta que Rogotchinskaïa rivalisait avec sa jeune sœur Tatiana. Tatiana avait un jour piqué le jules de Rogotchinskaïa et depuis, sous d'apparentes relations amicales, les passions brûlaient. Chacune voulait vaincre sa rivale dans l'émulation sexuelle.

Monsieur Mileroud, qui écrivait sous le pseudonyme d'Iline

— parapluie d'abord, puis bras portant une chemise et des journaux, veston anglais, lunettes — apparut dans l'encadrement de la porte. C'est grâce à la promotion de monsieur Iline dans le service — il était devenu rédacteur — que j'étais passé correcteur. Porphyre — qui savait tout — m'avait dit que Mileroud avait été, en Union soviétique, collaborateur de l'agence de presse Novosti et membre du parti communiste. C'est peut-être pour cette raison qu'il était toujours extrêmement aimable avec tous, même avec moi. «Voulez-vous une tasse de café? J'ai reçu un petit livre très intéressant hier, vous voulez le lire, Edward?»

Plusieurs machines à écrire résonnaient maintenant. Anna

Zinovievna s'était jointe à Salomon Zakharovitch. Elle traduisait les colonnes du New York Post. Plusieurs fois par mois, il arrivait que, mal organisés, ils traduisissent la même information. La nouvelle arrivée Anna Zinovievna et le toujours membre de la rédaction Salomon Zakharovitch se détestaient en silence. Entre eux, comme entre les sœurs Rogotchinskaïa, il y avait compétition, mais professionnelle. C'était à qui savait le mieux l'anglais. C'était à qui traduirait le plus vite.

— Hello, ladies and gentlemen!

Evgueni Vanstein, un jeune gars dodu aux cheveux blancs,

notre typographe en chef, entra portant, hélas, un paquet d'épreuves dans ses mains déjà tachées d'encre. A la différence des autres salariés du Russkoïe Delo, Vanstein émaillait son discours de phrases d'anglais. Il souhaitait visiblement, plus que les autres, s'intégrer dans la culture du pays dans lequel le journal était édité.

— Où est notre deuxième tire-au-flanc? me demanda

Vanstein en montrant la chaise numéro 2 vide, près de la table. Il est en retard, comme d'habitude?

Vanstein était propriétaire d'une partie des actions du

journal, il se sentait donc en droit de commander quand il le pouvait. Pour ma part, j'étais plein d'ironie à son égard. Pour moi, il était un technocrate venu, encore enfant, de la provinciale Pologne aux Etats-Unis. Un homme simple, Vanstein. J'avais travaillé avec des gars de ce genre dans des usines et sur des chantiers en Ukraine. Je le connaissais comme ma poche et nous n'avions pour cela pas de mauvaises relations. De plus, depuis qu'il avait vu mon Héléna — elle était un jour venue à la rédaction chercher la clé de l'appartement — Vanstein me respectait. Le mécanisme dans sa boîte crânienne avait fonctionné de sorte que le résultat pouvait se formuler à peu près ainsi (je l'avais lu dans ses yeux): «Si ce gars à lunettes a une femme pareille dans son lit, c'est qu'il doit valoir quelque chose. Il vient d'arriver, c'est pour ça qu'il n'est que correcteur.»

— Fais ça, maintenant. Moïse m'a dit de le livrer aujourd'hui. Vanstein posa les épreuves sur la table. Je remuai les

papiers avec dégoût pour trouver le début. «La colonne du rédacteur.» Bon, les œuvres du boss étaient plus intéressantes que celles de l'ancien officier soviétique Koriakov où l'anticommunisme se mâtinait de gastronomie, et sans doute plus logiques que les articles écrits en pleines crises de delirium tremens par l'alcoolique Privalichine sur l'art figuratif. Monsieur Privalichine — un vieux clochard lourd et solide, toujours tremblant, au visage bleuâtre d'éthylique, et puant — faisait souvent irruption dans la salle de rédaction pour nous extorquer un billet de cinq dollars ou d'un dollar pour faire passer sa gueule de bois. Il était notre correspondant artistique. Je le rencontrai une fois en hiver à Broadway, pieds nus dans ses chaussures. Il avait un style original. Décrivant l'exposition d'une ancienne nullité soviétique, Privalichine avait l'habitude de comparer crânement le peintre à des personnalités inconnues de l'histoire de l'art, aux noms le plus souvent allemands. «Les travaux de monsieur … m'ont en particulier fait penser à des toiles de maîtres remarquables de la peinture tel Otto Schtukelmaier et Artur Finkl…» Allez savoir qui étaient Artur et Otto. Peut-être Privalichine s'était-il soûlé la veille avec eux.

Je me plongeai dans la «Colonne du rédacteur». Moïse

aurait aisément pu devenir en son temps un journaliste américain. Maintenant qu'il avait presque soixante-dix ans, il était trop tard, bien sûr. Il pense clairement et exprime clairement ses pensées. Pourquoi a-t-il préféré devenir propriétaire d'un journal de l'émigration? N'a-t-il pas eu de volonté? N'a-t-il pas eu d'ambition? Le journal, c'est vrai, lui rapporte pas mal d'argent. Ce quatre-pages qui en tout point ressemble à la Pravda, du format aux caractères, tire à 35 000 exemplaires. Ce n'est pas un mauvais tirage, même pour un journal américain. Dans les kiosques, les newspaper men appellent notre journal le Russian Daily. «Vous avez le Russian Daily d'aujourd'hui?» Moïse nous incite à le demander dans tous les kiosques, et nous invite à lui signaler immédiatement tous les endroits où notre Daily manque…

La porte s'ouvrit et, journal à la main, lunettes à verres

fumés sur le nez, Alka se glissa à l'intérieur, tel un gentleman espion faisant mine de n'être absolument pour rien dans toute cette histoire. Mon coéquipier et ami Alexandre Lvovski. Il se coula dans son fauteuil, prit une page de mon paquet, sortit un stylo de sa poche, arrangea sa cravate et murmura seulement en souriant:

— Good morning, Edward Veniaminovitch… Moïse est

arrivé?

— Pour votre bonheur, mon cher, le boss n'est pas encore

là. Mais Vanstein est déjà passé. Vous vous êtes encore bourré, hier?

— Je suis allé visiter Coney Island avec ma famille et des

amis. C'est tout.

— J'espère que votre famille était encore en vie après? — La petite était ravie. Elle riait comme une folle, avec la

tête en bas. Vous savez, il y a là-bas une roue qui s'arrête juste quand vous avez la tête en bas. Elle s'arrête quelques secondes, mais si c'est la première fois que vous montez là-dedans, vous ne le savez pas… Des cris d'effroi, les enfants, les adultes, tout le monde hurle, et lorsque la roue repart, on entend un grand rire sauvage. Entre nous soit dit, les distractions américaines sont quelque peu barbares…

— Oui, surtout si avant cela, on a bu une bouteille de

vodka…

— Pas une bouteille, n'exagérez pas Edward

Veniaminovitch…

— Ha-ha, mister Lvovski a daigné faire son apparition. Vanstein était sorti de la cage du rédacteur adjoint et s'était

arrêté près de notre table.

— Vous ne viendrez bientôt plus que pour chercher votre

chèque.

— Ce serait bien de ne venir que pour ça. Monsieur

Vanstein, combien de fois vous ai-je demandé de ne pas oublier, s'il vous plaît, de me dire bonjour avant de me faire la conversation?

— Si j'étais à la place de Moïse, Lvovski, vous me

parleriez…

— Ecoutez, monsieur Vanstein, cessez-là votre démagogie,

s'il vous plaît. Avons-nous, nous, correcteurs, retardé une seule fois la parution du journal? Vous feriez mieux de mettre de l'ordre à la typographie. Qu'est-ce que vous fabriquez là-bas, hein? Hier encore, vous avez perdu l'original d'un article… Vous buvez là-bas ou quoi?

— Lvovski…

Mais Vanstein n'eut pas l'occasion de terminer sa phrase.

Notre boss était entré avec chapeau, Mac Intosh gris et lunettes noires, un vrai chef du syndicat de la Murder Incorporation, avec, au visage, une expression cynique et dégoûtée. Un type portant l'accoutrement de la secte des Loubavitchs, barbe et papillotes dépassant du chapeau, le suivait.

— Bonjour messieurs! Salomon Zakharovitch, vous avez

écouté la radio aujourd'hui?

Dans ces cas-là, Salomon Zakharovitch sortait sa pipe de sa

bouche, et se déployait en même temps que sa chaise.

— Non, Moïse Iakovlevitch, pourquoi?

— Venez dans mon bureau, je vous expliquerai. Seulement,

laissez-moi terminer avec ce monsieur…

Le boss, qui ôtait son imper en marchant, entra dans son

bureau. Le Loubavitch, faisant claquer ses souliers vernis — au bruit, les semelles devaient être de cuir — entra derrière lui. L'esclave de la religion ne nous regarda même pas, nous autres, esclaves du capital.

— Vous aimez les empapillotés, Edward Veniaminovitch? Lvovski ricana. Il ajouta à voix basse:

— Avant aussi les empapillotés lui donnaient de l'argent.

Mais maintenant, ils viennent de plus en plus souvent. Ils veulent mettre le grappin sur le journal, pour laver le cerveau de tous les nouveaux émigrés à coup de sectarisme.

— Tant que Moïse sera vivant, cela ne se fera pas. Il est le

maître ici. Money, il en prend même à des vieillards débiles, pourquoi ne leur en prendrait-il pas, mais Penculer, ça, tous les Loubavitchs ensemble, Grand Rabbin en tête, n'y arriveront pas. Moïse est malin comme l'Ecclésiaste.

— Eh, chagrin de littérateurs! Vanstein, qu'on avait oublié,

nous héla.

— C'est mon anniversaire aujourd'hui. Les gars de la

typographie organisent un pot. Bouclons le numéro et welcome en bas…

Alka se leva, saisit la pogne musclée et noire d'encre de

Vanstein et la serra vigoureusement.

— Bon anniversaire, monsieur Vanstein! Mes félicitations!

Quel âge avez-vous?

— Bien assez…

— Nous viendrons volontiers, fis-je. Il faut acheter à boire? — Nous avons acheté suffisamment d'alcool, mais si vous

voulez vous beurrer jusqu'à en perdre la mémoire, achetez quelque chose. Mais que vous arriviez à l'heure demain matin.

Vanstein hocha la tête d'un air désapprobateur et sortit. — Picolons avec le prolétariat, Edward Veniaminovitch! Porphyre se glissa dans la rédaction d'un mouvement

arrondi, presque sans pousser la porte, l'air mou comme au sortir d'un bain, chemise blanche ouverte sur la poitrine. Il étala sur la table quelques pages de texte et fit très vite; on eût dit qu'il avait peur de perdre le droit d'expression:

— Descendez dès que vous aurez terminé la première page,

les gars. Lechka est allé au magasin hongrois et a acheté de la marinade de choux, des harengs et du jambon. Pour bien arroser l'anniversaire d'Evgueni.

— Ils ont acheté combien de bouteilles de cognac

Napoléon? Quatre? Six?

Alka s'amusait à charrier Porphyre, en faisant référence à la

faiblesse des typos pour le Napoléon. C'est qu'ils ne boivent pas de vodka, nos linotypistes, ils la dédaignent, voyez-vous. C'est qu'on ne trouve pas comme ça, au pied levé, des linotypistes compositeurs de textes russes aux Etats-Unis. Moïse, plutôt dur à la desserre, est bien obligé de les payer correctement. C'est vrai aussi que les linos russes ont du mal à trouver du travail dans leur secteur. Alors ils se font un chantage permanent… A l'affût de l'attaque de Moïse sur son salaire et ses droits, l'élite de la classe ouvrière méprise la vodka et boit aristocratiquement le trois fois plus onéreux cognac Napoléon français. On les connaît et on les apprécie nos travailleurs dans le magasin d'à côté, à l'angle de la 55e rue et de Broadway. Ils ont déjà descendu un paquet de caisses de Napoléon. Le salaire est quelque chose de secret aux Etats-Unis, mais je suppose que la différence entre ce que gagne Porphyre et ce que Alka ou moi gagnons correspond à la différence qui existe entre le Napoléon et la modeste vodka…

 

La journée de travail passa, plus ou moins calme. Il y avait

des journées plus tendues. Comme je conduisais la pointe de mon crayon le long du texte du roman policier Le Château de la tsarine Tamara, je me souvins de ma femme laissée sur Lexington et tentai de me l'imaginer à cet instant précis. Si elle n'avait pas de rendez-vous avec des photographes, Héléna venait de se lever, s'était fait du café et était assise dans la cuisine, regardant dans la cour à travers l'enchevêtrement de l'escalier de secours… Mais, je m'imaginais avec déplaisir l'éventualité d'un autre scénario matinal: habillé de mon costume gris, mon parapluie canne à une main, à l'autre mon porte-documents, je ferme la porte derrière moi. Héléna saute aussitôt sur ses pieds, va, nue, dans le living-room, prend le téléphone et effleure les touches d'un doigté habitué: «John? Je t'attends. Il est parti. Non, il ne reviendra pas avant sept heures…»

— Moïse paye cent dollars chaque épisode de Tamara à

cette merde de Meyer. Parce que Meyer est un vieil ami. Cent dollars tous les jours! Et nous, vingt pour un article.

Alka ôta ses lunettes et s'essuya le visage de sa paume. — Relisez plus attentivement ce chef-d'œuvre, s'il vous plaît.

J'ai par hasard hier regardé le numéro de samedi, les lignes étaient interverties à trois reprises. Dieu merci, aucun des collaborateurs ne lit ce putain de polar.

Je savais que je ne valais pas Alka, en tant que correcteur.

Mon instruction ne va pas au-delà de l'instruction moyenne d'un littérateur. Si mon orthographe est plus ou moins supportable, ma syntaxe est épouvantable et fantasque. Poète libre à Moscou, j'ai pendant de longues années méprisé les virgules et affirmé que l'aspect même de la Virgule suscitait ma répulsion. Et voilà qu'un homme dégoûté par les virgules était assis à une table de correcteur. Lvovski m'avait donné un manuel de grammaire; j'avais tenté d'éclaircir la nature des virgules, mais n'avais fait que mélanger encore plus les choses. Cependant l'auteur de la Tsarine Tamara n'était pas plus au courant que moi. Souvent, au lieu d'une virgule, ou avec, il mettait un tiret. «Camarade Nefedov, surveillez cet homme et ne le laissez pas sortir d'ici! — Où sont vos étudiants? — Mon petit frère les a emmenés voir la forteresse de Tamara,— fit l'orpailleur, légèrement troublé… — Baliverne!— hurla Karski. — J'ai plusieurs fois entendu cette légende des jumeaux de Staline…»

— Dites, Alexandre, vous croyez que Staline avait des

jumeaux?

Lvovski s'arracha de bonne grâce à sa correction. — Je vous dirais honnêtement, Edward Veniaminovitch, que

ces vieilles histoires ne m'intéressent absolument pas. Pourtant, je n'aurais pas refusé l'héritage (il se plongea dans sa correction) d'Anna Kovaltchouk, morte dans la maison de vieux du Fonds Tolstoï. Le procureur général de l'Etat de New York recherche ses héritiers pour leur remettre… Aha, j'ai trouvé. Real and personal Property, des biens immobiliers et mobiliers… Les biens immobiliers m'ont toujours beaucoup plu, Edward Veniaminovitch, et cette adorable vieille a laissé une maison et des acres de terrain dans le Rockland County. Ah, pourquoi est-ce que je ne m'appelle pas Kovaltchouk?

— Qu'est-ce que vous foutriez de ces pierres à Rockland?

Vous vouliez, souvenez-vous, partir en Europe.

— Vendre le terrain et la maison et partir en Europe. Que

faire sans argent en Europe?

 

A la fin de la journée, le nouveau-né Vanstein, préoccupé,

ébranla lourdement l'escalier entre la typo et la rédaction pour nous apporter une par une les épreuves de la première page. Enfin, il entra en courant, satisfait, avec la fin de la première page, la donna à Lvovski et resta debout près de la table, s'y accouda pour attendre en piétinant sur place. J'avais déjà lu mon dernier texte. Je travaillais plus mal mais plus vite que Lvovski.

Quelques minutes plus tard, visiblement irrité par les souliers

d'ouvrier de Vanstein battant avec impatience le sol, Alka ne put se retenir.

— Ecoutez, allez vous faire foutre, monsieur Vanstein. Je

termine la correction et je vous l'apporte…

— Eh-eh, monsieur Lvovski, vous n'êtes pas sur un marché.

Ne jurez pas… Qui plus est, ne l'offensez pas, c'est son anniversaire! fit le boss derrière moi.

— Je m'excuse Moïse Iakovlevitch. Mais il est toujours sur

notre dos… On est toujours sous presse et c'est toujours à cause de la typographie!

— Coexistez, messieurs! Nous vivons à l'heure de la

détente. Coexistez pacifiquement… Hein, Porphyre Petrovitch! Vous avez oublié quelque chose?

Porphyre caressa, perplexe, ses cheveux gris. Il était sans

doute venu pour houspiller Alka, les ouvriers étaient pressés de boire.

— Je cherche le responsable de la typographie, Moïse

Iakovlevitch.

— Eh bien, il est devant vous le responsable. Quoi d'autre?

fit Moïse.

— Qu'est-ce qui s'est passé, Porphyre? demanda Vanstein

d'un air sombre.

La silhouette de péquenot de Lechka Potchivalov était

apparue dans l'entrebâillement de la porte.

— Et vous, monsieur Potchivalov, vous êtes bien sûr venu

chercher Porphyre Petrovitch? s'enquit Moïse, railleur.

— Tenez, je vous les offre pour votre anniversaire! Alka tendit les épreuves à Vanstein, mit son stylo à bille dans

la poche de son veston et se leva.

— J'espère que c'est tout pour aujourd'hui?

— Si ce n'est pas assez, je peux te donner huit colonnes de

la Tsarine Tamara, fit Vanstein, menaçant. Lechka a eu le temps de les composer.

— Non, pas à moi, à Edward Veniaminovitch, s'il vous plaît.

C'est son roman préféré.

— Bon, alors, on arrose ou non? J'étais invité, je crois? Moïse leva la tête et regarda Vanstein d'un air rusé, de bas

en haut. Comme dans le film de la série des «Untouchables», le petit gangster Moïse, genre petit type cruel à la Lemke-le-bookkeeper, vêtu d'un costume à rayures, donnait ses ordres à ses gaillards costauds mais bêtes.

— Mais bien sûr, Moïse Iakovlevitch!

Vanstein sortit de la stupeur dans laquelle l'avait plongé

l'insolence d'Alka.

— Lechka, descends les corrections. Ladies et gentlemen, je

vous invite tous à la typographie. Buvons à mon anniversaire…

 

Le plus diligent des linotypistes, Porphyre, avait disposé sur

les tables de composition les zakouskis et les bouteilles. Le service venait naturellement de chez Woolworth & Woolco: nappes et assiettes en papier, couteaux et fourchettes en plastique. Le personnel du Russkoïe Delo trinquait joyeusement avec les gobelets en carton, cela ne faisait aucun bruit, mais le Napoléon était aussi brûlant que s'il avait clapoté dans du cristal.

La gent féminine n'était représentée que par la comptable.

Anna Zinovievna était partie, enfilant son manteau en marchant, pour s'occuper de ses nombreux enfants. Rogotchinskaïa était rentrée chez elle pour soigner sa tête. En fait, sa tête n'y était pour rien, Simplement elle nous méprisait tous, à l'exception du boss. Bien qu'elle fût née en Allemagne, Rogotchinskaïa se considérait comme une authentique Américaine et, Porphyre le disait en souriant malicieusement, «ne se laissait enculer que par des Américains». Pour elle, nous n'étions qu'une bande de ratés, aucun d'entre nous ne toucherait jamais le million. D'après Porphyre, Rogotchinskaïa non plus. «Elle restera vieille fille, cette connasse stupide. Elle est déjà blette, et elle continue à trier ses fiancés. On n'a pas besoin d'elle, avec ses maux de tête. Tout autour, c'est plein de culs de vingt ans.»

Porphyre était un insupportable cynique. Pouvait-il en être

autrement? Il avait servi dans l'armée Rouge, s'était retrouvé en captivité en Allemagne, et était devenu maton dans un camp de concentration. «Pas à Auschwitz, rassure-toi, un petit stalag sympathique, à quatre chiffres», m'avait-il dit, le jour où nous avions fait connaissance. Au cours de nos conversations suivantes, Porphyre n'était déjà plus sûr de ce petit stalag sympathique et me laissa entendre, d'une manière ambiguë, indirectement, que peut-être, il avait été gardien, comment savoir, à Auschwitz. Porphyre voulait se rendre intéressant. Chacun veut avoir l'air d'un Byron. Le byronisme ténébreux, me semble-t-il, est dans la nature même de l'homme. Et y a-t-il profession plus byronienne que celle de gardien d'Auschwitz?

Les personnalités byroniennes m'attirent. A Moscou, Julo

Sooster, un peintre, était devenu mon ami la dernière année de sa vie. C'était un ex-prisonnier soviétique… Et un ex-SS! Si l'on fouille derrière ces lettres, terribles et sonores, on découvre une banale histoire de l'année 1944. Le Reich était perdu, et, pour le sauver, on mobilisa entre autres le jeune Julo tout juste âgé de vingt ans, à l'époque étudiant à l'Institut des Arts de Tartu. En 44, on n'enrôlait plus dans les SS que les purs Fritz, mais également les tribus apparentées; l'Estonien Sooster dut donc combattre au front deux mois dans le corps des vaillantes armées SS. Après avoir quitté l'uniforme, Julo était revenu chez lui et était sagement retourné étudier à l'Institut. En 1949, il terminait l'Institut et c'est à ce moment-là qu'il fut dénoncé. Il passa onze ans dans les camps…

Est-ce moi qui suis attiré par les personnalités byroniennes,

ou est-ce moi qui les attire? Des matons, des SS… J'en aurai des souvenirs, à la fin de ma vie…

Moïse but un doigt et demi de Napoléon pour l'anniversaire

de Vanstein, mâcha comme nous tous, vulgairement, des concombres hongrois, et resta quelque temps à sautiller en notre compagnie à côté des galées. Il se tira par une habile plaisanterie des allusions glauques de Porphyre, enhardi par le cognac, sur le fait que ce ne serait pas mal d'augmenter les ouvriers de la typo de cinq dollars par semaine (dans le pays de l'inflation, boss…) et se prépara à partir. Il demanda son Mae Intosh, Vanstein le lui donna et Moïse s'y glissa en le faisant froufrouter; puis il enfonça son chapeau et nous regarda d'un air rusé:

— Vous êtes jeunes, faites la fête, je vais retrouver ma

femme… Seulement ne buvez pas jusqu'à en perdre la typo…

— Bon, maintenant nous pouvons boire, messieurs! Alka se

frotta les mains. Clair que la vodka bue

la veille fermentait, ravivée par le Napoléon, et qu'il était

bien. Clair aussi qu'il serait mal le lendemain, mais pour l'heure, il était très bien.

— Allez, monsieur Vanstein, buvons à l'amitié. Pour

qu'aucun désaccord de travail ne vienne assombrir nos relations personnelles. A propos, cela fait longtemps que vous n'êtes pas venu chez moi. Que diriez-vous de dimanche prochain? Si vous êtes libre, je vous invite avec votre épouse. Et Edward Veniaminovitch viendra aussi…

Eméché, le bon Lvovski étreignit Vanstein, lui aussi éméché

et radouci, et ils se mirent d'accord, s'interrompant l'un l'autre, tels deux écoliers se réconciliant après une bagarre. Comme il se doit à la seconde étape d'un parcours éthylique, Lvovski et Vanstein en étaient à l'intime, au tête-à-tête, ainsi que tous les autres «messieurs». Lechka Potchivalov «interlocutait», en se rhabillant, avec Salomon Zakharovitch sur l'histoire de l'almanach russe Tchisla, né et mort à Paris dans les années trente. Le rédacteur adjoint Sretchinski discutait en sirotant du Coca-Cola avec la comptable soudainement devenue moustachue, armée d'un plein verre de Napoléon. Encore plus étuvé, Porphyre, rose et rouge, décida de me faire une déclaration d'amour:

— Je sais pourquoi tu me plais… Tu me fais penser aux

bons vieux gars de ma jeunesse. Les juifs qui sont partis de là-bas sont tous des psychopathes. Tu as bon caractère, Edward, tu es calme. On peut te faire confiance. Je serais parti en reconnaissance avec toi…

Serré contre une galée, j'écoutais Porphyre en souriant avec

vanité. Vrai, Porphyre était plus sentimental quand il était aviné et les Russes pouvaient se compter sur les doigts d'une main dans l'émigration; si Porphyre avait eu plus de choix, il ne serait peut-être pas parti avec moi, mais j'étais fier malgré tout. Cela ne me gênait aucunement que Porphyre fût le type même avec lequel il était contre-indiqué, pour un jeune Soviétique, de partir en reconnaissance. Amusant, pensai-je, de voir que Porphyre et les moujiks soviétiques emploient le même idiome. Qu'allons-nous reconnaître? La position des ennemis. L'ennemi, c'est le nemets/l'Allemand, qui est nemoï/muet, ne parle pas notre langue, mais une langue incompréhensible. Les Américains parlent une langue incompréhensible. Et nous sommes, Porphyre et moi, en reconnaissance chez eux. Je décidai que je serais allé à l'arrière-front de l'ennemi avec lui. Car Porphyre possédait la prudence et la précision nécessaires à cette activité. Dans la profession de soldat, comme partout, on a du talent, ou on n'en a pas. Porphyre en avait en tant que soldat. La mort ne frappe les soldats de talent qu'en dernier, lorsqu'elle n'a plus le choix…

— Porphyre Petrovitch, qu'est-ce qu'on ressent quand on tue

un homme?

— Rien. On n'a pas le temps de faire du sentiment. Et puis,

à la guerre, non seulement tuer est permis, mais c'est pour cela que tu es au front, pour tuer. On ne s'occupe jamais de sentiments. C'est l'individu assassin qui, en temps de paix, est tenaillé par les sentiments.

— Est-il possible de ne rien ressentir quand le type sur

lequel on vient de tirer, tombe à genoux, sur le flanc, agonise à vos pieds et meurt? Il est mort. Et on ressent quoi?

— Rien. C'est au cinéma qu'ils meurent à tes pieds. Pas

dans la vie. Dans l'attaque on n'a pas le temps de s'arrêter. Ou alors on s'arrête pour en achever un, qu'il ne te tire pas dans le dos ou dans celui de tes gars, on vise la tête et on continue. On ne pense qu'à faire attention, pour ne pas tomber sous le feu de l'ennemi, ou pour ne pas toucher les tiens. On n'a pas le temps d'entrer dans les détails, de scruter son regard ou d'écouter ce qu'il murmure au dernier instant.

— Je pense souvent, Porphyre Petrovitch, que parce que

ma génération n'a pas vu la guerre, nous sommes comme inachevés. Nous ne sommes pas de vrais hommes. D'éternels adolescents. Je fais un complexe d'infériorité. Je ne sais même pas si je saurais tuer un homme.

— Bien sûr que si, tu saurais. Qu'est-ce qu'il y a là

d'extraordinaire? Des millions ont su, pourquoi est-ce que toi, tu ne saurais pas? Réfléchis: des dizaines de millions d'hommes ont participé à la dernière guerre. Ils ont tous su.

Porphyre me regardait d'un air joyeux. Il croyait que je

pourrais fort tranquillement m'acquitter du travail de soldat, tuer comme tous les bons petits soldats, sans états d'âme dostoïevskiens, sans regret pour l'ennemi achevé d'une balle dans la tête. Je voulus interroger Porphyre sur le stalag, mais me rappelant qu'il se souvenait moins volontiers de cette période de sa vie, je décidai de le faire une autre fois, lorsqu'il m'emmènerait au Billy's Bar et que nous nous soûlerions. Le Billy's Bar se trouve dans Broadway, prés de la 46e rue, et le patron, le Noir très noir Billy, est un ami de Porphyre. Porphyre se soûle chez Billy, sans se soucier des conséquences. Dans le pire des cas (cela a eu lieu une fois), Billy téléphone à la femme de Porphyre qui arrive dans une grande automobile pour récupérer son alcoolique. Sa femme s'appelle Maria, mais j'ai toujours entendu Porphyre l'appeler Macha. Maria est forte, belle et silencieuse. Porphyre me promet toujours de m'inviter dans sa «baraque», comme il dit, quelque part hors de New York, mais n'a pas encore tenu sa promesse. Selon moi, ce soldat a peur de sa femme.

— Je peux vous voir un instant, Edward Veniaminovitch? Sretchinski s'était approché, serrant, tel un écolier, son

porte-documents noir et usé contre sa poitrine. Il s'efforçait de ne pas voir Porphyre. Ce patriote et anticommuniste russe qui avait courageusement combattu le fascisme méprisait le traître Porphyre, fait prisonnier par les fascistes et devenu maton dans leurs camps. S'il l'avait croisé pendant la guerre, le colonel Sretchinski aurait certainement donné l'ordre de le fusiller contre le premier mur venu. Le destin avait attendu dés dizaines d'années pour que leurs passions s'apaisent, et seulement alors, les avait jetés au Russkoïe Delà, les obligeant à se voir quotidiennement et même à échanger des phrases.

Nous nous approchâmes de la porte.

— Excusez-moi de vous soustraire à cette fête populaire,

Edward Veniaminovitch, mais j'aimerais vous dire quelque chose d'important. Ne voulez-vous pas monter aux archives, ce serait plus calme. Il est impossible de discuter ici.

J'acceptai. A l'époque, j'avais encore du respect pour les

anciens. Je le suivis. Il ouvrit de sa clé la porte des archives autrefois sans doute peinte en rouge et maintenant délavée et par endroits tachée d'eczéma. Une odeur de papier pourri par l'humidité nous prit à la gorge. Serré entre deux étages, l'entresol sans fenêtres était exigu pour les archivés d'un journal qui existait depuis soixante ans. Le sol était surchauffé par les Linotype de la typo, tandis que les murs restaient froids. La différence de température faisait que les archives étaient toujours humides. La mort la plus rapide du papier. Moïse parlait souvent de la nécessité de chercher un autre local mais ne trouvait pas le temps de le faire.

— Vous êtes déjà venu ici, Edward Veniaminovitch? — Non, Iouri Sergueevitch.

En fait, j'y étais déjà venu. Plusieurs fois. Pourquoi avais-je

menti? J'avais l'impression que cela lui ferait plaisir d'être mon guide dans cette crypte.

S'enfonçant profondément dans une fissure, Sretchinski

fouilla là-bas et revint avec un lourd dossier coquille d'œuf de coucou. Il le posa sur Tunique table des archives.

— Voilà, regardez. Les premiers numéros de notre journal. J'ouvris le dossier. Je découvris des pages fragiles, jaunes,

déchirées et recollées, tombant en poussière. La première chose à me sauter aux yeux fut une grande caricature de Stolypine, où l'on voyait le ministre passer lui-même une corde au cou d'un homme décharné. On y annonçait la réunion d'une mystérieuse organisation dont je n'avais jamais entendu parler: le RUP, le Parti révolutionnaire ukrainien. Sur plusieurs numéros successifs, le polémiste S. Antonov, à coup sûr putréfié depuis longtemps, attaquait le journal La Voix du travail.

— C'était quoi, ce journal, Iouri Sergueevitch, La Voix du

travail?

— L'organe du Parti des anarchistes. Il a été fondé ici, à

New York, un an avant notre journal, en 1911. Il s'appelait officiellement Organe de l'Union des travailleurs russes des Etats-Unis et du Canada. Le Russkoïe Delo avait de mauvais rapports avec La Voix… Vous devinez pourquoi je vous ai conduit ici, Edward Veniaminovitch?

— Non, Iouri Sergueevitch…

— Pour susciter votre dégoût… Regardez tout autour.

Regardez les rayonnages, couverts d'éditions russes. Voyez toute cette littérature de rebut! Une mer! Et ce n'est qu'une petite partie des passions de l'émigration… Dans chaque numéro, dans chaque petit journal attaqué par le temps, sont ensevelis les espoirs, la volonté, les talents d'innombrables Russes qui rêvaient d'un nouvel avenir pour leur patrie. Combien de débats, de discussions, de querelles, de différends, internes et externes aux partis, et voilà le résultat, là, devant vous, tous, sans exception, se sont retrouvés au cimetière de l'Histoire. C'est dans un cimetière que je vous ai conduit, Edward Veniaminovitch… (Il eut un sourire triste.) Pardonnez-moi ce ton, je vous en prie. Moïse Iakovlevitch m'a fait lire votre article sur le mouvement religieux en Union soviétique… Je l'ai lu… Il est intéressant, il sortira samedi, mais voici ce que j'y ai remarqué… (Sretchinski effleura le dos du dossier coucou. Le dos se cassa soudain sous ses doigts.) Voyez comme tout est décrépit… J'ai remarqué que vous vous passionniez pour les querelles d'ici… Vous vous êtes déjà habitué… C'est dangereux. Vous êtes tout jeune, vous ne devriez pas vous laisser engloutir par cette vie de cimetière. Fuyez, Edward Veniaminovitch, fuyez avant qu'il ne soit trop tard. N'importe où, allez dans un magasin de prêt-à-porter de Broadway, allez laver le plancher dans un bar, mais fuyez. Ici il n'y a qu'une vie morte et des âmes mortes. Un jeune ne doit pas fréquenter les morts. D'autant que fréquenter les morts n'est pas sans effet sur les vivants… Vous savez, cela fait un quart de siècle que je n'ai pas vu de jeunes Russes. J'ai, savez-vous, une relation un peu particulière avec vous. Les enfants et petits-enfants des gens de mon âge ne comptent pas, ce ne sont déjà plus des Russes, mais de jeunes Américains… Je suis curieux de savoir quel fruit vous êtes, Cela m'intéresse dé savoir quels hommes produit maintenant ma patrie… je vous ai observé, et j'ai trouvé qu'il n'y avait rien de terrible, les hommes, à en juger par vous, par vos… Bref, j'ai découvert que ce système n'avait pas corrompu les hommes comme je le pensais. Que vous étiez un jeune comme doit l'être un jeune Russe. Vous avez des passions, des engouements, des joies, des opinions extrêmes… Je m'attendais à ce que ce système produisît des monstres. Voilà pourquoi vous m'êtes sympathique et pourquoi je vous dis maintenant ce que je n'ai jamais dit à quiconque: fuyez ce journal mort, fuyez ce cimetière! Regardez encore une fois autour de vous et souvenez-vous pour toujours de ce tas de vieux papiers en quoi se sont transformés les énergies, les volontés et les talents…

— Iouri Sergueevitch, commençai-je.

Il m'arrêta.

— Ne dites rien. Vous voulez savoir pourquoi la plupart des

vieux émigrés détestent si unanimement Nabokov? Ce n'est pas du tout à cause de sa soi-disant obscène et pornographique petite Lolita, ni de sa morgue et de son snobisme, mais parce qu'il a su s'arracher au ghetto des idées et des notions mortes. En se sauvant. Il a su se défaire de la déification indécente de l'image morte de là Russie morte. De la nécrophilie à laquelle nous nous adonnons, avec plaisir, depuis soixante ans. Moi aussi, pécheur, je suis de ce nombre.

Il referma la porté des archives et nous descendîmes.

Silencieux. Au pied de l'escalier, il me serra la main, tira avec effort sur lui la lourde porte et sortit dans la 56e rue. Je retournai à la typo. Triste. En méditant sur le fait que les hommes de la soixantaine voulussent toujours enseigner la vie aux jeunes de leur propre tribu, et qu'étant l'unique jeune de la tribu de Sretchinski et de Porphyre au Russkoïe Delo, on s'arrachât ma personne. Pourtant, je n'étais même pas un jeune de la première jeunesse.

Dans l'atelier, tout le monde était gai. Porphyre dansait avec

notre seul Américain, le chauffeur et coursier Jim Bullfighter, aux sons de l'harmonica de Lechka Potchivaiov. Porphyre et Bullfighter en train de danser sur l'air de Katioucha ne ressemblaient en rien à des âmes mortes. Porphyre était plutôt bien vivant. Voulant sans doute symboliser le sexe féminin, il avait noué un mouchoir sur ses cheveux gris. Vanstein et Lvovski, le verre à la main, s'engueulaient près d'une casse.

— Vous êtes un type étonnant, monsieur Vanstein. Fixer un

prix pareil à un ami!

— Je te fixe le prix que ça vaut, Aleks. Je ne prends rien

pour moi, aucun profit! Si tu savais ce que Moïse prend aux Loubavitchs pour imprimer leurs prospectus! Troie fois plus!

— Les Loubavitchs ont tant de money qu'ils peuvent payer

même cent fois plus! Mais moi, pauvre juif soviétique, passé en Occident sans le moindre kopeck en poche! (Lvovski me fit signe d'approcher et me prit à partie.) Voilà, Edward Veniaminovitch, monsieur Vanstein vient de m'écorcher vif. Il me demande un prix fou, quatre mille cinq cents dollars pour la composition d'un livre!

— Edward, explique-lui, toi. Je ne peux pas faire travailler un

linotypiste pour rien. Je dois lui payer sa journée de travail. Exactement ce que je demande pour le livre.

— Monsieur Lvovski est un intellectuel. Il ne peut pas

comprendre la psychologie de l'ouvrier.

Porphyre, essoufflé, se servit une copieuse rasade de

Napoléon dans un gobelet de carton neuf.

— Pas la peine de faire de la démagogie, Porphyre

Petrovitch. Nous la connaissons votre psychologie. Vous vous intéressez uniquement à money.

— Et vous, Lvovski, vous êtes contre, hein? Pourquoi êtes-

vous venu dans la capitale mondiale de money? Pourquoi n'êtes-vous pas resté en Israël, ou là où vous êtes allé après, en Allemagne? Vous êtes quoi, anarchiste…?

— Vous fermez vos gueules, oui ou non? Tirez-vous d'ici

tout de suite, immédiatement! hurla soudain une voix venue des profondeurs de l'atelier.

Je me retournai. Le linotypiste Kroujko sortit de derrière une

casse massive en forme de buffet. Il était pâle et serrait un marteau dans sa main. Il marchait sur nous, le menton tremblant. Tout le monde se tut, effrayé. Kroujko avait la réputation d'être un fou furieux, dans l'équipe on le craignait, on ne l'aimait pas. Il travaillait de nuit, seul, parfois avec Potchivalov, et, à part les travaux peu urgents du journal, composait les innombrables prospectus et les quelques livres qu'éditait le Russkoïe Delo. Je retirai mes lunettes et fis un pas pour l'affronter. Je retirai mes lunettes exprès. Je savais qu'à la différence des autres myopes, mes yeux sans lunettes avaient l'air dur et vraiment pas drôle. Que c'était désagréable de les regarder. J'avais eu l'occasion d'expérimenter l'effet dans la pratique. — Un psychopathe, un enculé de sa mère! On les connaît ces psychopathes. Je me souvenais de l'un d'eux à la fonderie de l'usine «la Faucille et le marteau» à Kharko. Jusqu'à mon arrivée dans l'atelier, il faisait régner la terreur, pourchassant une fois par mois les gens avec un moule d'acier. J'avais eu très peur, mais je l'avais arrêté comme un dresseur arrête un tigre au derrière déjà levé pour sauter et mon ami Borka Tchouvilov l'avait battu comme une côtelette.

Le psychopathe, long et maigre, jambes écartées comme

des ciseaux, se balançait à quelques pas de moi.

— Bon, bon, taré, viens ici! fis-je tranquillement. Viens ici,

sale mollusque.

Il resta muet sous la harangue et s'arrêta. Il n'était pas

habitué à ce qu'on lui parle aussi impoliment, aussi grossièrement. Il était habitué à ce qu'on ait peur de lui. Il n'était encore jamais tombé sur un dur. Je me considérais comme un dur.

— Qu'est-ce que tu regardes, approche, fis-je, que je te

débourre les quinquets!

A mon propre étonnement, je découvris que ma main serrait

une cuiller en plastique rouge et que je lui faisais faire des mouvements circulaires. Je pensais avoir depuis longtemps oublié toutes ces expressions et tournures de la pègre, mais non, mes années d'adolescence étaient prisonnières de la poigne de ma mémoire. Ces mots avaient été collés à la superglu à ma conscience; et de nombreuses années plus tard, je balançais par cœur des mots que je n'avais absolument pas oubliés.

Il était en face de moi et respirait lourdement. Je ne pouvais,

sans mes lunettes, discerner les détails de son visage, voir si l'expression de ses yeux avait changé, mais ce n'était pas indispensable pour mes buts. Je devais le regarder comme un boa fixe un lapin, sans détourner le regard. Ce que je faisais. Le lapin était plus grand que le boa et armé d'un marteau, mais ça ne changeait rien à l'affaire. C'étaient les volontés qui se livraient un combat singulier, pas les muscles. Son imagination avait souffert de la guerre. Derrière mes yeux vides, il apercevait peut-être Les vraies horreurs qu'il avait vues dans la vieille Europe, dans les plaines polonaises et les collines allemandes? Des intérieurs éventrés, des membres arrachés, les cadavres des fosses communes? Au contraire, mon imagination était vide, candide» par rien encombrée. J'étais comme un aspirateur au sac encore tout neuf, inutilisé. Lui, il avait déjà aspiré la boue, il était lourd. Je savais des choses sur lui — la guerre, le siège, la captivité, qu'il avait, comme Porphyre, servi chez les Allemands… Il ne savait rien de moi. J'étais pour lui un extraterrestre venu d'une autre planète, un martien. Il avait peur de moi et je le sentais. Comme on a peur d'une maison vide.

Il se retourna et courut derrière la casse. En chemin, le

marteau tomba sur le lino dans un bruit sourd. Comme dans une pièce romantique où le scélérat, à bout de forées, laisse tomber son arme. Il n'aurait plus manqué que, mains posées sur le cœur, il chancelât et tombât… Le malfaiteur courut sans tomber le long de la Linotype brûlante, saisit son veston et, contournant notre groupe, se dirigea au petit trot vers la porte. Sa tête à moitié rasée, aux cheveux coupés en brosse comme ceux d'un caporal, sautilla entre les machines. «Bouff», sifflèrent les ressorts de la porte à doubles battants, en se distendant et se resserrant.

— Eh bien! Quel correcteur! Quel type!

Porphyre sertit des derniers rangs et me donna une tape sur

l'épaule.

— Où as-tu appris à parler ainsi? Je pensais que tu étais un

intellectuel! Mais tu es un bandit!… Ce n'est pas la première fois qu'il nous tombe dessus, c'est pour cela que Moïse l'a mis à travailler de nuit!

— Ça fait longtemps qu'on aurait dû lui apprendre à vivre! fit

Vanstein d'un air sombre.

— Lui apprendre à vivre, lui apprendre à vivre!… Qu'est-ce

que vous faites, vous, monsieur Vanstein, vous êtes son chef direct, et vous ne pouvez pas remettre votre ouvrier à sa place! C'est une honte, monsieur Vanstein, pour un patron, de s'écraser devant un ouvrier. Ici vous n'êtes pas en Union soviétique, mais dans une société capitaliste! Vous avez publié que vous étiez son maître?

Lvovski sautait sur l'occasion pour bouler son contradicteur.

 

Bien évidemment, Porphyre, Lvovski et moi continuâmes à

arroser l'anniversaire de Vanstein, mais sans le héros de la fête. Et bien sûr, comme d'habitude, nous nous retrouvâmes au Billy's Bar. Le cognac Napoléon avait déjà bien pénétré les parois de nos estomacs et était passé dans le sang, et je n'ai donc gardé comme souvenir de la seconde moitié de l'anniversaire que des visages noirs et luisants, des yeux rieurs, écarquillés; les phrases prononcées resteront toujours pour moi une énigme. Porphyre fut vraisemblablement plus sobre et me reconduisit chez moi. Je me réveillai à l'abominable crépitation du réveil; je ne pus me lever qu'une demi-heure plus tard et, passant par-dessus Héléna endormie, rampai jusqu'à la cuisine. Je n'avais plus qu'à courir au journal. En maudissant le cognac Napoléon et ma propre bêtise, en maudissant Porphyre et le Billy's Bar, je dévalai la 34e rue, en renversant des salesmen et des saleswomen. En métro avec les deux changements ou même en taxi, j'y serais allé moins vite.

Pour la première fois, Lvovski était arrivé au travail avant

moi. Il était déjà assis, un petit sourire de supériorité aux lèvres, renversé contre le dossier de sa chaise de correcteur, il fumait une Marlboro et m'enveloppa de la tête aux pieds d'un regard camouflé par ses lunettes.

— Moïse Iakovlevitch vous a déjà demandé, monsieur

Limonov. Il a demandé que vous passiez le voir dans son bureau dès votre arrivée.

Je regardai la pendule sous le plafond. Il était 8 h 06. — Vous êtes satisfait, fis-je à Lvovski. Vous arrivez une fois

plus tôt que moi et vous êtes satisfait.

Je posai mon parapluie et mes gants sur la table et me

dirigeai vers la porte de Moïse. Je frappai.

— Je peux, Moïse Iakovlevitch?

— Entrez.

Moïse était assis près de la fenêtre et tenait une photo de sa

femme dans un cadre métallique. Cela faisait tout au plus une heure qu'il avait quitté sa Jenny, pensai-je, mais les vieux ont leur bizarrerie.

— On s'est plaint de vous, fit Moïse. L'ouvrier typographe

Kroujko. Il affirme que vous avez essayé de le tuer hier au soir.

— Moi, le tuer? C'est lui qui s'est jeté sur nous avec un

marteau. Sans aucune raison. Qu'est-ce que j'y peux, si c'est un malade mental?

Moïse écarta soigneusement le pied métallique, posa la

photo de sa femme sur sa table, et prit une feuille de papier.

— Kroujko écrit…

Moïse se tut, remua les lèvres en cherchant les bonnes

lignes.

— Voilà «…et il me regardait avec des yeux d'assassin…»

Je n'avais jamais remarqué, Limonov, que vous aviez des yeux d'assassin. Vous avez vraiment des yeux d'assassin?

La moquerie perçait dans sa voix.

— J'ai les yeux d'un homme très myope, fis-je. Regardez. Et je retirai mes lunettes.

— M-ouais. Des yeux normaux. (Moïse haussa les épaules.)

Cependant) vous avez tous beaucoup bu hier, c'est ce que je comprends. Vanstein n'est pas encore arrivé. Je vais devoir interdire désormais les pots dans la typographie, puisque ce phénomène prend des allures d'épidémie. Kroujko affirme que Porphyre et vous êtes les organisateurs. Kroujko, lui, ne boit pas, vous le savez.

— Moïse Iakovlevitch, n'êtes-vous pas en train de prendre

au sérieux les allégations d'un psychopathe au détriment de toute l'équipe?

— Il est venu prendre son poste, de nuit, et vous l'avez

dérangé, vous chantiez, criiez, faisiez du désordre…

— Mais vous aussi, vous avez participé… — Eh non… Je suis parti avant le début du désordre, en

gentleman. En tout cas, s'il vous plaît, plus aucun pot à la typographie. Buvez ailleurs tant qu'il vous plaira. Pour ce qui concerne mes sympathies personnelles, je n'aime pas Kroujko. C'est un homme pénible, déséquilibré psychiquement, au passé désagréable. Il y a cinq ans, les autorités ouest-allemandes ont interpellé les autorités américaines, elles mettaient en cause sa responsabilité dans la participation à un commando d'extermination… Cependant, elles ne pouvaient juridiquement prouver sa participation…

— Pourquoi gardez-vous un individu pareil, pourquoi ne le

licenciez-vous pas?

— Il n'y a pas d'ouvriers typographes parmi les nouveaux

émigrés. Et encore moins de linotypistes. Vous dites tous être peintres, acteurs» écrivains et poètes. Trouvez-moi un linotypiste russe qualifié et j'expédie Kroujke à l'Unemployment. Mais d'ici là, je suis obligé de faire avec lui et de réagir à sa plainte… Vous voulez un cigare? Un Upman, de la contrebande cubaine. Un Moscovite émigré m'en a offert une boîte… Vous ne voulez pas? Tant pis… Gomment va Héléna?

Moïse prit un cigare.

— Nous nous voyons peu, Moïse Iakovlevitch. Je travaille,

elle court les photographes. On va, sans doute, la prendre dans une agence de mannequins.

— Soyez vigilant, votre femme va s'envoler… Revenu à ma table, je découvris un verre de café fumant. — Goûtez au café.

Lvovski me fit un sourire obscur et toucha sa moustache de

deux semaines.

Je portai le verre à ma bouche. Une odeur d'alcool me piqua

fortement le nez.

— Qu'est-ce que c'est? C'est votre œuvre? — Du café avec du Napoléon. Un reste du festin d'hier. Je

pense que cela ne vous fera pas de mal. Vous avez eu un blâme écrit?

— Un blâme, mais pas écrit. Le psychopathe a mouchardé.

Il a raconté à Moïse que j'avais des yeux d'assassin et que j'avais essayé de le tuer hier!

— Soyez fier. On dit qu'il a fusillé des juifs et des

communistes, mais il a eu peur de vous. Il a écrit une dénonciation à la direction…

— Alors, paresseux, vous restez là? Il n'y en a pas un pour

descendre à la typo prendre le travail…

Vanstein était entré, maussade et bouffi, avec quelques

épreuves dans ses mains déjà noires.

— Cessez, cessez votre démagogie, monsieur Vanstein.

Vous êtes en retard, vous avez fait la grasse matinée avec votre femme et maintenant, il y a le feu…

— Oh, ta gueule, Lvovski…

Rogotchinskaïa entra dans la rédaction derrière Vanstein et

retira son imperméable tout en marchant.

— Je n'ai pas dormi, j'ai mal à la tête, un cauchemar! — Vous voulez une aspirine? proposa la comptable.

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