Cognac Napoléon (1990)
Ceux-là même
Edward Limonov
Ceux-là même
A Moscou, le mou Seva Zelenitch était photographe à la
Literatourndia Gazeta. Il avait des parents qui vivaient en Amérique, quatre oncles en tout. Seva embarqua sa femme Tamarka, son chat, ses appareils photo et ses archives et partit en Amérique, à New York. Son oncle le plus riche, le multimillionnaire Naoum, se prit d'affection pour eux et les aida financièrement à vivre les deux premières années. Il les aidait soigneusement, solidement. Seva vivait dans Upper East Side, dans York Town, dans un appartement de cinq pièces, dans un immeuble avec deux doormen, et avait des opinions on ne peut plus réactionnaires. Seva faisait ses courses chez Zabars dans West Side, et, lorsqu'il me rencontrait, défendait l'Amérique contre mes accusations. Lorsque Seva était à court d'arguments, il disait qu'il fallait coller les gens de mon espèce contre un mur.
Oncle Naoum, Naiman en américain, mourut subitement.
Comme ça, à quarante-neuf ans à peine, d'un infarctus. Les trois oncles restants étaient moins riches et moins généreux, mais ils ne laissèrent pas tomber Seva pour autant. Les oncles réunirent le conseil de famille, et décidèrent d'acheter un loft pour Seva. L'appartement de cinq pièces dans York Town, dans l'immeuble à deux doormen, coûtait plus de mille dollars par mois à Naoum. Les oncles restants ne pouvaient se permettre de tels frais en attendant que Seva puisse lui-même gagner cette somme avec ses photos.
Guettant d'abord les décisions de ses oncles à son sujet,
puis sortant ensuite tous les jours avec eux pour visiter des lofts, Seva maigrit sensiblement. Et pâlit même. Il ne faisait plus ses courses chez Zabars mais dans un supermarché ordinaire. Et on pouvait déjà caractériser ses opinions politiques de «modérées».
Le loft fut trouvé. Et pas un loft minable. Un vieux local
cloisonné en une multitude de petites pièces, et pas n'importe où, mais sur Madison, vers les 20es rues. Les oncles payèrent le loft, et donnèrent civilement à Seva les moyens de le retaper. Après avoir fait les comptes des dépenses à faire, et les avoir comparées aux moyens qu'on lui proposait, Seva décida de retaper le loft lui-même. Il réussit même à démolir quelques cloisons, mais comprit vite que ce travail était au-dessus de ses forces et m'embaucha pour l'aider à quatre dollars l'heure. Pourquoi moi? Les aborigènes américains refusaient de travailler pour moins de dix dollars l'heure; et il n'y avait pas de Russes «au noir», sans travail, à cette époque. Autre hypothèse: le «réactionnaire» voulait embaucher le «révolutionnaire» par sadomasochisme. Nous avions fait connaissance à Moscou, et à New York, lorsque parfois nous nous rencontrions chez un ami commun, chaque rencontre dégénérait en un combat verbal. Seva me considérait comme un «révolutionnaire» et disait que «traîner dans la boue» l'Amérique comme je le faisais était bas. Que l'Amérique me «donnait asile». Je lui répondais en riant que l'Amérique gagnait plus avec moi qu'elle ne dépensait pour moi, en capital politique par exemple. Et si ce n'était pas avec moi en particulier, alors avec tous les «réfugiés» ensemble.
Il était trop soigneux. On ne travaille pas comme ça. Je lui
indiquai ses erreurs. Il avait abattu un yard carré de mur pendant la journée, lentement, avec un ciseau et un maillet. Je lui dis qu'il fallait deux pics. Qu'il fallait abattre et casser, que la maison vieille et solide résisterait. Que s'il souhaitait terminer la partie habitable du loft dans un futur prévisible, qu'il devait adopter ma méthode.
Seva hurla. Dit qu'il s'attendait à cela de ma part, que j'étais
un destructeur «exterminator». Oui, affirmai-je: «destruction is création». Mais il sortit, acheta deux pics dans un magasin où on lui faisait un discount. Ses oncles lui avaient déjà demandé à deux reprises de se dépêcher pour libérer au plus vite l'appartement de l'immeuble à deux doormen. Et d'abord moi, puis lui, nous mîmes timidement, puis toujours plus méchamment à casser, abattre et détruire. C'était bon, agréable de détruire. Seulement cela faisait beaucoup de poussière. Nous dûmes laisser les fenêtres ouvertes sur Madison, et ouvrir celles aux vitres dépolies et grillagées qui donnaient sur la cour dans le mur du fond. Derrière ces fenêtres, on découvrait un entrelacement d'escaliers rouilles et les cours noires, sombres des bâtiments new-yorkais. Ils se serraient culs contre culs, le visage tourné vers la rue.
Le loft fut bientôt nettoyé et deux gros tas se dessinèrent
près de la porte d'entrée. Les châssis puissants de vieilles machines à coudre, des tissus synthétiques de toutes les couleurs et dessins imaginables (même avec des paysages, comme sur des cartes postales), des lampes halogènes dans des abat-jour métalliques, des pierres, du plâtre, des squelettes de cloisons endommagés par les pics. L'art aussi était en gros tas. L'atelier de fabrication de chemises pour Portoricains et Noirs (qui peut bien acheter de telles cochonneries? avait fait remarqué Seva) qui avait déménagé on ne sait où, avait laissé ses archives — des dessins, des esquisses, des modèles.
Seva avait cherché dans les pages jaunes la rubrique
«Getting rid off», et à l'intérieur, des réclames de compagnies d'enlèvement d'ordures: il les contacta toutes, en découvrit une dont les services étaient sensiblement moins chers. Ses oncles lui avaient appris à procéder ainsi. Seva conclut un marché avec la compagnie. Il posa l'écouteur et m'expliqua fort sérieusement que c'était quelque chose de très compliqué d'emporter des ordures, et tout particulièrement des gravats, hors de la ville. Que ce n'était pas bon marché du tout. Qu'enterrer un homme, par exemple, coûtait moins cher que d'emporter hors de New York une tonne de gravats. Et ses oncles lui avaient dit que le service «d'ordures» appartenait à la mafia à New York.
— Nous devons casser les dernières cloisons avant leur
arrivée, avant demain, conclut Seva, nous y arriverons.
Ils vinrent le lendemain. Ils s'arrêtèrent en bas, sur Madison,
en faisant tellement crier les freins et le châssis que les vitres en vibrèrent. Nous n'avions pas vu leur camion monstrueux et pourtant nous savions que c'était lui. Un grand homme à chapeau, en veste de polyester, au visage rose à la peau grumeleuse et épaisse, «une vache», me dis-je en moi-même, une vache de pas moins de deux cents pounds, un cigare puant à la main, entra avec deux autres gars. Le premier, un gars noueux en veste à carreaux et en jean, avait de fins cheveux filasse qui lui tombaient dans le cou. Il avait un regard arrogant et des gestes décidés. Il puait la sueur acre. Le second était le sosie, la copie un peu plus petite de la vache, mais sans chapeau.
En entrant, la vache souffla de la fumée. Seva sourit
poliment, arrangea ses lunettes d'intellectuel moscovite et dit:
— Hello. Vous pensez pouvoir tout enlever en une fois? — Si je pense?
La vache fit le tour des tas, saisit une lampe halogène et la
sortit du tas tout en tirant sur son cigare.
— Take ail of them, fit-il à son sosie plus petit. — Yes, sir! s'écria vivement le sosie.
— Je vais te dire ce que je pense (la vache regardait Seva
d'un air peu engageant). Je vais te dire… Je pensais que je sortirais dix tonnes de chez toi, mais il n'y a rien à emporter.
Il sortit son cigare de sa bouche et cracha sur l'amas de
gravats.
— Je n'ai pas le temps de m'occuper de ta merde
aujourd'hui, les gars viendront demain et emporteront tout ça.
— Mais mister… Ça nous empêche de travailler, fit Seva. — Je t'ai déjà expliqué que les gars emporteront ça
demain…
La vache sortit un bloc-notes et y nota quelque chose. La
vache prit deux lampes d'un coup, dont l'une était abîmée, la ferraille s'était accrochée à celle de l'autre, les cogna contre la porte d'entrée et sortit. «Les gars» revinrent et prirent les lampes qui restaient. Le tank fit vibrer les vitres des fenêtres de Seva et partit.
— Shit! fit Seva. Nous perdons une journée. S'ils avaient
emporté les gravats aujourd'hui, nous aurions pu commencer à monter les murs dès demain. Shit!
— Shit! acquiesçai-je. Et pourquoi ont-ils pris les lampes? — Ils vont les revendre. (Seva soupira.) Mes oncles
m'avaient conseillé de le faire. D'ailleurs, elles sont en bon état… Mais à qui est-ce que je les vendrais? Il faut connaître des gens, et je n'ai personne qui les prendrait pour rien… Tu as remarqué, ils ressemblaient à des mafiosi? Des vrais… Ceux-là même…
Sa voix était triste.
Ils ne vinrent pas le lendemain. Pour gagner du temps, nous
commençâmes à reboucher les trous des murs de la partie atelier du loft, là où Seva voulait installer son studio photo. Il avait prévu de faire ce travail plus tard et seul. Sans se presser, une fois installé dans la partie habitation.
Ils vinrent deux jours plus tard alors que nous désespérions
déjà de les attendre, et que Seva s'apprêtait à téléphoner pour annuler sa commande et prendre une autre compagnie. Grinçant de manière familière, le lourd tank s'arrêta sur Madison. Seva et moi courûmes à la fenêtre et vîmes cinq gars tomber du tank sur la chaussée, comme des fruits d'un arbre. Armés de pelles et de bacs de plastique, ils rentrèrent dans le loft.
La vache n'était pas parmi eux. Le filasse leur commandait.
La vache était sans doute un chef un peu trop important pour assister à l'enlèvement de nos misérable gravats.
— Hello, boys! s'exclama Seva, satisfait qu'enfin les tas qui
empêchaient l'avancement de notre travail fussent liquidés.
— Fuck yourself… répondit doucement le filasse. J'entendis ce qu'il bougonnait. Seva comprit aussi. Et
l'entendit aussi. Mais il fit mine du contraire. Seva ne plaisait pas au filasse. Et celui-ci n'avait pas l'intention de s'en cacher. Etait-ce la grosse tête de Seva avec une calvitie naissante qui ne lui revenait pas, ou bien ses lunettes d'intellectuel moscovite, ou son visage moustachu bon enfant, sa bedaine qui avait diminué de volume depuis qu'il faisait ses courses au supermarché et non plus chez Zabars, mais que l'on devinait encore? Ou bien le tout?
Ils jetèrent leurs bacs de plastique décrépits dans les gravats
et se mirent à les remplir de façon peu soignée. La poussière montait jusqu'au plafond et Seva regarda avec tristesse la croisée de la fenêtre qu'il venait juste de peindre en blanc. La peinture n'avait pas eu le temps de sécher. Seva était pressé d'avoir son loft. Il voulait commencer au plus vite son travail de photographe.
Le filasse sortit avec le sosie miniature de la vache en
portant un bac plein, avançant les jambes avec habitude mais avec effort. Seva se tourna vers un Noir avec une pelle qui souriait (il y avait deux Noirs):
— Mais où est votre boss? Il ne viendra pas? — Pourquoi, tu as besoin du boss?
Le Noir abandonna avec plaisir sa pelle. Il souriait encore
plus largement. Les Noirs sourient tout le temps, même lorsqu'ils sont tristes, ou qu'ils vous filent un coup de couteau.
— Le boss est occupé dans un autre establishment… Son
fils est là.
— Le blond maigrichon?
— Aha…
Ils ne se dépêchaient pas. C'étaient surtout les deux Noirs
qui travaillaient. Leurs cheveux étaient blancs de poussière. Les autres disparaissaient toujours quelque part. Seva me dit en russe qu'on prenait des Noirs dans l'organisation pour le travail sale. J'étais d'accord avec lui, sa supposition me paraissait sensée.
Lorsque les gravats eurent tous été enlevés, le filasse testa,
toucha du pied chaque carcasse de machine à coudre qui restait, cracha dessus puis s'approcha de la fenêtre. Nous étions là, Seva et moi. Seva, un petit verre de café à la main. Le filasse ouvrit la fenêtre en grand et siffla. Le chauffeur assis dans la cabine regarda la fenêtre. Il acquiesça d'un signe de tête. Avec le bruit déchirant d'une centaine de voitures carambolées, une espèce de bétonnière grinçante se mit à tourner lentement à l'intérieur du tank monstrueux.
— Vous pensez qu'elle broie le métal?
Seva, penché par la fenêtre, désignait le monstre. Puis Seva
regarda le visage du filasse de côté, de bas en haut.
Le filasse tira une cigarette de derrière son oreille. Il la pétrit
dans ses grands doigts aux articulations anguleuses, et la remit derrière son oreille.
— Elle broie tout, fit-il en regardant Seva. Même toi, s'il le
faut.
Et le filasse s'éloigna.
Je vis de l'horreur derrière les lunettes de Seva Zelenitch,
ancien photographe à la Literatournaia Gazeta. Les verres de ses lunettes s'embuèrent. Seva cacha rapidement son horreur et se dirigea vers l'unique surface propre du loft, une ancienne table à découpe, pour remplir un chèque.
Comme convenu, l'enlèvement ne lui revenait pas trop cher.
Les autres compagnies lui auraient pris plus.
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