Coquine à croquer (Quand les jeunes filles timides étaient dévergondées t. 3) (French Edition)

Chapitre 1

Chapitre Un

 

Londres – 1815

 

CE N’ÉTAIT PAS JUSTE. Sophie Barnes, un peu à l’écart dans le grand salon

de la maison de ville londonienne de son beau-frère, le marquis de

Landsbury, contemplait d’une mine désabusée la foule bariolée des amis

que ses sœurs s’étaient faits au cours des deux derniers mois tandis que les

convives riaient, bavardaient et félicitaient sa sœur Honor à l’occasion de

son mariage avec un riche marchand, Sebastian Boothe. Sophie, l’image

même du découragement, se sentait aussi misérable qu’il était possible de

se sentir en si joyeuse compagnie.

Ce n’étaient guère ses amis, même si elle trouvait cette foule bigarrée de

courtisanes, d’acteurs et de nouveaux riches fascinante. Les robes très

décolletées que portaient les femmes, ainsi qu’une panoplie de faux bijoux

et de parures en strass – avec de temps à autre un vrai joyau – ne

ressemblaient en rien aux toilettes discrètes et respectables auxquelles elle

était habituée. Les hommes étaient beaucoup trop décontractés, comparés

aux messieurs raides et guindés qu’elle avait fréquentés toute sa vie.

Plusieurs des invités d’Honor et de Sebastian étaient des messieurs qu’elle

connaissait, du moins de nom, qui avaient été invités par leur maîtresse,

mais la manière dont ils se comportaient contrastait tellement avec ce que

connaissait Sophie qu’ils semblaient être des personnes entièrement

différentes.

Les amis de Sophie étaient d’un tout autre genre. Sauf qu’ils n’étaient

plus ses amis. Depuis la « catastrophe » qui avait eu lieu chez Almack,

lorsque sa sœur Verity avait fait une remarque intempestive qui avait

provoqué leur disgrâce, Sophie avait perdu toutes ses amies, des jeunes

femmes qu’elle avait connues toute sa vie. Elle avait d’abord reçu quelques

messages polis dans lesquels elles s’excusaient, mais l’informaient qu’elles

ne lui rendraient pas la visite attendue. Puis étaient venues des lettres plus

fermes de leurs mères, annulant les invitations à des soirées que Sophie

attendait avec impatience. Puis plus rien – plus d’invitations, plus de visites,

plus personne n’avait donné signe de vie à Sophie. C’était comme si elle

avait été exclue du drame de la société, tout cela à cause des indiscrétions

de ses sœurs. Et en vérité, peu lui importaient les caprices de ces dames de

la haute société. Elles pouvaient toutes aller au diable, pour ce qui la

concernait.

Toutes sauf une, une seule comptait parmi elles.

— Viens, voyons, l’interpella Verity, s’approchant de Sophie qui s’était

réfugiée dans l’ombre du salon et qui n’était pas d’humeur à être vive et

gaie. La sœur de Rebecca, Mary, a peut-être interdit à Rebecca de te

fréquenter, mais ce n’est pas la fin du monde.

Sophie adressa à sa sœur un regard triste.

— C’est la fin du monde. Rebecca est ma meilleure amie, mon amie de

cœur. Je ne sais pas ce que je vais faire sans elle.

Verity étreignit longuement sa sœur dans ses bras, mais quand elle

recula, elle avait les lèvres pincées et fronçait les sourcils.

— Lady Mary Burgess ne vaut pas mieux qu’elles toutes, déclara-t-elle.

Elle est aussi mauvaise que Lady Charlotte.

C’était la pire insulte que Verity pouvait lancer, car Lady Charlotte Grey

était la femme qui avait attiré sur elles le déshonneur et qui avait causé la

ruine des sœurs Barnes.

En tout cas, Sophie avait bien l’impression que sa vie était entièrement

ruinée, si cela signifiait qu’elle et Rebecca ne pouvaient plus se voir. Verity

et Honor semblaient toutes les deux plus heureuses que Sophie ne les avait

connues depuis des années. Elles s’étaient empressées toutes deux d’avoir

une relation charnelle avec un homme tout à fait inapproprié, et avaient

couché avec lui à la première occasion. Sophie avait beau être terriblement

intriguée par la relation charnelle en question, dont ses deux sœurs

n’arrêtaient pas de parler, elle n’avait pas rencontré jusqu’à présent un seul homme pour qui elle voudrait ouvrir les jambes et renoncer à sa vertu.

Aucun des hommes qu’elle connaissait n’était… assez viril. Même si elle

trouvait un tel homme, à quoi bon, si elle ne pouvait pas confier son secret à

voix basse à Rebecca, si elle ne pouvait pas en rire avec elle, toute la

passion du monde lui semblerait fade.

— Je sais que tu as le cœur blessé, ma chérie, continua Verity, glissant

son bras autour de la taille de Sophie. Mais viens, je vais te présenter à

quelques-unes de ces dames. Je suis impressionnée, certaines d’entre elles

ont eu une vie passionnante. C’est la meilleure chose qui me soit arrivée,

d’être mise au ban de la haute société et rejetée par les personnes

respectables. J’ai trouvé tellement d’âmes sœurs parmi la lie de la société,

comme ils disent, et je suis certaine que c’est ce qui va se produire pour toi

aussi.

Sophie était sur le point de fondre en larmes. Elle était certaine que

Verity voulait bien faire, certaine qu’elle voulait la réconforter. Mais elle

venait de perdre toutes ses amies, et ces personnes, si fascinantes soient-

elles, ne pouvaient lui être d’aucun réconfort.

— Je crois que je vais rester ici à observer pendant un certain temps,

dit-elle, s’éloignant de Verity avec le plus de tact possible. Je me joindrai à

vous dans un moment.

— Très bien, ma chérie.

Verity serra la main de Sophie, puis partit à la recherche de son nouveau

mari.

Sophie poussa un soupir et quitta sa place près de la porte. Peut-être que

si on la voyait se déplacer dans la pièce, personne ne la dérangerait. Il y

avait beaucoup à voir – depuis le décolleté de Miss Derochelle qui avait

glissé si bas que ses tétons dressaient la tête hors du corsage au lieu d’être

cachés dessous, en passant par le renflement volumineux de la culotte de

Lord Matthews – comme c’était le cas pour la moitié des hommes de la

pièce, en fait – jusqu’au délicieux assortiment de pâtisseries et de friandises

dressé sur une table à une extrémité de la pièce. Il y avait aussi beaucoup à

entendre. Les rires circulaient librement, tout comme les commérages.

— C’est vrai, disait M me Clawton, maîtresse de Lord Tolliver, dont

l’épouse avait cessé tout commerce avec Sophie et ses sœurs, à deux autres

dames – M me Glover, l’épouse d’un boutiquier d’Oxford Street et

M me Proctor, l’épouse de l’avocat de Sebastian. Gosford a fait sa demande

en mariage vendredi, et Lady Charlotte a accepté.

— La pauvre femme, dit M me Glover, les yeux écarquillés. Ne sait-elle

pas à quel point Gosford est endetté ?

— J’en doute, poursuivit M me Clawton. Mais je n’ai aucune sympathie

pour cette femme. C’est une mégère, elle est mauvaise et elle le mérite bien.

Sophie en convenait tout à fait, mais elle n’était pas non plus d’humeur

à penser à Lady Charlotte. Son mariage avec l’odieux Lord Gosford

conforterait le statut de cette mégère dans la bonne société – une place que

Sophie répugnait à admettre qu’elle convoitait.

— Les pirates ont fait fondre les bénéfices, déclara le capitaine

Templeton, un autre ami de Lord Landsbury et de Sebastian, à un cercle de

commerçants et de petits aristocrates. Deux de mes amis se sont fait voler

leur navire et leur cargaison sous leurs yeux, malgré leurs précautions.

— Je n’arrête pas de lire des articles sur ces pirates dans le journal,

déclara Lord Hastings, le visage sombre et inquiet. Il y en a eu trop ces

derniers mois.

— Trop, en effet, approuva avec passion M. Walters – qui possédait une

filature. C’est presque comme si quelqu’un transmettait des informations

aux Français, les alertant des horaires et des itinéraires de navigation.

— Un espion ? suggéra Lord Hastings.

— Sans aucun doute, déclara en fronçant les sourcils M. Tottenham –

qui faisait du commerce, comme Sebastian. Un espion qui a accès aux

registres d’expédition et la capacité de transmettre ces informations aux

Français.

— Cela pourrait être un certain nombre de personnes, malheureusement,

constata le capitaine Templeton. Toute personne en rapport avec les quais,

les associations de commerçants, et même les avocats qui élaborent les

contrats commerciaux.

— En effet, acquiesça Lord Hastings.

Sophie poursuivit son chemin, non pas parce qu’elle n’était pas

intéressée par la présence de pirates, mais parce que Lord Hastings l’avait

repérée et la jaugeait du regard, comme s’il la trouvait assez mûre pour être

cueillie et voulait lui faire partager le sort des femmes qui se trouvaient

dans la pièce. Lord Hastings n’était pas si mal. Il était plutôt bel homme,

même s’il était presque assez âgé pour être son père, et si Lord Landsbury

trouvait opportun de recevoir cet homme chez lui, c’est qu’il était un

homme de confiance. Mais, contrairement à ses sœurs, Sophie n’avait

aucune envie de faire l’objet de telles attentions. Ou plutôt, elle n’était pas prête à reconnaître l’émoi que de telles attentions éveillaient en elle.

D’ailleurs, si elle décidait soudain de renoncer à sa vertu, elle avait bien

l’intention de choisir le monsieur en question, et non l’inverse.

Ses pérégrinations dans la pièce la menèrent à la table des

rafraîchissements. Enfin, quelque chose sur quoi elle pouvait porter son

attention. Jamais Sophie n’avait vu de telles pâtisseries. Il y avait là de

minuscules gâteaux décorés de roses miniatures et des puddings en forme

de dôme qui suintaient de bonté chocolatée. Mais il y avait aussi des

sucreries qui l’auraient fait rire et rougir si elle avait été d’humeur plus

enjouée, en particulier des bonbons de la forme et la couleur d’un sein, avec

un petit téton rose, et des éclairs qui ressemblaient trait pour trait aux

organes génitaux masculins.

— Ils ont l’air délicieux, s’exclama l’une des courtisanes – qui

s’appelait Evangeline – s’approchant de la table et prenant l’un des éclairs.

Elle en mordit délicatement le bout, puis laissa échapper un cri de

surprise tandis que de la crème épaisse jaillissait d’un côté et,

vraisemblablement, dans sa bouche. Elle rit aux éclats, et dit après avoir

avalé :

— Plus vrai que nature. Jonathan, vous êtes un génie.

— Mes plus sincères remerciements, Evangeline.

Surmontant sa surprise, Sophie se retourna et vit s’approcher du buffet

l’homme le plus extraordinairement beau et le plus exotique qui soit. Il était

grand, avec de larges épaules et une taille bien prise. Il était manifestement

riche, à en juger par la coupe de ses vêtements et l’épingle en diamant de sa

cravate. Mais sa peau était trop mate pour être simplement bronzée, et ses

cheveux coupés courts étaient crépus au lieu d’être lisses. Sophie plissa les

yeux pour l’étudier. Il avait les traits nobles d’un aristocrate, et pourtant…

non. La raison lui disait qu’il était africain, et pourtant le nom qu’il portait

ne semblait pas correspondre à ce qu’elle voyait. Il semblait être en

suspens, n’était ni l’un ni l’autre. Comme elle. Il était… il était viril. Elle

était sous le charme.

Ce n’est que lorsqu’il lança un regard dans sa direction et qu’un sourire

espiègle se dessina sur ses lèvres gourmandes que Sophie se rendit compte

qu’il avait surpris son regard insistant.

— Oh, je suis terriblement désolée, dit-elle, tandis que son visage

s’empourprait.

Elle fit un pas en arrière, clignant des yeux d’un air gêné et cherchant un

moyen de s’échapper.

— Ce n’est pas poli de vous dévisager ainsi.

— Cela ne me dérange pas, dit l’homme en se tournant pour lui faire

face. Pourvu que vous me laissiez vous contempler à mon tour.

Il darda sur elle un regard de braise d’une telle intensité que Sophie ne

put détourner les yeux. Il contempla tout à loisir ses lèvres, son cou, ses

seins, s’aventura plus bas. Il ne la regardait pas comme les hommes le font

en général, son regard n’était pas lascif. Il la contemplait comme un artiste

s’apprêtant à façonner l’argile de ses mains pour tenter de reproduire ce

qu’il voyait. C’était comme si ses mains l’étudiaient aussi bien que ses

yeux. L’intensité de son regard la fit frissonner, et une vague de chaleur se

répandit entre ses reins.

— Jonathan Foster, se présenta-t-il en s’inclinant profondément devant

elle. Négociant en sucre et confiseur.

Les yeux de Sophie s’agrandirent.

— C’est vous qui avez fait ces confiseries ? demanda-t-elle en regardant

les friandises sur la table.

— En effet, déclara Jonathan, s’inclinant avec modestie et rougissant, ce

qui eut pour effet de colorer ses joues de la façon la plus séduisante qui soit.

Un peu comme le fondant rose décorant les gâteaux. Elle battit des

paupières et regarda de plus près les gâteaux. Les décorations n’étaient pas

du tout des roses. C’étaient des pétales d’une autre sorte, qui évoquaient

l’intimité féminine.

— Mon Dieu, je viens de comprendre ce que c’est, dit-elle en riant, un

trémolo dans la voix, les joues brûlantes.

— Ceux-ci ? demanda Jonathan en prenant l’un des gâteaux en

question. Ce sont mes préférés.

Il porta le gâteau à ses lèvres, mais au lieu de mordre dedans, il lécha le

glaçage, et elle eut l’impression qu’il voulait lui démontrer son habileté

dans les choses charnelles. Son regard resta fixé sur Sophie. À le voir

savourer sa création comme si c’était ses propres pétales qu’il savourait,

elle eut l’étrange sensation que son corps répondait de la même façon. Elle

sentit ses tétons se durcir, et ses seins lui semblaient tout à coup beaucoup

plus lourds et plus chauds qu’ils ne le devraient. Elle était toute chaude.

Enfin, il poussa le petit gâteau dans sa bouche avec un petit rire. Dès

qu’il eut mâché et avalé, il dit :

— Pardonnez-moi, Miss Barnes. Je ne devrais pas vous taquiner ainsi

sans votre permission.

Sophie pressa une main sur son cœur qui battait à tout rompre.

— Vous savez qui je suis ?

— Bien sûr, répondit-il en hochant la tête. Vous êtes la plus belle femme

de ces lieux.

Ses paroles étaient clairement conçues pour flatter et flirter, mais ma foi,

Sophie avait les jambes en coton. Aucun homme n’avait jamais flirté avec

elle de cette manière auparavant, surtout pas un homme aussi unique que

Jonathan Foster.

— Votre beau-frère m’a montré qui vous étiez à mon arrivée, poursuivit

Jonathan, une lueur malicieuse dans les yeux.

— Lequel ? demanda Sophie, trop essoufflée pour son propre bien.

— Lord Landsbury, répondit Jonathan.

— Vous connaissez Thomas ?

Il fallait être bien niaise pour poser cette question, mais Sophie

découvrit à sa grande surprise qu’elle avait envie de converser avec

Jonathan aussi longtemps que possible, mais n’avait pas la moindre idée de

ce dont elle devrait parler. À vrai dire, elle voulait qu’il continue à la

regarder comme un bonbon dont il ne ferait qu’une bouchée.

— La famille de Lord Landsbury et la famille de mon père se

connaissent depuis des générations, déclara-t-il.

Sophie cligna des yeux, tandis que la chaleur de son corps commençait

à décliner.

— Ah oui ? Cela semble bien impro…

Elle se mordit la langue quand elle mesura l’inconvenance de ce qu’elle

s’apprêtait à dire.

Jonathan ne paraissait pas offensé. Son sourire se fit encore plus

narquois.

— Mon père est Lord Foster de Kingston, en Jamaïque. Ma mère fut

autrefois son esclave, puis sa maîtresse. Il l’a affranchie, puis lui a donné le

choix entre refaire sa vie où elle voulait de par le monde ou rester avec lui.

Elle a choisi de rester avec lui, et… – il écarta les bras – me voici.

Sophie, bouche bée, l’examinait. Sa filiation mixte expliquait son

physique exceptionnel, mais son parcours soulevait en elle mille autres

questions. Des questions dont elle n’était pas certaine qu’elles soient

appropriées, mais qu’elle posa malgré tout à brûle-pourpoint :

— Que faites-vous à Londres ?

Il lui adressa un sourire à la fois patient et conquis.

— En plus de posséder une plantation de canne à sucre, mon père est

propriétaire d’une maison de courtage de sucre. Je dirige le bureau de

Londres.

— Oh !

Sophie voulait en savoir plus, mais ne savait pas comment demander.

Jonathan sentit son intérêt, manifestement.

— J’achète et je vends du sucre, qui provient de notre plantation ainsi

que d’autres, et je négocie des accords commerciaux, expliqua-t-il.

— Je suis abolitionniste, s’exclama Sophie sans réfléchir, faisant la

grimace dès que les mots sortirent de sa bouche. Je veux dire, le commerce

du sucre est abominable, dit-elle en faisant encore plus la grimace. Non, je

veux dire… je veux dire…

— Mon père est également abolitionniste, l’interrompit Jonathan, sans

doute désireux de lui venir en aide. Comme moi. Et oui, l’industrie dans son

ensemble pose problème, mais nous pensons que le changement viendra de

l’intérieur.

— Oui, bien sûr, acquiesça Sophie. Pardonnez-moi de m’être montrée

indiscrète et idiote par-dessus le marché.

— Pas du tout.

Le sourire de Jonathan s’agrandit, et Sophie sentit qu’il était sincère.

— La plupart des Londoniens rougissent, détournent le regard et évitent

complètement le sujet. Je préfère voir et être vu pour qui je suis et pour les

réalités qui existent.

Une vague de chaleur et d’espoir se répandit dans le cœur de Sophie.

— Je ressens la même chose, dit-elle d’une petite voix.

Elle avait l’impression que toutes les émotions auxquelles elle était en

proie depuis la catastrophe s’étaient soudain cristallisées pour aboutir à ce

moment de compréhension.

Elle se rendit aussi compte que sa main reposait toujours sur son cœur,

ou plus précisément sur son sein. Elle la déplaça aussitôt. Jonathan avait dû

penser qu’elle se caressait la poitrine pendant toute leur conversation.

— C’est mieux, dit-il, une lueur coquine dans les yeux. Vous ne devriez

pas cacher la beauté que Dieu vous a donnée.

Le visage de Sophie devint brûlant.

— Je ne dirais pas qu’Il m’a donné tant de beauté que cela.

— Eh bien, moi oui, déclara Jonathan, contemplant de nouveau ses

formes d’un regard de franche appréciation. Il faut célébrer le corps, et non

le cacher.

— C’est peut-être vrai dans les îles Caraïbes, déclara Sophie. Mais il

fait trop froid à Londres pour se promener sans vêtements.

Son pouls s’accéléra devant l’audace de ses paroles. Peut-être était-elle

à sa place après tout, parmi les personnes qu’Honor et Sebastian avaient

invitées pour célébrer leur mariage. D’autant plus qu’un frisson d’excitation

la parcourut toute lorsque Jonathan accueillit son commentaire avec un

sourire carnassier.

Elle s’attendait à ce qu’il fasse quelque remarque polissonne ou taquine

ou même qu’il lui fasse des avances. Il la surprit en lui disant :

— Miss Sophie, seriez-vous intéressée par un emploi ?

La question était si éloignée de tout ce à quoi Sophie s’attendait qu’elle

en eut le souffle coupé et battit des paupières.

— Un emploi ? Comme… un travail ?

Elle n’avait jamais envisagé de prendre un emploi, mais si ses chances

de trouver un mari respectable avaient disparu, pourquoi ne pas envisager

de gagner un salaire pour subvenir à ses besoins.

— Oui, répondit Jonathan.

Son sourire était si espiègle et séduisant que Sophie brûlait de savoir ce

qu’il pensait. Elle brûlait, à certains endroits de sa personne en particulier.

— Je n’ai aucune compétence, reconnut-elle en baissant la tête. Mon

éducation n’a jamais été terminée, car mon père est décédé, et George ne

souhaitait plus payer pour notre gouvernante.

— Je suis désolé d’entendre cela, déclara Jonathan avec une sincère

lueur de compassion dans les yeux. L’éducation est la clé d’une vie réussie.

Mais ce n’est pas nécessaire pour la position que j’ai en tête pour vous.

Malgré son ignorance, Sophie n’était pas dupe, elle sourit à son

commentaire.

— Mes sœurs m’ont informée de toutes les positions que les hommes

proposent aux femmes.

Jonathan éclata d’un rire chaleureux et sonore.

— Nous discuterons de votre promotion à ce genre de position une autre

fois, dit-il d’une manière qui éveilla la curiosité de Sophie quant à ce qu’il

voulait qu’elle fasse.

Il ne faisait aucun doute dans son esprit qu’il serait prêt à coucher avec

elle si elle faisait preuve de la moindre velléité d’accepter. Elle n’était pas

sûre d’avoir l’audace de sa sœur pour aborder le sujet, mais heureusement,

ce ne fut pas nécessaire.

— J’organise un banquet important dans deux jours, déclara Jonathan.

Je voudrais vous employer comme décoration.

Jonathan était une source intarissable de surprise.

— Décoration ?

Elle secoua la tête, sans comprendre.

— Une pièce unique qui fera scandale, poursuivit-il avec un sourire

diabolique. C’est un travail qui fera tourner les têtes et jaser les mauvaises

langues.

— Cela semble excitant, dit-elle.

C’était véritablement le cas. C’était la première fois que Sophie se

sentait excitée par quelque chose depuis la catastrophe.

— Seriez-vous prête à choquer et sans doute à outrager la crème de la

haute société ? demanda-t-il en haussant un sourcil.

Sophie se mordit la lèvre, se demandant s’il savait comment la haute

société l’avait traitée, elle et ses sœurs. Elle se demanda s’il pouvait lire en

elle comme dans un livre ouvert et s’il savait à quel point elle voulait

désespérément se venger de Lady Charlotte et de la sœur de Rebecca, Mary.

Elle ne savait d’ailleurs pas que cette partie d’elle-même existait, mais

soudain, elle était là. La société l’avait rejetée et traitée comme si elle avait

cessé d’exister, et Jonathan Foster semblait lui offrir l’occasion parfaite de

leur rappeler qu’elle était là, qu’elle était Sophie Barnes et qu’elle refusait

qu’on l’oublie.

— Je serais ravie de scandaliser la haute société de toutes les manières

possibles, déclara-t-elle, le cœur battant à tout rompre.

Il voulait sans doute qu’elle fasse le service à son banquet et qu’elle

renverse des monceaux de sirop de sucre gluant – ou même de vin rouge

indélébile – sur des dames et des messieurs qui se croyaient meilleurs que

tout le monde.

— Je suis heureux de l’entendre, déclara Jonathan.

Il lui prit la main et la porta à ses lèvres pour la baiser. Sophie se

souvenait de la façon dont il avait léché les pétales de fleur sur le gâteau de

ses lèvres et de sa langue, et un pincement érotique s’en alla droit vers son

sexe. Elle avait le souffle court, et elle aimait cela.

— Je vous verrai dans deux jours, dit-il en lui tenant toujours la main.

Présentez-vous à la porte de la cuisine du numéro 12, Park Street à deux

heures de l’après-midi.

— Si tôt ? demanda-t-elle.

— Nous aurons pas mal de préparation pour cette décoration, déclara-t-

il.

La lueur coquine dans ses yeux était irrésistible. Sophie mourait

d’impatience que passent ces deux jours.

— Je serai là, dit-elle, chaude de la tête aux pieds. Et je serai prête à

tout.

 

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