Coquine à croquer (Quand les jeunes filles timides étaient dévergondées t. 3) (French Edition)

Chapitre 9

Chapitre Neuf

 

 

Jonathan fit un pas en arrière pour inspecter son travail, il vibrait

d’excitation et ne parvenait pas à rester en place. Depuis toutes ces années

où il confectionnait des gâteaux, des bonbons et des sculptures en sucre,

jamais il n’aurait imaginé qu’ils pourraient servir un dessein aussi important

que de capturer des traîtres à la couronne. Lui qui espérait se faire un nom

et recevoir les louanges de personnes influentes et puissantes, si leur plan

réussissait, il y avait de fortes chances qu’il soit félicité.

Il secoua la tête et rit. Rien dans sa vie n’avait jamais suivi le chemin

qu’il attendait, et pourtant il avait réussi malgré tout à obtenir les choses qui

comptaient le plus pour lui. Il étudia Sophie qui se tenait parfaitement

immobile, friandise sensuelle s’il en était, et un sentiment d’affection

désormais familier s’éveilla en lui. Elle s’était épanouie depuis leur

première rencontre à la fête de mariage de Sebastian, et il doutait qu’elle

l’ait elle-même remarqué. Elle rayonnait de confiance en elle et de

sensualité tandis qu’elle reposait, la tête rejetée en arrière et les seins en

avant. Rebecca respirait l’anxiété – Jonathan espérait que la jeune femme

nerveuse serait capable de jouer son rôle jusqu’à la fin du drame – mais

Sophie était dans son élément.

— Je ne suis pas certain que ce soit une bonne idée, grommela Nigel en

entrant dans la pièce et en s’avançant aux côtés de Jonathan.

Il parlait assez bas pour que les jeunes femmes ne l’entendent pas.

Jonathan se tourna vers lui avec un froncement de sourcils qui se

transforma rapidement en un sourire taquin quand il vit que Nigel dévorait

Rebecca des yeux.

— Il est un peu tard pour faire marche arrière maintenant, déclara-t-il.

Nigel passa une main sur le bas de son visage, fasciné par le spectacle

du corps enrobé de sucre de Rebecca. Ses pensées ne faisaient aucun doute

et transparaissaient dans la tension de sa culotte.

Un instant plus tard, il se secoua et dit :

— C’est trop sulfureux. Une seule plainte de la mauvaise personne – et

la liste des invités fourmille de ce genre de personnes – et ils fermeront

cette salle et nous enverront paître.

— C’est un risque, reconnut Jonathan. C’est pourquoi j’ai positionné les

dames de manière moins flagrante que je ne l’avais fait avec Sophie au

banquet.

Nigel se tourna vers lui, un sourcil noir levé.

— C’est moins flagrant ?

Malgré le danger de la situation, Jonathan ne put s’empêcher de rire.

Son ami, ce géant maussade et puissant, perdait tous ses moyens face à une

jeune fille vierge qui se montrait audacieuse pour la première fois de sa vie.

Et Jonathan était certain que c’était Rebecca qui fascinait Nigel, pas Sophie.

— J’ai disposé leurs jambes de façon à ce qu’on ne puisse pas voir leur

chatte, déclara Jonathan, baissant la voix alors que les invités entraient dans

la pièce et s’exclamaient devant les décorations. Et j’ai mis tellement de

pâte d’amandes qu’elle les couvre comme une chemise.

— Tu plaisantes, grogna Nigel. On ne voit que ses seins. Rien que ses

tétons…

Il se redressa et s’éclaircit la gorge, puis remua les hanches de manière

inconfortable et tira sur sa veste comme si elle pouvait dissimuler quoi que

ce soit.

— Nous devons prendre nos positions.

Nigel se dirigea vers le coin le plus éloigné de la pièce, puis alla se

dissimuler derrière un écran, les mains jointes devant lui, regardant

fixement les invités poudrés et pomponnés qui entraient dans la pièce pour

regarder Sophie et Rebecca. Jonathan rejoignit l’autre coin pour monter la

garde derrière un paravent.

L’idée était qu’ils seraient sur place pour bondir sur Grey dès qu’il

tenterait de transmettre ses secrets, mais qu’aucun d’eux ne serait

perceptible au premier coup d’œil. Bien sûr, si Grey avait ne serait-ce

qu’une once d’intelligence, il se rendrait compte que Sophie et Rebecca

étaient tout aussi capables de le voir et de le prendre sur le fait. Mais

jusqu’à présent, Grey n’avait guère fait preuve d’intelligence. Les masques sans yeux que portaient les jeunes femmes – couplés à leur étrange

immobilité – donnaient l’illusion qu’elles étaient en sucre au même titre que

les gâteaux proposés autour d’eux.

— Regardez, dit l’une des convives – une comtesse qui avait été invitée

au banquet de Jonathan – à sa compagne d’une voix excitée. La Coquine à

croquer. Et elle a une amie.

— Mon Dieu ! s’exclama la compagne de la comtesse. C’est obscène.

— Non, non, la corrigea la comtesse. La Coquine à croquer est sur

toutes les lèvres à Londres. Quel triomphe pour Lady Charlotte de l’avoir

retenue pour cette fête de fiançailles.

— Êtes-vous tout à fait sûre ? demanda sa compagne.

Plusieurs autres personnes entrèrent dans la pièce, murmurant et

pouffant de rire en voyant Sophie et Rebecca.

— Je trouve quant à moi que c’est un scandale.

— Chut ! dit la comtesse en élevant la voix et en se rapprochant de la

table. Ce n’est pas différent des grandes œuvres de la statuaire grecque

exposées dans n’importe quel musée d’Europe.

De sa position derrière le paravent, Jonathan pouvait voir que la

comtesse s’était tournée vers plusieurs autres invités scandalisés comme si

elle était une érudite dans l’un de ces musées. Son pouls s’accéléra pour une

raison complètement inattendue. Il suffisait que quelques mécènes – ou

dames patronnesses – considèrent ses créations comme de l’art, et de

nouvelles portes s’ouvriraient à lui. Leurs efforts pour capturer Grey

pourraient être plus fructueux que prévu.

— Observez la beauté classique de leurs formes, poursuivit la comtesse.

Elles ressemblent à des nymphes ou des muses d’antan. Nous sommes en

présence d’une œuvre d’art, du grand art.

— C’est un terme possible, s’esclaffa un homme debout près de l’écran

de Jonathan.

— J’en connais bien d’autres, déclara son ami en retour. De toute façon,

Grey est un génie d’avoir engagé la Coquine pour sa soirée.

— Était-ce Grey ? Cela ressemble plus à quelque chose que Gosford

ferait, déclara le premier homme.

— Gosford se contenterait de n’importe quoi, s’esclaffa le deuxième. Il

n’est pas trop regardant.

Les hommes éclatèrent de rire tout en s’approchant pour voir de plus

près Sophie et Rebecca. Jonathan regretta de ne pas s’être placé plus près des dames pour avertir les gens de ne pas les toucher, comme il l’avait fait

au banquet. Son malaise grandit alors que de plus en plus de personnes

entraient dans cette pièce censée être une pièce isolée, moins fréquentée que

l’autre. La curiosité qu’éveillait La Coquine à croquer était trop forte. Si le

flux de badauds ne diminuait pas bientôt, Grey ne s’aventurerait peut-être

pas à mettre son plan à exécution pour transmettre ses secrets.

— Il n’en est pas question, vous m’entendez ?

La voix furieuse de Lady Charlotte la précéda dans la pièce. Jonathan se

dissimula davantage derrière son écran lorsqu’il aperçut le visage furieux et

marbré de la femme. Elle glapit de colère quand elle repéra la table où

Sophie et Rebecca posaient.

— C’est un outrage ! Qui a fait cela ? Qui a amené ces putains dans ma

maison ?

Rebecca tressaillit. Elle commençait ostensiblement à perdre son sang-

froid, mais Sophie restait parfaitement immobile alors que les invités

s’enfuyaient de la pièce, effrayés par la fureur de Lady Charlotte. Jonathan

était sur le point de sortir de sa couverture et de tenter de désamorcer la

situation lorsque Lord Gosford entra dans la pièce.

— Charlotte, ma chérie, quel est le problème ? demanda-t-il en se

rapprochant de sa future épouse.

— Je vous ai déjà dit de ne pas m’appeler comme cela, aboya Lady

Charlotte. Et regardez.

Elle tendit le bras vers Sophie et Rebecca, cette dernière avait repris sa

pose, mais tremblait juste assez pour qu’on le remarque.

— Mon Dieu ! s’exclama Gosford d’un ton révérencieux. Grey a fait

venir La Coquine à croquer ? C’est magnifique.

— C’est dégoûtant, rugit Lady Charlotte. Comment a-t-il pu faire cela ?

Comment pouvez-vous rester là, bouche bée, devant un tel étalage ?

— Reconnaissez, Charlotte, ma chérie, que cette vue inspire à l’amour,

déclara Gosford, baissant la voix et s’approchant de Lady Charlotte jusqu’à

lui murmurer à l’oreille.

— J’ai dit, ne m’appelez pas… oh !

Lady Charlotte hurla tandis que Gosford lui serrait les fesses d’une

main. Elle bondit loin de lui.

— Comment osez-vous, monsieur ?

— Je ne suis pas un monsieur, je suis votre fiancé, gloussa Gosford. Et

ce n’est qu’un aperçu de ce qui vous attend, n’est-ce pas, chérie ?

Il lui tapota le derrière une deuxième fois, provoquant une crise de

borborygmes chez Lady Charlotte qui tenaient des pleurs et des

grognements à la fois.

— Il n’a jamais été question de tels débordements, se lamenta-t-elle en

s’enfuyant de la pièce. Pas du tout.

Gosford la suivit en riant.

— Voyons, ma chérie. Nous allons bien nous amuser lors de notre nuit

de noces.

Jonathan ne savait pas s’il devait être désolé pour Lady Charlotte ou rire

de la situation. D’une manière ou d’une autre, les gens n’avaient que ce

qu’ils méritaient dans la vie, du moins, semblait-il. Les taquineries de Lord

Gosford eurent pour effet de servir sa propre cause. Maintenant que Lady

Charlotte et lui étaient partis, la pièce était vide et silencieuse. Il en fut ainsi

pendant plusieurs minutes. Jonathan sortit à moitié de derrière son écran

pour évaluer la situation.

Sophie n’avait pas bougé un muscle, comme si elle n’avait rien

remarqué de tout l’incident. La poitrine de Rebecca se soulevait de

soulagement – à tel point que certaines de ses décorations s’étaient

fissurées – mais elle semblait se détendre à nouveau et reprendre la pose.

Nigel sortit également la tête de derrière son écran pour regarder autour de

lui. Il s’était rembruni et semblait prêt à tout annuler.

Mais avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, le moment qu’ils

attendaient tous arriva. Lord Grey se glissa dans la pièce à pas furtifs, jetant

un coup d’œil par-dessus son épaule toutes les trois secondes. Il ne parut

pas voir Jonathan ou Nigel tandis qu’ils se précipitaient derrière leur écran.

Il s’avança l’air anxieux. Alors qu’il atteignait la table où Sophie et

Rebecca posaient – toutes deux parfaitement immobiles –, il plongea une

main dans la poche de sa veste.

Jonathan retint son souffle. Il priait pour que Grey soit aussi stupide et

désespéré qu’ils se l’étaient figuré. Il priait pour que l’officier de police

prévu par Nigel pour jouer le rôle du nouveau contact français de Grey soit

dans les parages, prêt à intervenir, et qu’ils réussissent à prendre Grey en

flagrant délit. Il priait pour que les affaires maritimes de son père puissent

se poursuivre sans encombre. Et surtout, il priait pour que Sophie sorte

triomphante après ce stratagème et qu’on lui rende enfin hommage après

l’avoir bannie de la haute société.

Grey atteignit la table et tira un petit rouleau de papier de sa veste. Il se

pencha, jeta un coup d’œil par-dessus son épaule pendant un moment pour

être certain qu’il était seul, puis prit l’un des nombreux éclairs qui avaient

été spécialement conçus pour le tenter.

Un battement de cœur plus tard, l’homme de Nigel entra dans la pièce.

— Avez-vous apporté les secrets ? demanda-t-il à Grey avec un accent

français peu convaincant.

Grey sursauta si fort qu’il toussa, puis se retourna pour faire face à

l’officier de police déguisé.

— Oui, dit-il dans un souffle. Ne faites pas de bruit. Personne ne doit

savoir ce que nous faisons.

— Et qu’est-ce que nous faisons ? demanda l’officier de police.

Grey le regarda comme s’il était idiot et lui tendit l’éclair.

— J’ai glissé le registre d’expédition dans cette pâtisserie. Il détaille

l’itinéraire et la cargaison prévue d’une douzaine de navires revenant

d’Orient. Attaquez-les et vous porterez un coup écrasant au commerce

britannique. Maintenant, où est mon argent ?

Jonathan en demeura bouche bée. Grey était plus stupide qu’il n’aurait

jamais pu l’imaginer. Il avait avoué sa trahison sans que les autres n’aient

eu à faire quoi que ce soit pour l’y forcer. Mais Sophie se conforma à leur

plan tout de même.

— Espion, s’écria-t-elle, faisant un bond et se mettant debout sur la

table. Lord Grey est un espion pour les Français ! Sonnez l’alarme !

Rebecca se leva également, et Jonathan et Nigel sautèrent de derrière

leurs paravents. Lord Grey devint pâle de terreur, les yeux exorbités et la

bouche ouverte dans un cri silencieux.

— Lord James Grey, dit Nigel en s’avançant. Je vous arrête au nom du

roi sous l’inculpation de trahison.

— Vous… mais je n’ai pas… vous ne pouvez pas…, balbutia Grey,

toujours sans comprendre.

— Nous avons toutes les preuves dont nous avons besoin ici, déclara

l’officier de police, levant l’éclair, sans aucune trace d’accent. J’imagine

que ce billet est écrit de votre main ?

— Attendez, je peux vous expliquer, déclara Grey.

Au lieu d’expliquer, il tenta de s’enfuir. À peine avait-il fait un pas que

Nigel le captura et lui mit les bras derrière le dos.

Au même moment, plusieurs invités arrivaient dans la salle. Muets de

stupeur, ils assistèrent à cette scène ahurissante qui se déroulait devant

eux – Nigel maîtrisant Grey puis sortant de l’éclair le document secret,

objet de la trahison de Grey, et enfin Sophie et Rebecca debout entièrement

nues sur la table. Sophie avait enlevé son masque pour pouvoir regarder la

scène se dérouler, mais Rebecca avait gardé le sien, même si elle ne voyait

rien puisque les trous pour les yeux étaient bouchés. Elle se glissa derrière

Sophie, essayant de se cacher.

— Lord Grey est un espion, annonça Sophie aux invités, qui

continuaient à affluer dans la pièce. Il vient d’être surpris en train de

transmettre des informations d’expédition maritime aux Français.

Les invités haletèrent sous le choc, fixant Grey au lieu de Sophie,

malgré sa nudité.

— J’ai perdu près de trente mille livres quand un navire a été pris par

les Français, s’écria l’un des invités.

— C’est une trahison du roi et du pays, déclara un autre.

— Y a-t-il des preuves ? demanda un troisième.

— Il y en a, dit l’officier de police en brandissant la note recouverte de

crème pâtissière. Assez pour que Lord Grey soit pendu.

— Non, gémit Lord Grey, et il s’affaissa contre Nigel, renonçant à se

débattre.

— Non !

Son cri fut repris par Lady Charlotte alors qu’elle se frayait un chemin à

travers la foule croissante pour tenter d’atteindre son frère.

— James, dis que ce n’est pas vrai. Dis que c’est un malentendu,

l’implora-t-elle, regardant désespérément autour d’elle et riant comme une

folle. Cela doit faire partie des animations de la soirée. Oui, ce doit être

cela. James, arrête tout de suite. Ce n’est plus drôle.

— Ce n’est pas un divertissement, déclara Nigel. Rob et moi sommes

ici avec toute l’autorité des tribunaux. Votre frère fait l’objet d’une enquête

en cours pour espionnage et piraterie. Et sur la base des preuves que nous

avons maintenant – ainsi que des témoins de sa confession tout à l’heure –

il sera pendu pour cela, madame.

— Non, s’écria Lady Charlotte. Non, cela ne peut pas être vrai.

— Les Grey sont des espions ? dit quelqu’un dans la foule – qui

maintenant remplissait la pièce, obstruait la porte et se déversait dans

l’autre pièce où se trouvaient les rafraîchissements.

— Trahison, dit quelqu’un d’autre.

Le mot fut répété par vagues qui se propagèrent peu à peu, de la pièce

jusqu’à la maison tout entière.

— Je veux sortir d’ici, déclara l’un des invités, qui s’était précipité dans

la pièce en premier, et s’était tenu devant la foule.

Il se retourna et prit la foule à contre-courant dans ses efforts pour partir.

— Je ne veux rien avoir à faire avec une famille de traîtres.

— Moi non plus, déclara un autre invité.

En quelques secondes, le flot d’invités reflua dans l’autre sens, et les

gens firent pression pour s’éloigner le plus possible de Grey et de sa sœur.

Si la supposition de Jonathan était correcte, la maison des Grey serait vide

en quelques minutes, comme si elle avait pris feu.

— Non, répéta Lady Charlotte, beaucoup plus faible et presque sans

énergie. Revenez. Revenez, voyons. Je suis l’une des vôtres. Je suis un

diamant de la première eau.

Ses protestations ne furent guère écoutées, et elle s’effondra, tombant à

genoux, puis se roula en boule sur elle-même en pleurant et en frissonnant.

Sophie descendit de la table et alla vers elle, s’agenouillant à côté d’elle

et glissant un bras autour des épaules de l’odieuse femme.

— Tout ira bien, dit-elle. Si vous êtes forte, vous survivrez à tout cela et

vous vous construirez une toute nouvelle vie.

— Éloignez-vous de moi, putain, s’écria Lady Charlotte en se

redressant brusquement et en repoussant Sophie. Gardez votre saleté loin de

moi. Vous me dégoûtez.

Elle se redressa et s’enfuit de la pièce.

Sophie se leva et poussa un soupir de tristesse. Elle jeta un coup d’œil à

Jonathan avec un regard qui disait qu’elle avait fait de son mieux.

— Harris et Verne attendent dehors, déclara Rob, l’officier de police, à

Nigel, en prenant le bras de Grey qui restait sans réaction. Nous allons

emmener celui-ci à Newgate.

Grey ne protesta pas. Il se contenta de gémir comme un bambin

récalcitrant et laissa Rob le traîner hors de la pièce. Dès qu’ils furent partis,

Jonathan se déplaça pour fermer la porte.

— Est-ce fini ? demanda Rebecca en retirant son masque et en quittant

la table.

— Oui, lui dit Sophie avec un large sourire. Nous avons gagné.

Elle alla vers la table en sautillant et serra fort son amie dans ses bras.

Malgré l’incongruité de la situation, le sang de Jonathan s’échauffa à la vue

des deux femmes nues qui s’enlaçaient.

— Que Dieu me vienne en aide ! grommela Nigel. C’est un spectacle

que je n’oublierai pas de sitôt.

Les dames semblaient n’avoir aucune idée de la façon dont leur intimité

excitait Jonathan et Nigel. Aussi coupable que cela le faisait se sentir,

Jonathan le regretta quand Sophie s’éloigna de Rebecca.

— Nous avons gagné, répéta-t-elle en se précipitant vers Jonathan et en

se jetant dans ses bras.

C’était un régal encore plus délicieux. Jonathan l’embrassa à bouche

que veux-tu, goûtant le sucre et les épices et la saveur unique de Sophie.

— Je n’aurais jamais pu faire tout cela sans vous.

Il s’apprêtait à l’embrasser de nouveau, mais on frappa à la porte, et, un

instant plus tard, la comtesse, qui avait comparé Sophie et Rebecca à des

statues de l’art grec, passa la tête dans la pièce.

— Oh ! s’exclama-t-elle en voyant Sophie dans les bras de Jonathan.

C’est vrai, alors ?

Rebecca poussa un petit cri et courut se cacher derrière le corps massif

de Nigel.

— Votre Seigneurie ? s’enquit Jonathan, se demandant s’il devait faire

la même chose pour Sophie.

Mais non, Sophie s’éloigna de lui et exécuta une révérence pleine de

grâce, tandis que des morceaux de glaçage et de fleurs en sucre s’effritaient

de son corps nu.

— Lady Stafford, dit-elle avec le plus grand respect.

Lady Stafford la regarda avec de grands yeux.

— La Coquine à croquer est Miss Sophie Barnes ? demanda-t-elle en

entrant dans la pièce. Je ne l’aurais jamais deviné.

— C’est vrai, madame, dit Sophie.

Elle se redressa et fit face à la grande dame comme si elles étaient à

Hyde Park et Sophie entièrement habillée.

Lady Stafford jeta un coup d’œil appréciateur sur le corps de Sophie,

puis s’éclaircit la gorge.

— Je devais voir par moi-même. Les rumeurs circulent, après tout. Lord

Grey a été arrêté pour trahison et sera pendu. Lady Charlotte est devenue

folle. Et Miss Sophie Barnes est la Coquine à croquer.

— Toutes ces rumeurs sont vraies, madame, confirma Sophie avec un

hochement de tête.

— Quelle soirée revigorante, déclara Lady Stafford en souriant avant de

se tourner vers Jonathan. Et vous êtes M. Jonathan Foster, n’est-ce pas ?

— Pour vous servir, Votre Seigneurie.

Jonathan s’inclina devant elle.

— Puis-je me permettre, monsieur, dit-elle en s’approchant de lui.

Avez-vous une carte ?

— Une carte, Votre Seigneurie ? demanda Jonathan, reprenant espoir.

— Oui, continua-t-elle. Je suis une grande admiratrice de votre travail,

continua-t-elle, regardant Sophie avec une étincelle dans les yeux.

J’aimerais beaucoup commander votre marque unique de rafraîchissement

pour une fête privée que j’organiserai bientôt.

Jonathan s’efforça de contenir son sourire.

— Je ne serais que trop heureux de faire office de traiteur à votre

célébration, madame, dit-il. Mais il doit être entendu que certains articles

inclus dans ma carte ne sont pas à vendre ou à louer à quelque prix que ce

soit, mais à regarder.

— Compris, monsieur Foster, dit lady Stafford avec un sourire

complice.

Elle regarda à nouveau Sophie avec un soupir.

— Même si c’est dommage. Mon mari et moi aurions apprécié une

exposition interactive.

Derrière Nigel, Rebecca poussa un cri de stupeur. Sophie plaqua une

main sur sa bouche pour cacher son rire. Le cœur de Jonathan était plus

léger que l’air alors qu’il fouillait dans la poche de sa veste pour en sortir

une carte pour Lady Stafford.

— Nous sommes à votre service, Madame, dit-il en tendant la carte

avec une révérence.

Lady Stafford prit la carte et la tapota contre ses lèvres, gratifiant

Jonathan d’un regard.

— Peut-être qu’un jour nous pourrions arriver à un arrangement qui

serait satisfaisant pour tous, dit-elle en faisant un clin d’œil, puis en sortant

majestueusement de la pièce.

— Nom d’un chien, mon ami, grommela Nigel en secouant la tête. Je ne

comprendrai jamais les classes supérieures.

Sophie éclata de rire, le visage rouge comme une pivoine. Elle se

précipita dans les bras de Jonathan une fois de plus.

— Qui aurait pu imaginer que si peu de temps après avoir été répudiée

par la haute société, l’un de ses membres les plus respectés voudrait que je

revienne d’une telle manière ?

Jonathan considérait qu’il valait mieux laisser la question sans réponse.

Il embrassa carrément Sophie sur les lèvres, fier qu’elle s’en soit sortie avec

tant de grâce et de séduction.

— Rentrons à la maison, dit-il. J’ai assez vu la noblesse pour cette nuit.

— Je vais m’assurer que Lady Rebecca rentre chez elle en toute

sécurité, déclara Nigel, le visage écarlate et le regard penaud, à tout le

moins.

Il regarda par-dessus son épaule, essayant de jeter un coup d’œil à

Rebecca, mais elle se décala sur le côté. Lorsqu’il se tourna pour regarder

par-dessus son autre épaule, elle quitta à nouveau sa ligne de mire. Il finit

par renoncer avec un soupir.

— Je vais chercher votre robe, madame.

— Merci, dit Rebecca d’une petite voix.

— Je vais la chercher. Il faut aussi que je mette la mienne pour rentrer à

la maison, déclara Sophie, retournant à la table et soulevant le tissu pour

récupérer les deux robes qui y avaient été cachées.

Jonathan soupçonnait que si elle avait pu parader nue dans les rues de

Londres, elle l’aurait fait.

 

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