Devant public
Première Partie - un Art Mineur
PREMIÈRE PARTIE
UN ART MINEUR
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1
En ouvrant les yeux, Vincent fut pris d’étourdissements. L’obscurité de la chambre était quasi complète. Il referma les yeux et mit les mains sur ses oreilles. Dans ce vertige où il se sentait emporté, il croyait encore entendre le vacarme assourdissant des amplificateurs de guitare et des cymbales de la batterie qui se confondait avec les cris et les applaudissements de la foule.
Il rouvrit les yeux et fixa un point dans la noirceur. Les étourdissements s’atténuèrent. Tous ces bruits qui avaient survécu un instant à son rêve se transformèrent en un bourdonnement aigu dans ses tympans. C’était comme le son d’un électrocardiographe annonçant la linéarité infinie de la mort, une impression auditive qu’il connaissait vaguement pour l’avoir expérimentée deux ou trois fois.
Biiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii.
Les acouphènes seraient temporaires, espéra-t-il. Bientôt, le bruit aigu se mêla, dans son esprit, au vent qui s’engouffrait sous les saillies du toit. La pluie avait commencé à tomber depuis quelques minutes et des rafales de vent s’abattaient contre la fenêtre de sa chambre. Une branche du grand chêne de la cour arrière fouettait d’un rythme régulier les carreaux de verre.
Vincent s’assit dans son lit et ressentit instantanément une nausée. N’ayant dormi que deux heures et demie, il savait qu’il devait se rendormir, mais cette journée du mois de mai 2003 qu’il s’apprêtait à vivre revêtait dans son esprit un caractère si déterminant pour son avenir qu’il ne put faire autrement que guetter les premiers signes du jour.
À cinq heures trente, il se leva. Il se sentait mieux. Il ouvrit la porte de sa chambre en prenant soin de ne pas faire de bruit. Il tendit l’oreille. Dans la pièce voisine, sa mère dormait d’une respiration continue. Il descendit au rez-de-chaussée, se servit un verre de jus d’orange. Puis, il attrapa son étui à guitare qu’il avait laissé dans l’entrée et descendit au sous-sol. Il ferma la porte de l’escalier et alla s’enfermer dans la salle de lavage. Il pratiqua à nouveau son jeu de guitare, mais c’était surtout sa voix qui faisait défaut. Que connaissait-il au chant ? Rien, ou si peu. Il se rappela les inflexions modulantes que prenait la voix de Christophe lorsqu’il chantait. Il reprit des couplets et des refrains, les reprit encore, et encore. Non, ça ne sonnait pas comme il le fallait. Sa voix, bien que juste et précise, sonnait faux ; elle détonnait, ne rendait pas ce mugissement bestial, grossier et viril qui fait le rock. Vincent s’acharna.
Une heure et demie plus tard, il remonta à l’étage pour prendre une douche. Il s’étonna de ne pas être plus nerveux. L’inconnu dans lequel il s’apprêtait à se jeter était à l’origine de ce calme suspect. Il déjeuna et mit quelques fruits dans la poche extérieure de son étui à guitare. Il écrivit une note sur un papier pour justifier son absence. Brigitte la trouverait en déjeunant. À 7 h 30, il sortait de la maison et allait prendre l’autobus.
Quarante-sept minutes plus tard, il arrivait devant l’adresse qu’il avait notée sur un bout de papier. Il vérifia trois fois afin de s’assurer d’être au bon endroit. Il n’aurait pas pensé que les auditions se tiendraient dans un hôtel de banlieue. Avant de se diriger vers l’entrée de la bâtisse, Vincent s’immobilisa et regarda la façade grandiloquente de l’hôtel. Son œil, habitué à détailler les formes par son intérêt pour l’histoire de l’art, releva de nombreuses incongruités. L’architecte qui avait récemment conçu ce bâtiment avait sans doute voulu lui donner une touche « ancienne ». On aurait dit qu’il avait pris des éléments architecturaux à différentes époques, qu’il les avait mis dans un chapeau et qu’il avait pigé au hasard pour dresser ses plans. Il observa les colonnes et les chapiteaux, les balustres et les pilastres des lucarnes, les frises et quelque chose qui s’apparentait à des rinceaux de feuillages. Il en conclut que les styles architecturaux de la Grèce antique rencontraient, dans cette façade, la Renaissance française. C’était l’Acropole qui se mélangeait au Château de Chambord ; le tout était illuminé par des projecteurs qui lançaient depuis le parterre de gazon de grands faisceaux lumineux à couleurs variables. Une banderole indiquait que les chambres étaient au rabais, ce mois-ci.
Vincent se rappela la raison de sa présence en ce lieu et se ressaisit. « Tu fais le bon choix, ne t’inquiète pas », murmura-t-il pour lui-même. Il s’avança vers le portique de l’hôtel en empoignant fermement son étui à guitare. Une fois arrivé à l’intérieur, il remarqua une table située à sa gauche au-dessus de laquelle était indiqué : « Inscriptions pour les auditions ». Vincent s’avança vers la femme qui se tenait derrière la table.
— Je viens pour…
— Prenez cette chemise, fit-elle sèchement en lui tendant un document d’un geste péremptoire sans lui concéder un regard. Toutes les informations sont là. Vous trouverez aussi le contrat d’exclusivité que vous devez signer. Pour ce faire, veuillez passer dans la salle qui se trouve à ma droite. Merci.
Vincent prit le document et suivit les directives. Lorsqu’il ouvrit la porte, il vit devant lui une grande salle de réception complètement vide. Des tables étaient rangées le long des murs, des chaises étaient empilées tout au fond. Au centre, un tapis bourgogne laissait place à un plancher de danse de bois franc. Au-dessus de cette piste, au plafond, un gigantesque lustre déversait sur la salle un halo de lumière dorée. Vincent fit trois pas. Tout au fond, il distingua une porte près de laquelle se tenait un homme en costume noir. Il avança.
L’homme le fit pénétrer dans une pièce. Il y avait quatre rangées de tables. La pièce ressemblait vaguement à une salle de classe. Une trentaine de personnes étaient assises, tête penchée, affairées à lire le contrat. Vincent ne comprenait pas trop ce qu’était ce contrat. Il s’assit et ouvrit l’enveloppe.
Sur le dessus du document, dans une calligraphie métallique et brillante transpercée d’étoiles filantes, figurait le logo de L’Académie de la chanson populaire. À ses côtés, les gens feuilletaient ce même contrat. La salle était envahie par le bruit des feuilles que l’on tournait rapidement. Puis, on entendait le son sec d’une plume sur le papier, le mouvement saccadé de la signature et un individu se levait et remettait le document à l’homme en costume. Vincent commença sa lecture.
Il distingua deux contrats. S’il ratifiait le premier, il autorisait la société de production COM, détentrice du visa d’exploitation de l’émission, à utiliser son image. Bien que cela fût présenté comme une formalité, ce premier contrat obligeait le signataire à aliéner son droit à la vie privée. Vincent ne savait pas qu’aux yeux de la loi, la vie privée constituait un droit fondamental et qu’il devait donner son accord pour qu’on puisse diffuser l’image de sa personne. Le second contrat, beaucoup plus volumineux, que devaient ratifier aussi tous les candidats, n’était actif qu’advenant la sélection du candidat contractant. Vincent se lança dans la lecture de ce deuxième contrat. C’était un méandre de clauses, de renvois, de conditions applicables et non applicables selon les circonstances. Vincent lisait et tentait de voir clair dans ce document, mais son esprit, pourtant habitué à la lecture de textes hermétiques, se perdait dans ces développements infinis et ce langage administratif. La terminologie lui échappait. Il en vint tout de même, après quinze minutes, à se faire une idée générale de son contenu : en signant au bas de ce contrat, il cédait ses droits aux Productions COM sur trois plans, soit la gérance, la production et la diffusion. En d’autres mots, Vincent comprenait qu’il mettait sa personne, et une bonne partie des profits qu’il pouvait générer, à la totale disposition de cette entreprise. Soixante pour cent de son cachet revenait à la société qui avait un droit de regard sur chacune des productions de l’artiste, sur sa diffusion et l’ensemble de sa carrière pour les cinq années suivant son passage à l’émission. Et les Productions COM se réservaient un droit de reconduction du contrat au terme de ces cinq années. En somme, c’était un contrat d’artiste non négociable.
Vincent se tâta la nuque : il était tendu. À sa droite, un candidat se leva rapidement et tendit son contrat à l’homme en costume.
Irait-il jusqu’à signer ça ? Irait-il jusqu’à vendre son image ? Et tous ces autres candidats qui feuilletaient rapidement le document : comprenaient-ils ce qu’ils avaient entre les mains ? Vincent en doutait.
« Si je signe ça, se dit-il, je ne suis plus maître de moi-même. Si je signe, tout peut être différent. Je ne peux pas, je ne peux pas… »
D’un geste décidé de la main, il rejeta le document sur la table et s’adossa contre le dossier de sa chaise pour réfléchir. Il était sur le point de se lever, de prendre son étui à guitare et de quitter ce lieu lorsque son regard fut alors attiré par un autre candidat qui s’apprêtait à quitter la salle. Il était entré deux minutes auparavant. Il s’était assis, avait feuilleté très rapidement le document, l’avait signé et s’apprêtait à le remettre à l’homme en complet. En marchant dans l’allée centrale, il passa devant Vincent. Il souriait et Vincent décela dans ses yeux une pointe de défi. Le candidat tendit sa chemise à l’homme en complet noir. Ce jeune homme dégageait une assurance et une pleine confiance en ses moyens que Vincent aurait voulu posséder. Ne doutait-il pas de son choix ? Et s’il avait raison de signer aveuglément ce contrat ?
Tout se confondait dans sa tête. Que devait-il faire ? Son futur était là, devant lui, et Vincent avait l’impression qu’il pouvait le perdre à tout instant, qu’un seul faux pas de sa part le lui enlèverait.
Il secoua la tête afin de garder les idées claires. Il évalua ses forces. Il n’avait aucun contact dans le monde du show-business, ne possédait aucune composition : bref, il ne se distinguait d’aucune façon des autres jeunes individus qui avaient soif de gloire.
« Ce n’est qu’un contrat d’artiste, se dit-il, un contrat comme tous les autres. Ils ont tous signé ce genre de chose, ceux qui ont réussi. Un contrat de gérance et de production, rien de plus… »
Il pensa alors aux artistes de la Renaissance italienne. Ne s’étaient-ils pas tous mis au service d’un mécène ? Certes, le mécénat des XVe et XVIe siècles était différent des réseaux de production artistique du XXIe siècle, mais ne représentaient-ils pas, à deux époques différentes, une même réalité à laquelle tout artiste devait se soumettre ? Comment devient-on artiste, aujourd’hui ? Il médita quelques instants sur cette question. Tout son savoir académique, conclut-il, ne lui était d’aucune utilité pour y répondre.
Il aurait voulu que Brigitte fût là, à ses côtés, pour lui donner son opinion comme elle l’avait toujours fait en toute chose. Mais ce matin-là, quand il avait été réveillé par les rafales de vent qui se brisaient bruyamment contre sa fenêtre, il avait pris une décision par lui-même, peut-être la première de sa jeune vie, et il devait maintenant se débrouiller seul.
La main tremblante, il saisit le document qu’il avait rejeté sur la table devant lui, le rouvrit, alla à la dernière page et apposa sa signature, tout en bas. Soudainement, après qu’il eut signé, son rythme cardiaque diminua. Il assécha ses paumes humides en les frottant sur son pantalon et sentit qu’il retrouvait son calme. Avant de se lever, il contempla sa signature. Vincent Théodore. Chaque lettre était lisible, finement tracée d’une main posée. Ce nom qui se trouvait à cinquante centimètres de son visage lui apparut étranger pour la première fois de sa vie. Était-il en train de l’acquérir, ce nom, ou de le perdre ? La question vogua dans son esprit pendant quelques secondes. Il se leva.
Il marcha jusqu’à l’homme en costume noir. Sans échanger une parole, il lui tendit la chemise. L’homme la prit, cocha une case sur une liste, déposa le document sur une pile déjà bien garnie ; puis, il tendit un papier autocollant à Vincent. C’était un numéro. Le numéro quatre-vingt-quatre. Il était le quatre-vingt-quatrième depuis le matin à avoir paraphé ce contrat. En éprouvant une vague impression d’aliénation industrielle, Vincent colla le numéro sur sa poitrine. L’homme lui fit signe de passer dans le couloir.
De là, Vincent put apercevoir la salle de bal : une centaine de personnes, peut-être même plus, aspirant toutes à devenir artistes, attendaient qu’on les introduise dans la salle qu’il venait de quitter. Il frissonna. Désormais, il n’y avait plus aucune incertitude dans son esprit, plus aucun questionnement ni hésitation. Tout était joué et une seule idée envahissait maintenant ses pensées : il devait triompher de tous ces candidats venus pour la même raison que lui.
Le couloir le mena à une salle. Là, il retrouva les quatre-vingt-trois autres concurrents. À sa droite comme à sa gauche, on chantait et grattait des guitares. Tous les divans étaient déjà occupés. Vincent s’adossa contre un mur, déposa son étui à guitare sur le plancher. La certitude d’avoir fait le bon choix venait de laisser place à un autre sentiment : un inconfort social. Vincent n’avait jamais été doué pour entrer en contact avec les gens. Mais la sociabilité, se dit-il, n’a jamais été un prérequis pour la carrière artistique. Combien d’artistes avaient démontré, pendant toute leur carrière, une indisposition pour la vie sociale, certains frôlant même la misanthropie ? Des noms surgirent instantanément dans son esprit : Le Caravage, Jean-Jacques Rousseau, Van Gogh, Beethoven, Céline.
Vincent entendit alors des éclats de rire provenant d’un groupe de personnes qui chantaient bruyamment. Il jeta un regard circulaire autour de lui. La plupart des autres candidats entraient en relation avec leurs rivaux. Ce fait lui donna à penser que les qualités requises pour ce concours, et peut-être même les attributs artistiques que commandait l’industrie aujourd’hui, se distinguaient de ce qu’il avait toujours cru être celles d’un « artiste ». Il éprouvait l’impression encore indistincte que s’il arrivait à passer les premières auditions, sa personnalité allait être impliquée dans tout ce processus.
On appela un numéro. D’après ce numéro, il en déduisit qu’il devrait peut-être patienter deux ou trois heures avant de pénétrer dans la petite salle où tout se jouerait. Il regarda sa montre. Il était 9 h.
Laide, laide… comme la vie est laide, laide…
Vincent dévisagea le musicien qui venait de chanter le succès de Jean Leloup. Il se dit que cette chanson populaire était en partie responsable de sa présence, ici, ce matin.
• • •
La veille des auditions pour L’Académie de la chanson populaire, Vincent avait participé à son premier spectacle rock. Pendant une demi-heure, cet après-midi-là, il avait fait le guet devant la porte du bar Le Tube. Non seulement les autres musiciens étaient en retard, mais le technicien de son se faisait aussi attendre, si bien que Vincent, dont la patience était rudement mise à l’épreuve, attendait sur le trottoir de la rue Saint-Jean.
— T’es Vincent ? lui dit un homme qui venait à sa rencontre.
— Oui…
— Désolé, j’ai été retardé. J’suis l’tech.
Ils montèrent l’escalier qui menait au deuxième étage. Une fois arrivé dans la salle, il fut rebuté par une odeur extrêmement forte, une odeur nauséabonde de vieille moquette poussiéreuse où se mélangeaient les arômes du tabac, de la bière chaude et de la sueur macérée. Des grandes fenêtres de la salle tombait la lumière du jour. Vincent sentait bien que cet endroit, que ce sol et ces tables n’étaient pas faits pour une telle lumière. Sous la lumière du jour, ils étaient sales, usés ; partout des tuiles à demi arrachées par les pas énergiques des danseurs, de la crasse enfoncée entre les lattes du plancher, des boules de poussière dans chaque encoignure. Son œil se promenait avec dégoût sur ce spectacle repoussant. Cette impression confirmait ce qu’il avait toujours pensé de ces endroits. D’aussi longtemps qu’il se souvenait, il n’avait jamais apprécié les soirées passées dans les bars.
— Bon, à quelle heure arrive ta gang ? demanda le technicien qui allumait sa console de son tout en démêlant un amas de fils.
— Ils ne devraient pas tarder, répondit Vincent qui arpentait les lieux.
De fait, un klaxon, dans la rue en bas, se fit entendre. Vincent descendit pour monter les instruments. Mathieu, le drummer, était assis à la place du passager et Benjamin, le bassiste, tenait le volant.
— Ça va, man ? demanda le conducteur en arrêtant le moteur de la fourgonnette. Pas trop fébrile ?
— Non, fit Vincent. Christophe n’est pas avec vous ?
Benjamin pointa l’arrière du véhicule. Vincent passa sa tête par la fenêtre du conducteur. Ils avaient baissé les bancs pour empiler les amplis, les caisses de la batterie, les guitares et, parmi tout ça, quelqu’un était étendu. Mêlé au matériel, Christophe, le chanteur du groupe, dormait.
— On l’a ramassé chez eux il y a une demi-heure, dit Mathieu. Une chance que Ben savait que la porte arrière n’est jamais barrée. Y dormait dans le salon. On avait beau le secouer, il se levait pas. On l’a traîné dans la douche. Pis, on l’a dompé là, avec le stock…
— Espérons qu’il va tenir le sound check, dit Benjamin.
Vincent retira sa tête de la fenêtre. Mathieu ouvrit les portes arrière du camion. Ils commencèrent à décharger le matériel. Christophe se réveilla peu à peu et finit par se traîner hors de la minifourgonnette.
Ce furent les premiers coups de bass drum qui secouèrent Christophe de sa torpeur. Sa vieille Telecaster tout ébréchée en bandoulière, il reprit ses esprits et s’anima peu à peu en maugréant dans son micro. Benjamin en profita pour le piquer :
— Ouais, Christophe, la veillée a été difficile. Comment a s’appelait la chicks avec qui t’es parti ?
— Hein, moé ? grogna le chanteur. Sais pas d’quoi tu parles, man.
— Ah ! s’exclama le bassiste. Y s’rappelle même pus du nom des filles avec qui y finit les soirées…
— Aaaaaaaaaaahhhhhhh ! Ben ! lâcha-t-il dans un râlement, give me a break. Quand j’essaie de réfléchir, la tête veut m’exploser. Faque, pose pas trop de questions, O.K. ?
— Ça va être beau, ça, à L’Académie de la chanson populaire, ajouta Benjamin avec une pointe de moquerie.
— O.K. ! c’correct, Ben, j’aurais jamais dû vous dire que j’ai pensé m’inscrire. C’est beau, j’ai compris, j’m’inscrirai pas, si ça peut vous faire plaisir. Maintenant, foutez-moi la paix, j’essaie d’accorder ma guit’ pis là j’vois double, faque faut qu’j’me concentre.
Il y eut un rire généralisé parmi les musiciens. Puis, Vincent demanda :
— C’est quoi, Ben, L’Académie de la chanson populaire ?
— C’t’un concours télévisé qui va y avoir c’t’automne. Y font des auditions ces jours-ci. À c’qui paraît, ça vient de la France.
— T’imagines, dit Mathieu, Christophe dans un concours de téléréalité avec la gueule qu’y a là ?
— Arrête, Mathieu, rétorqua Benjamin, y s’ra jamais capable de vivre à jeun pendant neuf semaines !
— Allez-vous me faire chier encore longtemps avec cette histoire de concours de musique, merde ? grogna le chanteur.
— J’suis allé sur le Net pour voir c’tait quoi, continua Benjamin en s’adressant à Vincent. Y va y avoir dix concurrents, cinq gars, cinq filles, qui vont vivre ensemble dans une maison, isolés du monde, où y vont s’préparer pour faire un spectacle tous les dimanches. Pis le public va voter à chaque semaine pour éliminer quelqu’un.
— Si tu veux mon avis, dit Mathieu du fond de la scène, c’est pour les putes c’t’affaire-là.
Benjamin s’approcha de Vincent et murmura :
— Pis la semaine passée, Christophe nous a dit qu’il pensait faire les auditions. Disons qu’on s’est foutu d’sa gueule en masse.
— Bon ! Vous avez fini de mémérer, les fillettes ! fit Christophe. On a un show à faire à soir ! Faque bougez vos tis culs de cheerleaders pis sortez vos pompons…
Le test de son dura près d’une heure. À seize heures trente, les musiciens quittèrent le bar pour aller casser la croûte. Après qu’ils eurent mangé, Vincent rentra chez lui afin de mettre à profit les dernières heures qu’il lui restait avant le spectacle. En acceptant de remplacer le guitariste au pied levé, il avait dû apprendre le répertoire en seulement quelques jours.
Il revint dans la haute-ville vers vingt heures trente ; le spectacle débutait une heure plus tard. Mais dès qu’il fut sur la rue Saint-Jean, il put déceler de loin une file de gens qui allait de la porte du bar jusqu’au coin de la rue. À quelques mètres, sur le trottoir opposé à l’entrée du bar, il s’immobilisa. Il devait au moins y avoir soixante à quatre-vingts personnes qui attendaient à l’extérieur, et combien étaient déjà à l’intérieur… Il avait cru Benjamin lorsqu’il avait allégué la popularité des hommages à Jean Leloup afin de le convaincre de se joindre au band. Mais il avait pris cette information avec quelques réserves. Il devait reconnaître, maintenant, qu’il avait eu raison.
Un frisson subtil et étrange contracta chacun de ses muscles, des jambes jusqu’au bout de ses doigts. Il inspira profondément en gonflant sa poitrine et s’élança. Lorsqu’il arriva à la porte du bar, il se heurta à une masse de corps compacte. Il essaya en vain de se frayer un chemin. Après plusieurs tentatives, il finit par dire :
— Excusez-moi. Je suis le guitariste.
Soudainement, on le regarda plus attentivement et les corps reculèrent ; la foule s’entrouvrit devant lui. Il gravit l’escalier qui menait au bar situé au deuxième étage. Devant lui, on répétait :
— Tassez-vous ! C’est l’guitariste !
Lorsqu’il arriva à l’étage, sa gorge se serra : les gens étaient dispersés dans tous les coins du bar. Le tumulte assourdissant des conversations entremêlées et d’une musique d’ambiance rythmée envahit ses oreilles. Il tourna son regard vers la scène. Le parterre avait déjà été pris d’assaut par un groupe de fans qui attendaient fébrilement le début du spectacle. Jamais Vincent n’avait participé à un événement d’une telle ampleur.
Il restait là, planté à l’entrée du bar, quand une voix l’interpella :
— Eh ! Vincent ! Viens, on est dans la loge.
C’était Benjamin qui venait d’apparaître entre deux tables. Vincent le suivit. Arrivés au bout de la scène, ils gravirent les escaliers et Benjamin écarta le rideau. Vincent vit alors une petite porte sous laquelle brillait un rai de lumière.
À l’intérieur de cette pièce, Vincent retrouva les membres du groupe. Mathieu, confortablement installé dans un divan moelleux, fumait un joint qui lui emboucanait le visage. À sa gauche, Christophe discutait avec une serveuse qui venait d’apporter quelques bières. Réveillé, rasé et lavé, c’était un Christophe tout différent de celui de l’après-midi qui faisait la cour à la serveuse. Lorsqu’il vit que Vincent se tenait dans l’embrasure de la porte, il lui dit :
— Ça va rocker, man ! Tu veux une bière ?
— Non merci, lui répondit Vincent, je ne boirai pas pendant le show.
— Mais c’est bar ouvert pour les musiciens, rétorqua Christophe. Tu peux pas refuser un verre de…
Il se tournait vers la serveuse.
— Marie, répondit-elle.
— Oui, Marie, c’est ça, excuse-moi.
Vincent hocha la tête. Christophe, d’un air goguenard, dit qu’il boirait alors pour deux.
À vingt et une heures trente, les deux doormen refusèrent l’entrée au troupeau de personnes toujours agglutinées dans l’escalier : le bar avait atteint le nombre d’entrées maximal. Vincent sentit son rythme cardiaque s’emballer. Chaque pulsation fouettait plus fortement ses tempes que la précédente. Tous ces gens étaient venus pour eux, pour les écouter… pour l’écouter, lui, Vincent, pour l’écouter et le regarder jouer…
Pendant la demi-heure qui précéda le début du spectacle, Vincent répondait évasivement aux questions qu’on lui posait. Les autres musiciens, assis autour d’une table, parlaient de tout et de rien, se rappelaient quelques entrées de chanson plus difficiles. Mais Vincent n’y était pas : la bouche entrouverte, la mâchoire inférieure pendante, le regard alangui, il avait l’air d’un homme dépassé par les événements.
Après un certain temps, Vincent entrebâilla la porte et jeta un œil dans la salle. L’excitation était à son comble : l’horloge indiquait 21 h 55. Sous peu, après un léger retard, le spectacle commencerait et il y avait dans l’air cette ineffable euphorie qui accompagne les préludes d’un concert rock. Soudainement, Vincent se sentit pris d’une panique intenable : et s’il oubliait un riff ? Et s’il se trompait d’accord? Et s’il ne s’entendait pas jouer dans les moniteurs ?
Les lumières se fermèrent. Une salve d’applaudissements et de cris noya les pensées qui aiguillonnaient son esprit. Ce fut alors une sorte d’oubli de soi. Vincent se sentit complètement pénétré par le spectacle. Sa nervosité l’avait quitté. Il avait l’impression que ses forces et ses capacités venaient de quintupler, comme par une métamorphose viscérale de sa personne.
Lorsqu’il fut sur les planches, il se sentit devenir complètement autre. Tout son être était emporté par cette vitalité, par cette énergie triviale et brutale. Dans cet étourdissement complet où son identité se diluait, l’existence avait un goût mordant, pointu, quintessencié : une marée sonore l’encerclait et faisait battre sa chemise contre sa poitrine humide ; des jets de lumières aveuglantes, entrecoupés d’images brèves de visages extasiés, lui brûlaient les rétines.
Pour la première fois de sa vie, il était séduit par le rock. Dans le sous-sol de chez Benjamin où le groupe avait pratiqué, le volume des amplificateurs et de la batterie l’avait agressé. Mais maintenant, sur scène, dans cette salle et devant cette foule imposante, le volume excessif des amplificateurs l’enivrait. Soudainement, il lui semblait qu’il n’y avait aucune limite à son seuil de tolérance auditive. Plus c’était fort, plus c’était bon.
Les musiciens s’échangeaient des regards complices. Christophe, au micro, était vraiment excellent. Mais vers la fin du spectacle, le chanteur s’écroula. Les musiciens crurent d’abord à une mise en scène. Christophe se releva et dit à l’oreille de Benjamin qu’il ne pouvait plus continuer. Ivresse, fatigue, drogue ; un peu de tout cela mélangé. Il alla reprendre ses esprits dans la loge. Les musiciens maintenaient le rythme du couplet en échangeant des regards interrogatifs. Vincent n’écouta alors plus que son instinct et se dirigea vers le micro et commença à chanter. Après le premier couplet, il se tourna vers Benjamin : le bassiste saluait son initiative d’un regard approbateur. Vincent était le premier étonné : il se rappelait des paroles et savait rendre plutôt adéquatement les inflexions de voix de Leloup.
La foule accueillit la nouvelle voix par des cris d’enthousiasme. Ce fut alors un moment sans pareil pour Vincent : sa voix dominait cette masse sonore confuse et assourdissante ; elle était filtrée et propulsée par un système électrique d’amplification qui, comme un vallon entouré de monts escarpés, donnait à la voix humaine des échos célestes et, pour peu, des attributs divins.
Jamais Vincent n’avait senti son moi avec une telle intensité. C’était, pour ainsi dire, une première palpation de l’existence où les sons, les couleurs, les odeurs et les textures se livraient à lui avec une extrême concentration.
Il ne commit aucune faute. Hardi et omnipotent, il s’acquitta de sa tâche avec un doigté de maître. Après plus de deux heures trente de spectacle, les musiciens, trempés de sueur, regagnèrent la loge. Christophe les accueillit. Son visage avait repris des couleurs, la faiblesse semblait résorbée.
— Je suis désolé les gars. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Pendant un moment, je n’ai plus rien vu. Black out total. J’étais dans les vapes, complètement.
Les clameurs de la foule devenaient envahissantes. On réclamait un rappel. Les musiciens retournèrent sur scène. Christophe reprit le micro. Au troisième rappel, il fit signe à Vincent de s’avancer. Il lui laissait sa place pour la dernière chanson. Sa voix fut accueillie par des applaudissements.
Laide, laide… comme la vie est laide, laide…
En sortant de scène, Christophe dit à Vincent d’un ton véhément :
— Wow ! Vincent ! T’as été solide à soir, man ! Par moment, vraiment, je me serais cru en présence du grand méchant loup en personne… T’avais la gueule du rocker… T’as vu combien ils étaient à genoux quand on est sortis…
Vincent, que l’émotion étranglait, opina de la tête et alla s’asseoir sur une chaise parce que sa tête tournait. Ses mains tremblaient, ses aisselles suaient, ses vêtements étaient trempés, ses oreilles bourdonnaient. Il entendait encore la rumeur de la foule. Depuis la loge, il l’entendait. C’était comme un mugissement animal, un roulement de tonnerre. Il y avait cinq minutes que les musiciens avaient quitté la scène après leur troisième rappel, et ça criait toujours ; ça, cette chose informe et enivrante que l’on nomme une foule.
Christophe, qui semblait avoir complètement retrouvé ses moyens, débouchait une autre bière et s’apprêtait à aller retrouver la serveuse, Marie. Benjamin et Mathieu se félicitaient en affirmant qu’ils avaient livré une grande performance.
Mais lui, Vincent, était muet. Il venait de passer deux heures et demie sur une scène, les dernières minutes à crier dans un micro, mais là, il ne pouvait plus parler, ni exprimer ce qu’il ressentait à cet instant. Tout lui apparaissait enveloppé d’une brume confuse qui rendait indistinct le contour des choses.
Le rock. Comment avait-il pu ignorer ce phénomène, le dédaigner comme une chose purement vulgaire ? Il était vrai qu’il avait été élevé avec des idées de grandeur et de raffinement. La brutalité du rock l’avait toujours rebuté. Au conservatoire, son professeur de littérature musicale lui avait appris que la chanson populaire, dont le rock’n’roll des années 1950 avait été le véhicule de diffusion dans la culture de masse, était considérée comme un art mineur dans la hiérarchie des genres musicaux. Elle faisait figure de parent pauvre aux côtés des genres canoniques tels que la musique symphonique ou l’opéra. Mais là, sur scène, il lui semblait avoir été en contact avec une force indéniable, une puissance grisante devant laquelle aucune catégorie artistique traditionnelle ne pouvait tenir.
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