Devant public
Deuxième Partie - le Petit Français
DEUXIÈME PARTIE
LE PETIT FRANÇAIS
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Vincent se concentrait sur son assiette. Il piqua sa fourchette dans l’une des trois crevettes aux fines herbes et au Grand Marnier qu’il n’avait pas encore entamées ; puis il prit son couteau et essaya d’attaquer le tournedos de prosciutto et de poire monté sur un pain ciabatta aux olives noires grillé au fromage de chèvre. Il se dégageait de son assiette le savoureux mélange aromatique d’origan, de chèvre et d’orange. Aussi délicieux fussent-ils, ces arômes n’aiguisaient pas son appétit. Autour de lui, à table, la conversation continuait dans un flot régulier de paroles.
— … braillé comme un bébé, dans cette scène-là. Karine Vanasse a prouvé qu’elle était une grande actrice. Pis la musique, ah ! La chanson d’Isabelle Boulay…
— J’veux pas te reprendre, Macha, dit Simon, mais Isabelle Boulay n’a fait que l’interpréter. C’est Michel Cusson qui l’a composée.
— Je ne sais pas c’est qui, répondit la jeune femme.
— Tu ne le connais pas ? Il était dans UZEB dans le temps, avec Alain Caron et Paul Brochu. Ça, c’était un band de génies de la musique.
— UZEB, ajouta un autre candidat qui portait un complet, c’était un groupe québécois de jazz-fusion dans les années 1980.
— C’est quoi ça, Karl, du jazz-fusion ? demanda Macha qui s’égarait dans les précisions.
— C’est de la musique instrumentale surtout, répondit le candidat d’un ton professoral, qui allie le jazz au rock et au funk. UZEB a surtout utilisé des synthétiseurs pour faire sa marque, ce qui fait qu’aujourd’hui, ça sonne un peu démodé.
— O.K., j’veux bien admettre que le son est un peu démodé, répliqua Simon, mais quand même, Karl, musicalement, c’est vraiment des virtuoses ces gars-là.
Alors que ce garçon à la chevelure châtain, assis à sa droite, défendait la virtuosité des membres d’un groupe dont il n’avait jamais entendu parler, Vincent, dans un effort considérable, essayait de suivre le fil de la conversation.
— En tout cas, reprit Macha de l’autre côté de la table, tout ce que je voulais dire, c’est que la scène de la confiture au bord de la rivière, c’était vraiment émouvant… C’est tout.
Oui, il se rappelait maintenant. Il avait vu l’affiche de ce film sur les autobus de la ville. Il se souvenait qu’il était question d’avarice. Mais la scène dont parlait Macha, cette candidate volubile, il n’en avait aucune idée.
— Tu as tout à fait raison, Macha, reprit Johanne qui prenait place au bout de la table. Séraphin a été l’un des grands films québécois des dernières années.
Vincent observa cette femme à la chevelure blonde qui portait un élégant tailleur blanc cassé. Alors que la plupart des dix concurrents assis autour de la longue table de la salle à manger s’arrachaient la parole pour émettre une opinion, l’animatrice de l’émission dégageait une impression de calme et de contrôle par le débit lent et assuré de sa voix. C’était la première fois que Vincent rencontrait une animatrice de télévision. Bien que légèrement surfaite, il était impressionné par l’aisance avec laquelle elle dirigeait les conversations. C’était une femme âgée d’une trentaine d’années selon ce qu’il pouvait en juger, alors que la majorité des candidats réunis à l’occasion de ce premier souper n’avaient pas encore vingt ans. C’était elle qui avait pris en charge leur arrivée en matinée. Elle leur avait fait visiter la maison qu’ils allaient habiter pendant la durée du concours et que les membres de l’équipe de l’émission appelaient familièrement « le domaine » par l’aspect du lieu qui rappelait vaguement le régime seigneurial de la Nouvelle-France. Vincent leva les yeux au plafond et regarda les solives saillantes. Puis, son regard se posa à nouveau sur Johanne. Contrairement à lui, elle arrivait à suivre la discussion et à la diriger tout en prenant en alternance une bouchée de tournedos et de crevette.
— Est-ce que vous avez vu d’autres films québécois cette année ? demanda-t-elle.
— Moi, répondit Virginie, j’ai vu La Grande Séduction cet été et j’ai vraiment aimé ça.
— Ah ! Oui ! s’exclama Stéphanie. Le gars qui trouve des cinq piastres sur le quai… c’était tellement drôle.
— Est lette, ta maison. Y a rien à faire. Est vraiment lette…
La réplique tirée du film que venait de citer Simon d’un ton vaudevillesque, produisit un rire généralisé autour de la table. Vincent eut un sourire forcé.
— Moi, j’ai vu Mambo italiano, dit Macha, pis j’ai trouvé qu’y était temps que les gais aient leur comédie romantique, eux aussi.
— Je suis d’accord avec toi, Macha, dit Julien, qui était assis à la gauche de Vincent. Le jeune homme leva son verre en direction de Macha, assise en face de lui. Vincent suivit le mouvement général et trinqua au progrès social.
— Sinon, reprit Johanne après quelques secondes, qu’est-ce que vous avez aimé dans le cinéma américain de la dernière année ?
— Ben moi, s’empressa de répondre Macha en avalant précipitamment sa gorgée de vin, j’ai capoté, vraiment ca-po-té ! sur Chicago l’année passée. C’est un peu à cause de Renée Zellweger si je veux faire de la chanson, aujourd’hui.
Vincent remarqua de multiples hochements de tête autour de la table en signe d’assentiment aux propos que tenait Macha.
— Qu’est-ce qui t’a plu dans ce film ? demanda Johanne.
— Ben, c’était la première fois que je voyais une comédie musicale comme ça. Les décors, les chorégraphies, les chansons… C’est comme si la vie devenait un théâtre… Pis Richard Gere, ajouta-t-elle avec un clin d’œil égrillard, c’est tout un homme, même à son âge…
Un bref éclat de rire fut partagé par les candidates. Macha but une gorgée de vin.
— Si tu aimes les comédies musicales, ajouta Virginie d’un ton posé, il faut que tu voies Moulin Rouge.
— Ben, répondit Macha avec un enthousiasme débordant, c’est sûr que je l’ai loué après avoir vu Chicago. J’ai encore capoté, ca-po-té ! Là d’dans, les décors sont queq’chose…
Vincent se rappelait ce film qu’il avait vu avec sa mère. Il se souvenait qu’ils avaient longuement discuté de la Belle Époque après le visionnement pour conclure que le réalisateur avait escamoté certaines caractéristiques essentielles de cette période. Il voulut dire quelques mots sur la valeur historique du film, mais jugea qu’il serait inopportun d’aborder cette question alors que chacun s’entendait pour faire l’éloge de la performance des acteurs.
Vincent ramena son regard sur son assiette en se disant qu’il devait manger quelque chose. Avec ses ustensiles, il défit un morceau de ciabatta. Il planta sa fourchette dans une tranche de prosciutto, garnit sa bouchée de quelques feuilles de roquette, porta la nourriture à sa bouche et, après de longues mastications, s’efforça d’avaler le tout d’un geste naturel. Sa gorge et son estomac étaient figés par le stress. Il but une gorgée de sauvignon blanc et prit soin de ne pas faire de bruit en mastiquant pour éviter que le micro qui était épinglé à son col n’enregistre sa déglutition. Puis, il observa les caméras que Johanne venait de leur indiquer. Autour de la table, il y en avait une douzaine. Bien que l’on ait tenté de les dissimuler, elles étaient bien visibles une fois qu’on était informé de leur présence. Un technicien venait juste d’entrer dans la salle à manger pour ajuster une lentille. Tout cela contribuait à lui rappeler qu’il était sur un plateau de télévision et que des caméras et des micros, à l’instant même, captaient tous ses mouvements et le moindre bruit qui s’échappait de sa bouche.
Alors qu’il s’efforçait d’oublier toutes ces lentilles qui étaient dirigées vers lui, l’animatrice expliquait les règles du jeu télévisé auquel les dix concurrents allaient participer. Ils allaient vivre dans cette grande maison pendant les neuf semaines que nécessitait le concours. C’était l’école où ils recevraient une formation variée et où ils pratiqueraient leurs numéros pour les galas hebdomadaires qui allaient se tenir tous les dimanches soirs dans un immense studio du centre-ville de Montréal. Au terme de chacun de ces galas, le public se prononcerait sur l’évincement d’un concurrent de L’Académie de la chanson populaire. Elle les informa en outre qu’ils ne pouvaient entrer en contact avec des gens de l’extérieur. Ils avaient seulement droit à un coup de téléphone privé par jour d’une durée de cinq minutes, durée qu’ils pouvaient cumuler s’ils ne l’utilisaient pas.
— Est-ce que les règles sont claires ? demanda Johanne.
Les concurrents opinèrent de la tête. Vincent avait écouté d’une oreille distraite, son attention étant davantage attirée par le technicien qui s’affairait à réparer une caméra. Il se dit qu’il devait arriver à oublier la présence de toutes ces lentilles. Il ferma les yeux un instant en essayant d’en faire abstraction. Lorsqu’il rouvrit les yeux en dirigeant son attention sur la conversation, il eut de la difficulté à la suivre puisqu’elle s’était fragmentée en différents foyers de discussion.
À sa droite, Simon échangeait avec le concurrent qui était assis en face de lui, Jean-François, qui avait une carrure très athlétique et qui insistait déjà auprès de tous pour qu’on l’appelle Jef. Les deux semblaient parler d’un film, ou d’une série de films, Vincent ne savait pas trop, où il était question de nains, de magiciens et d’un lieu étrange qu’ils désignaient par l’expression « Terre du Milieu ». À sa gauche, Julien, Virginie, Marianne et Stéphanie échangeaient avec Johanne à propos d’une nouvelle chanteuse qui s’appelait Ariane Mof… Vincent tendit l’oreille, mais il n’arriva pas à saisir son nom tant les paroles qui résonnaient autour de lui créaient un brouhaha. Finalement, après quelques minutes de confusion générale, Johanne ramena la discussion à l’ordre.
— Alors les gars, fit l’animatrice en interpellant les voisins de Vincent, êtes-vous sûrs qu’ils vont réussir à nous ramener la coupe cette année ?
— Ben oui, fit Jef en se cambrant avec autorité au-dessus de son assiette. Souray est guéri de sa blessure au poignet et revient au jeu cet automne. Markov est en train de devenir un défenseur de premier plan. Mais il manque un gros attaquant, un joueur de centre massif qui peut transporter la rondelle jusque dans l’fond d’la zone. Un Joe Thornton.
— Ouais, dit Simon, mais on a quand même des gars comme Ribeiro, Ryder, sans compter Higgins et Plekanec à Hamilton qui s’en viennent. Y sont petits, mais y sont rapides.
— Je sais, répondit Jef, mais ils ne font pas le poids contre les gros joueurs.
— Y ont quand même battu les Bruins en séries y a deux ans… nuança Macha.
— C’est vrai, répondit Jef après avoir souri pour saluer les connaissances de la jeune femme en matière d’actualité sportive. Mais c’est surtout grâce à Théo s’ils ont battu Boston en première round. Si Théo flanche, comme c’est arrivé l’année passée, c’est toute l’équipe qui s’écroule.
— Et parlant du beau Théo, demanda Johanne, il ne serait pas parent avec toi, Vincent ?
Vincent vit les regards se tourner en sa direction.
— Heuuu… s’empressa-t-il de répondre sans trop comprendre de quoi il était question. Non, malheureusement. Je n’ai aucun lien de parenté avec un joueur de hockey…
Johanne lui sourit et, fort heureusement, se dit Vincent, redirigea sa question vers ses voisins.
— Est-ce que José Théodore va rebondir cette année ?
— Ça, c’est sûr, trancha Simon. Montréal, c’est une équipe qui a besoin d’un gros goaler. Théo, c’est le nouveau Patrick Roy ! Je le prédis : il est là pour rester, ce gars-là. Il a quand même gagné le Hart et le Vézina en 2002. Je vous le dis, la Coupe s’en vient à Montréal, cette année ou l’année prochaine.
Vincent essaya de se rappeler une conversation que Benjamin et Christophe avaient eue en sa présence. Il avait été question d’un joueur des Canadiens, le capitaine de l’équipe, un certain Sako… ou Souka… un nom européen, il lui semblait. Il avait aussi été question d’un cancer et d’un retour au jeu fracassant. Il se souvint qu’il y avait déjà eu une équipe de hockey à Québec, mais elle avait déménagé. Oui, il en était presque certain, elle avait déménagé.
— Et vous autres, les filles, demanda Johanne en s’adressant aux concurrentes, à part Macha qui semble connaître son hockey, est-ce que vous écoutez les Canadiens ?
Stéphanie, une brunette grande et élancée qui se référait souvent aux membres de sa famille, répondit que ses frères et son père suivaient tous les matchs et que, forcément, elle en entendait parler. Marianne dit que son chum ne manquait pas un match. Mais Christine et Virginie confessèrent leur indifférence en matière de sport.
— Bon, continua Johanne en plaçant ses ustensiles dans son assiette, je vois qu’on apprend tranquillement à se connaître les uns les autres. C’est bien. C’est le but de ce premier souper. D’ailleurs, est-ce que tout le monde a terminé ?
Toutes les assiettes étaient vides, sauf celle de Vincent. D’un geste inconfortable, il s’appuya contre le dossier de sa chaise et dit qu’il avait beaucoup trop mangé pour le dîner et qu’il n’avait pas très faim. Au signe discret de Johanne, le serveur, un homme à la tête blanche qui vouvoyait les candidats, vint débarrasser la table.
— On a parlé de films, de sport, mais là, poursuivit l’animatrice, il faut parler de musique. Puisque vous êtes tous des aspirants chanteurs et chanteuses, j’aimerais que vous partagiez vos goûts musicaux.
Vincent ressentit immédiatement un relâchement de la pression qu’il éprouvait dans l’abdomen. Enfin, il allait pouvoir se joindre à la discussion, lui qui n’avait pu placer un mot depuis le début du souper.
Johanne commença alors un tour de table où chacun y alla de ses préférences en matière de chanson populaire. L’animatrice affirma d’abord qu’elle demeurait une fan indéfectible de U2 depuis qu’elle avait assisté à un concert du groupe au Forum en 1992. Bien sûr, U2 demeurait une formation pionnière dans le rock, mais Stéphanie et Christine lui préféraient la formation britannique Coldplay qui, avec la récente sortie de A Rush of Blood to the Head, venait de confirmer qu’elle était en voie de concurrencer sérieusement U2 dans le genre pop-rock.
— Ah !… maugréait Jef en se donnant un air mollement condescendant. Coldplay, U2, ça demeure des bands de filles…
On s’indigna sans grande conviction de l’affirmation. Pour sa part, Jef préférait, et de loin, un rock dans la tradition subversive d’Elvis, qui était selon lui le premier vrai bad boy du rock. Il nomma des groupes de hard rock ou de rock métal comme Mötley Crüe, Guns N’ Roses, Metallica. Tout récemment, il avait découvert Eminem qui, grâce au film 8 Mile, lui avait permis d’ouvrir ses horizons musicaux. The Eminem Show, affirma-t-il, était maintenant un classique du rap américain.
— Écoutez Without Me, disait Jef avec véhémence, ça brasse en sacrament !
— Ouais, dit Macha avec une réserve à peine contenue, mais ce qu’il dit sur les femmes, hein… pis sur les homosexuels… Moi, j’trouve ça pas mal limite.
Vincent réfléchit un instant en essayant de se rappeler ce qu’il avait déjà entendu de ce chanteur.
— … comme n’importe quel artiste, continuait Simon qui se portait à la défense du rappeur de Detroit. J’veux dire que c’est un personnage. Il a deux facettes, comme Alice Cooper, comme…
— C’est facile, rétorqua Macha qui prenait visiblement plaisir à affirmer ses opinions, de dire qu’il crée un personnage, que c’est pas lui. Mais ce qu’il dit, ça demeure ce que c’est. De la misogynie pis d’l’homophobie.
Vincent tenta de se rappeler les paroles de chanson de Jean Leloup qu’il avait apprises pour le concert. Quelques couplets lui revinrent en mémoire. Il se dit alors qu’il avait très mal employé son temps avant le début du concours. Au lieu de pratiquer sa voix, n’aurait-il pas été mieux qu’il demande à Benjamin de l’initier à la chanson populaire ?
La conversation se poursuivait comme un train en marche dans lequel il n’arrivait pas à sauter.
— … est plus profonde que Father on the go ou ben Boomerang, disait maintenant Jef. Dans Seigneur, le gars, y met ses tripes sur la table en avouant qu’y est faible. Pis tout le bout sur Lucifer : c’est presque du Yes tellement la chanson change d’atmosphère musicale…
Vincent reçut son dessert : une crème brûlée au chocolat garnie de cerises de terre. Il releva les yeux et essaya de reprendre le fil des conversations qui s’entremêlaient autour de lui. Le tour de table était devenu encore une fois une foire aux opinions qui s’exprimaient à bâton rompu. C’était un déroulement ininterrompu de noms d’artiste qui évoquaient à sa mémoire des souvenirs confus.
— … était prometteur, mais faut croire que les frères Painchaud n’étaient pas faits pour s’entendre sur la musique…
— … d’accord, mais Quatre saisons dans le désordre va plus loin que Les insomniaques s’amusent…
— La folie en quatre, qu’est-ce que t’en fais ? C’est aussi puissant que du Charlebois, du Vigneault ou du Félix…
— … préfère les chanteuses, comme, au Québec, Monique Leyrac, Linda Lemay, Isabelle Boulay. Pour les Françaises, j’adore des groupes avec des voix féminines comme Niagara ou Les Rita Mitsouko. Les Américaines, Whitney Houston, Madonna…
— Ben là, tu tombes dans mes cordes. Madonna, c’est la plus grande de tous les temps. Y a pas une chanteuse qui va jamais dépasser ce qu’elle a fait. C’est la plus grande… Je ca-po-te sur Madonna…
Vincent, étourdi, prit une gorgée d’eau. Il n’entendait plus que des bribes des conversations qui avaient cours autour de lui. Bientôt, on se mit à chanter.
Échappé belle, alléluia / À toutes celles pas faites pour moi / Échappé
belle, grâce à toi / Échappé belle, échappé belle…
… to face… with the man who sold the world… Celle de Bowie est meilleure que celle de Nirvana…
… Je m’ennuie tant que ça me fait peur…
— Ben non ! Cobain, y chante comme s’il allait s’ouvrir les veines… C’est ben plus pognant que la version de Bowie…
Vincent porta une main à ses tempes. Il lui semblait que son crâne allait exploser tant il était envahi de toutes parts par les propos ambiants. Après quelques secondes, il parvint à reprendre ses esprits. Il se concentra alors sur la discussion que tenaient Karl et Virginie. À les entendre, Leonard Cohen était le plus grand auteur compositeur canadien.
— Je suis tout à fait d’accord avec toi, Karl, parvint-il à dire. L’album qui commence avec Suzanne, c’est vraiment du grand art.
Karl préférait la période de I’m your man à celle des débuts. Virginie n’était pas de cet avis. Il y avait, selon la jeune femme, un dépouillement dans les orchestrations des albums Songs of Leonard Cohen et Songs from a room qui servait beaucoup mieux le lyrisme de l’auteur. Par contre, Various positions et I’m your man révélaient la maturité de la voix du chanteur, la « golden voice » comme Virginie ne cessait de le répéter. C’était presque une chance que des difficultés financières aient poussé le poète à sortir de sa retraite bouddhiste pour revenir à la chanson. Pour ce qui est de la golden voice, il fallait souligner le timbre de Tom Waits, rétorquait Karl. Mais non, il était beaucoup trop éclaté pour être comparé à Leonard Cohen. Ils discutèrent ensuite d’un certain Jeff Buckley, puis de Brel.
Le regard de Vincent s’illumina. Brel ! Il connaissait ! Sa mère faisait jouer un de ses disques à l’occasion. Il voulut entrer dans la discussion, mais Virginie se mit à parler d’une chanteuse du nom de Nina Simone. Sa version, affirmait Karl, de Ne me quitte pas n’arrivait pourtant pas à la cheville de celle de Brel — la première, bien sûr ! celle de 1959, pas celle de 1972…
Dépassé par autant de références pointues, Vincent abandonna ce sujet de discussion.
Après quelques minutes de confusion générale, Johanne ramena tout le monde à l’ordre et demanda que chacun nomme à tour de rôle son artiste préféré. Macha, la première, fit une longue envolée dithyrambique sur Madonna. Stéphanie parla de Coldplay, Virginie de Nina Simone, Karl de Leonard Cohen. Christine hésita longuement entre Linda Lemay, Beau Dommage et Zachary Richard. Marianne affirma que Richard Desjardins était son auteur-compositeur préféré parce que sa mère lui chantait toujours … et j’ai couché dans mon char pour l’endormir quand elle était petite. Jef parla de Guns N’ Roses qui avait créé une vraie symphonie digne de Beethoven avec November Rain…
— Et toi, Vincent, notre petit gêné, dit Johanne d’une voix câline, c’est qui ton chanteur préféré ?
— Bien, fit-il après s’être éclairci la voix, si je dois n’en nommer qu’un… attendez, ce n’est pas évident… mais s’il faut choisir, je dirais Jean Leloup. Ses chansons sont tellement bien construites, et ses textes aussi. Ça doit être un artiste discipliné, en tout cas… Il connaît sa langue…
— Leloup ! Discipliné ? s’étonna Simon. C’est plutôt tout le contraire. Il n’y a rien à comprendre de ce gars-là quand il donne des entrevues. Je sais pas si c’est la drogue ou autre chose, mais il est dur à suivre. C’est plutôt le type du génie fou, y me semble.
— Peut-être, concéda Vincent. En fait, je connais surtout sa musique… Mais prenez 1990, Isabelle ou Le monde est à pleurer, ce n’est pas juste des paroles qui sont lancées sans structure… Dans chaque chanson, il y a une thématique qui se fait le véhicule de son propos cynique…
— Ouais, tu as raison, Vincent, répondit Simon. Y a sans doute plus de structure qu’on le pense chez Leloup. Mais pour ma part, je dois avouer que je suis toujours un fan de Nirvana. Nevermind est le plus grand album rock de tous les temps selon moi.
— Plus grand que Abbey Road des Beatles ?
— Hiiiiiii… soupira Simon avec déchirements. Ouais, t’as un bon point, Johanne.
— Tu sais, reprit Julien, que le magazine Rolling Stone avait classé Nevermind meilleur album de la décennie 1990 et qu’il s’est ravisé dernièrement pour consacrer OK Computer à la place…
— C’est vrai que c’est le meilleur de Radiohead, concéda Simon, mais c’est clair qu’il y a un peu de chauvinisme là’dans…
— Et toi, Julien, dit Johanne, pour terminer notre tour de table, qui est-ce que tu préfères ?
— Ben… fit le jeune homme en s’avançant, comme je disais tout à l’heure, j’aime vraiment les voix féminines, comme Monique Leyrac, Isabelle Boulay, Whitney Houston, Madonna, Niagara, Les Rita Mitsouko. Mais dernièrement, j’ai découvert Damien Rice et Norah Jones. Je n’écoute que ça depuis un mois. Et si je veux être complètement honnête, je dois aussi vous confesser mon plaisir coupable : ABBA.
Simon se mit alors à taper des mains en chantant le refrain de la chanson du groupe suédois :
The winner takes it all
The loser has to fall
It’s simple and it’s plain
Why should I complain.
Bientôt, il fut accompagné par Virginie et Macha qui reprirent le refrain en canon et par Julien qui, porté par son enthousiasme, se leva d’un bond pour entonner de sa voix d’alto la mélodie à l’octave.
Comme tous les convives chantaient et riaient en tapant des mains, Vincent se prêta au jeu et essaya d’intégrer le chœur, ce qui était un peu compliqué du fait qu’il ignorait les paroles de la chanson. Il s’empressa d’accompagner Stéphanie dès qu’elle fit des harmonies de voix. Après quelques minutes de chant, les esprits se calmèrent.
— Ouais, dit Simon en se rassoyant après s’être joint à Julien, ça va être pas pire pantoute. On est déjà prêts à faire des duos, des trios, des quatuors !…
— Oui, reprit Johanne dont le visage avait pris des teintes rosées, je crois qu’on va avoir bien du plaisir tous ensemble. Ce que je trouve super, continua-t-elle, c’est que vous avez tous des goûts très diversifiés. Je crois que vous allez vous enrichir mutuellement de cette diversité musicale et c’est justement pour vous aider à découvrir de la musique que L’Académie de la chanson populaire tient à vous offrir, avec son partenaire La Clef de Sol, des lecteurs MP3.
Trois techniciens firent irruption dans la salle à manger en portant des boîtes dans leurs bras. Ils distribuèrent une boîte à chacun des candidats qui s’empressèrent de la déballer.
— Est-ce que vous connaissez ça ? demanda l’animatrice alors que les plus lents tardaient à venir à bout de l’emballage cadeau.
— Hein ! s’exclama Simon le premier. C’est un iPod ! J’en ai entendu parler. Y a un de mes chums qu’y en a un parce que son père vient de s’acheter un nouveau Mac. C’est d’Apple, hein, c’est ça ?
— Oui, exactement, répondit Johanne. C’est arrivé sur le marché il y a à peu près deux ans aux États-Unis. C’est présentement le lecteur MP3 le plus populaire dans le monde. Apple en a vendu 700 000. Ce que vous avez entre les mains, c’est la toute nouvelle génération qui peut contenir 30 Go de musique. Est-ce que vous imaginez ? 30 Go, c’est plus de quatre mille chansons !
Vincent réussit à ouvrir la boîte. Il sortit l’objet rectangulaire d’un blanc monochrome et l’observa. Il n’avait jamais entendu parler de ce produit. Il comprenait qu’il servait à écouter de la musique. Il regarda les entrées et connexions du lecteur. Il sortit les écouteurs de leur emballage. Voyant qu’il n’était pas le seul à être intrigué par cette technologie, il osa une question.
— Est-ce que c’est une radio ?
— Non, répondit l’animatrice. Tu ne peux pas capter les ondes radio. C’est vraiment un lecteur de musique MP3.
— Mais comment insère-t-on les CD ?
Quelques têtes se levèrent et Vincent sentit qu’il venait de dire une niaiserie.
— Tu ne connais pas les MP3 ? demanda Virginie.
— Ben… Heeeee, non, avoua Vincent. Chez nous, on a plus de trois mille CD, mais des disques MP3, je ne connais pas ça.
Un rire amusé parcourut l’ensemble des convives.
— Mais de quelle planète tu viens, Vincent ? ironisa Simon. J’gage que tu ne chates pas ben ben sur MSN non plus…
Vincent eut l’impression absurde qu’il ne parlait pas la même langue que les autres participants de cette émission.
— Des MP3, dit Johanne d’un ton exempt de tout préjugé, ce ne sont pas des disques, Vincent, ce sont des fichiers audio que tu peux lire dans un ordinateur. Ça fait trois ou quatre ans que tout le monde écoute sa musique avec des lecteurs MP3. C’est bien plus pratique qu’un lecteur CD, tu vas voir.
— Voyons ! s’indigna Jef subitement. Ça ne marchera pas ce truc-là ! Y a même pas de bouton. Y a juste une roulette. C’est pas pratique.
— Tu n’as qu’à appuyer sur le centre de la roulette pour activer le disque. Ne parle pas trop vite, Jef, recommanda l’animatrice. Attends de voir, un peu. Moi, j’ai un iPod depuis un an et je ne peux plus m’en passer. D’ailleurs, je ne vous l’ai pas encore dit, mais ce cadeau vient avec un téléchargement gratuit de 30 Go sur iTunes Store offert généreusement par notre commanditaire. C’est pour ça que je vous disais que vous alliez pouvoir profiter de la diversité de vos goûts musicaux. Vous allez pouvoir brancher vos iPod à l’ordinateur du salon pour acheter 30 Go de musique en ligne. Tout ce cadeau, le lecteur et le téléchargement, ça monte à une valeur de plus de 700 $.
En pressant sur le centre de la roulette, l’écran s’illumina et Vincent vit apparaître une pomme. Impatiente de jouir de son nouveau lecteur MP3, Macha fut la première à se déplacer vers le salon. À sa suite, les candidats s’installèrent près de l’ordinateur pour commencer le téléchargement de la musique.
— Wow ! s’émerveillait Macha en parcourant le menu de iTunes Store. Toutes les nouveautés sont là ! Britney Spears au complet ! Je ca-po-te !
Vincent se dit alors qu’il allait devoir attendre avant de télécharger l’intégral de l’œuvre de Glenn Gould. Il espérait surtout qu’il allait y retrouver son album préféré, les Suites françaises de Bach.
• • •
Après trois sonneries, Steve décrocha. Il semblait endormi d’après le son de sa voix. Il avait dû s’endormir devant Sport 30 en attendant son appel.
— Allô chéri, c’est moi.
— Hein ? Marianne ? On est-tu à TV là ?
— Ben non, Steve. C’est juste un téléphone privé. On a droit à un téléphone par jour, seulement cinq minutes. Alors j’t’appelle pour savoir comment ça a été pour le coucher ?
— Bah…, fit-il avec assurance, c’est pas la première fois que je les couche, Marianne, tu le sais bien.
— Elles ont bien fait ça ? Fanny n’a pas été trop tannante ?
— Fanny ? Ben non. Elle a juste posé plein de questions sur où t’étais, pis ça avait l’air de quoi où tu dormais, pis si elle allait te voir chanter.
— Qu’est-ce que tu lui as dit ?
— Ben, j’ai répété ce que tu leur dis depuis trois semaines. Qu’elles allaient te voir à la télé dans trois jours lors du premier gala. Elles sont full excitées, ben évidemment. Ah oui, Sophie a eu 91 % à son premier examen de français.
— C’est très bien, Steve. Tu la féliciteras de ma part. Oublie pas. Dis-lui que je suis très fière d’elle.
Les dernières nouvelles partagées concernant les jumelles, il y eut un moment de silence. Marianne enroula une mèche de sa chevelure frisottante autour de son annulaire. Après un bref instant, Steve demanda avec une pointe d’enthousiasme dans la voix :
— Pis, chérie, comment c’est ? Tu vas-tu être bonne pour botter des culs pis te décrocher un contrat de disque ? J’aimerais ben ça, moi, être le mari de la prochaine Céline Dion !…
— Ah ! C’est un peu tôt pour dire comment c’est. Les gens sont sympathiques. Les autres concurrents sont… ben, tout le monde veut se mettre en valeur pis ne parle que de lui-même. Ça fait que tout le monde parle en même temps tout le temps…
— Ouais, tu ne dois pas dire grand-chose, hein ? T’aimes tellement pas ça quand y a du monde qui parle beaucoup.
— Oui, c’est vrai, fit Marianne en observant le cadran qui l’informa qui lui restait moins d’une minute. Je sais toujours pas si j’ai bien fait de m’inscrire à ce concours.
— Arrête de te demander ça, Marianne, répondit Steve avec insistance. Je te l’ai dit. Ça va te faire du bien. Tu ne prends jamais de moment pour toi. Tu ne t’es jamais rien offert depuis que Suzanne est tombée malade. Même si tu fais que passer dans cette émission, vois ça comme des vacances, comme un Club Med… Pis si jamais tu gagnes, ben là, on va s’payer un château, ma belle, pis on va faire des grandes virées en décapotable…
Marianne sourit en soupirant.
— T’as raison, Steve. Je sais pas. J’me sens juste mal de te laisser tout seul avec les jumelles. Pis pour longtemps en plus. Je sais que tu peux t’en occuper, mais j’ai l’impression de te les mettre sur le dos. C’est pas tes sœurs à toi…
— Je suis de la famille maintenant, ma belle, c’est tout. Elles sont comme mes sœurs. Alors arrête de t’en faire, O.K. ? C’est aussi simple que ça.
Marianne se sentit apaisée.
— Bon, il n’y a plus de temps. Faut que je te laisse.
— O.K., chérie.
— Embrasse les jumelles de ma part et dis-leur que je vais rappeler demain soir. J’me suis arrangé pour avoir un moment vers 18 h. C’est correct ?
— Tout est ben beau, allez…
Marianne raccrocha. Elle sortit de l’isoloir en jetant un œil sur sa montre. Le couvre-feu était prévu à vingt-trois heures. Il lui restait vingt minutes pour défaire ses valises et se préparer pour la nuit. Elle monta directement dans l’aile féminine qui occupait la moitié est du second étage du domaine. En arrivant dans le dortoir, elle vit que ses quatre collègues avaient déjà enfilé leur pyjama et défilaient dans la salle de bain pour faire leur toilette. Marianne alla vers son lit et ouvrit ses valises pour placer ses vêtements dans la garde-robe.
Macha, qui portait pendant le souper un cardigan cintré qui découvrait une plantureuse poitrine, des avant-bras charnus et des petites mains potelées, venait d’enfiler une nuisette qui faisait toujours honneur à sa féminité. La jeune fille, petite de taille, avait une abondante chevelure blonde bouclée. Elle avait une petite bouche fine et pointue qui donnait un air poupin à son visage ovale et nacré. Elle venait de se tirer un fil de soie dentaire.
— Qu’est-ce que tu penses des gars qu’on a avec nous ? demanda-t-elle à Christine qui sortait de la salle de bain.
— Ben… moi, je les trouve pas pire, continuait la jeune femme. En tout cas, Jef a tellement des pecs développés qu’on dirait qu’il a plus de seins que moi…
— Ah ! Est bonne ! s’esclaffa Macha. Ça va être quelque chose de le voir en bedaine au gymnase ce gars-là. Ça va donner faim…
— Julien, dit Stéphanie qui était la voisine de lit de Christine, a l’air un peu… efféminé. J’pense qu’ABBA est vraiment son groupe de musique préféré, mais qu’y osait seulement pas le dire.
— Ouais, moi aussi je pense ça, dit Virginie, qui était la voisine de Marianne.
— D’après moi, les filles, dit Macha en feignant le dépit, faut mettre une croix sur Julien, même s’il a des cils de Barbie. Si je me fie à mon gaydar, y joue pour l’autre équipe…
— Nooooon !…, s’exclama Stéphanie qui n’avait, manifestement, pas autant l’œil dans ce rayon.
— Simon, en tous cas, fit Christine en tapotant mollement son oreiller, m’a l’air d’un gars ben sympa.
— Mais les deux autres… dit Macha avec une condescendance manifeste. Vincent pis Karl ont l’air un peu trop pognés…
— Ça doit être la gêne, supposa Christine.
— T’as pas vu comment ils se tenaient à table, renchérit Stéphanie. Y ont l’air maniérés. Pis la façon que Vincent a de parler, quand il finit par ouvrir la bouche… Il prononce chaque phrase comme il faut. Il parle comme un annonceur de nouvelles à Radio-Canada.
— Ouais… y perle bien… dit Macha en articulant avec maniérisme.
D’un enthousiasme spontané, Macha bondit sur son lit en posant ses coudes contre son oreiller. Elle appuya son menton sur ses paumes et dit :
— Bon, les filles, parlons des vraies affaires. Je veux tout savoir sur vos vies, à commencer par toi, Christine, est-ce que t’as un chum qui t’attend à l’extérieur ?
— Non, répondit la jeune fille, pas vraiment. J’ai eu un chum pendant près de deux ans, mais il m’a laissée juste avant les auditions, pis la rupture n’est pas encore tout à fait réglée entre nous. C’est pas clair, disons. On sait pas si c’est juste un break ou si c’est vraiment fini.
— Il doit s’en mordre les doigts aujourd’hui, dit Virginie qui affichait un rictus. Les quatre jeunes filles échangèrent un regard complice.
— Et toi, Macha, répliqua Christine, est-ce que t’as un amoureux qui t’attend à la maison…
— Bah !… s’exclama Macha en faisant une moue de dégoût, est-ce que je m’empêtrerais d’un homme pour vivre ? Moi, les gars, je les prends quand j’en ai envie pis je les range au placard après, comme on fait avec un balai…
— Tu m’as l’air très… émancipée, suggéra Virginie.
— Ouais… répondit sèchement Macha, j’pense que les femmes doivent être fières de faire des carrières et de consacrer leur vie à des grands projets… Comme les hommes ont toujours fait.
Puis, Macha se tourna vers Marianne qui écoutait la discussion sans y prendre part tout en rangeant ses vêtements dans les tiroirs de sa commode.
— Toi, ma belle brunette, je crois que tu as un homme qui t’attend chez toi… En tous cas, je t’ai entendue parler au téléphone tout à l’heure en passant devant la cabine, pis t’avais pas l’air de parler à ta mère…
Marianne, pendant un instant, cessa de plier le vêtement qu’elle tenait dans ses mains et eut un sourire forcé.
— Oui, en effet, Macha, fit-elle en rabattant une manche de chemise, tu as bien écouté aux portes tout à l’heure. Non, je ne parlais pas à ma mère. Je parlais à mon mari.
Stéphanie, Christine et Macha eurent une excitation soudaine qui les poussa toutes trois vers le lit de Marianne qui, devant le mouvement spontané, recula d’un pas.
— Ah ! Tu es mariée, dit Christine en sautant sur son lit. À vingt ans, c’est ça ? Wow, tu as trouvé l’amour, t’es tellement chanceuse.
— Ah ! oui, dit Stéphanie, moi aussi j’ai une sœur qui s’est mariée à vingt et un ans pis la cérémonie à l’église, c’était magique.
— Enwoye, dit Macha en bousculant de quelques coups de hanche Christine et Stéphanie afin de prendre place sur le lit. Raconte-nous ça, ma belle brunette.
— Ben, fit Marianne après un moment d’hésitation en plaçant sa chemise dans un tiroir. Emballez-vous pas. Mon histoire a rien à voir avec les contes de fées. Steve et moi, on est mariés, c’est tout. Le palais de justice, ben simple. Presque pas d’amis. Une robe achetée chez H&M. Pis si j’ai marié Steve, c’est pas juste à cause qu’il a des beaux yeux. C’tait plus simple de même. Quand ma mère est tombée malade, très malade, ben, y fallait que quelqu’un s’occupe de mes demi-sœurs qui n’avaient que huit ans. Moi, ma mère m’a eue quand elle était assez jeune. Elle m’a élevée toute seule. Plus tard, elle a eu des jumelles avec un autre homme. Lui aussi, y est parti. En tout cas. Quand ma mère est tombée malade, la DPJ voulait se charger de mes demi-sœurs, mais on nous a dit qu’il y avait des bonnes chances qu’elles soient séparées. Alors, moi, j’ai voulu les prendre chez nous. J’avais tout juste dix-huit ans, alors y avait full problèmes juridiques. Pis la façon la plus simple de régler tout ça, ça été de me marier avec mon chum de l’époque, Steve. J’ai été chanceuse qu’il accepte de se caser si tôt avec en prime deux petites filles de huit ans. De même, on a eu la garde des jumelles pis, depuis ce temps-là, ça l’a fait deux ans cet été, ben je suis mariée. C’est tout.
Le récit de son idylle amoureuse n’avait pas eu l’effet d’émerveillement que les trois jeunes femmes étendues sur son lit espéraient. Virginie, qui avait écouté depuis la salle de bain, s’approcha de l’attroupement.
— Et ta mère, demanda-t-elle avec précautions, est-ce qu’elle va mieux ?
— Non, fit Marianne en gardant la tête haute. Elle est morte il y a bientôt un an et demi.
— Je suis vraiment désolée de l’entendre, fit-elle avec empathie. Ça dû être un moment très difficile pour toi. Je veux dire, tout ça : la maladie, tes demi-sœurs, le mariage, la DPJ, pis le décès…
— Oui, fit Marianne en tirant une autre valise de sous son lit. Ça l’a été difficile, mais c’est la vie, c’est tout. Ça sert à rien de s’apitoyer sur son sort.
Marianne cessa subitement son mouvement et s’immobilisa. Son visage se figea dans une expression introspective.
— Ce qui est un peu plate, c’est que j’ai fini par abandonner l’école. Je travaillais à l’hôtel les soirs et les fins de semaine, pis j’arrivais pas à suivre à l’école. J’ai doublé mon secondaire trois, pis le secondaire quatre, ben, ça me prenait ben’trop d’temps pour le faire. Finalement, à dix-huit ans, j’ai décidé de prendre un break. J’en pouvais plus. J’ai jamais été forte à l’école, pis là, avec ma mère pis les jumelles, j’étais juste pus capable de faire comme si j’avais encore la force d’aller en classe. Faque, j’ai tout abandonné et je suis devenue serveuse à l’hôtel. J’ai été chanceuse, dans un certain sens. J’avais un travail qui me permettait de nourrir mes sœurs, parce que les prestations de la DPJ pour des enfants qui sont pris en charge par la famille immédiate sont vraiment inférieures aux prestations régulières. C’est pour ça que je dis que j’ai été chanceuse dans un sens. Le service, c’est payant. Pis j’ai commencé à travailler aussi comme barmaid au bar. La clientèle de l’hôtel, c’est surtout des businessmen. Tous des Américains. Tu fais des sourires, pis t’empoches le pourboire.
— Pis, ajouta Virginie, t’as été chanceuse d’être avec un gars qui t’aimait assez pour accepter tes demi-sœurs. C’est rare les gars de cet âge-là qui comprennent les réalités de la vie familiale…
— Oui, c’est vrai ce que tu dis, Virginie, répondit Marianne. Steve, y a ses défauts, comme tout le monde. Mais c’est quelqu’un sur qui je peux compter. Il est travaillant, vaillant comme pas un. Y répare tout de ses mains dans l’appartement. Y travaille des fois soixante heures par semaine. Y conduit des camions pour des livraisons alimentaires dans les épiceries. Au début, son travail était irrégulier, mais depuis quelques mois, ça s’est régularisé. On a des jobs stables, on améliore tranquillement notre condition.
— Ça dû être même difficile d’accepter de faire partie de l’émission, je suppose ?
— Ça, oui, soupira Marianne. Vous autres, vous avez peut-être toutes hurlé de joie quand vous avez appris que vous étiez sélectionnées…
— Ha !… dit Macha. Moi, j’ai crié tellement fort qu’y a quelqu’un qu’y a appelé la police parce qu’il pensait qu’il y avait eu une agression dans mon bloc…
— Moi, dit Stéphanie, j’ai pleuré comme un bébé…
— C’est ce que je me disais, dit Marianne. Pis, y avait les caméras et tout, hein ? Ben moi, je suis restée figée, glacée sur place comme quelqu’un qui vient de voir un fantôme. Je pensais jamais être sélectionnée, pis là j’ai compris ce que tout ça allait impliquer pour ma famille. Au point que l’animatrice m’a demandé de refaire la scène de l’annonce parce que ça allait pas être assez bon pour la télé.
— Ton chum Steve, demanda Virginie, qu’est-ce qu’il en pensait de tout ça ?
— C’est lui qui m’a convaincue d’accepter de participer à l’émission. Y disait que je le méritais bien et qu’il allait s’occuper des jumelles.
— Pis ton travail à l’hôtel, tu l’as gardé ?
Macha, Stéphanie et Christine, toujours étendues sur le lit de Marianne, levaient leur visage vers Virginie et Marianne qui, se tenant chacune debout des deux côtés du lit, discutaient comme si elles étaient seules.
— Oui, ça aussi j’ai été chanceuse. Le directeur du département de la restauration m’a donné un congé sans solde le temps du concours. Il a été super compréhensif. Si je le désire, il y aura un travail pour moi à l’hôtel à mon retour.
— En tous cas, dit Virginie qui posait un regard compatissant sur sa camarade, je pense que c’est ton chum qui a raison dans tout ça. Tu mérites d’être ici et de penser à toi un peu. Tu vas voir, tu ne le regretteras pas.
Les deux jeunes femmes échangèrent un sourire.
— Ah ! dit Marianne. J’y pense : tu veux voir à quoi ressemblent mes petites puces de sœurs ?
— Bien sûr, répondit Virginie.
Marianne sortit un petit cadre de sa valise.
— Enfin une photo ! s’exclama Christine.
Au premier plan, on voyait Fanny et Sophie qui souriaient candidement en enroulant leurs lulus autour de leurs doigts. À l’arrière-plan, on voyait Steve qui les encerclait de ses grands bras massifs. Quand elles eurent toutes les quatre scruté le portrait de famille, elles le remirent à Marianne qui le déposa sur sa table de chevet.
— Vous voyez, les filles, fit-elle en revenant vers ses valises, que mon histoire a rien d’un conte de fées.
Les trois jeunes femmes avaient quitté son lit et se glissaient sous leurs couvertures.
— Ton histoire, au moins, dit Macha mi-sérieuse, mi- blagueuse, va faire vendre des revues à potins…
Virginie alla éteindre et bientôt, un silence envahit le dortoir. Marianne, sous la couverture, se dit qu’après tout, Steve avait peut-être eu raison de l’inciter à participer à ce concours. Ici, on allait s’occuper d’elle. Elle n’aurait plus à cuisiner, à faire la lessive, la vaisselle ou à servir qui que ce soit. C’était elle qui allait être servie. Comme les choses changeaient rapidement. Pour Marianne, la vie n’avait jamais rimé avec un autre refrain que celui des réalités contraignantes qui n’étaient pas de son ressort et qu’elle subissait en silence sans jamais se révolter. Et voilà que ce matin, tout venait de basculer. Elle vivait dans un domaine seigneurial et allait suivre des cours de chant, de danse, de théâtre, d’histoire de la musique. C’était l’occasion de racheter les dernières années de sa jeune vie qui s’étaient déroulées dans une abnégation complète.
Puis, comme tous les soirs au moment de s’endormir, Marianne eut une pensée pour sa mère. Elle la revit, étendue sur son lit d’hôpital, dans une chambre sans climatisation, des soins intensifs de L’Hôtel-Dieu où, en pleine canicule, la température était montée jusqu’à trente-quatre degrés. Le cancer avait attaqué ses poumons en quelques semaines. Pour couvrir les râlements de leur mère qui effrayaient les jumelles, Marianne fredonnait des chansons.
Elle remonta la couverture et, comme chaque soir avant de s’endormir, elle fredonna faiblement dans le silence de la nuit pour couvrir ses propres pensées.
J’ai roulé quatre cents milles, sous un ciel fâché.
Aux limites de la ville, mon cœur a flanché…
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