Devant public
Chapitre 2
La première journée de cours au domaine s’était plutôt bien déroulée pour Vincent. Le cours de chant en avant-midi lui avait donné l’occasion de démontrer ses connaissances en solfège. Il fut particulièrement étonné de constater qu’hormis Karl, tous les autres concurrents n’avaient à peu près aucune formation musicale. Certes, ils savaient pousser des notes justes, mais leur connaissance du langage musical était plus que rudimentaire ; pour la plupart, elle était inexistante.
En après-midi avait eu lieu le premier cours de diction animé par une professeure nommée Chantal Fecteau. Encore là, Vincent et Karl s’étaient démarqués par une prononciation impeccable. Par contre, Karl, qui connaissait déjà l’alphabet phonétique, avait une endurance musculaire supérieure à celle de Vincent. Après dix minutes d’exercices d’articulation, tous les concurrents s’étaient plaints de douleurs musculaires aux mâchoires ; Vincent, lui, avait tenu vingt minutes avant d’abdiquer. Karl, à voir la fière allure et l’aisance avec lesquelles il s’était exprimé dans les minutes qui suivirent l’exercice, aurait pu tenir encore plus longtemps.
Le cours de danse qui suivit celui de diction permit à Macha de se mettre en valeur. La jeune femme énergique, au dire du chorégraphe, savait occuper l’espace. Vincent put à nouveau constater que Karl était, et de loin, le concurrent à prendre le plus au sérieux. Le premier, il réussit les routines de pas que le chorégraphe, Marc-André Boisclair, imposait comme pratique. Vincent le regardait bouger au rythme de la musique et se disait qu’il avait tout pour réussir dans le domaine du spectacle. Il dégageait une telle maturité que Vincent doutât de pouvoir rivaliser avec lui, lui concédant d’avance la victoire. Son habillement était déjà l’indice d’une maîtrise formelle précoce : contrairement à Simon, Jef ou lui-même, il ne portait pas de jeans et de t-shirt. Sa garde-robe était composée entièrement de pantalons, de vestons et de chemises d’une haute élégance. Il savait même nouer une cravate et avec différents nœuds ! Vincent se dit que cette longueur d’avance sur ses concurrents lui venait sans doute de son milieu familial : son père était un éminent chirurgien cardiaque et sa mère était psychiatre.
— J’ai déjà trois ans de formation en chant classique à mon actif et deux ans de cours de danse, dit-il lorsque Vincent le complimenta sur ses performances après le cours.
Selon le programme qu’on lui annonça, la deuxième journée devait fournir à Vincent l’occasion de se reprendre. Johanne, lors du souper qui couronna leur première journée de cours, vanta longuement les connaissances littéraires et culturelles du pédagogue qui allait prendre en charge leur formation d’activité créatrice. Vincent avait été intrigué par ces brèves informations biographiques et avait demandé à Johanne de lui parler davantage de ce professeur de création.
— Quoi ? fit Christine avec étonnement. Tu ne connais pas Fernand Valois ? Le grand Fernand Valois ! ? Mais tu n’écoutes pas Les Matins du monde ?
Les Matins du monde. Vincent se demanda si Christine ne faisait pas référence au film d’Alain Corneau tiré du roman de Pascal Quignard. Mais il s’abstint de le lui demander. Il confessa ne pas savoir de quoi il était question.
— Mais c’est le morning show le plus écouté au Québec ! s’écria Macha. Fernand est gé-ni-al ! Ma mère m’a dit qu’elle a autant besoin de ses chroniques que de son café pour commencer sa journée.
L’animatrice fut, encore une fois, d’un grand secours à Vincent qui nageait en pleine confusion. Il apprit que le poète quinquagénaire Fernand Valois avait d’abord fait parler de lui par son abondante production littéraire : à quarante-cinq ans, il avait publié plus de soixante recueils de poésie, ce qui lui avait valu, entre autres reconnaissances, le prestigieux prix littéraire du Gouverneur général. À la suite de ce premier succès, l’artiste s’était lancé dans une carrière médiatique qui lui avait apporté une si grande notoriété qu’il était la personnalité la plus connue du public parmi le corps professoral de L’Académie.
Collaborateur assidu depuis quelques années d’une populaire émission de télévision matinale où on lui avait donné pour tâche de poétiser le quotidien, Valois avait d’abord fait sa marque dans le milieu de la télévision grâce à ses participations à une émission culinaire très appréciée pour la vulgarisation des recettes gastronomiques qu’elle proposait. Ayant présenté son émission avec un slogan publicitaire accrocheur — Le raffinement culinaire est une recette simple ! —, le chef Clavet, qui avait dirigé, disait-on, quelques-unes des plus prestigieuses cuisines d’Europe, était très apprécié du public québécois pour la simplicité qu’il dégageait malgré son érudition, ce qui venait à l’encontre du préjugé largement répandu selon lequel tout Français est snob. Le chef, par contre, éprouvait des difficultés avec le lexique qu’il employait dans ses recettes. Du moins, était-ce le seul point lacunaire dans son émission que lui révéla un sondage mené auprès de son auditoire. Afin de remédier à cette situation, il avait fait appel pour la deuxième saison de son émission à l’extraordinaire inventivité langagière de Fernand Valois pour l’aider à rédiger ses recettes qu’il livrait maintenant à son auditoire, au terme de chaque émission, dans une prose poétique. Le public s’était ainsi peu à peu habitué au visage du poète dont la notoriété dépassa dès lors les réseaux littéraires restreints.
À cette époque, les émissions culinaires étaient en pleine expansion et la publication de livres de recettes était un domaine de l’édition si compétitif qu’il fallait faire preuve d’une extraordinaire innovation pour se démarquer. Au terme de la première saison de leur collaboration, le chef Clavet et Fernand Valois avaient produit un livre de cuisine. Le succès avait été au-delà de toute attente. L’ouvrage avait remporté de nombreux prix culinaires et s’était hissé pendant de longues semaines au sommet des palmarès chez les libraires. Pendant plus de cinq ans, le poète avait mis son génie au service de l’art gastronomique, produisant du coup cinq recueils, qu’un éminent critique littéraire avait catégorisés sous l’appellation de « poésie culinaire », qui avaient tous obtenu une réponse chaleureuse, tant de la part du public que des critiques. Auréolé par ce succès médiatique considérable, Fernand Valois brillait maintenant autant dans les différents festivals littéraires que dans les divers talk-shows qui s’arrachaient sa présence. Un différend touchant les droits d’auteur avait mis un terme à la fructueuse collaboration entre le chef et le poète, qui s’était joint par la suite à une émission de télévision matinale et poursuivait, depuis, sa besogne littéraire sur les moindres faits divers qui constituaient l’actualité.
Soucieux de racheter ses performances passables de la veille et de supplanter Karl sur le terrain des lettres, Vincent était dans les meilleures dispositions pour le cours de création qui ouvrit cette deuxième journée de classe. Il vit entrer un homme coloré qui s’avançait d’un pas assuré vers les élèves. Supporté par des cuisses et des mollets enrobés, Fernand Valois avait une silhouette trapue et de courte portée. Son menton, soutenu par une robe cutanée chevrotante, tombait légèrement sur le col de sa chemise orange brûlé et empiétait sur un nœud papillon bleu marin. Deux bajoues généreuses entouraient une petite bouche pointue aux lèvres minces. Lorsqu’il eut atteint la queue du piano, il se posta dans la courbe concave du corps de l’instrument et, ayant replacé la monture jaune vif de ses lunettes, il prononça un discours éloquent.
— Si vous vous abandonnez complètement à l’activité créatrice, dit le poète après avoir longuement disserté sur les bienfaits psychologiques de cet exercice, vous comprendrez que le potentiel humain est infini… in-fi-ni ! Vous verrez que cette activité est la seule où nous n’avons besoin de rien d’autre que nous-mêmes, où nous sommes pierre et jet, lumière et ombre.
En terminant cette phrase, sa langue claqua sur son palais en produisant un « cloc » sec et bref. Fernand Valois fit une pause. Une bonne part de sa gloire médiatique reposait sur cette capacité à surprendre son auditoire par l’emploi de figures de style à des moments inusités. C’était cette compétence discursive qui le distinguait des autres chroniqueurs matinaux.
— Je m’appelle Fernand Valois, dit-il après une pause de plusieurs secondes, et je serai votre guide dans cette merveilleuse aventure qu’est l’activité créatrice. J’ai décidé d’être poète un jour de mai, quand j’avais vingt ans, continuait-il avec une inflexion de nostalgie dans la voix. Je me rappelle : il faisait un soleil de lumière à l’extérieur ; des lilas courbaient sur ma fenêtre — vous savez… les lilas de La bohème d’Aznavour… — et tout m’invitait à l’extérieur. Mais je suis entré en moi, oui, oui… Je suis entré en moi pour découvrir que l’extérieur n’était que le reflet des trésors qui s’y trouvaient. Et depuis, oh ! Depuis… Il y a bien trente ans de ça. Depuis, je suis toujours ce jeune homme de vingt ans qui, malgré sa tignasse grisonnante, regarde la vie et les lilas avec ce même amour dans les yeux. Vous aussi, vous pouvez rester à cet âge de l’émerveillement pour toute votre vie.
Puis, en ayant un geste de la main en direction des élèves, il avança d’un pas et déclama d’une voix pompeuse :
— Alors, poètes : à vos papiers ! Prenez les feuilles et les crayons devant vous et créez ! Nous allons faire la littérature de demain !
Cet ordre péremptoire fut suivi d’une paralysie générale. Après un instant, voyant que ses pupilles restaient dans une sorte de torpeur stérile, la plume suspendue au-dessus du papier, le poète promena sa tête de droite à gauche par de rapides saccades, puis il dit :
— Mais allez… qu’attendez-vous ? Il suffit d’écrire… On ne devient pas poète ; on le décide ! Soyez poète ! Écrivez !
— Mais… sur quoi ? demanda Simon.
— Sur n’importe quoi ! ordonna-t-il impérieusement.
— Faut-il faire des alexandrins, des octosyllabes, des quatrains, des vers embrassés ? demanda Vincent.
Le poète, que la question parut surprendre, répondit que la versification était chose du passé et que la substance poétique ne devait plus en aucun cas être assujettie aux normes de la forme.
On se mit donc à la tâche, bien que l’on n’eût aucune idée du sujet dont il fallait traiter. Jef, à la surprise générale, fut le premier à affirmer, après quelques minutes d’un travail intellectuel fort soutenu, qu’il avait terminé l’exercice. Le maître s’avança vers le gaillard, tendit la main et dit :
— Montre.
Il parcourut rapidement les lignes écrites d’une main lourdaude et prononça d’un ton satisfait en retournant vers le piano :
— C’est parfait. Le jeune homme afficha un sourire triomphant.
— Vous allez comprendre, dit le poète, que la poésie est partout.
À cet instant, le pianiste qui avait accompagné les chanteurs pendant le cours de chant vint s’asseoir au piano. Le poète éleva la feuille en la tenant fièrement dans les airs, prêt à réciter.
— Le ballon, clama-t-il solennellement.
Parcourant la surface du clavier comme une vague profonde qui surgissait du corps de l’instrument, une envolée tonique, tierce, quinte succéda à l’annonce du titre. Puis, sous la main du pianiste, de discrètes harmonies accompagnèrent la lecture du texte.
Le ballon est rond.
Il vole quand je le tire et il tombe si personne l’attrape.
C’est comme ça.
Tout dépend de la façon que j’le tire.
Si je pourrais toujours le lancer comme il faut,
Jamais plus y tomberait.
À la lecture qu’en fit le poète, les mots prirent soudainement une autre dimension ; appuyés par des inflexions de voix modulantes et étayés par des pauses significatives, ces mots ouvraient sur un sens caché.
Constatant les regards incrédules que lui tendaient ses élèves, le maître commenta sa lecture :
— La première leçon que je voudrais vous transmettre aujourd’hui, et qui est l’une des plus profondes et des plus éternelles, c’est que tout est poésie.
Le maître de création avait mis dans ce « tout » une intonation, une accentuation lourde et solennelle.
— Bien que l’exemple ici, reprit le professeur avec un esprit de conciliation débonnaire, soit quelque peu limite, je pense qu’il peut vous servir tout de même à mettre cette vérité en pratique. Pour ce faire, j’exigerai de vous un effort de l’esprit, un abandon de vos réflexes premiers que vous imposent les normes sociales et la réalité bête qui nous entourent. Lorsque vous vous serez départis de ces réflexes nuisibles, vous pourrez voir la substance poétique qu’il y a au fond de chaque chose. Même dans un simple ballon de football.
Puis, reprenant le texte, le maître lut à nouveau les vers fameux :
Tout dépend de la façon que j’le tire.
Si je pourrais toujours le lancer comme il faut
Jamais plus y tomberait.
— Vous ne sentez pas dans ces vers, reprit le poète, le désir éternel de l’homme de bien faire les choses et la fatalité contraignante ? Il y a de la tragédie derrière ces vers, même… Pour peu, on se croirait dans une tragédie de Sophocle…
— Sa-cra-ment ! s’écria Jef, j’savais pas que j’pouvais être aussi profond…
— Wow, Jef ! rétorqua Simon. Mais t’es un vrai Vigneault !
— En tout cas, j’ai pas joué au football pendant tout’ces années pour rien !
On applaudit. Puis, une voix hésitante se fit entendre :
— Mais ça ne se dit pas…
Le poète, qui n’avait pas très bien compris l’affirmation à cause des éclats de rire et des applaudissements, demanda de répéter. Les applaudissements cessèrent. Puis, Vincent répéta :
— Ça ne se dit pas…
Le professeur darda un regard inquisiteur en sa direction et dit :
— Que veux-tu dire au juste ?
— Ça ne se dit pas : « la façon que je le tire ». Ici, pour marquer la manière, il convient d’employer la conjonction « dont ». Il y a aussi le « si je pourrais » qui pose un léger problème d’accord.
— Bon sang, Vincent ! soupira Jef avec exaspération. Mais tu parles ben qu’trop bien. On dirait que t’as une grammaire dans la tête. Tu peux-tu parler comme tout le monde ? On dirait qu’t’as grandi en France…
Les autres candidats étouffèrent des éclats de rire. Vincent écarquillait les yeux.
— Mais je ne parle pas avec un accent français !… se défendit-il.
— T’être pas, dit Macha, mais tu prononces chaque mot comme il l’faut, com-me-il-le-faut ! C’est tannant à la longue… On s’croirait en train d’écouter Radio-Canadâ à chaque fois que t’ouvres la bouche.
— Et quand même, ajouta Simon, tu n’as pas dit l’autre jour que tu pensais chanter une chanson de Brassens dimanche soir au gala ?
— Oui… et puis ? Qu’est-ce que ça fait ?
— Ben, répondit Simon qui cherchait à dédramatiser la situation, ça fait rien. C’est pas grave. T’es juste le petit Français dans la gang. C’est tout…
Le visage de Simon s’illumina.
— D’ailleurs, dit-il d’une voix moqueuse, j’pense que je viens de trouver ton surnom : le petit Français !… C’est bon, non ?
Il s’était tourné vers les autres candidats qui acquiescèrent en pouffant de rire. Vincent cherchait à invoquer un argument pour défendre son bon usage de la langue quand le professeur de création, s’accoudant au piano et affichant une expression lasse, interrompit la discussion.
— Vous riez de l’attitude de Vincent, dit-il en s’adressant à tout le groupe, mais c’est exactement ce dont je viens de vous parler, l’attitude prévisible du réflexe programmé. Je sais de quoi je parle : j’ai écrit un recueil de poèmes là-dessus ! Comment peut-on arriver à une parole vraie et authentique en employant une parole programmée par les normes syntaxiques et sociales ? Il faut écrire avec ses tripes, pas avec sa tête !
Le pédagogue fixa Vincent du regard.
— Écoute, jeune homme. Les autres ont raison. C’est pas un cours de français, icitte : c’est un cours de création. Ce qui compte, c’est l’expression en soi… La manière qu’on s’exprime est secondaire, O.K. ? C’est vrai c’que tu dis. J’ai quand même enseigné dans un cégep à une certaine époque, alors je sais écrire. Mais aujourd’hui, y faut que tu comprennes des vérités supérieures à celles de la norme syntaxique, morphologique, orthographique et tous les autres « iques » que tu veux. Bien parler ne sert à rien si on n’est pas authentique.
Le cours s’acheva sur cette leçon. Pendant l’heure du midi, Vincent éprouva des difficultés respiratoires. Il sentait un point dans sa cage thoracique qui lui donnait une impression d’oppression et de resserrement, comme si la pression atmosphérique compressait sa poitrine. Il sortit à l’extérieur pour prendre l’air et marcha en faisant jouer Le Clavier bien tempéré de Bach dans son iPod. Après quelques minutes d’écoute, il se sentit mieux et regagna le groupe.
En après-midi eut lieu le premier cours d’histoire de la chanson. Pour fournir une culture aux académiciens en cette matière, on avait engagé l’animateur de l’émission Les Voix diffusée sur la Première Chaîne de Radio-Canada. Antoine Morin était un homme dans la trentaine et affichait une simplicité honnête dans ses manières. Sous des lunettes à monture noire massive, il avait un regard vif et dénué de malveillance. Il était sobrement vêtu d’un jeans et d’une chemise blanche. Il se dit d’abord très heureux d’apporter sa modeste contribution à la formation des prochains artistes et annonça d’emblée son objectif : parler avec eux de l’histoire générale de la chanson.
Vincent entendit d’abord des noms tombés dans l’oubli tels que Leadbelly, Robert Johnson, Bessie Smith, puis d’autres plus connus tels que Hank Williams, Johnny Cash, Elvis Presley et Bob Dylan. Dans une langue simple et claire, le professeur, en rappelant les conditions sociales d’où avait émergé le blues, parla des multiples mouvements sociaux contestataires qui avaient trouvé leur véhicule expressif dans la chanson. Il expliqua que dans les années 1960, le rock était devenu la musique associée à la jeunesse nord-américaine. Le professeur aborda ensuite avec ses étudiants le contexte culturel québécois des années 1960. Vincent entendit alors parler de la Révolution tranquille, mais de sorte qu’il eut l’impression de méconnaître l’histoire de sa propre province. Le professeur parla longuement de la bataille du joual, du rôle qu’y avaient joué des artistes tels que Michel Tremblay, Jean-Paul Desbiens, Robert Charlebois, Yvon Deschamps, Louise Forestier, Mouffe.
Après le cours d’histoire, les étudiants sortirent à l’extérieur pour se dégourdir les jambes. Vincent fut tenté d’aller interroger cet homme qui affirmait qu’il était possible, que l’on avait même réussi à faire de l’art avec le parler québécois. Soudainement, il lui apparaissait clairement qu’il avait toujours renié la culture québécoise, qu’il l’avait toujours regardée comme un produit dérivé de la culture française. Il n’avait que brièvement entendu parler de ce Michel Tremblay pendant son cours collégial de littérature québécoise.
En fin d’après-midi eut lieu le deuxième cours de chant. La professeure, Murielle Dubois, était une femme élancée au physique délicat qui avait un peu plus de quarante ans. On avait peine à croire que d’une si frêle constitution pouvait sortir une voix si puissante. Comme les candidats devaient préparer une performance individuelle pour le premier gala qui allait se tenir le dimanche soir suivant, Murielle Dubois incita ceux pour qui ce n’était pas déjà fait à choisir une chanson. Vincent pensa alors revoir son choix, mais comme il avait travaillé très fort pour préparer sa pièce de Brassens, il décida de ne rien changer à son programme.
Puis, la professeure affirma qu’un bon chanteur ne pouvait se passer d’un minimum de technique. Mais ils pouvaient se rassurer : jamais elle n’imposerait à son groupe d’élèves les exercices exigeants auxquels elle-même avait dû se soumettre pendant toute sa carrière de soliste mezzo-soprano.
— Tu as fait une carrière de chanteuse d’opéra ? demanda Karl d’un air très intéressé.
— Mais bien sûr. Pendant seize ans, j’ai chanté un peu partout. Surtout avec l’OSM, mais aussi à travers le monde avec des orchestres internationaux.
— Quel a été ton plus grand accomplissement ?
— Je ne sais pas si on peut dire que c’est mon plus grand accomplissement, mais quand j’ai chanté La Reine de la Nuit à l’Opéra de Vienne, ou La Forza del destino à l’Opéra national de Paris, j’ai vraiment vécu quelque chose de puissant.
Il n’en fallait pas plus pour que Karl se lance dans une longue exposition de la place unique qu’occupe Giuseppe Verdi dans l’histoire de l’opéra. Il enchaîna sur Giacomo Puccini qui avait su exprimer au mieux le romantisme italien. Vincent, qui entrevit la possibilité de faire valoir ses connaissances en littérature musicale, vanta plutôt les compositeurs allemands. S’ensuivit une longue discussion entre les deux mélomanes qui portait sur les romantismes italien et allemand.
— Murielle, demanda Karl au terme d’une éprouvante argumentation, j’ai justement dans mon iPod les œuvres complètes de Giuseppe Verdi. Nous pourrions en écouter quelques extraits ?
— Très bonne idée, renchérit Vincent. Moi, j’ai téléchargé l’intégral de Wagner. On pourrait écouter le prélude de Tristan & Iseult et comparer si Wagner est moins lyrique que Verdi…
— Je n’ai pas dit « moins lyrique », corrigea Karl qui pointait Vincent avec son lecteur MP3. J’ai dit « moins mélodique », c’est différent.
— Bien, répondit inconfortablement Murielle. Je n’avais pas prévu de diriger un cours d’histoire de l’opéra et surtout pas de débattre de sujets aussi pointus que le lyrisme chez Verdi et chez Wagner. Est-ce que les autres candidats tiennent à poursuivre le débat ?
— Bahhh !… pouffa Macha d’un soupir las. Pour moi, l’opéra c’est juste des chanteuses qui gueulent plus fort les unes que les autres dans des robes de théâtre, alors Verdi, Wagner…
Murielle Dubois regarda les autres candidats qui exprimaient pour la plupart cette même lassitude.
— Bon bien… reprit-elle finalement après quelques secondes d’hésitation. Ça aurait été très instructif d’approfondir cette question et ça va me faire plaisir d’en reparler avec ceux que ça intéresse. Macha, je vais essayer de te convaincre que l’opéra, c’est pas seulement des comédiens qui s’époumonent. Pour l’instant, je crois qu’il faut se mettre à la pratique le plus rapidement possible pour le gala de dimanche qui arrive à grands pas. Alors, on va commencer par faire des exercices de posture et de respiration pour bien dégager votre gorge.
Tous deux légèrement déçus, Karl et Vincent rengainèrent leur iPod en se disant, d’un regard complice, que le débat était simplement reporté à plus tard.
À la fin du cours, alors que Murielle Dubois rangeait ses partitions dans son cartable, Marianne s’approcha et lui dit d’une voix hésitante qu’elle aimerait bien en savoir plus sur l’opéra.
— Mais tu n’as qu’à rejoindre Karl et Vincent, répondit la professeure avec un sourire goguenard. Ils viennent de sortir et je crois qu’ils ont repris leur débat sur Verdi et Wagner.
— Oui, fit Marianne en abaissant le regard, ils ont l’air de connaître beaucoup l’histoire de la musique. Mais… moi, quand ils parlent, je ne comprends vraiment rien… vraiment rien. Je veux dire… c’est un peu gênant… mais j’suis pas comme les autres. J’veux dire, je connais un peu de musique, pis j’suis capable de chanter pas pire, mais pour ce qui est de la vraie musique… celle qu’y est compliquée, ben, je ne connais rien.
Murielle laissa son cartable et s’approcha de Marianne.
— Mais tu n’as pas à avoir honte, Marianne. Si tu le désires, ça va me faire plaisir de te faire découvrir la musique classique. Si tu veux, on pourrait simplement commencer par sélectionner quelques titres. Je vais t’apporter des disques et tu les écouteras tranquillement. Qu’en penses-tu ?
— Oui, fit Marianne en levant un regard émerveillé, j’aimerais beaucoup ça. Mais t’as pas besoin de m’apporter des disques. J’pense qu’y me reste 26 Go de libres sur mon iPod… T’as qu’à me dire des titres d’album, pis j’vais les télécharger. O.K. ?
— O.K., Marianne. C’est entendu. On va faire comme ça. Voyons, par quoi on pourrait commencer ?
La professeure de chant réfléchit un bref instant. Elle lui donna quelques titres de compilation d’airs tirés des opéras de Mozart. Marianne sourit en la remerciant et alla rejoindre le groupe dans la salle à manger.
• • •
Le vendredi, qui mit un terme à cette première semaine éprouvante, les candidats eurent droit à un après-midi de repos dans un centre de plein air situé à quelques kilomètres du domaine. Pendant cette sortie, Bellemare avait planifié une rencontre avec le personnel enseignant. La réunion avait lieu dans la régie technique. Bellemare prit la parole.
— J’ai eu l’occasion de discuter avec certains d’entre vous, mais j’aimerais que vous me fassiez part, tous ensemble, de vos impressions sur cette première semaine de diffusion.
— Bien… commença Murielle Dubois, pour ma part, je suis satisfaite de cette première semaine. Les jeunes ont tous un bon potentiel. Mais je me demande ce que va décider le public, je veux dire : qui il va éliminer parmi les cinq gars.
— Tout le monde, Murielle, répondit Bellemare, se pose cette question. N’est-ce pas le but de notre émission : donner au public le pouvoir de décision ?
— Oui, je comprends, Frédéric, mais je crains seulement qu’il n’élimine pas la bonne personne. C’est tout. Ça prend quand même un peu de connaissances en chant pour distinguer le potentiel de chaque candidat, non ?
— Et qui souhaiterais-tu qu’il élimine, le public ?
La professeure de chant réfléchit un moment.
— Marc-André et moi en avons beaucoup parlé. Les gars ont tous des forces et des faiblesses. Jef a une grande puissance vocale, mais il est incapable de faire des harmonies de voix.
— Mais sur scène, il bouge très bien, ajouta le professeur de danse.
— Julien a beaucoup d’émotion dans la voix, continuait Murielle, mais quand il doit pousser, sa voix craque.
— Et sa présence scénique ? demanda Bellemare.
— Limitée, répondit Marc-André, mais on peut travailler là-dessus.
— Vincent et Karl, poursuivait la professeure de chant, sont un peu dans la même situation. Ils ont tous les deux une excellente technique. Ce sont les musiciens qui ont la meilleure formation dans le groupe. Mais ils sont trop… cérébraux. Surtout Vincent. Tout ce qu’il fait semble réfléchi, calculé… Ça n’a pas toujours l’air authentique. Enfin, je peux me tromper. Peut-être que Vincent et Karl seront différents quand ils chanteront devant un public.
— Mais celui qui me semble le plus naturel parmi les gars, ajouta Marc-André, c’est Simon. Il bouge bien, il met en pratique les conseils qu’on lui donne, il ne cherche pas à en faire trop…
— Et il est excellent dans les duos, enchaîna Murielle avec enthousiasme. Ça démontre une bonne maturité artistique. Il sait laisser toute la place à la personne qu’il accompagne, il a de l’oreille, un très bon registre de voix et il laisse vivre ses émotions. Je dirais que c’est le candidat qui présente le plus de potentiel jusqu’à date. Alors, si c’était à nous de choisir un candidat à éliminer, je dirais que ça se jouerait entre Jef, Julien et Vincent.
Bellemare détourna son regard vers les autres professeurs en leur demandant leur avis. Fernand Valois prit la parole.
— Moi, je ne connais pas le potentiel musical de nos candidats, alors je ne peux juger que sur ce que je vois d’eux. Et je n’ai pas aimé que Vincent se permette de me faire des leçons de grammaire ! Vous rendez-vous compte ! dit-il avec emportement. Des leçons de grammaire, à moi ! Non, mais ! Pour qui y s’prend le p’tit Français…
— Moi, continua Chantal Fecteau, je n’ai pas apprécié que Karl ne mette pas mes conseils en pratique. Je sais que sa diction est presque parfaite, comme celle de Vincent, mais il n’est pas réceptif. Comment veux-tu travailler avec une pâte aussi dure ?
— Karl est le plus achevé des candidats si on parle juste de la technique, poursuivait Murielle, mais il a un problème… Je ne sais pas trop comment le qualifier. Je dirais que c’est un problème d’attitude…
— Un problème d’attitude ? demanda Bellemare en fronçant les sourcils. Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Bien, ça ne m’étonne pas d’apprendre qu’il ne met pas les conseils de Chantal en pratique. Il se pense au-dessus de tout ça. C’est comme si ce concours, c’était juste une compétition sportive pour lui. Et le talent artistique, il me semble, ne se calcule pas en points accumulés dans différentes épreuves, non ?
Bellemare eut une expression intéressée.
— J’vais dire de quoi d’un peu gros, soupira Marc-André. Mais Karl… y m’énerve…
Les professeurs autour de la table dissimulèrent leur approbation en réprimant le sourire qui leur monta aux lèvres.
— Comprenez bien ce que je veux dire, s’empressa d’ajouter le professeur de danse. Ce n’est pas que je ne suis pas ouvert à lui enseigner des choses. Je vais le traiter comme tous les autres. Mais y me tombe sur les nerfs… Et j’peux rien y faire. Est-ce que je suis le seul à éprouver ça ?
Les dossiers des chaises émirent des grincements discrets. On entendit quelques soupirs d’hésitation.
— J’avoue que Marc-André a un bon point, dit finalement Gaétan Lachance qui portait son survêtement de sport. Il prit entre ses doigts le sifflet attaché à un cordon autour du cou. C’est drôle. Moi, quand je fais une activité avec les académiciens, ça a rien à voir avec la musique. C’est pour qu’ils soient en meilleure forme pour mieux performer sur scène, mais j’veux dire que ce qu’on fait, ça n’a rien à voir avec des choses sophistiquées. Pis le seul qui part avec une longueur d’avance sur les autres, c’est Jef. Pis y en profite pas pour se faire valoir. Il a aucun intérêt à se comparer à eux sur le plan physique : tout le monde sait qu’il est le meilleur là-dessus. Mais où j’veux en venir, c’est que même là, Karl est… condescendant. Il ne s’implique pas dans les jeux, y parle tout le temps des cours de ski qu’il a pris quand y était jeune. Il n’arrête pas de faire sentir aux autres, par plein d’allusions, que lui, y vient d’un milieu où il y avait du cash. Pis ça, ça finit par énerver tout le monde.
— Bon, reprit Bellemare. Merci d’avoir parlé si franchement. Ça sera au public de trancher dimanche. On pourrait être surpris. Je crois que ça va être tout pour aujourd’hui.
Alors qu’on se levait de table, Fernand Valois dit :
— En tous cas, si Vincent ne veut pas travailler, alors qu’il ne vienne pas à mes ateliers, le petit prétentieux. Il ne va quand même pas m’apprendre à écrire de la poésie, merde. Je vais lui mettre mon prix du Gouverneur général sur le nez s’il continue à me corriger comme un professeur de français.
Alors qu’il allait sortir de la salle de conférence, Bellemare fut interpellé par Antoine Morin.
— Frédéric, j’ai une idée qui me trotte dans la tête depuis le premier cours et j’aimerais t’en parler.
Le producteur se retira de l’embrasure de la porte pour laisser le chemin libre. Puis il fit signe à Antoine qu’il avait son attention.
— Bien, fit le professeur d’histoire, j’ai remarqué que les candidats, comme tous les jeunes de leur âge sans doute, ne connaissent à peu près rien à l’histoire du Québec. Je me suis dit que, vu que je dois approfondir l’histoire de la chanson québécoise dans quelques semaines, je pourrais en profiter lors de cette séance pour pallier un peu cette lacune en leur donnant un petit cours d’histoire. Tout simplement leur parler de la Révolution tranquille, de la laïcisation de l’État, du baby-boom… rien de trop poussé…
Frédéric Bellemare porta une main à son menton en réfléchissant. Il dit ensuite qu’il ne voulait pas que son académie ressemble trop à une école, ce qui donnerait un bien mauvais spectacle. Les spectateurs avaient envie de voir des jeunes qui aspirent à devenir des vedettes, non des rats de bibliothèque.
— Si tu juges qu’il te faut leur parler de la Révolution tranquille, continuait le producteur exécutif, alors vas-y. Mais en contrepartie, tu nous autorises à diminuer au montage le temps d’antenne qui t’est garanti par ton contrat. Rassure-toi, tu auras toujours tes quelques minutes par semaine. Mais je ne pourrai pas te garantir l’exacte égalité en termes de temps d’antenne avec tes collègues.
Antoine Morin détourna le regard en se grattant le front. Il réfléchit un instant tandis que les autres professeurs quittaient la pièce en discutant vivement de la personnalité des candidats.
— O.K., fit l’animateur de radio en relevant soudainement la tête. J’accepte.
— Voilà qui est une bonne nouvelle, dit Bellemare d’un ton satisfait. Tu as leur éducation à cœur, c’est bien, fit-il en avançant vers la porte.
• • •
Marianne fit glisser son doigt sur la roulette et l’écran s’éclaira en irradiant avec une lumière bleuâtre dans l’obscurité de la pièce. Elle s’empressa de relever sa couverture pour éviter que la lumière ne réveille Virginie qui dormait dans le lit voisin. Demain était jour de gala et les concurrentes, sauf Virginie qui semblait assez détendue, affichaient une nervosité quasi excessive. Marianne sélectionna de nouveau la piste numéro quatre. Elle entendit pour la septième fois d’affilée les premières notes de Voi che sapete qui lui procuraient instantanément une sensation de bien-être. C’était presque comme un valium ou les autres pilules que lui avait prescrites son médecin dans les derniers jours d’agonie de sa mère. Tout le stress qu’elle pouvait ressentir, toute oppression au niveau du thorax disparaissait comme par miracle au son de cette mélodie. En entendant la voix aérienne de la mezzo-soprano, elle se sentait transportée ailleurs, comme si tout ce concours n’avait que peu d’importance dans sa vie.
Marianne ne connaissait pas le sens des paroles que prononçait cette voix, mais elle était convaincue que ce ne pouvait pas être des paroles malveillantes. Il y avait trop de bonté et d’amour exprimés dans cette voix pour qu’elle fût malintentionnée. Marianne regarda l’écran du lecteur MP3. Ce morceau devait provenir de Le Nozze di Figaro, supposa-t-elle d’après les informations qu’elle y pouvait lire. Qu’importait l’histoire de cette musique, elle allait tout simplement dire à Murielle ce qu’elle avait éprouvé en l’entendant.
Lorsque le bref morceau fut terminé, elle sélectionna une autre pièce pour clavier qu’elle avait remarquée lors de sa première écoute. Quand le morceau fut terminé, elle jeta un œil à son cadran. Il était déjà bien tard. Si jamais tout se termine la semaine prochaine, pensa-t-elle, je vais garder ce lecteur MP3 et je pourrai au moins écouter cette musique tous les soirs avant de me coucher. Puis, elle se dit que si elle était éliminée lors du prochain gala, elle n’allait plus revoir Murielle, ni les autres professeurs qui avaient tant à lui apprendre. Assombrie par cette perspective, Marianne se dit qu’elle devait avoir une bonne nuit de sommeil pour faire bonne impression demain et fournir une performance solide.
Elle arrêta le lecteur de musique et essaya de trouver le sommeil qui lui vint très rapidement.
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