Devant public
Chapitre 3
Immédiatement après le gala d’ouverture, Frédéric Bellemare quitta le studio afin de regagner le domaine et de se cloîtrer dans la grange qui était située à la frontière de la forêt. Dans cette bâtisse aux dehors rustiques, revêtue de lattes de bois délavées par la pluie, Bellemare avait fait construire la salle de régie technique. C’était là qu’on s’affairait au montage des émissions qui étaient diffusées quatre fois par semaine, du lundi au jeudi, à une heure de grande écoute.
Après être sorti de sa voiture, il embrassa du regard la maison principale. Il pouvait difficilement contenir la fébrilité qui gagnait ses nerfs. Cela faisait trois ans qu’il travaillait sur ce projet qui représentait un très gros risque financier pour la société de production à laquelle il était associé. Dès qu’il avait pris connaissance du concept d’une compétition musicale sous forme de téléréalité popularisée en France, Bellemare avait flairé l’idée de génie et avait entrepris des démarches pour en acquérir les droits d’exploitation. Déjà, c’était un risque énorme pour la société, car elle disposait d’un budget très inférieur à celui de l’édition française, soit à peu près le dixième. Puis, il avait fallu convaincre un diffuseur d’engager trois heures d’antenne par fin de semaine et quatre fois une demi-heure pendant la semaine, tout cela pour une seule émission de variétés. Mais Bellemare était un producteur persuasif qui, lorsqu’il flairait un bon coup, savait convaincre quiconque de l’occasion à saisir. Il avait la réputation, d’ailleurs, de ne jamais se tromper quand venait le temps de juger de la rentabilité d’un concept. Ce coup-ci, par contre, était le plus osé qu’il n’avait jamais lancé ; une entreprise de taille dans laquelle il engageait des sommes astronomiques dans un marché restreint où allait se jouer sa carrière. Advenant un échec, il serait ruiné. Quelle garantie avait-il que tout cela ne se transforme pas en hémorragie financière ?
Le concept une fois acheté, l’adaptation au public québécois avait été son affaire et il savait que la moindre faille dans la gestion serait fatale. Il avait tenu à veiller personnellement, à chacune des étapes, au développement de l’émission. Le concept avait été adopté dans son entièreté, mais Bellemare avait opéré un simple changement dans la formule originale : il avait voulu que le public fût l’unique instance d’élection des candidats, contrairement aux autres formules telles qu’elles se pratiquaient aux États-Unis et en France, où les candidats éliminés étaient choisis parmi une présélection des membres de l’équipe qui s’assuraient ainsi un certain contrôle sur les évincements. Or, Bellemare avait eu la cohérence d’esprit de pousser l’idée à la limite de son potentiel en octroyant le pouvoir d’élection à l’instance qui seule, en définitive, en avait la légitimité, à savoir le public. Il espérait créer un meilleur effet de suspense, et cette indécision inconfortable, cette incertitude absolue quant à l’évincement du candidat, reposant uniquement sur le vote majoritaire du public, allait pousser les spectateurs à voter plus massivement. Sa garantie de succès résidait dans cette simple modification du concept maître.
Il s’immobilisa et contempla de haut en bas la façade imposante de la maison de pierre qu’éclairaient des rais de lumière projetés depuis le sol. Il pensa alors aux cinquante-six caméras qui avaient été placées partout dans la maison afin que chaque mètre carré de la demeure fût à la portée des lentilles. Au calme du bois et de la pierre était venu se greffer un système nerveux composé de fibres optiques et de lentilles minuscules. On avait filé les murs, garni les buffets et les vases de micros similaires à ceux que la police emploie pour des écoutes électroniques. Cette gigantesque maison seigneuriale, après avoir sommeillé pendant plus de deux siècles dans une immobilité de pierre, était maintenant animée d’une énergie électrique.
Bellemare traversa le jardin d’un pas assuré jusqu’à l’ancienne écurie. À l’intérieur l’attendait son équipe technique rapprochée pour la première conception des émissions du soir qui formaient, pour ainsi dire, le cœur du concept, car c’était ces émissions quotidiennes qui livraient au public la personnalité des concurrents. En entrant dans la grange, Bellemare emprunta le couloir de gauche qui menait à la régie, tandis que celui de droite menait vers les chambres où logeaient les techniciens. Il gravit un petit escalier au bout duquel il rencontra une porte d’acier. Il rabaissa la barre métallique et poussa la porte qui s’ouvrit avec un bruit de succion d’air. Des murs capitonnés par de grands pans de tapis en mousse noir foncé isolaient la régie technique de tout bruit ambiant. À l’intérieur, il régnait un silence de laboratoire.
Bellemare referma la porte derrière lui et son regard rencontra celui de son assistante à la réalisation, Annick, qui se tenait debout sur le petit monticule qui lui offrait une vue d’ensemble sur le mur où s’alignaient trois rangées de moniteurs qui jetaient dans la pièce sombre une lumière incandescente. Devant elle, il reconnut, assis devant la table de montage, Marc, le technicien.
Bellemare salua son équipe d’une parole froide et directe en accrochant son veston gris-fer sur un bras de la patère. Puis, il alla se poster à la droite d’Annick qui l’informa immédiatement des derniers préparatifs.
— Nous avons un petit problème de luminosité dans le hall d’entrée, dit-elle. Yvan est allé sur place pour régler ça. Une lumière est mal calibrée, ce qui risquerait de nous faire perdre la netteté de l’image lorsque les concurrents arriveront.
— Ils seront là dans combien de temps ? demanda Bellemare.
— Le bus sort à l’instant de l’autoroute ; nous avons cinq ou six minutes, au plus.
— Bien.
Bellemare entendit Marc donner des directives dans un micro ; puis, il put voir, sur un des moniteurs qui montraient le hall d’entrée de la maison dans un plan d’ensemble, Yvan, le directeur photo, qui inclinait une lampe suspendue afin de diminuer son éclat. L’effet contre-jour qu’avait eu jusque-là l’éclairage disparut et l’image du hall d’entrée devint nette et distincte, baignée par une luminosité équilibrée.
— Ah ! C’est parfait ! s’exclama Marc en levant les bras dans les airs d’un geste expressif. Puis, il se pencha vers un petit micro qui s’élevait de la table de montage au bout d’une tige métallique, appuya sur un bouton et dit :
— Et la lumière fut… Yvan, t’es un génie.
Puis, le monteur se mit à chanter dans le micro le hit de Depeche Mode :
Your own personal Jesus…
On vit alors le directeur photo, sur le moniteur, qui faisait une révérence maniérée. Marc se retourna et sursauta en apercevant Bellemare qui se tenait à l’écart, effacé dans l’ombre.
— Oh ! Je ne t’ai pas entendu arriver. Alors, c’est parti, les jeux sont faits…
Bellemare porta une main à son menton. Puis il dit :
— Est-ce que les dernières retouches du montage de la fin de semaine sont finies ?
— Oui, j’ai terminé ça en fin d’après-midi. J’ai coupé dans les répétitions, mais j’ai gardé un peu plus du premier souper, comme tu me l’avais demandé. On a exactement quinze minutes vingt-deux secondes de matériel. Il nous reste donc un peu plus de six minutes à combler avec les images de la soirée pour la quotidienne de demain.
Marc se retourna et s’inclina sur sa table de montage. Bellemare avait une confiance inébranlable en ce jeune homme. Il savait qu’il avait aspiré pendant quelques années à faire carrière dans le spectacle et il avait eu l’occasion d’entendre un démo où figuraient ses trois ou quatre chansons qui, en toute honnêteté, lui avaient paru pleines de potentiel. Mais alors qu’une maison de disque l’avait approché, Marc avait subitement interrompu sa carrière. À cette époque, Bellemare travaillait comme réalisateur pour une chaîne de télévision musicale. Il avait remarqué le talent vidéo du musicien ; il montait lui-même les clips de ses chansons. Quand le musicien voulut se retirer du show-business, Bellemare bâtissait alors sa société de production avec quelques associés et il avait convaincu le jeune homme de se joindre à l’équipe technique. Le travail qu’il avait confié à ce garçon de vingt-cinq ans dans ce projet était de première importance. C’était lui qui opérait le premier tri dans la matière brute de l’image. Il était, comme il se plaisait à dire lui-même, le défricheur : il restait assis pendant des heures et des heures devant ses moniteurs à observer la moindre activité dans la maison, à repérer les moments significatifs, à les épurer et à les trier ; puis, il opérait pendant la nuit un premier montage que Bellemare trouvait, le matin, sur le comptoir de la régie. C’est à partir de ce premier montage qu’il veillait personnellement à la réalisation de l’émission.
• • •
Ce n’est qu’une fois assis, dans le confort moelleux du siège de l’autobus qui ramenait les concurrents au domaine, qu’il tenta de saisir la logique des derniers événements. Dans le véhicule, sur le chemin du retour, il y avait un silence étrange, comme celui qui succède à une défaite. Pourtant, ils étaient encore en lice, rien n’était encore perdu pour eux. Vincent ne comprenait pas. Il revoyait la scène, en boucle, sans cesse rediffusée par le fil de ses pensées : l’expression de Karl lorsqu’on avait entendu l’annonce de son élimination. Vincent s’était dit, avant le spectacle, que ce serait sans doute Jef qui serait éliminé en premier. Mais Karl ? Pourquoi avait-il essuyé le premier les foudres du public ?
Lorsqu’on arriva au domaine, on monta directement dans les ailes respectives afin de se remettre de cette éprouvante soirée. Mais lorsque les concurrents regagnèrent leurs appartements, ils remarquèrent qu’un changement avait été apporté dans l’aile masculine : il ne restait plus que quatre lits. Vincent alla vers le placard où Karl avait rangé ses vêtements. Il l’ouvrit et l’espace vide qu’il contempla lui donna des frissons. Il se retourna et regarda pendant quelques secondes ses trois autres camarades. Puis, il murmura entre ses lèvres : « Je suis le prochain. »
Vincent dormit peu cette nuit-là. Au matin, après quelques heures de sommeil agité, il éprouvait toujours une angoisse aiguë. Pendant le déjeuner, l’animatrice apprit aux neuf concurrents que ce lundi serait jour de congé. On avait prévu des activités sportives en plein air, question de détendre les esprits. Mais les concurrents étaient libres de faire ce qu’ils voulaient pendant l’avant-midi. Après le déjeuner, Simon affirma qu’il avait besoin d’air.
— Tu viens courir, le petit Français ?
— Oui, répondit Vincent. Laisse-moi le temps de me changer et je te rejoins à l’entrée de la piste d’hébertisme.
Il regagna sa chambre et alla s’asperger le visage d’eau pour se donner une contenance. Quelques instants après, il était vêtu de ses habits de sport et traversait le jardin. Il passa d’abord devant la dépendance où logeaient les techniciens ; puis, il arriva devant la grange. Juste avant de bifurquer vers le sentier qui menait au bois, il vit qu’un homme se tenait debout, appuyé contre le flan de la bâtisse ; il reconnut la silhouette de Bellemare. Une cigarette entre les lèvres, d’un mouvement de tête discret, il lui fit signe de venir le rejoindre. Ils ne s’étaient pas parlé en privé depuis la discussion qu’ils avaient eue lors de sa première audition. Avant de prononcer un mot, Bellemare lui fit signe de débrancher le fil de son micro de la boîte émetteur.
— Alors, lui dit-il d’un ton goguenard lorsque les deux hommes se trouvèrent à portée de voix, tu as perdu ton mentor…
— Je ne comprends vraiment pas, répondit Vincent en hochant de la tête, pourquoi ils ont choisi d’éliminer Karl. C’était le meilleur !
— Justement…
Vincent fronça les sourcils d’un air dubitatif.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Eh bien, répondit Bellemare, la chose m’apparaît assez simple. Tu n’as pas remarqué son air distingué ? Je peux t’assurer que c’est ça qui l’a trahi. C’est pas qu’être distingué t’attire automatiquement les mauvaises grâces du public ; mais disons qu’il y a une manière d’être distingué qui ne fait pas sentir la supériorité de ta personne. Karl est un gars suffisant qui a la grosse tête. La cravate, le costard, ses connaissances en littérature musicale, sa maîtrise technique du chant… Murielle n’avait presque rien à lui apprendre. Les gens écoutent cette émission parce qu’ils veulent suivre l’apprentissage d’un candidat, pas pour l’admirer bêtement… C’est un processus évolutif.
— Est-ce que tu veux dire qu’il faudrait que j’agisse différemment, que je sois moins… bon…
— Je crois simplement que tu as mal compris le fonctionnement de ce concours… Bellemare s’avança vers Vincent de quelques pas dans les fourrés. Qu’est-ce qui peut te faire gagner ?
— Mes performances…
— Justement non, répondit Bellemare avant de prendre une longue bouffée de sa cigarette. Il te manque une donnée. Ce n’est pas un truc d’excellence, comme une compétition sportive… c’est un concours où l’affection que tu inspires au plus grand nombre de téléspectateurs te garde dans la course, rien de plus. On s’en fout que le public te trouve bon, qu’il admire ta technique vocale, ta prestance. Tu penses réellement qu’il fait la différence, le public, entre une bonne voix et une excellente voix ? Le public veut se reconnaître en toi ; c’est sa propre image qu’il veut élire. Avant tout, il doit t’apprécier, indépendamment de ton talent. Et sur ce point, je crois que tu es mal parti…
— Que veux-tu dire ? que je serai le prochain éliminé ?
— Pour l’instant, le public effectue ses éliminations en fonction de son antipathie.
— Est-ce que cela veut dire que je dois être plus sympathique, que je dois me faire plus d’amis ? demanda Vincent qui semblait dérouté.
Bellemare émit un gloussement sardonique.
— Tu penses qu’on s’élève dans la vie en serrant des mains et en se faisant des amis ? Ce n’est pas mon expérience de la vie. Laisse-moi te donner une petite leçon pratique. Ce que tu acquières, tu le prends à quelqu’un ; c’est une question de faits, d’arithmétique, non de légitimité. À ce compte, tu ne t’élèveras qu’en t’aidant de ceux qui tomberont sous tes pieds.
Voyant la confusion de Vincent, Bellemare reprit :
— Je te dis simplement qu’il te reste deux semaines d’ici à la prochaine élimination d’un concurrent masculin puisque maintenant, les éliminations vont alterner entre les filles et les gars chaque semaine. Si tu poursuis sur la même lancée, il y a des chances que tu sois notre prochain Karl… Après ça, c’est à toi de voir. C’est tout.
Bellemare jeta son mégot dans les herbes hautes et l’écrasa du bout de sa chaussure. Il tourna les talons et se dirigea vers la grange. En ouvrant la porte, juste avant de pénétrer dans la bâtisse, il prononça avec une défiance moqueuse dans la voix :
— C’est au petit Français de voir.
Avant de regagner la régie technique, Bellemare alla dans la salle de bains étroite réservée aux techniciens. Il s’aspergea le visage d’eau, mouilla une débarbouillette et la passa sur son cou et sa nuque. Il n’avait dormi que trois heures la nuit précédente. Il refit son nœud de cravate, enfila son veston et regagna la régie. En entrant, il fut surpris de trouver Marc toujours assis devant les moniteurs.
— Tu n’es pas allé te coucher, Marc ? Je t’ai dit que je prenais la relève.
— Attends de voir ce que je vois sur l’écran et tu vas comprendre pourquoi je fais des heures supplémentaires. Il semblerait que Jef et Macha profitent à leur manière de l’avant-midi de congé…
Intrigué, Bellemare s’approcha et observa au-dessus de l’épaule du technicien.
— C’est quelle caméra, ça ? Ça vient d’où ce plan-là ?
— C’est notre caméra la plus éloignée dans le sentier d’hébertisme, répondit le technicien.
Sur l’écran, on voyait Jef, suivi de Macha, s’avancer dans les fougères. Tous les deux lançaient des regards aux alentours, comme s’ils craignaient d’avoir été suivis. Puis, ils s’arrêtèrent sous un arbre. Macha s’agenouilla et déboutonna le pantalon du jeune homme.
— Ils vont le faire, murmura Marc. Ils n’ont pas vu la caméra… Ils vont le faire. Oh my God !…
Le plan de caméra ne laissait aucun doute sur la nature de l’activité en cours. Le technicien et le producteur demeurèrent un instant figés et silencieux devant le spectacle. Puis, Bellemare dit :
— Allez, Marc, éteins ce moniteur.
— Quoi ? On ne va pas utiliser ces images pour la quotidienne ?
— Non, nous ne les utiliserons pas.
Marc fronça les sourcils. Il réfléchit un moment, puis il dit :
— Mais ne doit-on pas montrer les concurrents sous leur vrai jour ? Si Macha et Jef s’en vont fourrer dans l’bois, alors le spectateur a le droit de savoir, non ?
— Réfléchis un peu, Marc. Tu n’es pas un justicier masqué qui cherche le moment de faiblesse dans le comportement des concurrents. Ce que j’attends de toi, c’est que tu me donnes un portrait juste des candidats. Ici, je te l’accorde, Macha et Jef font un geste qui peut être lourd de conséquences. Mais tu dois voir plus loin que ce que te montre l’écran. Le public est assez intelligent pour se faire une idée du genre de fille qu’est Macha d’après ce qu’on lui montre d’elle. Il n’a pas besoin de la voir à genoux dans les fougères pour comprendre qu’elle est une fille chaude. Juste par ses vêtements, par exemple, le public a compris. Et puis, nous n’avons aucun intérêt à verser dans la vulgarité. D’abord parce qu’on se fait déjà suffisamment traiter de voyeurs dans les médias et que ces images donneraient raison à nos détracteurs. Ensuite, parce que notre diffuseur, je te le rappelle, est une chaîne familiale. Si je diffuse ces images, ça fait du bruit rapide, mais je reçois un téléphone du diffuseur et j’ai des problèmes. Donc, tout compte fait, ces images ne nous servent à rien.
Marc, accoudé au bras de sa chaise, réfléchissait aux arguments de son supérieur. Bellemare ajouta :
— C’est ça, Marc, faire de la télé. Une image peut avoir des conséquences qu’on n’a pas prévues. Il faut toujours penser à ça.
• • •
Brigitte déposa ses sacs d’épicerie sur le comptoir de la cuisine. Elle hésita quelques secondes en regardant l’horloge. Il était quinze heures trente-deux. C’était un peu tôt pour déboucher sa bouteille de vin. Puis, elle se dit qu’une longue soirée de correction l’attendait et qu’elle méritait bien un petit encouragement. Elle déboucha son brouilly, se servit un verre et monta à l’étage.
Elle ouvrit son ordinateur et, avant d’entamer ses corrections, elle alla faire sa visite quotidienne sur le site de L’Académie de la chanson populaire. Ce site lui permettait de suivre les activités de son fils. Elle y passait parfois des heures le soir pour savoir à quels ateliers Vincent participait. Elle commençait par visionner les capsules qui résumaient les occupations principales de la journée.
Elle cliqua sur la vidéo intitulée « Vincent et Simon sur la piste ». Elle vit alors que son fils et Simon avaient passé une bonne partie de l’avant-midi à courir sur la piste d’hébertisme. Elle se dit alors qu’elle n’avait pas aimé que ce jeune homme affuble son fils d’un tel surnom. Le « petit Français »… Quelle insulte ! Vincent n’était pas un Québécois qui se prenait pour un Français ; il était seulement un garçon cultivé. Puis, alors qu’elle regardait les deux jeunes hommes grimper sur les modules de la piste, elle se remémora le premier souper au domaine. Combien elle avait été surprise de constater les lacunes de Vincent en matière de culture populaire ! Ne naissait-on pas dans la culture populaire ? Ne baignait-on pas, surtout pendant l’adolescence, dans cette eau ambiante qui englobait la vie ? Elle n’avait jamais jugé bon de jouer quelque rôle que ce soit dans l’éducation de Vincent en ce domaine, croyant qu’il en acquerrait seul la connaissance. Mais voilà que par un effet aussi imprévisible qu’improbable, Vincent ne semblait connaître à peu près rien des œuvres qui emplissaient tout naturellement la vie de chacun, ces œuvres que répandaient dans l’air toutes les radios et les téléviseurs du monde. Depuis le début de ce concours, en venait-elle à penser, Vincent passait en quelque sorte un examen pour lequel il n’était pas qualifié.
Elle s’aperçut alors que la capsule était terminée. Elle s’était égarée dans ses pensées. Elle visionna une vidéo sur une course à relais qui s’était tenue en début d’après-midi. Quelques secondes avant la fin, le téléphone sonna. Elle attrapa le combiné de sa table de travail.
— Allô.
— Maman ?
Elle mit quelques secondes avant de reconnaître la voix.
— Vincent ? C’est toi ?
— Oui, c’est moi.
— Ah ! explosa-t-elle de joie. Comme c’est drôle ! J’étais justement en train d’écouter le résumé de la journée sur Internet.
— Tu vas sur le site de l’émission pour suivre ce qu’on fait ? dit-il avec surprise.
— Mais oui, mon grand, assura-t-elle en prenant une première gorgée de vin. C’est mon petit rituel. Chaque jour, en fin d’après-midi, je vais faire mon tour. Ça me permet de voir ce que tu fais. Là, je viens de voir que tu as participé à une course de relais dans la forêt. Tu as fait gagner ton équipe : félicitations !
Vincent, au bout du fil, demeurait silencieux.
— Je suis heureuse que tu m’appelles, reprit Brigitte après quelques secondes. Tu ne m’as appelée que trois fois depuis le début de l’émission. Eh puis ? Comment ça se passe ? J’imagine que tu es au septième ciel après cette première élimination…
— Ouais… Ça va.
— J’ai vraiment aimé le spectacle d’hier soir. Tu sais, mon grand, que c’était la première fois que je te voyais chanter ? Ton interprétation d’Il n’y a pas d’amour heureux était tout simplement renversante. Mais je n’ai même pas pu te parler…
— Je sais, maman, répondit Vincent. C’est le règlement : aucun concurrent ne peut voir sa famille pendant la durée du concours.
— Je comprends, répondit Brigitte en dissimulant mal sa déception. Mais quand même : empêcher une mère de voir son fils, c’est un peu barbare… En tout cas ! Je savais que tu allais bien te débrouiller, mais ce spectacle, ouf ! C’était au-delà de mes attentes. C’est vraiment gros, ce concours ! Je ne pensais pas que c’était de cette ampleur-là. Qu’est-ce que tu vas chanter dimanche prochain ?
— Heu… je ne sais pas encore.
Brigitte devinait dans la voix de son fils que quelque chose n’allait pas.
— Qu’est-ce qu’il y a, Vincent ? demanda-t-elle. Tu n’as pas l’air dans ton assiette.
— Non, je ne suis pas très en forme. J’ai mal dormi la nuit dernière.
— Ça devait être l’adrénaline, suggéra Brigitte. Tu n’as pas beaucoup d’expérience et là, on te lance sur une scène immense devant les caméras et la foule. C’est normal si tu ressens un peu de stress.
Vincent restait silencieux. Brigitte lui demanda s’il avait des douleurs à l’estomac, ou bien s’il sentait sa poitrine oppressée.
— Tu sais, lui dit-elle, moi, quand j’ai fait ma soutenance de thèse, je n’ai pas dormi pendant deux nuits avant de passer devant le jury. J’avais des brûlements d’estomac, des migraines. Je n’avais plus d’appétit. Alors c’est normal si tu éprouves les effets du stress.
— Non, fit-il d’une voix alanguie, ce n’est pas le stress. C’est… autre chose.
Brigitte attendit un instant. Finalement, Vincent reprit la parole.
— Je t’appelle, maman, parce que je ne sais pas quoi faire. Je pense que je ne suis pas à ma place ici… Je veux dire : je pense que je n’ai pas ce qu’il faut pour remporter ce concours.
— Comment ça ? s’exclama nerveusement Brigitte. Vincent, tu es excellent quand tu chantes. Ta voix, ta prestance, ta prononciation… Je te le dis : moi-même j’en reviens pas combien tu peux devenir un bon chanteur.
— Je sais que sur scène, ça va. Mais le concours, c’est pas juste une affaire de performance scénique. Je viens de me rendre compte de ça. Karl, c’était le meilleur et… le public s’est empressé de l’éliminer. Tu comprends ?
— Oui, mais Vincent, Karl était hautain et prétentieux. Toi, tu n’es pas comme ça. Non ?
— Maman, reprit Vincent en pesant chacun des mots qu’il disait. Sur plusieurs points, je ressemble beaucoup à Karl et tu le sais. Je… je ne m’intègre pas bien au groupe. Tu sais quel surnom ils me donnent : le petit Français…
Brigitte sentit son estomac se contracter. C’était l’une de ces angoisses de mère qu’elle gardait en elle depuis longtemps, ce réflexe instinctif de venir en aide à sa progéniture. Jusqu’à l’aube de sa majorité, elle avait pu lui apporter son aide dans presque toutes ses sphères d’activités. Aujourd’hui, elle se sentait impuissante. Une mère peut se dévouer pour son enfant, mais cette dévotion n’effacera jamais une vérité généralement admise : un individu est toujours socialement laissé à lui-même.
Elle tenta de respirer plus calmement.
— Qu’est-ce que tu veux dire, Vincent ? Moi, à la télé, lors des émissions quotidiennes, je trouve que tu t’intègres assez bien.
— C’est plus compliqué que ça, maman. Je sais que je peux participer comme tout le monde aux activités, mais… il y a quelque chose en moi qui ne colle pas avec l’esprit de groupe. Je me suis toujours senti… différent des autres personnes de mon âge et ça ne me dérangeait pas. Mais maintenant, dans ce concours, on dirait que ce que je suis, ça peut avoir des conséquences sur mon élimination. Et je ne sais pas quoi faire…
Brigitte attrapa d’une main nerveuse un bloc de papier qui traînait sur la table de travail et en déchira les feuilles une par une.
— Écoute, Vincent. Tu dois juste te concentrer sur tes performances et tout va bien aller. Enfonce-toi dans le travail, pratique tes chansons jour et nuit et tout va bien aller. Tu as toujours été un étudiant extraordinaire, alors tu n’as qu’à faire comme avant… non ?
Vincent garda le silence. Il se dit qu’il n’aurait pas dû aborder cette question. Brigitte ne pouvait pas comprendre et maintenant elle angoissait. Il allait justement lui dire que cette académie n’était pas comme les écoles où il avait si bien performé. On y apprenait le show-business et cette discipline n’avait rien à voir avec les cours qu’il avait suivis par le passé. Certes, il y était question de travail, d’effort et d’investissement. Mais il y était surtout question de personnalité, d’image et de sociabilité.
— Oui, tu as raison, maman, fit-il pour la rassurer après un moment. Je vais redoubler d’ardeur et tout va bien aller.
— C’est ça, mon grand. Travaille fort et tout va bien aller.
Vincent lui dit alors qu’il devait raccrocher et Brigitte lui fit promettre de la rappeler le lendemain. Brigitte resta un long moment assise, le regard fixé sur le téléphone. Devant elle, sur sa table de travail, il y avait une vingtaine de boules de papier froissé.
Dans la cabine téléphonique, Vincent resta lui aussi immobile un moment pour réfléchir. Il repassait en boucle dans son esprit la conversation qu’il avait eue en avant-midi avec Bellemare et il aurait voulu que quelqu’un lui dise quoi faire, quel comportement adopter pour chaque situation. Il aurait eu besoin d’un souffleur, comme au théâtre.
Puis, soudainement, un nom refit surface dans sa mémoire. Comme il avait encore plusieurs minutes de téléphone à sa disposition, il prit le combiné et composa le numéro. Après trois sonneries, on décrocha.
— Oui allô.
— Benjamin ?
— Oui. C’est qui ?
— C’est moi, Vincent.
— Vincent ! s’exclama-t-il. Eh ! Man ! C’est cool que tu m’appelles. D’ailleurs, j’te remercie pour les billets de faveur que tu m’as envoyés pour le spectacle d’hier. J’avais une pratique de musique, mais sinon, je serais allé, c’est sûr.
— C’est pas grave. De toute manière, fit Vincent avec ironie, je sais déjà ce que tu penses de ce concours, alors je me doutais bien que tu ne viendrais pas.
— Ben voyons, Vince. T’es un ami, alors on s’en fout ce que j’ai pu dire sur ce concours. Tu sais, j’écoute l’émission tous les soirs pour suivre ton évolution.
— C’est vrai ? Ah ! Ça doit t’emmerder.
— Ben non, c’est cool. On commence tout’à se dire que tu as bien fait de t’inscrire à ce concours-là. En tous cas, Christophe regrette de ne pas s’être inscrit.
— Ouais, il aurait été excellent dans ce genre de concours. Mais des fois, ça devient un peu lourd.
— Qu’est-ce qui devient lourd ? demanda Benjamin. Les cours, les répétitions ?
— Non, fit Vincent. Le côté travail, ça va. Ce que je veux dire, ce qui est lourd, c’est tout ce qui entoure le travail. C’est le côté télé. On est filmé et j’ai l’impression que les spectateurs s’intéressent plus à nos faits et gestes qu’à notre travail.
— Ah ! pouffa Benjamin d’un rire sarcastique. Ça, man, tu peux rien y faire. Prends-le pas mal, mais la rançon d’avoir toute cette diffusion, c’est que t’es pris dans un osti de téléroman ! J’en parlais l’autre jour avec Math, pis on se disait que l’émission ressemble à un concours de popularité.
— Sais-tu, Benjamin, que c’est pas bête ce que tu dis. C’est vrai que même de l’intérieur, ça ressemble à ça. Mais justement, dans cette histoire-là, reprit-il avec un ton plus sérieux, j’ai l’impression d’avoir le mauvais rôle. Je ne pense pas être le gars que le public veut voir triompher à la fin.
Benjamin garda le silence.
— Écoute, Vincent, je ne sais pas si tu fites là-dedans, mais oublie pas que tu es mieux de rester toi-même, au risque de perdre le concours. Deviens pas une pute comme tous les autres, O.K. ? C’est là que tu te brûlerais vraiment.
Vincent eut envie de lui dire qu’il avait une occasion unique à sa portée, qu’il pouvait se faire un nom en quelques semaines et miser sur ce nom pour se bâtir une carrière artistique dont lui-même ne pouvait même pas rêver. Mais il s’abstint. Benjamin, se dit-il, ne pouvait pas vraiment comprendre ce qu’il vivait. Lui, il avait choisi le chemin long et difficile du travail. Il allait trimbaler lui-même ses instruments de musique jusqu’à la retraite.
— Bon, merci Benjamin, fit Vincent pour mettre un terme à la conversation. C’est ça que je voulais entendre. Je dois raccrocher.
— Lâche pas, man, l’encouragea son ami.
Ce soir-là, Vincent se mit au lit l’esprit très agité. Pendant de longues minutes, il chercha le sommeil alors que des ronflements apaisés résonnaient dans la chambre. Dans son esprit défilaient des pensées sur lesquelles il n’avait aucune emprise. « Pense à autre chose», se disait-il sans cesse. C’était terminé, pour l’instant. Il n’avait rien à craindre. Il avait deux semaines devant lui pour élaborer une stratégie qui lui permettrait de rester dans ce concours. Mais il n’y arriverait jamais. Il n’était pas assez bon, il ne connaissait pas assez la chanson populaire, il parlait trop bien, il aimait trop les arts majeurs pour mériter une place dans ce concours. Le joual, le joual. Il devrait bien le parler, il y arriverait puisqu’il avait déjà appris le latin. Mais ce n’était pas sa langue, il n’arriverait jamais à jouer la comédie. Il serait démasqué. Il était déjà un imposteur ici, tout comme Karl. Le public savait flairer les imposteurs ; ça se sentait comme une charogne, ça transpirait de ses vêtements, cette odeur d’imposteur…
Vincent s’assit dans son lit. Son cœur battait à tout rompre. Il avait de la difficulté à reprendre son souffle. Il manquait d’air. Cette chambre manquait d’air. Et il entendait les respirations continues des autres candidats qui, l’esprit tranquille, rêvaient à leur avenir, entrevoyaient la carrière qui se dessinait presque à leur portée. Mais lui, quelle carrière l’attendait ? Il avait abandonné l’école. Il était un décrocheur. Il n’avait pas plus sa place dans le monde académique qu’ici, au domaine. Dans deux semaines moins un jour, très exactement, il allait apprendre son élimination sur la grande scène, comme Karl l’avait apprise la veille. L’animatrice allait annoncer les résultats des votes du public et, devant tout le monde, il allait découvrir qu’on ne voulait plus de lui au domaine, qu’on en avait marre de ce personnage sans relief qui ne parlait que de musique classique. Wagner ! Comme il avait été bête d’entrer dans ce débat avec Karl. Non, il était déjà éliminé ; sa mort était en sursis, tout simplement. Mais cela ne changeait rien au fait qu’il était condamné, formellement et inévitablement condamné… Il pouvait bien demander des conseils aux pédagogues de L’Académie, discuter de son image avec eux, mais aucun ne pouvait vraiment lui venir en aide. Il était seul, complètement seul, dans un long couloir qui le menait à son exécution.
Il avait vraiment peine à respirer. Il avait l’impression que des blocs de béton, comme un étau, enserraient sa poitrine en exerçant une pression de plus en plus forte. L’angoisse le reprenait. C’était un sentiment qu’il n’avait jamais éprouvé avant son arrivée au domaine. Il déposa ses mains contre ses genoux et se pencha pour tenter de mieux respirer. Il sentit instantanément des étourdissements. Il avait la nausée. Il allait vomir ou étouffer s’il ne sortait pas, s’il n’allait pas marcher au grand air.
D’un geste précipité, il enfila ses souliers et sortit de la chambre sans se donner la peine d’enfiler une veste. Il dévala l’escalier bruyamment et se précipita vers la porte arrière qui était barrée. Il sentait ses tempes fouettées par des vagues de sang. Son regard s’embrouillait. Des larmes lui venaient aux yeux.
— Non !… Nooooooon…, gémit-il en tentant d’ouvrir la porte. Laissez-moi sortir, s’il vous plaît… J’ai besoin d’air…
Puis, dans un dernier éclair de lucidité, il pensa à la serrure. Il tourna la clenche et le loquet s’ouvrit. Vincent tira la porte vers lui avec ses dernières forces et il se lança à l’extérieur. Il s’affaissa sur une marche du porche et sentit l’air entrer dans ses poumons par grandes bouffées. C’est à cet instant qu’il constata que ses mains tremblaient sans qu’il arrive à contenir ce tremblement. Son front était en sueur et il était assourdi comme s’il était sous l’eau.
Après quelques minutes, sa respiration redevint régulière. Son rythme cardiaque diminua, mais ses mains ne cessaient pas de trembler. Il pensa aller trouver un membre de l’équipe, mais la honte d’avouer son état de panique le retint. D’un geste qui lui demanda tout son courage, il se leva et alla marcher dans la cour arrière. Les allées du jardin étaient éclairées par des faisceaux lumineux. Les feuilles des plantes étaient humides. Il avait plu récemment. Vincent leva les yeux au ciel. Dans l’obscurité de la nuit, il vit des nuages qui se dispersaient çà et là, laissant entrevoir un fond céleste étoilé.
Debout, la tête levée vers les étoiles, Vincent sentit l’air frais des nuits de septembre entrer profondément dans sa poitrine. Il inspira plusieurs fois en gardant sa tête lancée par-derrière. Il ferma les yeux et, graduellement, ses étourdissements cessèrent. Il rouvrit les yeux. Il inspira à nouveau en regardant les lueurs brillantes. Cette fois-ci, ce fut le parfum des herbes et des plantes humides qui monta dans ses narines. Cette odeur était bonne.
Il marcha en suivant les sentiers du jardin. Arrivé au bout de la longue cour, il fit demi-tour et regarda le domaine qui se dressait au loin. Cette image rappela à son esprit les pensées qui avaient causé sa panique et oppressé ainsi sa poitrine. Mais là, il se sentait bien, comme au sortir d’une crise. Il ressassa les paroles prononcées par Bellemare.
Il savait qu’il devait abandonner, comme le lui avait suggéré Benjamin à mots couverts ; il devait accepter le fait que ce concours n’était pas pour lui, qu’un autre possédait les attributs que recherchait le public. Mais la reddition n’était pas une option. Il avait toujours réussi ce qu’il entreprenait. Pourquoi renoncerait-il cette fois-ci ? Il réfléchit plus ardemment.
Public, masse, spectateurs, foule, nombre : tous ces mots valsaient dans son esprit. C’était tout ce dont il avait besoin pour triompher de ce concours : l’appui du plus grand nombre. Il revit la foule, devant lui, lors du premier gala. C’était elle qui détenait le vrai pouvoir ; c’était elle qui déciderait de son avenir, cette masse sombre de têtes qui, d’un mouvement collectif, pouvait déplacer des montagnes. Ce qui était épars et multiple, comme un essaim de mouches, lui apparut sous les traits d’un seul visage, d’une même identité.
Comment pouvait-il lui inspirer de la sympathie ? Car tout débutait et se terminait avec cet élan spontané qu’il saurait inspirer au public. En toute honnêteté, qu’est-ce que le public connaissait au chant ? Certes, il savait distinguer jusqu’à un certain point la voix fêlée d’un chaudron de celle aguerrie d’un chanteur de variétés. Mais à partir d’un niveau supérieur, comme le lui avait dit Bellemare, faisait-il vraiment la distinction entre le très bon et l’excellence ?
Pour poser son jugement, le public allait donc se rabattre sur des faits repérables, sur un point d’assise commun à tous les candidats : la personnalité. Et les paroles de Bellemare lui revinrent à l’esprit : la personnalité constitue quatre-vingt-dix pour cent du succès d’un artiste aujourd’hui, le talent n’étant qu’une donnée secondaire dans les faits.
Et, en un éclair, il entrevit la conduite qu’il devait adopter à partir de cet instant. Pour gagner ce concours, pour inspirer à la majorité une sympathie spontanée, il allait devoir modifier la perception que les gens avaient de lui en entrant en relation avec les autres candidats. Et il allait aussi devoir modifier celle que le public avait de ces concurrents. Et pour y arriver, il allait avoir besoin d’un espace à l’abri des regards, d’une arrière-boutique, d’une coulisse.
Il tâta le bas de son dos. Il n’avait plus son micro. Sur les écrans, on ne verrait qu’un jeune homme qui décide de faire une promenade avant de se mettre au lit. Il observa dans le détail l’édifice de pierre qui se dressait à quelques centaines de mètres de lui. Le froid de la nuit avait pénétré son gilet et il se raidit en serrant les poings. Dans cette crispation de son être, il eut alors l’impression qu’il allait se mesurer à l’ensemble de cette maison qui se dressait devant lui pour lui imposer sa volonté.
— C’est une compétition après tout, dit-il dans la nuit avec une pointe de défi dans la voix. Il s’avança alors vers le domaine d’un pas décidé. Ses mains avaient cessé de trembler.
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