Devant public
Chapitre 5
Le soleil, en ce dimanche matin, pénétrait dans la pièce par de larges bandes lumineuses. Dès qu’il ouvrit la porte, Michel Lafortune sentit cette lumière chaude baigner son corps encore alourdi par le sommeil. C’était une pièce située à l’étage, presque dans les combles, où il avait aménagé sa bibliothèque.
Pour l’instant, la maison était tranquille. Caroline dormait encore, de même que ses enfants, Sophie et François. Ce dimanche matin marquait le début de ses vacances. La veille avait eu lieu la diffusion de la dernière émission de la saison de Sur la place publique. Il ne retournerait sur ce plateau qu’à l’automne prochain. Il avait trois mois de congé devant lui.
Il referma la porte de la bibliothèque derrière lui en éprouvant l’impression réconfortante d’un retrait du monde. C’était le moment de la journée qu’il préférait. Lorsqu’il était plus jeune, du temps de ses études universitaires, ou encore à l’époque où il était journaliste, Michel avait pris l’habitude de travailler le soir, voire la nuit. Puis, à mesure qu’il vieillissait, il découvrait que c’était le matin que son esprit était le mieux disposé à la réflexion.
Michel alla vers un rayon de sa bibliothèque et attrapa le premier tome d’À la recherche du temps perdu de Proust. Il alla ensuite s’asseoir dans sa chaise de lecture et ouvrit le volume. Il y avait des années qu’il s’était promis cette lecture. Et pour une rare une fois, il n’avait rien de prévu pour ses trois prochains mois de vacances. Il pourrait lire, enfin.
À 9 h, il referma son livre et alla à son bureau. Il ouvrit son portable. Son émission préférée sur France Culture venait tout juste de commencer. La voix de l’animateur français émergea des haut-parleurs. Un écrivain, un historien et un philosophe discutaient de l’influence de Darwin sur la pensée occidentale. Michel s’appuya contre le dossier de sa chaise et s’absorba dans les réflexions qu’émettaient ces hommes de culture. Il nota, au fil de son écoute, quelques titres d’ouvrage. Lorsque l’émission fut terminée, il attrapa l’échelle coulissante et s’arrêta devant le rayon de sa bibliothèque où il avait rangé les livres de philosophie. Il se souvenait qu’il possédait un exemplaire de L’Origine des espèces, qu’il avait lu à une certaine époque. Il gravit quelques barreaux et attrapa le livre de Darwin. Il redescendit et le déposa sur sa table de travail, à l’extrémité gauche, où il avait l’habitude de placer les livres qu’il se promettait de lire. Parmi la pile de bouquins qu’il y avait là, il vit le dernier ouvrage qu’un vieil ami, professeur de sciences politiques, lui avait fait parvenir quelques mois auparavant.
Il entendit alors des bruits provenant du premier étage. C’était un vrombissement sourd de paroles, de télévision et de malaxeur. La journée était commencée. Avant de descendre au premier étage où les membres de sa famille s’activaient, Michel consulta ses courriels.
La sonnerie du téléphone retentit. Il laissa sonner en se disant que sa femme répondrait. Quelques secondes plus tard, on frappait trois coups contre la porte.
— Papa ? disait Sophie. C’est pour toi.
— Merci, répondit Michel.
Il attrapa le combiné qui était sur son bureau.
— Allô.
— Michel ? C’est Benoît Archambault.
— Benoît ? Quelle agréable surprise. Comment ça va ?
— Mais très bien, très bien, répondit d’une voix affable son ancien camarade de classe avec qui il avait étudié à Paris pendant son doctorat. Et toi ? Ça fait longtemps que je n’ai pas eu de tes nouvelles.
— Bof… Ça va. Je suis enfin en vacances. C’est drôle que tu me téléphones. Ce matin, je suis tombé sur ton dernier ouvrage que j’avais placé sur le coin de mon bureau, avec les livres que je veux lire pendant mes vacances.
— Ah ! répondit avec humilité le professeur de sciences politiques. Tu me feras l’honneur de me dire ce que tu en penses franchement. Mais je t’appelle dans un but bien précis. Je voudrais t’inviter à venir donner une conférence à l’université. Est-ce que ça pourrait t’intéresser ?
— Mais Benoît, fit-il avec sarcasme, tu sais bien que je ne fais plus partie des réseaux de chercheurs depuis de nombreuses années… Je suis un animateur de télé, maintenant. Ça devrait suffire pour me déclarer persona non grata dans n’importe quel campus un tant soit peu sérieux…
Le professeur, à l’autre bout du fil, éclata de rire.
— Je vois que tu n’as rien perdu de ton sarcasme, mon cher. Non, trêve de plaisanterie. Je suis sérieux, là-dessus. Nous organisons, au département de sciences politiques, en collaboration avec le département des communications et des relations internationales de l’Université de Montréal, une série de conférences ayant pour thème « Réflexion et action dans l’histoire contemporaine ». Nous avons eu, au début de la session, l’ancien ministre des relations internationales, Alain Michaud. Et l’automne dernier, nous avions un conseiller de l’administration Bush…
— Oh là là… de grandes pointures…
— Si on veut. Mais c’était très intéressant. Et là, pour clore cette année, on voudrait quelqu’un qui provient des médias. On a pensé à certains journalistes, mais j’ai suggéré ton nom.
— Comme je suis flatté, Benoît. Mais je ne vois pas comment je pourrais être un témoin privilégié pour parler d’un tel sujet. Je réfléchis peu et je n’agis pas du tout…
— Mais tu connais la vie publique, Michel, répliqua l’universitaire. Ton émission est très populaire, tu reçois toutes sortes d’invités sur ton plateau, tu n’as pas peur des débats…
— Mais c’est ça, le hic. Sur la place publique, c’est loin des Débats d’hier et d’aujourd’hui… Quand j’étais à la radio — tu le sais, puisque tu étais un collaborateur régulier —, là j’animais des débats d’idées. Mais ça, c’était au début des années 1990. Maintenant, n’ayons pas peur des mots : je suis dans le show-business.
— C’est exactement ce qu’on voudrait entendre, répondit son ami avec enthousiasme. Parle-nous de l’évolution des mentalités depuis ton point de vue particulier. Fais un truc du genre bilan de carrière : qu’en est-il aujourd’hui de la réflexion dans la sphère publique ?
Michel Lafortune réfléchit quelques secondes. Il repensait à la dernière polémique qu’il avait soulevée dans les médias après ses affirmations controversées sur la réforme de l’éducation. Il se remémora la rencontre que cela lui avait value avec le service à l’auditoire de la télévision d’État.
— J’avoue qu’il y aurait peut-être quelque chose à dire, après tout. Et ça serait pour quand, cette conférence ?
— C’est là que c’est délicat, fit le professeur d’un ton hésitant. Idéalement, il faudrait que tu prennes la parole dans deux semaines.
— Deux semaines ! ? s’exclama l’animateur.
— Bien, on pourrait étirer à trois en repoussant d’une semaine.
— Ça fait peu de temps, répondit Michel après un instant. Tu me laisses y réfléchir ?
— Bien sûr.
— Parfait. Je te reviens là-dessus d’ici deux ou trois jours.
En raccrochant, Michel sentait que sa décision était déjà prise. Il passa le reste de sa journée ainsi que le lendemain à coucher sur le papier ce que pourrait représenter cette conférence. Cet exercice fut plus stimulant qu’il ne l’aurait cru. Ce retour sur son passé mit en relief ce qui opposait l’homme qu’il était devenu à celui qu’il avait été. Il s’interrogea sur cette métamorphose. La réponse lui vint naturellement, la déduisant d’une analyse lucide de son expérience : c’était la sphère publique qui l’avait amené, pas à pas, à renoncer aux débats d’idées et à présenter, en lieu et place, des discussions amusantes et divertissantes. Il avait intitulé sa conférence « Retour sur la trahison des clercs » et y dressait un portrait sans complaisance de l’intellectuel qu’il avait été et qui s’était peu à peu transformé, par la force des choses, en ce qu’il convenait d’appeler un animateur culturel.
Deux semaines plus tard, Michel Lafortune se rendait au pavillon Lionel-Groulx avec un porte-documents sous le bras qui contenait, lui semblait-il, l’essentiel de sa vie. C’était la fin du semestre et les premiers jours du printemps. En marchant, Michel se sentait animé d’une fébrilité qu’il n’avait pas éprouvée depuis de nombreuses années. Sur la route, il croisa plusieurs étudiants qui se rendaient à leurs examens. Il fut frappé par leur jeunesse et leur beauté. En entrant sur le campus, l’énergie de la vie étudiante qu’il observa l’émut. Il se surprit à envier cet enthousiasme qu’il avait partagé à une certaine époque.
Il entra dans le pavillon et se dirigea vers le département de sciences politiques. La porte du bureau de Benoît Archambault était ouverte.
— Ah ! Mais entre, cher ami, lui dit le professeur en le voyant arriver. Je dois te dire que l’annonce de ta conférence a fait beaucoup de bruit.
— Vraiment ? fit Michel en s’assoyant. Pourtant, ce que je vais raconter n’est pas très réjouissant. Tu sais, Benoît, j’ai décidé de marcher pour me rendre sur le campus et, en regardant ces étudiants, toute cette belle énergie de la jeunesse assoiffée de connaissance, je me suis surpris à regretter de ne pas avoir poursuivi une carrière universitaire, comme toi.
— Toi, Michel Lafortune, disait avec étonnement le professeur qui regagnait son fauteuil après avoir refermé la porte de son bureau, tu regrettes d’avoir fait carrière dans les médias ? Mais c’est le comble ! Je pense qu’il n’y a pas un de mes collègues qui ne donnerait une chaire d’étude pour avoir ta place…
— Bah… N’embellis pas trop la carrière médiatique. Non, je suis sérieux, Benoît. Je me rends compte que depuis les dix dernières années, je n’ai pas vraiment avancé. Je ne lis presque plus. Je me tiens informé seulement pour animer mon émission de télévision.
Le professeur Archambault resta silencieux un instant en observant l’air blasé de son ami.
— Mais pourtant, dit-il, je me souviens qu’à l’époque de ton émission de radio, il n’y avait pas plus combatif que toi. Il fallait te retenir parfois pour ne pas que tu t’emballes trop.
— Mais c’était à une autre époque. Je ne sais pas. Cette conférence que tu m’as demandée, eh bien, ça m’a permis de faire le point. Il faut bien se regarder en face, tôt ou tard.
— Bon sang, Michel, mais tu vas me faire regretter de t’avoir appelé…
— Mais non, Benoît, ne t’inquiète pas, répondit l’animateur avec un sourire indolent. Je ne me plains pas. Je suis heureux, rassure-toi. C’est juste le temps des bilans qui commence pour moi. Tu verras, tu auras à le faire aussi, un jour. Quoique tu sembles assez satisfait de ta vie professionnelle… Tu écris tes livres et personne ne vient t’emmerder.
— C’est vrai, reconnut le professeur Archambault. Je n’ai pas à me plaindre. Je compte plusieurs amis dans ce département et je dirige des étudiants qui me stimulent constamment. C’est peut-être le remède au cynisme, tu sais, la jeunesse.
Les deux hommes échangèrent ensuite sur leurs souvenirs parisiens. Puis, Benoît Archambault dit qu’il était temps de descendre. En pénétrant dans l’amphithéâtre, Michel fut étonné de l’abondante foule réunie pour l’entendre.
— Je t’avais dit que ta venue serait remarquée, lui dit son ami en constatant sa surprise.
Il y avait dans l’air cette légère euphorie qui plane dans les salles universitaires lorsqu’un invité de marque fait une incursion dans le monde des études. C’était cette impression qu’on ressent devant une personnalité qui fait le pont entre le monde des idées et celui des réalisations concrètes. Benoît Archambault prit d’abord la parole pour présenter le conférencier. Il inséra dans sa présentation de brèves anecdotes qui disposèrent le public à un accueil plus que favorable. Michel s’avança ensuite vers le pupitre sous un tonnerre d’applaudissements. Lorsque le silence se fit, d’une voix calme et sereine, il commença la lecture de son discours.
Très cher public étudiant, très chers membres du corps professoral, très chers amis,
On me demande aujourd’hui de me prononcer sur l’épineuse question de la réflexion et de l’action. Je crains, en ce domaine, être d’une aide bien limitée. Non que j’aie ni agi ni réfléchi pendant ma vie. Comme vous, j’ai été étudiant et j’ai découvert avec émerveillement ce monde des idées et de la culture que j’ai voulu habiter avec toutes les fibres de ma personne. Mais où en suis-je aujourd’hui ? Est-ce que j’habite vraiment ce monde dans lequel vous venez tout juste de mettre le pied ? Je dois répondre non à cette question. Ma vie, il faut bien que je le reconnaisse, a lentement dérivé du but que je m’étais fixé à une certaine époque, au temps de mes études doctorales en France, où je partageais avec le professeur Archambault un minuscule appartement dans le Quartier latin, mais où notre subsistance quotidienne résidait dans un bout de pain, un fromage et les thèses riches des grands penseurs. Nous lisions Tocqueville, Michelet, Mills, Rousseau, Locke et nous parlions inlassablement, aux heures les plus creuses de la nuit, avec nos camarades européens, des multiples bouleversements politiques qui ont modifié la face du monde depuis les siècles derniers.
Lors de mon retour au Québec, au milieu des années 1980, j’étais décidé à devenir un intellectuel dans notre société. Je croyais, avec tant d’autres, à la mission civilisatrice qui incombe à ces ouvriers de l’intelligence. Bien que le climat général en cette période post-référendaire fût à la morosité, il subsistait encore dans la société un esprit favorable à la culture, encore considérée comme le fer de lance du nationalisme québécois.
Michel Lafortune fit une pause. Il regarda, à travers les lumières qui l’aveuglaient, les visages dans l’assemblée. Ces deux ou trois cents jeunes personnes dirigeaient vers lui des regards attentifs et déférents. Il reprit sa lecture. Il parla longuement du contexte dans lequel il avait commencé sa carrière de chroniqueur politique pour différents quotidiens. Avec un humour détaché, il relata plusieurs anecdotes sur la vie politique fédérale et provinciale, sur les différentes rencontres qu’il avait eues avec des personnalités politiques marquantes, notamment Pierre-Elliott Trudeau. Il raconta ensuite comment il en était venu à collaborer à différentes revues intellectuelles, cherchant à se libérer de la tâche journalière qu’impose le journalisme et qui peut, éventuellement, empêcher le travail de réflexion auquel il voulait se dédier.
C’est ainsi que, continuait-il, j’en suis venu à la radio. À la fin des années 1980 et pendant une bonne partie des années 1990, j’ai tenu le micro d’une émission que certains d’entre vous ne connaissent peut-être pas, Les Débats d’hier et d’aujourd’hui. Le professeur Archambault pourrait en parler autant que moi puisqu’il était l’un de mes collaborateurs les plus assidus. Qu’est-ce que nous avons eu du plaisir, n’est-ce pas, Benoît ?
Le professeur de politique, assis au premier rang, opinait ostensiblement de la tête en affichant un sourire ému.
C’était comme si nous étions toujours dans notre mansarde du Quartier latin : il régnait dans cet aquarium confiné de la radio d’État une atmosphère renfermée qui était propice à la réflexion. Et c’est là, dans ce petit monde refermé sur lui-même, que les choses ont commencé à se gâter. Nous réfléchissions avec cette même éloquence, avec cette même témérité que nous avions étudiants, affichant un esprit frondeur qui refusait le consensus. Étions-nous arrogants, révolutionnaires, irrévérencieux ? Je ne crois pas. Nous acceptions seulement d’examiner toutes les idées, bonnes ou mauvaises, consensuelles ou subversives. Si nous avions cette impression de proximité dans nos échanges, nos voix — nous l’oubliions peut-être parfois — elles, se répandaient dans le monde. Et le monde n’aimait pas toujours ce qu’il entendait. Lorsque nous avons critiqué la libération sexuelle, nous avons été taxés de réactionnaires. Lorsque nous avons souligné la dette de notre province à l’égard des frères enseignants et que nous avons du même coup critiqué l’anticléricalisme ambiant dans notre société, nous avons été affublés de l’étiquette « conservateurs », ou encore « passéistes religieux ». Lorsque nous avons soulevé des réserves à l’égard de l’interventionnisme de l’État, nous devenions des libertaires.
De ces expériences malheureuses et répétées, je fis un constat : la probité, l’honnêteté, la nuance intellectuelle n’avaient pas vraiment leur place dans la sphère publique. Non pas qu’il fallait mentir dès qu’on était au micro. Mon constat était plutôt que l’exercice de nuance qui consiste en une bonne éducation se mariait difficilement aux exigences de la prise de parole publique. Je ne comprends pas encore très bien les causes de ce fait, mais il me semble évident, aujourd’hui plus que jamais. Sur la place publique, la nuance est difficile, voire impossible. Il faut faire une impression rapide, ne prêter le flanc à aucune critique et éviter toute équivoque.
Quelle attitude ai-je décidé d’adopter après avoir abouti à un tel constat ? Vous l’aurez deviné : je suis devenu un homme sans nuance. Je me suis aigri, je le confesse. À partir de là a commencé ma trahison des clercs. Alors que je voulais être un intellectuel, un homme d’idées qui aborde toute question par les vues de l’esprit, je suis peu à peu devenu un homme de spectacle. Vous connaissez le célèbre essai de Julien Benda qui porte ce titre. Alors que l’essayiste y dénonce ces hommes de lettres qui ont délaissé la recherche d’intérêts intemporels pour se dédier aux causes temporelles, aux affaires de la cité diraient d’autres, moi, je me suis tourné vers les affaires du divertissement. Oui, je le dis sans grande honte. Les dernières années passées au micro des Débats d’hier et d’aujourd’hui furent marquées par cette atmosphère de cirque médiatique.
Et chose étonnante : la popularité de cette émission augmenta considérablement. Je devins un personnage médiatique. Un animateur habile et flamboyant. Je me fis bien quelques ennemis parmi les élites, mais je gagnai en popularité. La vérité est simple, parfois, vous savez. Du moins, une partie de la vérité. Les portes de la télévision, vous l’aurez compris, m’étaient toutes grandes ouvertes. J’entrai dans l’arène. Avais-je encore des prétentions à l’intellectualisme ? Sans doute. Mais je n’avais aucune influence.
Michel leva les yeux sur son assistance. Il régnait un silence religieux dans la salle.
J’ai 48 ans. Un jour, pas si lointain, je me retirerai de la vie publique, non sans éprouver quelque amertume. Mais s’il m’est permis de me présenter devant vous, toute proportion gardée, comme un témoin privilégié de l’histoire — comme le furent pour leur époque les César, Saint-Simon, Churchill et De Gaulle de ce monde —, j’ai envie de vous dire…
Michel s’arrêta. Il fixait devant lui l’ombre de la salle traversée de lumières aveuglantes. La ventilation produisait un ronronnement sourd. Il éprouva alors une émotion d’une forte intensité. Cela lui prenait au ventre, comme une pulsion enfouie aux confins de ses chaires qui ressurgissait soudainement après avoir sommeillé pendant des décennies. Il garda les yeux levés, délaissant ses feuilles.
J’allais vous dire de vous tenir loin de la sphère publique, mes chers amis. J’allais vous dire que le monde de l’esprit et celui de l’action ne vont plus de pair, mais qu’ils font route séparée et que le seul travail possible pour les hommes de l’esprit est celui d’étudier le monde dans la distance, comme un objet qui appartient déjà à l’histoire et sur lequel nous sommes sans emprise. J’allais prôner devant vous la morale de Candide et vous inciter à cultiver votre jardin. Mais, aussi absurde que cela puisse paraître, je me rends compte à l’instant que Voltaire avait tort…
Il sentit alors que toute l’assistance était pendue à ses lèvres, qu’une poignée d’hommes et de femmes remettaient leur jugement entre ses mains. C’était un enivrement de l’esprit. Sa voix était portée par un souffle puissant.
S’il est devenu un cirque ce monde, alors il faut y mettre un peu de sérieux et d’esprit. Il faut lui imposer la nuance et la civilité qu’on n’acquiert qu’au terme d’une longue et éprouvante éducation.
Un étudiant, au fond de la salle, poussa un cri d’enthousiasme et applaudit brièvement, réprimant son élan.
Oui, tu as raison, toi, là-bas, qui viens de crier. Il faut crier et faire entendre notre voix. Il faut se redresser les manches et prendre notre place dans la société civile, il en va de notre santé collective…
Il y eut quelques applaudissements clairsemés dans l’assistance.
S’il revenait parmi nous, Jean-Charles Harvey, qui a écrit Les Demi-civilisés en 1937, dirait que le travail n’est pas fini et que la solution n’est pas dans un retour à la paysannerie. Le processus de civilisation de la société québécoise est encore en chemin et c’est par des efforts individuels que, collectivement, nous deviendrons un meilleur peuple, une terre de richesse autant matérielle que spirituelle.
Il y eut alors une vague d’applaudissements.
Maintenant, mes chers amis, je vous laisse sur cette exhortation : envahissez la sphère publique de vos réflexions. Que la réflexion devienne notre action. Je vous remercie.
D’un bond, l’assistance se leva d’enthousiasme. Benoît Archambault vint le rejoindre sur la scène et les deux hommes, pendant de longues minutes, se tinrent devant une foule jubilatoire. En descendant dans la salle, Michel fut félicité par des dizaines d’étudiants.
Quelques minutes plus tard, il accompagnait le professeur avec un groupe d’étudiants dans un restaurant. Ils étaient une vingtaine. Michel trônait, au bout de la table, en maître de cérémonie. Pendant toute la soirée, ils burent du vin à s’enivrer. Michel voulait entendre chaque étudiant lui parler de ses recherches. Il lui semblait qu’il n’avait jamais quitté ce monde universitaire.
En fin de soirée, il discutait avec Benoît.
— En tout cas mon cher, lui disait son ami, je dois dire que je m’attendais à tout sauf à ça.
— Moi aussi, répondit Michel qui savourait un verre de whisky. Je ne sais pas ce qui s’est passé, là, sur scène. C’était comme si je renaissais.
— Tu devrais te lancer en politique, dit le professeur avec une légère ironie.
— Bah… maugréa Michel. La politique, c’est pas pour moi. Mais laisse-moi te dire une chose. Pour la prochaine saison de mon émission, je vais en brasser des idées. Des débats, ils en auront plein la gueule, même si je dois y perdre ma réputation.
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