Devant public

Guillaume McNeil Arteau · Chapitre 22 sur 29

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Devant public

Chapitre 8

 

 

Le régisseur l’accueillit et lui exposa le déroulement de la soirée. Vincent apprit qu’il était le quatrième invité de l’émission et qu’il devrait patienter dans une loge où un téléviseur diffuserait les activités du plateau. Vincent y prit place, confortablement assis dans un fauteuil. Bientôt, il vit Lafortune apparaître à l’écran pour la mise en place.

Quelques minutes plus tard, Bellemare venait le rejoindre dans la loge et le saluait d’un geste discret. L’imprésario s’assit à l’extrémité de la pièce et ouvrit son téléphone portable. Vincent l’observa. Alors que leurs chemins étaient sur le point de se séparer, Bellemare poursuivant son travail à L’Académie, et lui, s’apprêtant à s’élever dans une carrière qu’il jugeait plus noble, Vincent éprouva une soudaine gratitude pour cet homme. Sans lui, que serait-il devenu ? Tout ce potentiel qu’il sentait dans ses veines, comment aurait-il pu pleinement se développer ? Entre eux allaient et venaient des techniciens et les premiers invités. Malgré Annie qui était devenue sa compagne, Vincent savait, en regardant Bellemare à l’autre bout de la salle, qu’il était maintenant seul. S’il voulait devenir un grand artiste, il serait foncièrement seul. Il en avait à l’instant une intuition aiguë. Cette solitude l’effrayait un peu. Mais il était prêt à l’affronter.

Sa participation à l’émission Sur la place publique était sa dernière concession aux stratégies promotionnelles de Bellemare. Il fallait préparer, comme il lui avait laissé entendre, la nouvelle orientation artistique qu’il s’apprêtait à donner à sa carrière. Bellemare avait finalement baissé ses exigences afin qu’il participe au film de Boisvert, mais Vincent avait dû garantir qu’il produirait un album dans les deux ans à venir selon la vision qu’en avait l’imprésario. Le passage à l’émission de Michel Lafortune était, selon le producteur, une vitrine idéale pour annoncer cette transformation artistique. La rumeur circulait aussi en coulisse que Lafortune annoncerait, au terme de l’émission, qu’il devait se retirer pour des raisons personnelles. Les conditions médiatiques, avait suggéré Bellemare, étaient réunies. L’animateur, vieil intellectuel repentant, allait saluer cette vocation artistique comme son dernier chant du signe ; Bellemare en avait l’assurance.

Vincent assista aux premières entrevues dans cette salle qui ressemblait étrangement à une salle d’attente d’hôpital. Provenait du plateau la rumeur des applaudissements étouffés par le décor. Là, pendant ces quelques minutes où sa vie semblait suspendue, immobilisée temporairement entre la carrière que lui avait apportée Bellemare et celle qu’il allait échafauder, celle où, il en était maintenant convaincu, il allait enfin pouvoir réaliser son plein potentiel artistique, Vincent eut une vision étrange de son avenir. Encore une fois, il cherchait à changer la perception que l’on avait de lui, de sa personne. Mais pourrait-il se reposer sur une quelconque stabilité professionnelle quand il se serait enfin complètement débarrassé de Bellemare et de son image populaire ? Ou bien devrait-il toujours se renouveler dans ce mouvement perpétuel ? La vision qu’il entrevit alors de son avenir, comme celle d’un spectre, le terrorisa un instant. Qu’allait-il devenir, lui, Vincent Théodore, s’il devait se recomposer indéfiniment ?

Quand on fit signe à Vincent de s’avancer, la sonnerie du téléphone de Bellemare teinta et il dit à Vincent qu’il allait prendre l’appel à l’extérieur du plateau. Derrière le panneau qui dérobait sa personne aux regards de la foule, le régisseur épingla un micro portatif sur le col de sa chemise. Lorsqu’il entendit sa présentation, la vision de son avenir qu’il venait d’avoir s’était évaporée ; il était redevenu pleinement lui-même, assuré que cette quête de l’identité artistique était sur le point de se terminer. Il s’avança vers les escaliers parmi les applaudissements de l’assistance. Il ne ressentait alors aucune nervosité.

En arrivant autour de la grande table au bout de laquelle trônait un Lafortune impassible et où prenaient déjà place trois invités — un journaliste, un ministre et un metteur en scène —, Vincent salua chacun d’eux d’un geste de tête posé. Il tira le tabouret. Il s’y assit difficilement. Deux accoudoirs lui cerclaient fermement la taille. Les applaudissements s’estompaient et l’entrevue démarrait.

— Alors, Vincent Théodore, dit l’animateur d’un air blasé en lisant une fiche descriptive, tu es le grand vainqueur de la première saison du concours L’Académie de la chanson populaire. Plus de deux millions de téléspectateurs ont suivi tes progrès. Depuis, tu as sorti un album qui a fait exploser les ventes, tu as fait une tournée à travers toute la province pendant laquelle plus de deux cent mille spectateurs t’ont applaudi. Et puis, depuis quelques mois, les journaux ont relaté l’idylle amoureuse que tu vis avec l’actrice Annie Bonsecours qui est de quinze ans ton aînée. Si je comprends bien, tout roule très bien pour toi : la carrière démarre en trombe, la notoriété, l’amour… C’est un conte de fées, ton histoire…

— Oui, dans un sens, répondit Vincent, tu as raison, Michel, de dire que mon histoire a quelque chose de merveilleux. Il y a tout juste deux ans, j’étais un simple inconnu, sans carrière. J’étais un étudiant, sans plus. Je dois dire qu’à ce compte, je dois beaucoup à l’Académie qui m’a permis de me hisser aussi rapidement au sommet. Mais, en contrepartie, je dois avouer que je suis prisonnier d’une certaine image populaire qui m’a attiré des critiques injustes…

— Ah bon. Et de la part de qui ? demanda l’animateur.

— Bien, les fans sont vraiment remarquables. Ils sont derrière moi, je les sens qui m’incitent à repousser mes limites et sans eux je ne pourrais rien entreprendre. Eux me connaissent. Mais une partie — et je ne veux pas nommer de noms — de la communauté artistique me snobe : on me reproche de faire dans le populaire et d’être le pantin d’une grosse machine du show-business. C’est tout à fait injuste : je suis un artiste, au même titre que tous les autres artistes québécois, j’ai travaillé très fort pour arriver où je suis aujourd’hui.

— Et ce soir, reprit l’animateur, tu viens ici pour répondre à ces critiques ?

— Oui. Je ne suis pas là pour m’attaquer à des personnes en particulier. Je veux seulement qu’on me laisse le temps de faire mes preuves avant de me cataloguer comme un chanteur de radio. Et je veux dire à toute la province qu’elle n’a pas encore vu tout ce que je suis en mesure d’accomplir.

— À ce propos, reprit Lafortune qui s’animait peu à peu, on vient d’annoncer ta participation au prochain film de Jean Boisvert. Ça, c’est loin d’être de la « petite » culture…

— Oui, Michel, je vais me joindre à la production d’un film qui est très prometteur. J’ai lu le scénario et je ne veux rien dévoiler. Mais selon moi, c’est du calibre des plus grands films.

Vincent s’avança en appuyant ses avant-bras sur la table. Il joignit ses mains l’une dans l’autre et dit d’un ton solennel.

— Tu sais, Michel, cette expérience à l’Académie a été majeure pour moi. Ça m’a déterminé en tant qu’artiste. J’avais, en me présentant à ce concours il y un peu plus de deux ans aujourd’hui, une vision un peu étroite de l’art. Je le confesse sans honte. J’étais déconnecté. Aujourd’hui, j’ai la conviction qu’il est possible de faire du grand art qui s’adresse au plus grand nombre de gens possible.

Vincent se lança alors dans l’énumération de quelques grandes œuvres qui avaient marqué la culture occidentale en touchant un très large public.

— Je suis, terminait-il, le défenseur d’une haute culture et je veux élever tout mon public à ce niveau culturel. J’ai foi dans le potentiel de chacun de nous et j’ai foi dans les pouvoirs infinis de la culture. Tu es peut-être, Michel, le mieux placé pour comprendre ce que je dis. Quoique le ministre Cambron doit aussi en savoir quelque chose.

Vincent se tourna vers son voisin en échangeant un regard de connivence. Puis, il reprit :

— Selon moi, la culture, la vraie culture est affaire de rigueur et d’exigence. C’est par elle qu’on peut devenir de meilleurs êtres humains et se perfectionner. La culture n’a pas qu’un rôle esthétique ; essentiellement, elle est politique, car elle éduque.

Lafortune, à l’extrémité de la table, eut une expression de ravissement spirituel.

— Bien dit, jeune homme.

Et il se mit à applaudir. Aussitôt, l’assistance suivit l’encouragement auquel Lafortune venait de donner le branle. Le ministre opinait de la tête avec énergie en tapant bruyamment de ses mains charnues. Vincent, alors, eut l’impression d’avoir atteint le but qu’il s’était fixé en venant sur ce plateau de télévision. Le clapotement chatoyant de ces applaudissements bruissait dans ses oreilles comme l’annonce précoce des grandes réussites artistiques qui jalonneraient son parcours à dater de ce jour. Puis, lorsque les applaudissements cessèrent, l’animateur reprit :

— Ce sont là des paroles très sages que tu viens de prononcer, jeune homme. Mais, je dois avouer qu’elles me confondent un peu quand je regarde ton parcours. Nous avons préparé une petite vidéo sur laquelle j’aimerais avoir ton opinion. C’est un détail, certes, mais il me tient à cœur.

L’animateur fit alors un signe en direction de la régie technique ; les lumières s’abaissèrent et un écran, perché dans les hauteurs assombries du studio, s’illumina.

On vit d’abord Vincent, debout devant le micro, portant sa guitare en bandoulière, arborant un air frondeur mais encore très juvénile. Sur sa poitrine, il portait un collant avec le numéro quatre-vingt-quatre. Une voix off dit :

— Alors… Vincent… pourquoi, selon toi, serais-tu le meilleur candidat pour L’Académie ?

Et Vincent répondait sans que la caméra en plan fixe n’ait quitté son visage :

— Parce que je suis le meilleur.

Le plan changea. On le vit, torse nu, vêtu d’une simple serviette blanche attachée mollement autour de sa taille, et Simon était assis à ses côtés. Vincent reconnut la pièce : il s’agissait du vestiaire de la rotonde sportive du domaine. Ce fut une impression de réalité altérée, comme s’il était dans un rêve. Déjà, il s’entendait dire : « Mais tu ne dois jamais oublier que c’est un concours et qu’on est tous des concurrents. Je veux gagner ce concours, tu veux gagner ce concours et Christine aussi veut le gagner. C’est comme ça et il faut assumer que toute action peut être intéressée. »

L’écran redevint noir. À cet instant, une petite musique rythmée, comme celle d’un film policier, se fit entendre. On vit le domaine dans un plan d’ensemble et les candidats qui déambulaient dans les couloirs de la maison. Après trente secondes de plans de caméra généraux, on revint au vestiaire de la rotonde sportive, mais cette fois Jean-François était assis aux côtés de Vincent. On entendait la discussion qu’ils avaient eue sur l’homosexualité de Julien. Il ne faisait aucun doute, devant ces images, que c’était Vincent qui avait monté Jean-François contre le jeune homme.

La scène changea. On retrouva tous les concurrents assis autour de la table. C’était la scène du débat sur le mariage homosexuel. On entendait Jean-François exposer les opinions qui lui avaient coûté sa place au domaine. Puis, à nouveau, on revenait dans le vestiaire de la rotonde sportive et on voyait Vincent, à nouveau aux côtés de Simon, qui lui disait :

— Mais tu dois assumer la possibilité que Christine n’est peut-être pas aussi honnête que tu le penses, qu’elle t’a peut-être menti et qu’elle essaie de dissimuler votre idylle parce qu’elle a quelqu’un d’autre.

— C’est absurde ! Vincent. Si c’est comme tu dis, elle jouerait la comédie avec moi simplement afin que son autre chum ne s’aperçoive pas de notre liaison.

— Oui, s’entendit dire Vincent à l’écran. Mais il y a une autre possibilité. Christine peut agir ainsi avec toi par calcul… Peut-être qu’elle cherche à créer chez le spectateur l’espoir d’une liaison entre vous deux. Tu sais, le happy end ? Les gens dans leur salon n’espèrent que ça : un dénouement heureux. Et tant que deux candidats agissent comme s’il y avait une histoire entre eux, ils ne seront jamais éliminés, ça tu peux en être certain… Tu peux continuer à jouer le jeu ou bien tenter d’aller au fond des choses.

— Ce qui veut dire… s’interrogeait Simon.

— Ce qui veut dire te promener autour de l’isoloir du téléphone quand Christine passera son coup de fil et tendre l’oreille.

La scène se déplaçait alors vers les isoloirs téléphoniques. On voyait d’abord Christine entrer dans l’isoloir et composer un numéro. Puis, la jeune fille disait :

— Ah ! frérot ! Je suis tellement contente de te parler. Je m’ennuie tellement de toi. J’aimerais que tu sois là pour qu’on puisse parler de tout ça. Tu sais, je suis vraiment amoureuse de Simon. On ne fera rien tant qu’on est ici, sous les caméras, mais quand même, c’est vraiment bien d’être avec lui. En plus, j’sais pas si t’as entendu, mais l’autre jour on a fait allusion à notre relation, tu sais quand il pleuvait…

À l’instant, on voyait Simon s’approcher de l’isoloir et poser son oreille contre la cloison et on entendait Christine qui continuait :

— … quand il pleuvait, mais bon, c’était quand même pas trop pire… Mais j’m’ennuie quand même de toi. J’ai tellement hâte qu’on puisse parler de tout ça, seule à seul. Ça commence à être lourd, tout ça, tsé. J’suis tannée de tout ce climat de : « je peux faire cela, je peux pas faire ceci… » C’est bien beau, mais j’en ai un peu marre de toutes ces caméras braquées sur moi en permanence et j’ai hâte d’être complètement moi-même…

Vincent, assis dans l’ombre, sursauta : Christine parlait donc à… son frère… Son cœur s’emballait dans sa poitrine. Il ne pouvait détacher ses yeux de l’écran. On voyait ensuite Simon malmener Christine.

L’écran redevint noir. Vincent espéra qu’il en avait fini avec ce calvaire.

Mais l’écran s’illumina à nouveau. Cette fois, la scène était dans le bus. Vincent et Marianne étaient assis l’un à côté de l’autre. Vincent disait :

— Ce soir, tu as vraiment été excellente, Marianne. J’ai eu des frissons. Vraiment. Et je peux te dire que je doute de mes chances face à toi la semaine prochaine.

À ce moment, la musique rythmée reprenait. La scène se déplaçait dans la chambre de la jeune fille. On la voyait entrer dans la salle de bains en peignoir. Puis, Vincent entrait dans la chambre et subtilisait un cadre qui était posé sur la commode. Ensuite, on voyait Marianne qui allait et venait dans la pièce ; elle était agitée. Enfin, elle descendait à la cuisine et apostrophait un domestique :

— Ah ! Jean-Paul. J’ai perdu le portrait de Steve et des jumelles qui était sur ma table de nuit. Est-ce que tu l’as vu ?

La séquence qui suivit était le point culminant de la vidéo. On voyait Vincent et Marianne lors du dernier souper, le samedi soir. Le montage avait été fait de sorte qu’une succession de plans suggèrent au spectateur les mauvaises intentions de Vincent. C’était, pour ainsi dire, l’envers du montage qui avait été diffusé lors de l’émission quotidienne. On le voyait remplir à plusieurs reprises le verre de vin de Marianne. On le voyait minauder en jeune amoureux. Plusieurs plans de Marianne hésitante entrecoupaient la séquence. Puis, ils montaient l’escalier. Et finalement, on voyait Marianne dans le lit de Vincent. L’image évoquait les ébats amoureux. La mise en scène était efficace : Vincent y passait pour un séducteur sans conscience morale, traquant une jeune femme sans défense.

Le plan suivant, on voyait Vincent chanter le succès de Claude Dubois et remercier ensuite son public après avoir triomphé de sa rivale.

Vincent, assis dans l’ombre, entendait l’assistance sur le plateau qui poussait des « Ohhh !… » et des « Ahhh !… » d’indignation. Il n’arrivait tout simplement pas à en croire ses yeux. Puis, la scène changea de nouveau. Le plan sur l’écran montrait maintenant le plateau de Michel Lafortune, il y avait de cela quelques minutes à peine, et Vincent se vit, habillé comme il l’était à l’instant, coiffé comme il l’était à l’instant, et il s’entendit dire :

— Selon moi, la culture, la vraie culture est affaire de rigueur et d’exigence. C’est par elle qu’on peut devenir de meilleurs êtres humains et se perfectionner. La culture n’a pas qu’un rôle esthétique ; essentiellement, elle est politique, car elle éduque.

Subitement, l’écran s’éteignit et les lumières du studio se rallumèrent. Vincent se répétait sans cesse dans sa tête : « Je ne suis pas ici, c’est impossible, je ne suis pas en train de vivre ça… c’est impossible… » Dans le studio, un silence lourd régnait, un silence de tribunal. Vincent se frotta les yeux ; tout son corps était en alerte, comme une bête qui flaire l’haleine de son prédateur.

— Tu comprendras, Vincent, prononçait maintenant Lafortune d’un ton de voix goguenard, pourquoi je disais que j’ai de la difficulté à établir la cohérence de tes propos. Tu viens, aujourd’hui, sur mon plateau, pour dénoncer l’injuste critique que t’adresse la communauté artistique. Mais à la lumière de ces images très révélatrices, il me semble qu’au contraire on est en droit de se poser plusieurs questions sur ta « légitimité ». Explique-toi.

Vincent demeura bouche bée pendant quelques secondes ; puis, il dit d’une voix bègue :

— Je… je ne crois pas… je veux dire qu’il faut replacer cela dans son contexte… mais… tout de même… enfin…

Vincent promenait son regard dans toutes les directions. Il venait de perdre toute sa confiance. Il avait une conscience aiguë des caméras qu’il était parvenu à ignorer avec le temps. Il avait maintenant l’air d’un homme qui en est à sa première expérience devant une caméra : le regard hagard et nerveux, les mains incontrôlables qui vont dans tous les sens, la parole boiteuse, et bientôt la sueur, à grandes coulées, qui se mettait de la partie. Il se détourna : derrière lui, à un mètre ou deux, à l’extérieur de l’angle de la caméra qui était braquée sur lui, il y avait un immense projecteur qui dégageait une chaleur épouvantable. Puis, Vincent sentait de plus en plus l’inconfort de ce petit tabouret dont les accoudoirs exerçaient une pression sur sa taille, si bien qu’il se démenait d’une façon inhabile et gauche pour trouver une position confortable. Mais rien n’y faisait.

De l’autre côté de la table, Michel Lafortune était implacable. La mise en scène était parfaite : une mise en confiance, d’abord ; puis l’insinuation d’un doute ; et enfin, bang ! la vidéo compromettante qui ne pouvait être contestée. Et l’idée de génie qu’avait eue Serge, le réalisateur en régie, de boucler la vidéo par un extrait de l’entrevue en cours…

Très calmement, sans animosité, Lafortune reprit la parole :

— Je pense, Vincent, que tu nous as menti, à moi et à tous tes fans.

Il laissa quelques secondes s’écouler dans un silence glacial. Le visage du garçon, à l’extrémité de la table, s’allongeait.

— Ce que cette vidéo vient de nous révéler, c’est ton vrai visage, n’est-ce pas ? Comment oserais-tu nier les complots que tu as fomentés ? Tu as feint une amitié à l’égard de Jean-François et Simon afin de les tromper. Pire encore : tu as feint un amour pour cette Marianne que tu as séduite et abandonnée. En couchant avec elle, tu savais qu’elle allait craquer, n’est-ce pas ? C’était ça, l’idée, hein ? Pourquoi as-tu fait ça, Vincent ? Explique-toi. Tu as la chance de t’expliquer ; je te l’offre, alors prends-la.

Vincent jetait un œil du côté des coulisses en espérant que Bellemare fît quelque chose pour le sortir de cet enfer. Il vit, appuyé contre le décor, le régisseur technique qui le regardait fixement, comme un objet de fascination. Et à la gauche de cet homme s’étendait la noirceur des coulisses qui menaient à la loge où, quelques minutes auparavant, il avait attendu, calme et confiant, alors qu’il s’apprêtait à marcher dans un piège. Aucune trace de Bellemare. Il était seul dans ce bourbier et il devrait s’en sortir seul. Il respira profondément, rassembla tout son courage, et tenta de prononcer un discours cohérent pour sa défense.

— Tu as raison, Michel, dit-il. Je ne peux pas nier ces faits qui sont accablants. Mais je refuse d’admettre que je suis entièrement coupable. Je ne pouvais pas faire autrement…

— Comment ? explosa subitement l’animateur. Tu oses clamer ton innocence ? Est-ce que ce ne serait pas toi le garçon que l’on voit comploter sur cette vidéo ?

— Ce n’est pas ce que je dis ! s’écria Vincent. Cette vidéo est un montage qui montre les choses pires qu’elles ne l’ont été en fait. Écoutez, fit-il en s’adressant à tout le panel d’invités. Je n’étais pas bien disposé à faire ce concours et j’ai vite compris que j’allais le perdre… je devais agir. Me donner du temps pour rebondir avant de me faire évincer. Jean-François était un homophobe, ça, on ne peut pas le nier. Je n’ai fait que révéler ce qu’il y avait en lui…

— Tu avais pourtant l’air de partager son opinion… Et Simon ? demanda l’animateur. Tu vas dire qu’il était jaloux de nature ?

— Non ! Mais encore là, il faut nuancer. Je ne savais pas que Christine parlait à son frère. J’ai été trompé. Elle avait vraiment une histoire pas réglée avec un gars en dehors de l’émission. Marianne m’a dit que…

— Tu oses dire, interjeta Lafortune avec véhémence, que c’est Marianne qui est responsable de ce qui est arrivé entre Simon et Christine ?

— Ah ! Ben, ça, c’est l’boute ! s’indigna le ministre Cambron assis à la droite de Vincent.

— Non !…

— Et Marianne, reprit Lafortune. On te voit clairement dérober le portrait de son mari sur sa table de nuit. Tes intentions étaient malveillantes : tu voulais qu’elle cesse de penser à son mari et ses petites sœurs, qu’elle oublie ses engagements ? Tu voulais que Marianne couche avec toi pour la faire tomber, c’est ça ?

— Non, ce n’est pas aussi simple que ça. Marianne… elle voulait changer de vie, quitter son mari… Elle est venue à moi et…

— Comment oses-tu dire ça ? ! C’est abominable ! s’offusqua l’animateur. Tu as séduit une fille qui n’a jamais dit qu’elle remettait en question son mariage, une jeune fille qui voulait offrir à ses sœurs orphelines un milieu familial paisible et sain. Tu l’as poussée à commettre une infidélité et voilà pourquoi elle a quitté le show-business. Elle a été la victime de tes machinations…

— Non ! Ce n’est pas aussi simple que ça… Ce n’est pas exactement ce que ça semble être…

— Tu refuses de reconnaître ta culpabilité quand tous les faits sont contre toi ? poursuivait l’animateur. Tu veux savoir ce que je pense, Vincent ? Je pense que tu as révélé ta vraie nature, à ce concours. Tu n’es pas un jeune homme très cultivé qui a appris, pendant ce concours, la simplicité des manières et l’humilité. Tu n’es rien d’autre qu’un jeune homme vaniteux et ambitieux qui a profité de la crédulité de ses camarades pour s’en tirer avec les honneurs.

À ce moment, la foule se mit à applaudir. C’était un rugissement puissant qui bourdonnait dans ses oreilles en couvrant toutes ses pensées. L’entrevue tournait au lynchage.

— Non… tu vas trop vite, Michel. Ce n’est pas ma faute… Il leva les yeux vers le public. Vous ne me comprenez pas… Vous vous méprenez sur mon compte. Les événements m’ont forcé à agir de la sorte, mais je vous garantis que mes intentions n’étaient pas mauvaises…

Vincent se liquéfiait à l’instant, sur ce tabouret, chauffé comme un poulet par ce projecteur qui produisait une chaleur intenable. À l’autre bout de la table, Michel Lafortune était en pleine possession de ses moyens : il avait un tabouret fait sur mesure et un petit climatiseur dissimulé sous le décor qui lui envoyait des bouffées de fraîcheur au visage.

À ce moment, la foule se mit à taper des mains en cadence. On exigeait son départ immédiat du plateau. Vincent relevait la tête vers les gradins où des visages haineux dardaient en sa direction des regards sulfureux. À l’autre bout, Lafortune s’appuya confortablement sur l’accoudoir de son tabouret avec un rictus triomphant. Vincent voulait continuer à parler, nuancer les images qui l’incriminaient indubitablement. Il aurait fallu peser chaque affirmation, en expliquer la genèse pour en saisir le poids exact et en déduire sa juste part de culpabilité. Mais ce n’était pas le moment ni le lieu pour de telles nuances. La foule scandait son départ, refusait d’entendre quoi que ce soit ; son jugement était arrêté, son opinion, cimentée. Vincent, enfin, comprit qu’il ne pourrait plus rien tirer de bon de cette situation qui s’envenimait de seconde en seconde. Il se résolut à partir.

Au milieu des huées et des applaudissements, Vincent se releva et se dirigea d’un pas anxieux vers la sortie du plateau. Alors qu’il tournait pour disparaître derrière le décor, il tomba nez à nez avec Bellemare qui semblait fort calme. Voyant l’air ahuri et affolé du jeune homme, le producteur demanda :

— Mais que se passe-t-il ? Pourquoi est-ce qu’ils crient ? Pourquoi as-tu déjà quitté le plateau ?

— Où étais-tu ? explosa Vincent.

— J’ai été retenu à l’extérieur par un coup de téléphone.

— Je viens de me faire démolir, complètement, par ta crisse de bonne idée…

Vincent s’accroupit en s’adossant contre le mur du décor et enfouit son visage dans ses deux mains. Bellemare, dont la respiration s’accentuait, posa des questions, mais Vincent ne répondait pas. Enfin, le producteur commença à s’affoler lui aussi. Il attrapa le bras de la jeune vedette et le souleva. Vincent haletait. Il y avait une expression meurtrie sur son visage : le jeune homme était en pleine crise de panique. Bellemare le poussa à l’extérieur du studio en le tenant par le bras et en le pressant de questions.

Quand ils furent seuls dans un couloir, Bellemare trouva une cruche d’eau et remplit un verre de carton ; il le lança au visage de Vincent. Il lui attrapa une épaule et la secoua brusquement. Après quelques instants, le jeune homme retrouva ses esprits et, assis contre un mur, il lui raconta d’un ton détaché, comme si la réalité des derniers événements lui était étrangère, ce qui venait de lui arriver.

— Il a tout montré, dit-il en achevant, tout. Je ne comprends pas comment ça a pu se produire, mais il a tout montré. Quand je pousse Jef à parler contre Julien ; quand je dis à Simon qu’il doit se méfier de Christine ; quand je dérobe le portrait de Marianne ; même… quand je couche avec Marianne… Ils ont tout vu, tout. Je suis fini.

— Mais c’est impossible… répétait Bellemare qui faisait les cent pas.

— Tu m’avais garanti qu’il n’y avait pas de caméra dans le vestiaire…

— Mais il n’y en avait pas ! répliqua le producteur. J’ai moi-même passé l’annulation de la caméra.

— Mais alors, comment… À moins que ce ne soit toi…

Les deux hommes se toisèrent d’un œil méfiant.

— Moi ! s’indigna enfin Bellemare. Mais sais-tu combien cette histoire va me coûter, Vincent ? Sais-tu ce que je risque de perdre avec toi ?

Son regard était inquiet, sa respiration était saccadée. Vincent ne l’avait jamais vu dans un tel état.

— Non, fit-il en empoignant son imperméable. Il faut empêcher la diffusion de cette entrevue. Voilà tout. Je vais tout faire pour que ça ne sorte pas.

— Mais les spectateurs vont parler…

— Des rumeurs… il y aura des rumeurs et il y a toujours des rumeurs.

Puis, comme Bellemare s’apprêtait à partir, le visage de Vincent s’illumina, frappé par l’évidence.

— C’est lui, dit-il.

— Qui ? demanda le producteur.

— Le technicien, celui que j’ai croisé dans les vestiaires, celui qui nous a entendu discuter et qui a déjà fait de la chanson…

— Marc ?…

— Oui, c’est ça. Il m’a dit des choses étranges pendant la dernière semaine sur le show-business. Il a dit que j’étais un frimeur.

— Ça colle, répliqua Bellemare en réfléchissant. Il avait accès à toutes les images. Bon, je vais tâcher d’aller au fond de cette histoire. Toi, Vincent, tu rentres chez toi et tu ne parles de ça à personne, O.K. ? À personne.

Le jeune homme opina de la tête. Quelques secondes après, Bellemare disparaissait en composant un numéro sur son portable.

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