Devant public

Guillaume McNeil Arteau · Chapitre 28 sur 29

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Devant public

Chapitre 4

 

 

Les entrevues se firent par téléphone. Avec précision mais sans épanchement, Vincent répondit aux questions d’Antoine Morin. Revenir sur son passé, rétablir la cohésion et la chronologie des événements qui l’avaient conduit à une réclusion quasi absolue, cela ne fut pas de tout repos. Ce fut un moment bref dans sa vie, un moment où, rendu à l’extrémité du chemin parcouru, il se retournait et entrevoyait la ligne de sa vie. Il se rappela son adolescence passée dans un isolement culturel particulier qui avait été à l’origine de son inaptitude à la vie en société. Il se rappela le jour où sa mère, après l’avoir surpris à refuser les avances d’une jeune fille, avait voulu qu’il se mêle davantage aux siens en le forçant à faire plus de sport. Il se rappela ce premier soir où il avait participé à un concert rock, et il émanait de ce soir-là une force qui avait changé le cours de sa vie. Jusque-là, il avait toujours été en contrôle de lui-même, ayant une vision claire de ses désirs. Mais, à partir de ce fameux soir, les événements s’étaient enchaînés sans qu’il distingue clairement leur orientation. Il revoyait en mémoire les auditions, la rencontre avec celui qu’il appelait son « corrupteur », ses débuts dans L’Académie. À partir de ce moment, sa vie lui apparaissait comme une chaîne de fer qui lui serrait le corps.

Malgré cette impression de fatalité, Vincent Théodore n’était pas révolté. Il pouvait encore accuser ceux qui l’avaient incité à se compromettre, ou s’en prendre à son destin. En vérité, il n’avait plus la force ni la volonté de se révolter contre quoi que ce soit.

Il menait alors une existence recluse dans sa maison qui se décomposait lentement. Sans rapport aucun avec le monde extérieur et comme banni de la société des hommes, il n’avait plus aucun commerce avec eux, sinon celui nécessaire à sa survie. Après qu’il eut fréquenté les épiceries de nuit, l’occasion de briser ce dernier lien se présenta quand une épicerie de quartier offrit le service de livraison par Internet. Alors, Vincent n’eut plus à quitter sa demeure. Réduit à un immobilisme physique et psychologique, il passait ses journées terré dans sa maison, loin de la lumière du jour et des hommes.

La dernière fois qu’Antoine Morin lui adressa la parole, c’était à sa résidence. D’après l’extérieur délabré de la maison, il s’attendait à retrouver à l’intérieur une certaine négligence. Les choses étaient bien pires. En entrant dans le portique, l’essayiste enjamba une pile de sacs publicitaires ; il devait y en avoir une centaine. Quand il eut fermé la porte, il fut d’abord saisi par l’atmosphère confinée qui régnait à l’intérieur. L’air était lourd de poussière. Puis, ce fut l’obscurité qui le gêna. Les rideaux de toutes les fenêtres étaient tirés ; la lumière du jour perçait par quelques déchirures. Quand ses yeux se furent habitués à l’obscurité, il observa plus attentivement. Le vestibule et le couloir étaient encombrés d’objets de toutes sortes. Sur les meubles, commode, table, coffre, il y avait une épaisse couche de poussière. La vie semblait arrêtée, suspendue.

Vincent se retourna et lui présenta son visage. Sa silhouette était voûtée, sa poitrine, concave. Son visage était dissimulé sous de longs cheveux bruns, agglomérés en mèches noueuses, grasses et torsadées. La peau de son visage, dénuée de ride et dissimulée sous une barbe grossière, était jaune et prenait une teinte olivâtre autour des yeux. Le regard était froid et apathique. Vincent était vêtu d’une veste de laine noire ample et trouée ; dessous, il portait un gilet brun taché de nourriture. Son pantalon de velours cordé d’un vert défraîchi, élimé aux genoux, tombait sur ses maigres cuisses et s’effilochait sous ses talons.

Antoine Morin demeura hébété devant un tel spectacle. Il croyait voir le fantôme de Brian Wilson pendant sa période dépressive qui s’étendit sur l’ensemble de la décennie 1970. Après quelques secondes, il se ressaisit.

— J’ai le livre que tu m’as demandé. C’est une très bonne édition.

Vincent prit le bouquin que lui tendait Antoine. Il jeta un œil sur le deuxième tome des Lettres à Lucilius de Sénèque.

— Merci, murmura-t-il. J’ai égaré le mien. Combien est-ce que je te dois ?

— Non, laisse. Je te l’offre. Je te dois bien ça.

Vincent eut un léger hochement de tête en signe de remerciement, puis il alla vers le salon pour y ranger le livre. Antoine avança d’un pas. Tout le salon était dans un état lamentable. Il y avait des déchets étalés dans toute la pièce, des piles de vêtements sur les divans, de la vaisselle sale éparpillée. Une odeur âcre de pourriture planait dans l’air. Vincent s’arrêta devant un fauteuil à l’extrémité du salon. Le cuir du fauteuil était troué à plusieurs endroits et la rembourrure en sortait par grosses touffes. Sur la tête du meuble, une couverture servait d’appui ; un rond jaune, comme un cercle de sueur, la tachait. Antoine eut alors l’impression que l’existence de Vincent évoluait maintenant autour de ce meuble ; il devait y passer ses journées comme ses nuits. Près du fauteuil, il y avait des piles de livres. Sur une table basse, plusieurs verres sales traînaient et un essaim de mouches tournait au-dessus. Vincent y déposa le livre de Sénèque. Une plante avait poussé dans toutes les directions, comme elle l’aurait fait dans un milieu sauvage, et déployait ses longues feuilles vertes et jaunes. Plus loin trônait un vieux téléviseur dont l’écran était obstrué par la saleté.

Vincent revint vers Antoine.

— Excuse ma lenteur, mais tu me prends en plein milieu de ma nuit. Généralement, je dors le jour et j’écoute la télévision la nuit. Il y a une chaîne qui ne diffuse que des documentaires sur les sciences naturelles. Il y a aussi une autre chaîne spécialisée dans les téléromans. Je n’écoute plus que ces deux chaînes, maintenant.

— Et tu lis Sénèque ? demanda Antoine en pointant le livre que Vincent venait de déposer sur la table.

— Oui, parfois, répondit-il avec indolence. Mais c’est juste pour le latin. Je n’aime pas vraiment réfléchir au sens de ses textes. Je me concentre sur la langue. C’est… comment dire… apaisant.

Il y eut un moment de silence. L’essayiste eut l’impression que sa présence indisposait le chanteur déchu. Il recula vers le vestibule.

— Alors, voilà ? demanda Vincent. J’imagine que c’est tout.

— Eh oui. C’est terminé.

— J’espère que je t’ai été utile, au moins.

— Mais absolument, répondit Antoine Morin. Ton témoignage a donné beaucoup de chair à certaines de mes idées.

— Ah bon ? fit Vincent, à demi intrigué.

Antoine Morin se laissa alors emporter par son enthousiasme intellectuel. Il expliqua qu’avec l’évolution des médias et des communications, on avait assisté à l’émergence d’un nouveau paradigme de la promotion artistique : ce n’était plus tant la production qui importait que la personnalité elle-même de l’artiste.

— À l’aube des années 2000, continuait l’essayiste, nous sommes entrés dans une ère de la performance. La personnalité de l’artiste est devenue la matière même de son art. Mais l’envers de tout ça, continuait Antoine en se laissant porter par ses idées, c’était le risque de l’envahissement de l’espace privé par l’espace public. Si les gens n’aimaient plus le produit d’un artiste, pour une raison ou pour une autre, c’était la personne même de cet artiste qui était rejetée, critiquée, discréditée…

Antoine Morin cessa de parler. Il venait de reporter son regard sur Vincent dont les mains tremblotaient. Il mordillait sa lèvre inférieure. Son regard s’affolait.

— Je… vois… balbutia-t-il d’une voix anxieuse. Mais ça va… j’ai… compris. Je n’aime pas vraiment ça… réfléchir à tout ça… Ça ne… m’apporte rien… Je préfère rester tranquille… si tu comprends… Restons-en là, s’il te plaît…

À ces signes de nervosité, Antoine comprit que ce qui n’était que des mots pour lui prenait des proportions bien différentes pour Vincent. L’intellectualisation de ce phénomène social, dont il était peut-être la personne vivante qui l’avait expérimenté de la façon la plus drastique, lui était impossible. Antoine craignit alors que Vincent ne fasse une crise nerveuse. Il valait mieux faire comme il disait et le laisser tranquille. Il ouvrit la porte. La lumière du jour pénétra comme une lame étincelante. Vincent ferma les yeux et recula d’un pas, dans l’ombre.

Puis, sur le pas de la porte, il demanda :

— Et Benjamin… il va bien ?

— Oui, fit Antoine en revenant sur ses pas. J’ai oublié de te dire qu’il aimerait te revoir un de ces quatre. C’est ce qu’il m’a dit quand je l’ai rencontré. Il joue dans un bar du Vieux-Québec pour l’été.

Antoine lui donna le nom de l’établissement, puis il eut un geste de salut de la tête. Vincent referma la porte derrière lui.

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