Devant public
Chapitre 7
Les quatre candidats avaient pris place sur les divans du salon. Johanne avait tiré une chaise et s’était assise en face d’eux, devant l’écran de télévision. Elle les avait d’abord questionnés sur les films qu’ils avaient visionnés la veille. Vincent et Virginie avaient beaucoup à dire sur le sujet, tandis que Simon, taciturne depuis le départ de Christine, et Marianne s’étaient contentés d’écouter en silence.
— Moi, dit Virginie, ce sont les dialogues qui m’ont impressionnée. Il a un art de la réplique dans ses scénarios… C’est presque trop bien écrit pour être vrai, mais ça donne justement une touche théâtrale à ses films.
— Je suis absolument d’accord avec Virginie, opina Vincent. Mais moi, à part les dialogues tout simplement époustouflants, je trouve qu’il a une façon harmonieuse de mêler les registres dramatiques. Je veux dire, le comique côtoie le dramatique. Dans les films d’Arcand, on passe d’un humour grivois à une scène poignante entre une mère et sa fille héroïnomane. Et ça marche super bien. Ça me fait un peu penser, poursuivit-il, mais dans un tout autre registre, aux Belles-sœurs de Michel Tremblay. Antoine revient toujours à cette pièce-là quand il nous parle de la Révolution tranquille, alors je lui ai demandé de m’en apporter un exemplaire.
— Et puis ? demanda l’animatrice.
— Bien, répondit Vincent qui tentait de contenir son enthousiasme, ça a été un choc pour moi… un vrai choc. Tu comprends, Johanne, ma mère, qui est prof d’Histoire à l’université, m’a élevé en me lisant Les Métamorphoses d’Ovide pour m’endormir quand j’étais jeune. Par là, je veux dire que les œuvres marquantes de la culture occidentale, je connais quand même un peu. Mais une grande œuvre de chez nous, qui parle de notre province et qui fait de l’art, de la tragédie grecque avec notre langue populaire, ça, je ne savais pas que ça existait. Et pour être tout à fait honnête, après avoir écouté Le Déclin et Les Invasions barbares, hier soir, j’ai l’impression que Denys Arcand est dans la même catégorie que Michel Tremblay. L’histoire se souviendra sans doute de cet artiste comme l’un des plus grands qu’ait produit le Québec. Je donnerais cher pour lui serrer la main.
Johanne eut l’air ravi.
— Tu sais quoi, Vincent ? Bien, tu vas avoir l’occasion de rencontrer ce grand cinéaste parce qu’il a accepté de venir faire une visite pour vous parler de ses films.
Le visage de Vincent s’allongea dans une expression d’incrédulité. Johanne se leva et Vincent vit entrer dans la pièce un homme élancé et vêtu élégamment d’un veston sobre et d’un chandail col roulé noir. Le cinéaste, qui était présent au domaine pour promouvoir son dernier film, fut courtois avec chacun des candidats et échangea quelques idées sur les réalités du cinéma. Il avait le calme et l’allégresse de l’artiste au faîte de sa maturité, conforté dans son art par une gloire médiatique sur laquelle il semblait surnager. Il ne semblait pas se soucier vraiment des bruits que la rumeur faisait autour de son dernier film qui venait tout juste d’être retenu dans la sélection officielle de l’Oscar du meilleur film étranger, comme le rappela Johanne. Un Québécois allait enfin pouvoir représenter la province lors de la prestigieuse cérémonie et, qui sait, peut-être allait-il revenir avec le trophée ? Le cinéaste souriait indolemment devant cet engouement.
Vincent, qui avait particulièrement bien saisi les propos du diptyque cinématographique, pressa le cinéaste de questions sur sa thèse de la fin d’une civilisation et de l’avènement d’une période de grande noirceur. Il avait surtout été impressionné par la tirade sur le phénomène collectif de l’intelligence et du creux dans lequel l’époque actuelle se trouvait. L’historien de formation sourit et accepta poliment d’échanger quelques idées avec le jeune homme, mais comme le propos de leur discussion devint rapidement hermétique, étant donné les références à l’Empire romain, l’invité suggéra habilement de réserver ces échanges pour une autre occasion.
Lorsqu’il partit après vingt minutes, le cinéaste fut interrogé sur sa rencontre et avoua avoir été impressionné par la pertinence des questions des élèves. Lorsqu’on le questionna sur les deux hypothétiques finalistes que le public devait choisir le lendemain lors d’un gala qui allait retrancher deux des quatre candidats, le cinéaste parut embêté et affirma qu’il ne les avait pas entendu chanter et que, par conséquent, il ne pouvait se prononcer sur la question. Mais il avoua que s’il avait à voter dans l’immédiat, il accorderait sa faveur à Virginie et à Vincent pour la variété de leurs aptitudes.
— Tout de même, dit-il en s’éloignant lentement de la caméra avec un rictus, je ne m’attendais pas à discuter des idées de Fukuyama ce soir…
Dans le salon, les candidats échangèrent pendant un moment de la chance qu’ils avaient eue de rencontrer le réalisateur des Invasions barbares. Puis, comme chacun allait regagner l’étage supérieur, Vincent interpella Marianne et lui dit qu’il s’adonnait depuis quelques semaines à une enquête auprès de ses collègues pour élargir ses horizons musicaux. Il collectait les noms d’artistes de la chanson qui étaient les favoris et allait ensuite les télécharger sur son iPod. Marianne réfléchit un instant et lui dit que du peu qu’elle connaissait, il n’y avait jamais rien eu d’aussi bon que l’album Tu m’aimes-tu ? de Richard Desjardins.
Il la remercia en lui disant qu’il allait l’écouter et il se dirigea à l’étage. Le gala du lendemain allait être décisif pour les quatre derniers candidats et on devait se reposer. Mais Vincent savait qu’il passerait devant Simon. Toute cette histoire avec Christine avait joué finalement en sa faveur. « Quand je serai en finale, se dit Vincent en se mettant au lit ce soir-là, je ne ferai aucune manœuvre pour gagner. Que ce soit Virginie ou Marianne avec moi, je vais jouer honnêtement. »
• • •
Jean-Paul regarda par la fenêtre de la cuisine. En ce début du mois de novembre, il ressentait le changement de température jusque dans ses os. Il se frictionna les mains pour atténuer l’effet de ses rhumatismes. Le service devenait toujours un peu plus pénible à cette période de l’année. Il se dit qu’il devait prendre un cachet contre la douleur.
Johanne entra dans la cuisine.
— Ah ! Jean-Paul, fit-elle en s’immobilisant dans l’embrasure de la porte. Je pensais que j’étais toute seule.
— Bonjour Johanne, répondit le vieil homme d’une voix calme. Pendant que nos quatre académiciens sont en ville pour la générale du gala de ce soir, moi, j’en profite pour mettre un peu d’ordre dans cette cuisine. Il faut bien faire l’inventaire du garde-manger.
— Mais comme tu es travaillant, dit l’animatrice en allant vers le réfrigérateur. Je pense que je ne t’ai jamais vu te reposer, ou prendre une journée de congé. Tu as toujours quelque chose à faire.
Elle ouvrit la porte du réfrigérateur et attrapa la pinte de lait.
— Bah… J’ai passé presque toute ma vie dans la cuisine d’un restaurant. Et il y a toujours quelque chose à faire, tu sais. Et ça finit par devenir une habitude.
L’animatrice alla à la machine à café. Elle regarda les boutons et sembla hésiter.
— Est-ce que je peux t’aider ? demanda le garçon de table.
— Heu… Sûrement. Je veux me faire un bol de café au lait. Vincent m’en a fait un il y a quelques jours et c’était vraiment bon. Mais je ne sais pas trop comment fonctionne la machine.
— Laisse-moi faire, dit le vieil homme en prenant la pinte de lait que l’animatrice tenait dans une main.
— Merci, Jean-Paul. Je dois enregistrer tout l’après-midi des clips pour le gala de ce soir. On est encore dans le rush. Pis là, les techniciens sont mélangés pour je ne sais plus quelle raison. Alors ils m’ont dit de prendre un break.
L’animatrice s’appuya contre le comptoir et regarda travailler le vieux garçon de table. Il mettait un soin dans chaque détail. Lorsqu’il lui tendit son bol de café et qu’elle admira le dessin qu’il avait fait avec la mousse du lait et la crème du café, elle lui dit qu’il aurait dû être artiste.
— Artiste, moi ? dit-il en riant. Je laisse ça à nos chers candidats. Ce sont eux, les artistes de demain.
Elle prit une gorgée de café.
— Qui penses-tu sera éliminé ce soir ?
— Ce n’est pas à moi de le dire. Je ne m’y connais pas là-dedans. Je ne suis pas un mélomane.
— Mais moi non plus, dit Johanne, je ne suis pas une spécialiste en musique. Comme la plupart des téléspectateurs. Mais il faut bien voter, non ? Et tu n’as pas une préférence ?
— Bien, fit Jean-Paul en attrapant un torchon pour nettoyer l’îlot, j’ai entendu Murielle et Chantal discuter il y a quelques jours, et elles s’entendaient pour dire que Virginie avait un potentiel plus varié que Marianne. Semblerait-il qu’elle est très bonne dans tous les aspects, autant pour le registre de la voix que pour l’interprétation et la présence scénique. Moi, tout ce que je sais, c’est que je suis ravi quand elle chante. Mais je n’aime pas jouer au jeu des comparaisons.
— Si tu fais abstraction de ce qu’en disent les professeurs, tu dois bien avoir une préférence sur le plan de la personnalité ? Qui t’est le plus sympathique ?
Le garçon de table s’immobilisa pour réfléchir.
— Depuis le début du concours, je trouve que Simon est le plus agréable des candidats, si je dois absolument me prononcer. J’aime bien Vincent, c’est certain. Mais Simon a le don de se faire aimer par n’importe qui. Et même s’il n’a pas le moral depuis un temps, il demeure gentil et poli. Du moins avec moi. Ça, j’imagine que ça compte ?
Le vieil homme fronça les sourcils et eut une expression sombre. Il reprit son torchon et recommença à nettoyer l’îlot avec de grands gestes.
— Qu’est-ce qu’il y a, Jean-Paul ? demanda Johanne en remarquant son expression faciale.
— Bof…, les caméras partout, être filmé en tout temps… je ne suis pas sûr finalement que ce soit une bonne chose. Il cessa de nettoyer. On dirait que plus personne a un moment de repos. C’est comme dans un restaurant. Il faut aller à la cuisine dans une soirée pour pouvoir prendre un répit des clients. On ne peut pas toujours garder la pose ! Bien là, c’est comme si on faisait tout dans la salle à manger, devant les clients, comme s’il n’y avait plus moyen d’aller se détendre quelque part… Ça serait une étrange façon de procéder.
Johanne eut un rire amusé.
— Mais, il y a des restaurants branchés, il me semble, qui font à peu près comme ça.
— J’ai entendu parler de ces restaurants-là, fit-il en reprenant son mouvement avec le torchon. Mais ne me demande pas ce que j’en pense de ces nouvelles idées en restauration, tu me trouverais trop conservateur…
L’animatrice le regarda travailler en réfléchissant.
— Je sais, continuait Jean-Paul, que c’est un peu absurde de tout ramener à la restauration. Je dois seulement être trop vieux pour comprendre ce qui se passe avec cette émission de… téléréalité. Alors je me contente de faire mon travail et de m’en tenir à ce que je connais le mieux. À ce que je sache, les gens ont encore besoin de manger, même quand ils passent leur vie devant une caméra, hein ? Alors pour ça, je peux me rendre utile. Le reste, je laisse ça aux autres.
— Mais non, Jean-Paul, dit Johanne d’une voix empathique après avoir bu la dernière gorgée de son café, tu n’es pas trop vieux pour tout ça. Ils sont chanceux, nos académiciens, d’avoir un homme comme toi, qui possède un vrai savoir-vivre.
Elle voulut déposer son bol dans le lave-vaisselle, mais Jean-Paul lui fit signe de le lui donner.
— Et bientôt, tout ça sera fini, ajouta l’animatrice en se dirigeant vers la porte. Nous pourrons chacun retourner à nos vies.
— Mais ça fera un vide, quand ils reviendront de ce gala, dit Jean-Paul en nettoyant le bol dans l’évier. Ils ne seront plus que deux. J’en reviens pas. Il me semble qu’il y a quelques jours à peine, ils étaient une dizaine autour de la table et qu’il y avait tout le temps du va-et-vient. J’ai bien peur que ça devienne très calme à partir de demain. Ça me rappelle étrangement quand mes enfants sont partis de la maison. Un matin, la maison était remplie de bruits, et le lendemain, c’était le calme plat.
— Mais ça t’en fera moins à faire…
Le vieux garçon sourit d’un air résigné. Johanne dit qu’elle devait retourner à la régie pour poursuivre les enregistrements. Elle le remercia pour son café et disparut. Jean-Paul, resté seul, essuya le bol avec un linge à vaisselle et le rangea à sa place, dans l’armoire près de la machine à café. Puis, il prit une guenille et nettoya le tube vapeur. Il retira ensuite le porte-filtre et alla le passer sous l’eau. Il laissa quelques instants l’eau froide couler sur ses mains endolories. Il leva les yeux vers la fenêtre de la cuisine qui donnait sur la forêt et resta ainsi quelques minutes, à regarder la cime des épinettes bouger au gré du vent.
• • •
Lorsque la dernière styliste quitta enfin sa loge, après qu’elle l’eut priée de la laisser seule, Marianne s’accouda sur le comptoir de la vanité où reposaient des tampons démaquillants et des produits cosmétiques. Elle enfouit son visage dans ses mains encore humides de nervosité et tenta d’inspirer profondément pour se détendre.
Du corridor provenait une rumeur sourde ; les coulisses grouillaient de techniciens, de régisseurs. C’était un tapage de meute assourdissant, un bruit incessant qui succédait à la fin du spectacle et où chacun vaquait à ses occupations. Elle aurait dû maintenant se trouver au quai d’embarquement de l’autobus. Mais elle voulait respirer et soupeser les derniers événements.
Elle se redressa et attrapa les agrafes de sa robe ; elle en dégrafa quelques-unes et put alors respirer plus librement. Une bretelle tomba de son épaule.
À ce moment, elle entendit trois coups frappés contre la porte de sa loge. Elle allait demander qu’on la laisse tranquille quand la voix derrière la porte dit :
— Marianne, c’est moi, Vincent. Est-ce que je peux entrer ?
Elle alla ouvrir. Vincent, après avoir refermé la porte, jeta un regard sur la pièce. C’était une petite loge individuelle avec une penderie de mélamine, un grand miroir allongé, un divan capitonné et une vanité devant laquelle Marianne prenait place.
— Est-ce que tout va bien, Marianne ? En sortant de scène, tu avais un drôle d’air. Tu n’avais pas l’air contente de te retrouver en grande finale.
— Non, ce n’est pas ça, répondit-elle.
Elle soupira en hochant de la tête. À ce moment, une femme entrouvrit la porte de la loge et leur dit qu’ils étaient attendus dans cinq minutes au quai d’embarquement. Quand la porte fut refermée, Vincent appuya sur la poignée pour activer le mécanisme de la serrure. Puis, il alla s’asseoir dans le divan, croisa une jambe sur l’autre et prit une pose attentive. Encouragée par ce geste, Marianne poursuivit :
— C’est étrange, mais ça vient tout juste de me frapper, là, quand je me suis retrouvée toute seule dans ma loge, il y a à peine quelques minutes. Je vais passer en grande finale. J’aurais jamais pensé que ça pouvait se terminer comme ça. Au début, j’étais convaincue, vraiment convaincue que Virginie allait se rendre en finale, ou Christine. Mais moi ? J’aurais jamais cru.
— C’est vrai, dit Vincent, que la performance de Virginie, ce soir, a été surprenante. Elle n’était pas très énergique. On aurait dit qu’elle ne voulait pas gagner. Simon, ben, laisse-moi te dire que depuis son histoire avec Christine, il n’avait plus vraiment envie de participer à ce concours. Je ne veux pas avoir l’air trop naïf, mais par-delà notre talent respectif, je pense que toi et moi, on doit un peu à la bonne fortune notre place en finale.
— Peut-être, fit Marianne. Mais si ça s’est passé comme tu dis, alors c’est encore plus étrange pour nous. Je ne sais pas pour toi, mais maintenant, ma vie peut changer complètement. Je veux dire : je regarde ma vie sous un angle complètement différent.
Vincent posa un regard attentif sur elle. Marianne attrapa des lingettes démaquillantes et se retourna vers la glace de la vanité. Puis, elle retint un geste, parut hésiter un instant, et lui dit enfin :
— Je ne veux pas avoir l’air de la fille qui veut faire pitié, mais je pense que c’est difficile pour toi de t’imaginer ce que peut être la vie quand tu manques de tout, quand ton but devient de survivre, simplement. Ben moi, je n’ai jamais espéré grand-chose de la vie. J’ai toujours eu des désirs assez simples. Je veux dire : me trouver un travail correct pas trop compliqué ; m’occuper de mes demi-sœurs et leur donner toutes les chances pour qu’elles étudient et se trouvent un bon travail ; m’acheter une petite maison en banlieue, un bungalow avec peut-être une piscine ; avoir un mari travaillant pis vaillant et avoir deux enfants. Je me souviens de m’être dit quand maman est morte que si j’avais tout ça, ben j’allais mourir heureuse avec le sentiment que malgré tout, la vie avait été bonne envers moi.
Marianne nettoya son visage.
— Pis maintenant, reprit-elle après quelques secondes en fixant la glace devant elle, ben, tout ça vient de changer. On dirait que pour la première fois, je pourrais avoir plus que ça de la vie. Peut-être que je vais me ramasser avec une carrière de chanteuse, peut-être que je vais avoir les moyens de payer des études à mes sœurs, peut-être que je vais pouvoir même me payer un retour aux études, pis avoir une maison, pis Steve…
Elle s’interrompit soudainement. Elle fixait toujours son reflet dans la vanité si bien que Vincent eut l’impression qu’elle s’adressait davantage à elle-même qu’à lui.
— Tsé, mon père ne travaillait pas vraiment. C’était ma mère qui le faisait vivre, qui nous faisait vivre avec son maigre salaire de caissière au Metro. Pis finalement, y est parti, un soir, de même, sans raison. Y s’est poussé avec une pitoune qu’y avait rencontrée au bar du coin. Pis ma mère, elle m’a toujours répété : « Marianne, quand tu vas rencontrer un homme plus tard, assure-toi qu’y est travaillant et vaillant. C’est ça le plus important. Un homme qui va être là pour sa famille pis qui va mettre du pain su’a table. » Pis un gars travaillant, c’est ça que j’ai trouvé. Un gars qui se lève à cinq heures tous les matins pour aller travailler, un gars qui répare toutes les bébelles dans l’appartement, un gars qui ne demande qu’à s’effoirer devant la télé en soirée pour écouter le hockey… Un gars simple…
Elle cessa de parler à nouveau. Elle attrapa des pinces dans ses cheveux. De longs pans de sa chevelure ondulante tombèrent sur ses épaules dans un mouvement extensible.
— Pis là, tout ça peut être différent. Mais les gens… le public…
Elle fixait toujours la glace, le regard tendu devant elle comme si elle s’égarait dans ses propres pensées.
— Y sont pas stupides, les gens. S’ils votent pour moi, c’est parce qu’ils veulent voir la pauvre ’tite fille d’un quartier pauvre qui a la chance d’offrir à ses proches une vie de luxe. Y veulent pas entendre parler que je voudrais changer toute ma vie, la virer de bord en bord. Y veulent que je reste simple. Y comprendront pas que dans la vie, quand tu as de la misère à manger, ben c’est chacun pour soi et que dès que tu as une occasion d’améliorer ton sort, ben que tu dois la saisir… Faque, je sens que je vais devoir continuer à leur donner la belle ’tite Marianne qui fait pitié et pour qui y ont voté depuis le début de ce concours.
Vincent eut un léger sourire accompagné d’un haussement d’épaules. Il la regarda. Cette fille, aussi peu éduquée qu’elle fût, avait pourtant une faculté de regarder la vérité en face sans complaisance ni apitoiement qui démontrait une grande clairvoyance. Il comprenait exactement ce qu’elle vivait à l’instant pour l’avoir éprouvé quelques semaines auparavant. Comme cela était inusité : il n’était donc pas le seul à se composer en partie une personnalité factice et à supporter une telle tension psychologique.
— Je suis très bien placé, Marianne, pour comprendre ce que tu vis. Tu sais, quand je t’ai dit que j’ai changé depuis que je suis arrivé ici, ça voulait dire que j’ai été forcé de changer, parce que sinon je ne serais plus ici, j’aurais été éliminé. Tu comprends ? Moi aussi, Marianne, je dois faire un peu semblant, comme toi.
Il se leva et marcha jusqu’à la psyché. Il s’y mira et ajusta le col de sa chemise et, après avoir épousseté le vêtement par des gestes saccadés du revers de la main, il tendit fermement les rabats de son veston. En se mirant dans la glace, Vincent eut un moment de doute. Il se dit que cet homme qu’il voyait dans la glace, cet homme nouveau qui tournait le dos à celui qu’il avait été avant d’arriver au domaine n’était peut-être rien d’autre que son moi véritable. Il avait peut-être vraiment changé dans cette nécessité de devenir autre, de se créer un être social qui correspondait aux règles de la conduite en société. Puis, il rejeta ce doute et poursuivit pour se convaincre lui-même.
— Comme toi, je leur donne le Vincent qu’ils veulent avoir. Ma mère aura sans doute de la misère à me reconnaître quand je sortirai d’ici. Dans un sens, j’ai renié celui que j’ai toujours été. Mais on n’a pas le choix, poursuivit-il avec une énergie nouvelle en se retournant vers elle. On n’a pas le choix d’agir ainsi. Ce sont les circonstances qui nous y poussent, Marianne.
— Je sais que je n’ai pas le choix, et c’est pour ça que je suis pas certaine d’être heureuse de passer en finale. Tant que j’étais une concurrente parmi d’autres, je remettais à plus tard le moment où je serais forcée de choisir. Mais là, ce soir, je passe en finale et je prends conscience des conséquences que ça aura sur ma vie. Là, à partir de ce soir, je ne peux plus reculer. Tout ça… ça devient tellement… réel.
À ce moment, un régisseur de plateau tenta d’ouvrir la porte et se buta contre la serrure. Après une seconde tentative, la voix derrière la porte dit qu’ils devaient se presser. Vincent la regarda. Elle avait une mine désappointée. Il la considéra avec empathie. Des mèches de sa chevelure ondulaient le long de son visage avec une grâce volumineuse. Elle avait croisé ses jambes et sa jupe, légèrement relevée, laissait entrevoir ses cuisses longues et blanches. Une bretelle de sa robe ballottait mollement sur son bras et l’échancrure du vêtement ainsi relâchée découvrait le galbe généreux de sa poitrine. Elle releva ses grands yeux verts sur lui. Avec cet air désenchanté, Vincent lui trouva un très grand charme.
— Il ne faut pas que tu t’en fasses, Marianne, dit-il avec une compassion sincère. Tu auras le temps de penser à tout cela en sortant d’ici. Pour l’instant, profite de ce qui t’est offert et essaie de te détendre, et dis-toi que tu n’es pas toute seule à vivre cela.
Ils échangèrent un sourire et Vincent quitta la loge.
Lorsqu’ils furent assis, quelques minutes plus tard, dans le calme du bus qui les ramenait au domaine, Marianne et Vincent demeurèrent silencieux pendant un moment. Derrière eux, quelque peu en retrait, se tenait un caméraman, lui aussi silencieux et discret, si bien que les deux finalistes en vinrent à oublier sa présence. Après quelques minutes, Marianne dit :
— Je ne crois tout simplement pas ce qui vient d’arriver. J’étais certaine à cent pour cent que Virginie serait choisie par le public. Je lui avais concédé la victoire avant même que le gala commence.
— Si tu es ici, en ce moment, répondit Vincent, c’est que le public a jugé que tu étais meilleure que Virginie. C’est tout ce qui compte. Ton succès, tu ne le dois qu’à toi-même. Je ne sais pas ce qui s’est passé cette semaine, mais tu étais différente ce soir, tu chantais avec une telle aisance.
Dans un regain de gêne, Marianne inclina la tête.
— Pour une fois, dit-elle avec cynisme, j’ai laissé les stylistes faire leur travail. Moi, les robes décolletées et moulantes, ça n’a jamais été mon fort. J’me suis jamais bien sentie avec ça.
Marianne regarda, à travers les fenêtres du bus, les champs en bordure de l’autoroute qui s’effaçaient dans une noirceur infinie. Des lumières isolées à l’horizon annonçaient des villages.
— Ce soir, reprit-elle plus sérieusement, j’ai chanté juste pour moi. C’est comme si j’étais complètement détachée de tout ça, le spectacle, le concours. J’avais oublié le monde et le parterre. Je ne me voyais plus chanter, je chantais, point à la ligne.
— Depuis le début, reprit Vincent, j’ai toujours eu l’impression que tu te retenais, que tu ne te laissais pas aller. Mais ce soir, tu as vraiment été excellente, Marianne. J’ai eu des frissons. Vraiment. Et je peux te dire que je doute de mes chances face à toi la semaine prochaine.
Marianne se tourna vers lui en affectant une moue d’indignation.
— Voyons, Vincent, il ne faut pas voir les choses comme ça. Nous ne sommes pas en compétition, toi et moi. On est ici pour s’amuser, c’est tout.
— Tu as raison, répondit-il.
• • •
Le lendemain matin, à la première heure, alors que les deux finalistes dormaient toujours, Bellemare réunit, comme d’habitude, l’équipe de l’émission pour la planification de la semaine. Lorsqu’il pénétra dans la salle de réunion de la régie, il constata que l’équipe était animée par les événements de la veille. On discutait de la performance décevante de Virginie et de celle, convaincante, de Vincent.
— Si j’avais eu à parier, disait Murielle, j’aurais misé sur Virginie. Marianne est excellente dans les pièces intimes et émotives, mais elle est moins à l’aise dans un répertoire qui demande de l’énergie et de l’entrain. Virginie, elle, peut tirer son épingle de toutes les situations.
— Je pense que le choix de chanson y est pour beaucoup dans sa défaite, ajouta Chantal. En choisissant Le monde est stone, Virginie jouait dans les plates-bandes de Marianne. C’était comme si elle voulait que le public les compare sur le même type d’interprétation.
— C’est exactement ça, Chantal, poursuivait Murielle. J’ai essayé de le lui faire comprendre. Mais Virginie tenait à chanter cette chanson-là, alors qu’est-ce que je pouvais faire ?
— Elle n’avait pas un peu fait ça, auparavant, quand elle risquait d’être éliminée ? demanda Antoine Morin. Il me semble que le soir où Macha a été éliminée, Virginie a chanté une chanson très rock avec une chorégraphie énergique ?
— Tu as raison, dit Marc-André. Je me souviens que Macha avait mis le paquet, ce soir-là, pour montrer que c’était sa niche à elle.
— Elle en avait tellement mis, ajouta Murielle, qu’elle n’avait pas bien maîtrisé sa voix. Mais ça, c’était Macha : ben de l’énergie, un coffre à la Ginette Reno, mais aucun contrôle d’elle-même quand elle se laissait aller. Virginie, elle, avait réussi à fournir de l’énergie sans sacrifier la justesse et la qualité de sa voix. Virginie, c’est comme un mélange entre Stéphanie, qui n’arrivait pas à occuper l’espace mais qui avait une excellente voix, et Macha, qui occupait tout l’espace mais sans avoir la technique vocale.
— À vous entendre, dit Bellemare après avoir pris place à table, Virginie vous manquera beaucoup.
— Bien, on ne parle que de ses aptitudes artistiques, répondit Murielle. Personnellement, je n’ai pas l’impression de l’avoir vraiment connue. Elle était plutôt discrète comme personne.
— C’est bien vrai, dit Johanne. Je crois qu’il n’y avait aucune histoire à raconter sur elle. Dans un sens, tôt ou tard, ça allait lui nuire. Marianne, même si elle ne fait rien pour attiser l’intérêt du public, il faut dire que son histoire en soi la met sous les projecteurs.
— Mais si quelqu’un m’avait dit la première semaine, reprit Marc-André, que Vincent allait devenir une bête de scène comme ça, je pense que j’aurais misé 20 $ contre cette prédiction. C’est le candidat qui a le plus évolué, ça ne fait aucun doute, si on regarde d’où il est parti et où il est maintenant.
— Je suis bien d’accord, opina Murielle. Je crois que je n’ai jamais eu un élève aussi doué. Il assimile l’information avec une rapidité étonnante. Au début, il chantait avec sa tête ; maintenant, il chante avec son ventre. Ça fait toute une différence.
— Oui, oui, renchérissait Fernand qui ne parlait plus de Vincent qu’en des termes très élogieux. Tu as raison, Murielle. Il était un peu coincé à son arrivée, mais on l’a bien mis à notre main. Moi aussi j’avais vu le talent en lui. Les têtes fortes sont souvent les meilleurs poulains. C’est du beau travail qu’on a fait. Il a ce qu’il faut pour aller très loin celui-là.
Bellemare toussota pour imposer le silence. Les regards se tournèrent dans sa direction.
— Bon, dit-il d’une voix calme, nous voilà dans les derniers milles. Je tiens à féliciter chacun d’entre vous pour l’excellent travail que vous avez accompli. Tous ensemble, nous avons non seulement contribué à la formation de nos jeunes chanteurs, mais nous avons aussi livré un spectacle de qualité qui a trouvé son public. Je tiens à vous dire que, si tout va bien, nous envisageons un bonus substantiel pour chacun de vous.
Un petit murmure de contentement parcourut l’équipe. Encouragé par l’heureuse nouvelle, Gaétan, le professeur de conditionnement physique, dit avec énergie :
— Alors, qu’est-ce qu’on a au programme cette semaine ?
— Rien, répondit sèchement Bellemare.
Il y eut des regards interrogatifs. Puis, comme leur directeur n’apportait aucune explication, Murielle demanda :
— Que veux-tu dire par « rien » ? Est-ce que ça signifie que c’est à nous de planifier nos agendas avec les concurrents ?
— Non, fit Bellemare. Je veux dire que nos deux finalistes ne feront à peu près rien cette semaine. Nous réduirons leurs activités musicales au minimum : quelques cours de chant et de danse pour préparer la grande finale, mais rien en dehors de cela. Ils devront s’occuper.
— Mais s’ils ne font rien, demanda Fernand en replaçant la monture jaune de ces lunettes, ça risque pas de faire un bien piètre spectacle pour les quotidiennes ?
Le poète fit claquer sa langue dans sa bouche. Bellemare eut une faible expression d’enthousiasme, vite réprimée, avant de dire :
— Ne vous en faites pas avec les quotidiennes. Je crois que sur ce point nous ne manquerons pas de matière.
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