Devant public

Guillaume McNeil Arteau · Chapitre 20 sur 29

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Devant public

Chapitre 6

 

 

Tout déboula rapidement. Annie usa de son influence auprès du réalisateur et des producteurs pour que Vincent obtienne une audition. Dès lors, Vincent s’enfonça dans le travail avec une détermination inébranlable. Pendant deux semaines, Annie le dirigea pour qu’il se glisse dans la peau du jeune agent de change à la Bourse qu’il incarnerait. Il lut quelques livres sur la finance et l’histoire des Bourses canadienne et française. Il se fit couper les cheveux très courts, acheta des lunettes, s’habilla chez un tailleur griffé et se présenta, un vendredi soir, à un cocktail de la chambre de commerce pour s’imprégner de la faune des affaires. Il parvint à se mêler à quelques conversations, faillit être démasqué, dut s’inventer une vie. Il en revint plus confiant que jamais en ses capacités à tenir ce rôle.

Quelques jours après son audition, Vincent, pressé par son impatience, se présentait chez Annie pour vérifier s’il y avait eu des développements. Annie le fit entrer et lui dit qu’elle allait justement lui téléphoner. Vincent prit place dans le salon.

— Je viens de me faire du thé, dit-elle, tu en veux ?

Vincent fit un signe négatif.

— Je n’ai pas encore parlé à Jean Boisvert, reprit Annie, mais j’ai rencontré quelqu’un que tu dois bien connaître. Bellemare… Je ne me souviens plus de son prénom.

Vincent fronça les sourcils.

— Frédéric… Frédéric Bellemare… le producteur de L’Académie.

— Oui, répondit Annie. C’est assez étrange. Hier, j’étais en tournage pour un téléroman, et cet homme a débarqué. Il a observé quelques prises des coulisses. Puis, quand on a eu fini, il s’est avancé vers moi en me tendant la main. J’ai cru d’abord qu’il m’approchait pour une publicité ou un autre téléroman, ce qui aurait été assez inhabituel. Puis, il a mentionné ton nom.

— Qu’est-ce qu’il a dit ?

— Il m’a questionné sur notre relation. C’était très vague. Il m’a demandé si on avait des projets ensemble. On dirait qu’il voulait seulement sonder le terrain.

— Peut-être que les producteurs du film ont contacté Bellemare… s’enthousiasma Vincent. Ça voudrait dire que j’ai réussi à les convaincre, que je vais peut-être obtenir le rôle…

Sa voix tressaillait d’énervement.

— Oui… ça ressemble à ça.

Annie prit sa tasse de thé et fit tournoyer nonchalamment avec une cuillère la tranche de citron en se mordillant la lèvre inférieure.

— Qu’est-ce qu’il y a, Annie ? Tu as l’air de penser à quelque chose.

— Bof, c’est dur à dire. Ce n’est peut-être qu’une fausse impression. Mais… quels sont tes rapports avec cet homme, Bellemare ?

— Mes rapports ? s’étonna Vincent. Ils sont très bons. On a toujours eu… comment dire ?… une sorte de complicité, lui et moi. Dès la minute où on s’est rencontrés, j’ai senti qu’il m’aimait bien. J’ai même toujours eu la vague impression qu’il souhaitait que je gagne ce concours.

Vincent raconta le déroulement de la journée d’audition, presque deux ans auparavant, au terme de laquelle il avait rencontré Bellemare dans une salle isolée. Il demeura vague sur le rôle que le producteur avait joué dans les manœuvres dont il avait usé pour garder sa place pendant le concours, mais il laissa entendre que Bellemare avait délibérément transgressé certaines règles pour lui.

Annie écouta le récit de Vincent sans détourner son regard de sa tasse de thé. Quand Vincent eut fini, elle demeura silencieuse pendant quelques secondes, puis elle reprit :

— Écoute, Vincent. Je ne veux pas te mettre de fausses idées en tête, mais ce que tu me racontes, ta sélection immédiate dans le concours puis les faveurs de ce producteur, ça confirme un peu l’impression que j’ai eue quand j’ai rencontré ce Bellemare. Il m’a semblé… jaloux.

— Jaloux ? Qu’est-ce que tu veux dire ?

— Bien, cette jalousie peut s’expliquer de plusieurs façons. Peut-être qu’il sent que tu lui files entre les doigts et qu’il risque de perdre de l’argent si tu décides de te libérer des engagements qui te lient à sa maison de production. Il y a peut-être aussi dans tout ça une lutte d’orgueil. Tu es son protégé, son poulain, et là tu passes beaucoup de temps avec moi et, sans lui en parler, tu décides d’auditionner pour un cinéaste de renommée internationale. Mais, ça peut être aussi une vraie jalousie… parce qu’il te veut pour lui tout seul, parce qu’il éprouve quelque chose pour toi.

Vincent écarquilla des yeux confus.

— Voyons, Annie ! s’exclama-t-il après un moment de surprise. C’est complètement ridicule. Frédéric est mon producteur et c’est peut-être l’homme le plus froid que je n’ai jamais rencontré. Il n’a jamais rien fait qui me laissait croire qu’il est… gai.

— Ne t’emballe pas, Vincent, dit Annie en déposant sa tasse sur la table de salon. Ce n’est qu’une hypothèse. Mais réfléchis bien à votre histoire. Toi-même, tu dis que tu ne cadrais pas dans l’ensemble de l’émission. Quel intérêt avait-il à te choisir ? C’était un risque pour lui. Je peux te dire d’expérience que c’est rare qu’un producteur, ou un imprésario, agisse sur un coup de tête comme c’est arrivé. Et quand ça arrive, eh bien, c’est que tu as réussi à le charmer.

— Je ne comprends pas ce que tu me dis là, Annie, répondit Vincent en se calant dans le fauteuil. Quand il m’a parlé lors de notre première entrevue, Frédéric m’a dit qu’il sentait qu’il venait de découvrir une perle rare et que c’est ce qui arrive souvent dans la carrière d’un imprésario. Il m’a parlé de René Angélil, et du gérant de Shania Twain et d’un certain Epstein, ou quelque chose du genre, en tout cas celui qui a découvert les Beatles. Il m’a dit qu’il sentait qu’il venait de vivre quelque chose comme ce que ces imprésarios avaient ressenti quand ils ont découvert leur artiste.

Annie eut un léger sourire amusé.

— Mon pauvre petit… soupira-t-elle. Et ces gérants, ils sont tous tombés amoureux de leur artiste… Angélil a marié Céline, l’autre a épousé sa chanteuse country et si ma mémoire est bonne, le gars qui a découvert les Beatles était amoureux de John Lennon, ce qui n’est plus vraiment un secret pour personne.

Vincent fronça les sourcils, déstabilisé.

— Écoute, Vincent, reprit-elle. Tu n’as pas beaucoup d’expérience dans le show-business, alors fie-toi sur moi. Je connais le milieu. J’ai fait du théâtre longtemps, du cinéma et de la télévision. Je sais ce que c’est que de faire des auditions et d’avoir à impressionner les gens qui ont le pouvoir de te donner la chance de te démarquer. Ces personnes-là sont des êtres humains comme tout le monde et pour qu’elles t’offrent ta chance, elles doivent être séduites. Je ne dis pas qu’il faut à tout coup que ça vire en histoire d’amour, mais il y a toujours une certaine tension qui s’installe. Parce que quand tu tombes dans les bonnes grâces d’un metteur en scène, ou d’un gérant bien placé qui a un réseau de contacts, eh bien, ta carrière va comme sur des roulettes. Ça fait partie de la game.

Vincent regarda à travers les fenêtres. Il passait en mémoire chacun des souvenirs qu’il avait de Bellemare. Pouvait-il vraiment y être question de séduction ?

— Bon, dit-il après un moment de réflexion, tu as peut-être raison. Ça me semble complètement farfelu, mais je veux bien te croire. Alors dis-moi, comment faire pour en avoir le cœur net ? Et dans ce cas-là, qu’est-ce que je dois faire ? Si tu as raison, est-ce que je dois avoir une discussion avec Bellemare à ce sujet ?

— Non ! Surtout pas, s’empressa-t-elle de répondre. Tu dois toujours laisser planer le doute dans ces cas-là. Ça peut t’être très utile…

— De quelle manière ?…

— Écoute. D’un point de vue professionnel, tu te trouves dans une situation délicate. Frédéric Bellemare t’a mis au sommet et tu lui dois beaucoup. Mais là, tu envisages un changement de carrière. Tu veux te défaire de la réputation de culture populaire qui est associée à son émission. Dans un premier temps, tu dois connaître ses sentiments à ton égard. Est-ce qu’il éprouve vraiment une attirance pour toi ? Une attirance physique ? Est-ce que cette attirance sera assez forte pour que tu puisses l’utiliser en ta faveur ?

— Et comment on fait ça ?

— Eh bien, tu vas devoir apprendre un peu à user de tes charmes. Regarde.

Annie se leva et s’avança de quelques pas dans le centre du salon. Vincent l’observait attentivement.

— D’abord, commença-t-elle, il s’agit d’avoir l’air très détendu, comme si la présence de l’autre ne te gênait pas du tout. Moi, je commencerais par trouver une excuse pour me dévêtir. Par exemple, tu dis qu’il fait chaud et tu enlèves un vêtement.

Annie déboutonna sa veste de laine. Elle la retira d’un geste vif en se servant de sa main droite comme d’un éventail. Puis, elle déboutonna son chemisier et exhiba sa gorge.

— Il ne faut pas que ça ait l’air vulgaire. Tu n’en laisses pas trop voir, mais assez pour suggérer, tu vois ? Et puis, tu regardes l’autre personne avec attention, juste ce qu’il faut pour qu’elle hésite à soutenir ton regard. Tu observes ses réactions. Pendant la conversation, tu t’approches et tu inities un contact.

Annie s’avança vers le divan où Vincent prenait place. Arrivée à un pas de lui, elle se pencha pour prendre sa tasse de thé. Vincent put alors observer son décolleté. Il vit la forme ronde de ses seins et une partie du soutien-gorge de dentelle noire.

— Tu vois, tu n’as pas pu t’empêcher de jeter un œil sur ma poitrine ? fit-elle en le regardant avec un sourire égrillard. Vincent baissa les yeux.

— Après, tu t’approches.

Elle s’assit à ses côtés.

— Puis, pendant la discussion, au moment propice, tu oses un contact anodin.

Annie posa une main sur sa cuisse en soutenant son regard.

— Et là, tu observes bien la réaction dans le visage de la personne. Si elle cherche à détourner son regard et qu’elle paraît indisposée, alors tu sais que tu as un effet. Tu comprends ?

Vincent, qui s’était laissé prendre au jeu, sourit timidement en détournant le regard. Il sentait le sang affluer vers ses joues et son entrejambe. Annie se leva et remit sa veste de laine.

 

• • •

 

Deux jours plus tard, Vincent recevait un appel de Bellemare. Le producteur demandait une rencontre le plus tôt possible. Vincent lui proposa de passer en fin d’après-midi. Il arriva à 16 heures et sonna un premier coup. Il attendit quelques secondes et sonna de nouveau. La porte s’ouvrit et il vit Vincent, la chevelure humide et le torse nu.

— Excuse-moi, Frédéric, mais j’étais sous la douche quand tu as sonné. Je t’en prie, entre.

Bellemare pénétra dans le portique, se déchaussa et déposa son veston sur un crochet du vestibule. Vincent se tenait dans le couloir. Il portait une serviette autour de ses hanches et séchait ses cheveux avec une autre serviette.

— Et puis… fit Vincent en secouant la tête pour sécher sa chevelure, comment se passe la tournée de la deuxième cohorte de L’Académie de la chanson populaire ?

— Mais très bien, presque aussi populaire que la vôtre.

Bellemare s’avança de quelques pas et regarda le salon.

— Mais tu t’es aménagé un très bel appartement, Vincent. Je peux ? demanda-t-il en pointant un divan.

— Bien sûr, Frédéric. Assieds-toi.

Bellemare se dirigea vers le divan. Vincent remarqua alors qu’il n’avait pas semblé indisposé par sa demi-nudité. C’était tout juste si Bellemare l’avait remarquée.

— Nous sommes sur le point de terminer la tournée, fit-il en s’assoyant, et, à ce propos, nous aimerions que tu viennes chanter une chanson de ton disque. L’équipe débarque à Montréal dans une semaine. Faudrait voir si tu peux venir pour les deux représentations.

— Bien sûr, ça me fera plaisir de venir.

Vincent fixa le regard de Bellemare. Les deux hommes se regardèrent en silence pendant quelques secondes. Puis, Bellemare reprit :

— Tu ne préfères pas t’habiller ? Après, on discutera de ce pour quoi je suis venu te voir.

Vincent se leva et alla dans sa chambre. Il se dit que Frédéric était d’une froideur telle qu’il ne parviendrait jamais à sonder sa vie émotive. Il lui semblait qu’il n’allait jamais pouvoir vérifier l’hypothèse d’Annie. Il enfila un jean taille basse et laissa le bouton de ceinture détaché. Puis il prit une chemise particulièrement ajustée et se garda de la boutonner. Il revint au salon.

— Est-ce que je peux t’offrir quelque chose, Frédéric ? Café, thé, vin, bière, scotch ?

— Non, merci. Seulement un verre d’eau.

Vincent alla à la cuisine. Il se servit un verre de vin et ramena un verre d’eau pour son invité.

— Alors que se passe-t-il ? demanda Vincent en tendant le verre à Bellemare et en prenant place dans le fauteuil.

— Eh bien, Vincent, imagine-toi que j’ai reçu, il y a trois jours, un coup de téléphone qui m’a beaucoup surpris. Il semblerait que tu as auditionné pour le prochain film de Jean Boisvert ?

Vincent opina d’un mouvement de tête.

— C’est une très bonne initiative, se réjouit le producteur. Je t’en félicite. Mais pourquoi est-ce que tu ne m’en as pas parlé ? Je suis ton gérant, tout de même. Et ce genre de décision, ça me regarde aussi.

— Frédéric, fit Vincent d’une voix conciliante, je n’ai pas voulu jouer dans ton dos. Tu es un très grand producteur et tout ce que j’ai aujourd’hui, je te le dois. J’ai pensé t’en parler, mais tu étais très occupé avec la nouvelle saison de L’Académie. Et puis maintenant, j’aimerais réorienter ma carrière et pour y arriver, j’ai besoin de faire les choses par moi-même.

Bellemare s’adossa dans le divan, s’accouda et appuya sa tête contre la paume de sa main. Il fronça les sourcils.

— Aide-moi à comprendre, Vincent, car là je dois avouer que je suis complètement dans le champ. Tu es venu à moi il y a bientôt deux ans avec la faim au ventre. Tu voulais la gloire, je te l’ai apportée, et maintenant tu n’en veux plus. Je ne comprends pas…

— La gloire que tu m’as apportée, rétorqua Vincent en s’avançant sur le bout du fauteuil, c’est une gloire… populaire. Le sentiment d’humiliation qu’il avait éprouvé au milieu de la communauté artistique lors de la soirée de l’ADISQ lui revint en mémoire. Il revoyait ces visages hostiles.

— Tu veux savoir ce qui s’est passé ? reprit-il. À la soirée privée du gala en octobre dernier, on m’a humilié. Voilà ce qui s’est passé. J’ai découvert que j’avais toute la communauté artistique de la province contre moi. Ils m’ont traité comme un moins que rien. Ce soir-là, on m’a amèrement appris que le fait de vendre des disques ne fait pas de toi un artiste.

— Pourquoi n’es-tu pas venu me voir, Vincent ?

— Parce qu’Annie a été là pour moi et pas toi.

— Si l’opinion de tes confrères jaloux de ton succès te préoccupe à ce point, on aurait pu faire quelque chose pour améliorer ton image.

— Pfff… pouffa Vincent avec condescendance. J’ai très bien compris ton agenda : tu me donnes des vacances au moment où ton nouveau poulain s’apprête à émerger de la deuxième édition. Je sais très bien que je viens de tomber en seconde place…

— Ce n’est pas vrai, ça, Vincent, rétorqua Bellemare. Nous avons encore plein de projets pour toi. La preuve, on t’offre de venir chanter lors de la finale… Puis, il y aura un autre album, d’ici un an ou deux…

— Frédéric, j’ai fait un album pop, c’est assez. Tu as fait de moi un artiste populaire, un chanteur de ballades ! Maintenant, pour accomplir ce que je dois faire, ce n’est pas toi qui pourras m’aider.

Bellemare soupira.

— Écoute, Vincent, fit-il finalement d’une voix calme et diplomate. Je crois que tu réagis trop fortement à ce qui s’est passé à cette soirée de l’ADISQ. Les autres, ils sont jaloux, un point c’est tout. Ils aimeraient avoir la chance que tu as. Mais, ajouta-t-il dans un esprit de conciliation, il est vrai que j’aurais dû être à tes côtés. Là, il ne faut surtout pas partir en peur. Ta carrière est sur le bon chemin et nous allons tout faire pour qu’elle y reste. Si tu veux changer un peu son cap, nous allons t’épauler. Mais il ne faut pas agir précipitamment.

— Je veux corriger mon image et ce film est ma planche de salut. Une occasion, d’ailleurs, que je ne reverrai peut-être jamais.

— Il est vrai que c’est une occasion unique. Je vais discuter ce soir avec la production du film. Nous allons nous asseoir et envisager toutes les avenues afin que chacun y trouve son compte.

Soudainement, Vincent recouvra son calme en se disant que ce serait une erreur de se mettre Bellemare à dos. Il se leva et alla prendre place aux côtés de son gérant.

— Je m’excuse, Frédéric, dit-il avec déférence. Je me suis mal exprimé. Je n’ai pas voulu avoir l’air ingrat envers toi. Parce que c’est vrai que je te dois tout et que jamais je pourrai te redonner le quart de ce que tu m’as offert…

En disant cette dernière phrase, il posa sa main sur la cuisse du producteur et il sentit, sous le tissu, le muscle se contracter. Bellemare fixait la main de Vincent.

— J’éprouve pour toi une gratitude infinie et je sais que je t’ai un peu trahi en allant auditionner pour ce film sans t’en parler. Ça me déchire le cœur de te faire ça parce que… tu es très important pour moi.

Bellemare se redressa dans le divan. Il respirait bruyamment. Il leva son regard dans les airs comme s’il cherchait à se donner une contenance.

— Mais là, reprit Vincent d’une voix enjôleuse, je dois faire un bout de chemin tout seul. Tu dois me laisser faire ça pour que j’évolue. Et je sais que tu veux mon bien. Alors…

Bellemare se leva d’un bond, ajusta les manches de sa chemise d’un geste saccadé et soutint le regard de Vincent.

— C’est vrai que je veux ton bien, Vincent, reprit-il sèchement. Je suis heureux que tu reconnaisses tout ce que j’ai fait pour toi. Mais tu as aussi signé un contrat qui te lie à moi pour encore quelques années. Je ne te dis pas que je vais nuire à ta carrière. Je vais être conciliant, ce soir. Ça, je peux te le promettre. Mais je ne peux pas te donner carte blanche, tu comprends ? Ta carrière, j’en fais partie, que tu le veuilles ou non.

— Bien sûr que je comprends, fit Vincent en se levant. Allez, serrons-nous la main.

Le jeune homme tendit sa main au producteur. Vincent, quand les deux mains se rencontrèrent, sentit la moiteur de celle de Bellemare. Puis, il s’avança pour lui faire l’accolade. Bellemare répondit au geste chaleureux en lui tapotant froidement le dos. Il affirma ensuite qu’il devait partir. Quelques secondes plus tard, il regagnait sa voiture et disparaissait. Vincent se chaussa et alla directement à l’appartement d’Annie.

— Je viens tout juste de rencontrer Bellemare, dit-il quand il eut franchi la porte.

— Et puis, comment ça s’est passé ?

— Ben, raconta Vincent en pénétrant dans le hall, j’ai tout fait comme on avait dit. Je lui ai ouvert la porte en sortant de la douche. Mais pendant un bon moment, ça ne semblait pas fonctionner. Il était complètement indifférent. On a parlé business. Là, je me suis un peu emporté. J’ai vu que je risquais de me le mettre à dos, alors j’ai été plus diplomate. À vrai dire, je ne croyais plus du tout à ton histoire. Puis, j’ai mis ma main sur sa cuisse en lui disant combien j’éprouvais de la gratitude pour lui et là… tu aurais dû lui voir la face… Il est devenu tendu, il a perdu toute sa contenance et j’ai compris que tu avais raison. Il m’a dit qu’il rencontre ce soir les producteurs du film et j’ai réussi à lui faire promettre qu’il se montrerait conciliant.

— Est-ce que tu te rends compte ? fit-elle en retournant vers la cuisine. Ça veut dire que tout a fonctionné. Boisvert te veut dans son film, il a réussi à convaincre la production et là, les pourparlers vont commencer, mais on sait déjà que Bellemare va jouer moins agressif. Il faut qu’on fête ça.

Ils pensèrent un instant aller au restaurant, mais ils optèrent finalement pour quelque chose de plus intime. Ils avaient envie de cuisiner ensemble. Vincent proposa de faire un tartare de saumon en entrée, suivi d’une tagliatelle aux zucchinis et fromage bleu.

— Ouf !… fit Annie qui replaçait ses souliers dans l’entrée. C’est un peu lourd. Puis, se relevant, elle se mira dans la glace de la penderie. Depuis un mois que tu me fais goûter à ta cuisine, j’ai pris quelques livres. Et ça commence à paraître.

Elle releva son gilet et regarda son ventre et ses fesses.

— Je ne peux plus me permettre tous ces écarts, Vincent. Je dois être à mon mieux pour le tournage, cet automne.

Vincent, qui débouchait une bouteille de muscadet dans la cuisine, regardait Annie du coin de l’œil.

— Je t’assure, Annie, que tu n’as jamais été aussi belle qu’aujourd’hui.

Annie pivota. Le liège du bouchon de la bouteille était sec et venait de se fendre entre les mains de Vincent. Elle se demanda pourquoi, encore une fois, elle avait fait son numéro de charme. Montrer son ventre et ses fesses ! Allait-elle vraiment s’abaisser à ces techniques pour séduire Vincent ? Il était si jeune. Pouvait-il s’intéresser à une femme de son âge ? Et pourtant, en le regardant manipuler avec précaution le bouchon de liège, il lui semblait que ce n’était pas tant lui qui paraissait plus vieux qu’elle qui rajeunissait. Depuis que Vincent était entré dans sa vie, elle avait l’impression de redevenir jeune. Tout cet enivrement d’achats lui avait rappelé ses premières années, son installation à New York. Et puis ce second souffle, ce retour anticipé sur le grand écran qui lui permettait de reprendre confiance en elle.

Elle regarda son appartement, si froid et si silencieux depuis quelques années. Et maintenant le jazz qui jouait en sourdine, les arômes de la cuisson qui allaient bientôt emplir les pièces, le vin qu’elle boirait, Vincent qui dormirait sans doute avec elle ce soir. Vincent dans son lit. Elle regardait ses mains alors qu’il versait le vin. Elle les imaginait dans sa nuque, caressant langoureusement son dos, sa poitrine. Il y avait si longtemps qu’elle n’avait pas été touchée par un homme. Elle alla rejoindre Vincent dans la cuisine. Il lui tendit son verre de muscadet. Ils trinquèrent.

Ils adoptèrent finalement un menu fruits de mer. En entrée, ils firent des crevettes poêlées à l’ail. Vincent prépara comme plat de résistance un tartare de saumon au gingembre accompagné de poires caramélisées et de croûtons. Annie proposa de manger sur la table basse du salon. Ils parlèrent longuement du monde du cinéma et du théâtre. Elle lui expliqua les rouages cachés du milieu, lui raconta plusieurs anecdotes que seuls les initiés connaissaient. Ils débouchèrent une seconde bouteille. Leurs doigts se frôlèrent d’abord innocemment. Vincent posa une main sur son avant-bras. Annie, qui continuait à lui raconter sa vie à New York, posa la sienne sur sa cuisse. Ils se rapprochaient. Vincent pouvait sentir le parfum qui émanait de sa nuque. Ils étaient maintenant comme des amants qui se connaissent de longue date. Ce corps, sous ses doigts, il avait l’impression de le connaître déjà. Ces lèvres qu’elle s’apprêtait à embrasser, il lui semblait les avoir déjà senties contre les siennes.

Annie l’entraîna dans sa chambre. Dans le noir, sa robe tomba. Une heure plus tard, ils discutaient nus dans le lit.

— Je te dis, Vincent. Il faut que tu apprennes à utiliser tes lèvres quand tu embrasses…

— Es-tu en train de me dire, répondait-il en riant, que toutes les filles que j’ai embrassées en tournée, je les ai embrassées comme un débutant…

— Mais non, gros niaiseux. Je ne dis pas que tu embrasses complètement mal, je dis juste que tu devrais te concentrer davantage sur les lèvres plutôt que d’utiliser presque juste ta langue.

— Bon, bien, dans ce cas-là, dit Vincent en se redressant, tu vas devoir te sacrifier. Je vais me pratiquer sur toi tous les jours jusqu’à ce que je devienne bon.

— Hum… ça me plaît.

Vincent l’enlaça en posant ses lèvres sur les siennes.

— Ah ! Mais c’est déjà beaucoup mieux, fit Annie d’un air faussement professoral. Mais il faut se pratiquer encore un peu…

Vincent rejeta d’un geste vif le drap qui recouvrait son corps. Annie s’esclaffa en se recroquevillant.

— Mais quel entrain, quelle vigueur, mon petit ! fit-elle en tâtant son entrejambe.

La sonnerie du téléphone les interrompit. Annie, nue, se leva prestement pour aller répondre. Vincent la regarda se pavaner devant lui. Il admira d’un œil amoureux la beauté de sa silhouette. Il entendit quelques bribes de la conversation qu’elle tenait dans le salon. Quand elle revint, elle paraissait songeuse.

— C’était Jean Boisvert. Il vient de sortir du meeting avec ton Bellemare et les choses semblent se compliquer.

— Qu’y a-t-il ?

— Les Productions COM sont prêtes à te laisser jouer à condition qu’elles participent à la production du film.

— Et quel est le problème ? demanda naïvement Vincent.

— Le problème ? Si cette maison se joint à la production du film, elle aura un droit de regard sur le contenu, ce que personne ne veut. De plus, elle partagera les profits. Ça, c’est un gros problème, parce que c’est payer trop cher pour avoir simplement un jeune acteur qui n’a jamais joué. Vincent, dit-elle en s’assoyant au pied du lit, tu dois comprendre qu’il y a des grosses sommes d’argent en jeu autour de toi. Tu es une bonne source de revenus pour ta maison de production : Bellemare serait bête de te laisser partir à rabais.

— Sacrament ! vociféra-t-il. Annie, il me faut ce rôle ! Coûte que coûte, il me le faut.

Elle le considéra en silence pendant quelques secondes.

— Es-tu prêt à tout faire pour te libérer de tes engagements ?

— Oui, tout.

— Alors, on va prendre des mesures. Je connais un avocat qui se spécialise dans les conflits de gérance. Tu vas devoir débourser beaucoup, mais peut-être que cet avocat parviendra à te libérer de tes engagements. De combien d’argent disposes-tu ?

— Un peu plus de cinq cent mille, je pense.

— Bon. Tu devras peut-être verser une compensation considérable pour ta rupture de contrat, mais tu te referas vite si ta carrière dans le cinéma va comme on le pense. Au pire, je serai là pour t’aider.

Elle se leva en se couvrant de son peignoir et dit qu’elle allait faire quelques appels.

Le lendemain matin, l’appartement était en émoi. Annie contactait Jean Boisvert et l’avocat qui prenait des disposions et fixait les premiers rendez-vous. Vincent, dans tout cela, se sentait inutile. Annie dirigeait toutes les manœuvres. Il passait continuellement du balcon au salon. C’était des conversations téléphoniques à n’en plus finir, des détails contractuels auxquels il n’entendait rien. C’était bête d’investir autant d’argent dans un conflit qui pouvait se régler d’homme à homme, pensa-t-il. Avant que toute la machine juridique ne fût activée, il se sentait capable de raisonner Bellemare.

En fin d’après-midi, il se présentait donc devant la porte du bureau de l’homme qui avait fait sa gloire. Bellemare le reçut avec déférence.

— Viens, Vincent. Assieds-toi, fit-il en l’accueillant. Je suis heureux que tu viennes me voir, car je peux te dire que les pourparlers vont bon train avec nos partenaires.

— Ce n’est pas ce que j’ai entendu, répondit sèchement Vincent en prenant place. On m’a dit que tu exiges certaines conditions qui risquent de mettre en péril ma participation à ce film.

— Voyons, Vincent, se défendit Bellemare. Tu sais que je travaille pour tes intérêts, donc ne t’inquiète pas. Laisse-moi gérer cette partie des négociations, c’est mon travail après tout. Ne te mêle pas de business : c’est jamais bon pour un artiste quand il essaie de jouer les gérants.

— Tu dis que je ne devrais pas être à l’affût des développements sur lesquels se joue ma carrière ? Me crois-tu bête à ce point, Frédéric ? Je ne suis plus un enfant, alors traite-moi comme ton égal.

Le producteur fut étonné par cette semonce acerbe. Avec un geste de relâchement dans lequel transparut une exaspération incontrôlée, il s’affaissa dans sa chaise et soupira.

— O.K., monsieur Théodore, dit-il d’un ton excédé. Tu veux la jouer à découvert, alors montrons nos jeux. Depuis l’automne dernier, si j’ai bien compris, tu t’es mis en tête de modifier ton image de chanteur populaire. Je ne suis pas vraiment d’accord sur ce point avec toi, mais je suis prêt à me plier à ta conception hiérarchique des arts qui, de toi à moi, ne veut plus rien dire de nos jours. Différentes avenues s’offrent à toi. J’ai entendu ta requête et je suis parfaitement disposé à y répondre. Avec les moyens dont je dispose, je peux t’offrir le scénario suivant : la sortie d’un album, l’été prochain, tout à fait différent de ce que tu as fait jusqu’ici. Nous viserons un autre marché, un marché moins lucratif, mais culturellement plus respecté, selon ta conception de la musique… Nous mettrons les meilleurs auteurs et compositeurs à ton service. Ce sera de l’Art… avec un « A » majuscule. Puis, tranquillement, nous redirigerons ta carrière vers le cinéma et…

— Tu n’as rien compris, interjeta Vincent. Je veux retrouver mon autonomie. Je ne veux plus être associé à ce stupide concours télévisé…

Bellemare se renfrogna. Son air s’assombrit.

— Eh bien si tu refuses ce plan, comprends bien que nous ne pouvons pas te laisser partir sans avoir de compensation. Nous avons investi gros dans ta personne et nous comptons bien être dédommagés de ta perte, advenant une perte évidemment, ce que nous ne voulons pas, ni toi ni moi.

— Non, c’est là que tu fais erreur, explosa Vincent. Je suis disposé à prendre toutes les mesures qui seront nécessaires pour m’assurer l’obtention de ce rôle.

Bellemare fronça les sourcils.

— … les mesures nécessaires… ?

— Frédéric, reprit Vincent d’un ton plus diplomate. Je suis parfaitement conscient de tout ce que je te dois. Le concours m’a apporté une notoriété que je n’aurais pu acquérir aussi rapidement par mes propres moyens. Mais comprends-moi bien : si tu mets en péril ma participation à ce film, je ferai appel à un avocat afin de résilier le contrat qui me lie à ta maison de production. Même si je dois y laisser tout l’argent que j’ai fait depuis deux ans, je ferai ce film, avec ou sans ton accord. Maître Lafontaine est déjà en train de préparer le dossier.

À l’annonce de ce nom, Bellemare sourcilla. Vincent observa l’altération dans la physionomie du producteur et ajouta :

— Mon avocat est tout à fait d’avis que si tu persistes dans tes négociations, il y aura matière à aller devant les tribunaux pour mauvaise gérance. Je ne sais pas pourquoi tu t’entêtes à vouloir participer au financement de ce film, mais si tu ne recules pas dans tes négociations, je vais non seulement entamer des procédures légales contre les Productions COM, mais je vais aussi faire quelques sorties dans les médias pour révéler des détails sur ta façon de gérer tes candidats à L’Académie. Et tu sais que je me débrouille bien avec les médias. Alors…

Vincent se laissa mollement basculer contre le dossier de sa chaise. Il soutint le regard glacial que Bellemare posait sur lui. Puis, il reprit :

— Il n’en tient donc qu’à toi que nous nous traînions dans la boue mutuellement à travers les médias, que nous nous lancions dans une bataille juridique dont je sortirai vainqueur. Je suis venu te voir parce que je sais que tu es le genre de personne qui aime affronter les problèmes face à face.

Les traits du visage du producteur se détendirent soudainement. Il posait sur son jeune artiste des yeux résignés et l’expression d’une vague indolence s’y dessina.

— Bon, fit-il après quelques instants. Je te remercie, Vincent, pour ta franchise. Nous savons maintenant chacun à quoi nous en tenir. Je vais aviser mes partenaires des nouveaux développements et nous allons trouver une entente. Une chose est certaine, nous ne voulons pas aller devant les tribunaux ni ameuter les médias. Ce serait dommageable autant pour toi que pour nous. Ralentis donc ton recours juridique et nous allons nous entendre entre producteurs.

Vincent se leva en éprouvant un sentiment de triomphe. Avant de quitter le bureau, il se tourna vers son imprésario et dit :

— Je suis navré, Frédéric, que nos relations en soient venues là. Je suis sincèrement désolé. Mais je n’ai pas le choix. Ce sont les circonstances… tu comprends.

Le producteur leva vers lui un visage résigné et dit :

— Je comprends.

Puis, il ajouta :

— A-t-on jamais le choix ?

Vincent n’était pas certain de saisir ce qu’il entendait au juste par là. Les deux hommes, dont les intérêts avaient convergé depuis le début de leur relation professionnelle, se regardèrent sans aucune animosité, et Vincent eut la conviction que la lutte qu’ils s’étaient livrée pendant les derniers jours venait de prendre fin.

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