Devant public
Chapitre 4
Depuis qu’il avait pris place à table, Bellemare n’avait pas eu une minute à lui. Son téléphone portable ne cessait de vibrer. C’était à tout moment des messages de différents membres de l’équipe qui avaient besoin de le consulter. Lorsque le garçon de table vint déposer son assiette, Bellemare éteignit son portable.
— Donc, ce sera des crêpes au sarrasin, yogourt maison, fruits frais et jus du jour pour monsieur. Désirez-vous autre chose ?
Bellemare fit un signe négatif de la tête.
— Bien, reprit le garçon de table. Je me permets, avant de vous quitter, de vous signaler qu’en cette merveilleuse journée de printemps, nous avons mis à la disposition de notre clientèle notre ravissante verrière ainsi que notre terrasse. Si jamais vous désirez profiter du soleil, il me fera plaisir de vous dresser une table à l’extérieur.
Bellemare étira le cou pour jeter un œil sur la verrière. Le chaud soleil de mai s’y déversait par toutes les fenêtres et il vit que bon nombre de clients prenaient leur déjeuner sur la terrasse. La salle à manger, du coup, était déserte. Il remarqua alors qu’il était le seul client du restaurant qui prenait son repas à l’intérieur.
— Je vous remercie, dit-il après un moment, mais la salle intérieure me convient parfaitement.
— Très bien, monsieur. Comme il vous plaira. Bon appétit.
Alors qu’il partait, Bellemare retint le garçon et lui demanda de lui apporter les journaux du matin. Quelques secondes plus tard, il avait les principaux quotidiens montréalais entre les mains et les feuilletait en attaquant son assiette.
En ouvrant le cahier des arts et spectacles, son attention fut d’abord attirée par un article consacré aux dernières frasques médiatiques de Michel Lafortune, le célèbre animateur de l’émission culturelle Sur la place publique. Lors de la dernière présentation hebdomadaire du talk-show, l’animateur avait tenu des propos controversés sur la réforme de l’enseignement au Québec. Face à un spécialiste de la didactique du français venu exposer les fondements de cette réforme, le vieil intellectuel recyclé en animateur de télévision avait dénoncé avec virulence ce qu’il appelait « l’éducation de la médiocrité ». Bellemare suivait depuis quelques années ce personnage médiatique, trouvant dans ses sorties alarmées contre « l’esprit du temps » une source de divertissement. Il avait toujours éprouvé une forme de respect mélangé de condescendance à l’égard des hommes qui ne prenaient pas acte des changements d’une société. L’histoire, pensait-il, était remplie de ces individus qui avaient vainement opposé leur faible individualité aux lames de fond qui transformaient les hommes et les choses.
Il parcourut rapidement le courrier des lecteurs qui abondait en lettres dénonçant pour certains les propos réactionnaires du controversé personnage, se réjouissant pour d’autres d’entendre une voix s’élever contre les abus du nivellement intellectuel de la jeunesse québécoise. Amusé par cet énervement soudain et momentané de l’esprit public, Bellemare passa aux articles qui le concernaient de plus près.
Comme il s’y attendait, les critiques du spectacle de Vincent étaient honnêtes, voire élogieuses dans certains cas. À l’occasion de la prestation donnée la veille au Centre Bell pour marquer la fin de la tournée, plusieurs journalistes en profitaient pour dresser un bilan de la carrière solo de Vincent. Ici et là, on saluait la confiance que les Productions COM avaient eue à l’endroit du groupe de jeunes musiciens. Alors qu’on s’attendait à un spectacle similaire à ceux auxquels les galas de la première mouture de L’Académie de la chanson populaire avaient habitué le public, on avait opté plutôt pour un format juvénile, un vrai band de rock, pour assumer l’ensemble du spectacle. Et le résultat avait franchement plu. On s’étonnait qu’un artiste du style de Vincent ait pu émerger d’une telle industrie. Un critique suggérait même que Vincent arrivait à tirer le meilleur que cette machine de production avait à lui offrir.
Bellemare but une gorgée de jus. Il revoyait les premières semaines de la tournée alors que son équipe et lui avaient tenté d’encadrer les jeunes musiciens. Tout cela avait pris une tournure imprévisible. Lui-même ne reconnaissait plus Vincent, comme s’il s’était transformé quelque part pendant l’automne précédent. Mais il devait admettre que malgré les apparences, le jeune chanteur semblait savoir ce qu’il faisait. Bellemare n’était pas certain de saisir la logique profonde de son comportement, mais il reconnaissait que Vincent s’en tirait très bien. Alors que la deuxième mouture de L’Académie venait de couronner un nouveau gagnant un mois auparavant, celui-ci était éclipsé dans les médias par les spectacles et, surtout, les frasques de Vincent.
Tout cela, se disait-il depuis quelque temps, était fort intéressant et très prometteur pour le jeune artiste, mais il pressentait que cette soudaine autonomie artistique que démontrait Vincent pouvait être dommageable à moyen terme pour ses relations avec les Productions COM. Tôt ou tard, il allait devoir affronter ce problème.
Il en était à ces réflexions quand il vit un jeune homme entrer dans la salle à manger. Il ne reconnut pas immédiatement Vincent. Les cheveux en bataille, l’air négligé, portant un t-shirt et un jean délavé, il semblait tout juste sortir d’un bar.
— Mais tu n’as pas dormi de la nuit, Vincent ? dit Bellemare lorsque le jeune homme prit place devant lui.
— Ouais, j’ai dormi, répondit-il. Quelques heures. J’ai failli manquer notre rendez-vous. Une chance que j’avais demandé le service d’alarme. Mais ça va aller mieux quand j’aurai bu un café.
Il leva le bras dans les airs et fit signe au garçon de lui apporter un espresso. Bellemare releva une odeur particulière.
— Bon sang, mais qu’est-ce que c’est que cette odeur ? De la réglisse ?
Vincent sourit.
— De la sambuca. On a fini la soirée dans un bar pour fêter la fin de la tournée, hier, et on a bu des roulettes russes. La sambuca flambée nous coulait sur les doigts et les jeans. On a failli mettre le feu au bar…
Le garçon arriva avec le café.
— Bon, fit Bellemare après quelques secondes de silence. Je voulais te voir pour faire le point sur ta tournée. Je tiens à te féliciter. Les critiques sont favorables.
Il poussa la pile de journaux vers Vincent.
— Pas que je doutais de tes capacités à mener tout ça à terme et comme il convient, mais tu m’as étonné. Je dois l’admettre. À la suite de ton album, je t’avais promis de te donner carte blanche pour la direction artistique de ton spectacle. J’ai tenu parole…
— Mais non sans avoir essayé de nous contrôler, nuança Vincent avec une pointe de sarcasme dans la voix.
— On ne cherchait pas à vous « contrôler », Vincent, rétorqua l’imprésario. On pensait seulement qu’il y avait un risque. Une gang de jeunes hommes dans la fleur de l’âge, plein d’hormones, et avec vos moyens… Ça aurait pu mal tourner. Mais, comme je te le disais, vous avez bien manœuvré à travers tout ça…
— Tu veux dire que les concerts étaient sold out et que les journalistes ne me crucifiaient pas sur la place publique…
Cette pointe d’arrogance agaça Bellemare.
— Oui, fit-il avec diplomatie, le public était au rendez-vous, ce qui est l’une de mes préoccupations. Et c’est tout à fait normal. Mais je pensais surtout à ta carrière, Vincent. Des fois, on dirait que tu n’es pas conscient de ta situation précaire. Tu jouis peut-être d’une célébrité très enviable pour une vedette de ton âge, mais tu ne dois pas la tenir pour acquise. Tout peut s’écrouler en quelques jours, en quelques minutes même…
Vincent se dit alors que Bellemare ignorait à quel point il était conscient de son statut. Il pensa qu’ils auraient pu avoir à l’instant la conversation qu’il avait eue avec Annie lors de la soirée de l’ADISQ. Bellemare lui tendait une perche. Mais il était tout simplement trop tard. Il attrapa sa tasse de café et but une gorgée. Ils pouvaient bien en discuter franchement, Vincent savait depuis plusieurs mois que son avenir artistique ne dépendait plus de cet homme.
— Oui, tu as sans doute raison, dit-il finalement. J’ai peut-être seulement eu de la chance, après tout. Et c’est ton rôle de veiller à mes intérêts…
Bellemare eut une expression de contentement.
— Et maintenant ? reprit l’imprésario avec enthousiasme. Qu’est-ce que tu comptes faire ?
Vincent observa la salle d’un regard circulaire.
— Je ne sais pas exactement. J’avoue que je suis un peu fatigué.
— Mais pourquoi n’en profites-tu pas pour prendre des vacances ? Va au soleil. Hawaï, Cuba, la République dominicaine… Tu as les moyens et tu ne t’es pas reposé une minute depuis plus d’un an.
Vincent posa un regard sardonique sur Bellemare.
— Tu veux que je libère la place pour ton nouveau poulain, c’est ça ?
L’agacement de Bellemare grandissait.
— Je te le répète encore : Marc-Antoine et toi n’êtes aucunement en compétition. Il t’admire tellement. Vous pouvez travailler ensemble, faire des duos… Si tu veux, tu peux même te joindre à sa tournée qui débutera en janvier prochain…
Vincent grimaça. Il attrapa à nouveau sa tasse de café. Il avait la désagréable impression que ce Marc-Antoine, qui venait d’être couronné par la deuxième mouture de L’Académie, n’était qu’une pâle copie de lui-même. Et dans ce reflet que lui renvoyait cet insupportable miroir, c’était sa propre individualité qui lui semblait pâlir pour ne devenir elle-même que la copie de milliers d’autres copies.
— Non merci, répondit-il. Je veux faire les choses à ma façon. Et pour commencer, je dois m’occuper de mon appartement. Je dois le meubler et tout. Puis quand ça sera fait, je vais sûrement prendre des vacances. Qui sait ? Je reviendrai peut-être même avec la vision claire de mon prochain album.
Bellemare approuva paternellement. Il prit ensuite son téléphone portable et l’ouvrit. Il avait douze nouveaux messages. Il dit qu’il devait partir, mais qu’il était très content d’avoir eu cette discussion. En se levant, il lui demanda de le tenir informé de son agenda estival et l’informa qu’il n’avait qu’à lui faire signe s’il avait besoin d’aide pour son installation à Montréal.
Une fois seul, Vincent commanda un autre café, un bol de café au lait cette fois. Il avait le ventre vide, mais il ne se sentait pas en état d’ingurgiter des aliments solides. Il parcourut les journaux que Bellemare lui avait présentés. Il avait gagné son pari. Non seulement il occupait encore la majorité de l’espace médiatique destiné à la vie culturelle, mais il était parvenu de surcroît à faire naître un doute dans l’esprit des critiques les plus sceptiques à l’endroit de sa légitimité artistique. Mais la bataille n’était pas encore gagnée ; il se maintenait dans un équilibre précaire entre la culture populaire et cet autre monde, vague et indéfini, de l’art légitime auquel il aspirait.
Le garçon déposa un bol de café au lait devant lui. Il réfléchit pendant de longues minutes à ce que pouvait représenter concrètement un art légitime. Il lui semblait avoir plongé si profondément dans cet univers artistique de la télévision et du rock’n’roll qu’il en avait perdu l’image claire et limpide de l’art, du vrai art tel qu’il se l’était toujours représenté. Il remarqua alors qu’il n’avait pas ouvert un livre dans la dernière année ni écouté une seule pièce de Bach.
La salle à manger était toujours déserte. Les serveurs allaient et venaient entre la cuisine et la verrière. De plus en plus de clients de l’hôtel prenaient place sur la terrasse. Personne ne remarquait la table où il était assis. En observant d’un air discret les allées et venues du personnel du restaurant, Vincent vit Benjamin qui se tenait debout dans la verrière. Il semblait hésiter entre différentes tables. Vincent alla le rejoindre.
— Salut Ben, fit-il en l’abordant. On se prend une table à l’extérieur.
D’un air encore ensommeillé, Benjamin lui dit qu’il prendrait bien le déjeuner sous le soleil. Vincent interpella un garçon et demanda qu’une table fût dressée pour lui et ses amis.
— Et je vous prie, dit-il, mettez-nous un peu à l’écart. On voudrait être tranquilles.
— Mais bien sûr, monsieur Théodore.
En quelques instants, les garçons avaient préparé une table à l’extrémité de la terrasse.
— Nous avons ouvert une section juste pour vous, dit le garçon. Si vous voulez bien me suivre.
— Vraiment, murmura Benjamin à l’oreille de Vincent en traversant la verrière, tous ces privilèges de star vont me manquer…
En circulant dans l’allée centrale de la terrasse, les clients attablés tournaient la tête sur leur passage. Ils arrivèrent à la table et prirent place. Benjamin s’affala sur la chaise en disant :
— J’ai l’impression de me réveiller le lendemain d’un party qui a duré trois mois et demi… Je ne me suis jamais senti aussi épuisé.
Il ferma les yeux en exposant son visage aux rayons du soleil. Vincent était songeur. Cette brève discussion avec Bellemare lui rappelait combien, malgré tous ses efforts, il demeurait lié aux Productions COM. S’éveillant au lendemain de cette longue tournée pendant laquelle il s’était forgé une image de rebelle, il éprouvait une soudaine lassitude. Toute cette vie de débauche et de bruits n’était pas satisfaisante.
— Tu sais, Vincent, dit Benjamin en ouvrant les yeux, j’pense qu’on ne t’a pas remercié, Mathieu, Christophe pis moi de nous avoir pris comme musiciens pour ta tournée. T’as pas idée combien c’est bon pour notre C.V. Que tu ne nous aies pas oubliés, c’est vraiment… c’est vraiment smatte de ta part.
Vincent fit une moue de refus.
— Merci de me dire ça, Ben, mais c’est beaucoup grâce à vous si ça a été une si bonne tournée. Sans vous, je ne me serais pas aussi éclaté et mes tounes… c’est tellement poche sur l’album. Vous en avez fait quelque chose de pas pire pantoute.
— Pis Simon, continua Benjamin, tu as eu raison de l’amener. Y est ben correct comme gars pis comme musicien. D’ailleurs, qu’est-ce qui font les autres candidats de la première saison de L’Académie ? Y me semble qu’on n’en entend pas parler ?
— Bien, Marianne, répondit Vincent, elle s’est retirée du show-business. Pis pour les autres, j’pense qu’ils sont dispersés aux quatre coins de la province. Y font des petits festivals de région, du genre le festival de la botte de foin de Saint-Wouin-Wouin… Je sais que Jef joue dans des bars de chansonniers. J’pense que Virginie a eu un rôle secondaire dans une comédie musicale. En tout cas, quand j’entends parler des autres candidats, je me dis que j’ai bien fait de finir en première place de ce concours. Sinon, je serais en train de végéter dans un bar de Lévis…
Benjamin referma les yeux en s’exposant au soleil. Vincent regarda les clients qui se prélassaient aussi sous le soleil, à quelques mètres d’eux. Il avait envie lui aussi de profiter de la température clémente, mais depuis qu’il avait discuté avec Frédéric Bellemare, tout lui semblait insatisfaisant.
— Mais même si je peux me consoler en me comparant aux autres candidats de L’Académie, dit-il après un moment, j’avoue qu’y a des fois où j’trouve que ça devient un peu ridicule tout ça. Tu trouves pas, Ben ? Je veux dire, monter sur scène tous les soirs pour jouer les mêmes chansons pop, mais avec un peu plus de rock dedans ? Pis se dandiner sur scène comme des meneuses de claque ? Pis après, aller se soûler dans les bars et ramener une nouvelle fille à tous les soirs ?
Benjamin se redressa.
— Oui, ça peut devenir un peu ennuyant, Vincent. Mais j’ai compris quelque chose pendant cette tournée, quelque chose que tu avais déjà compris, toi, quand tu t’es inscrit à ce concours. Si tu veux percer, j’pense que t’as pas le choix de faire des compromis. Regarde ce qu’on a autour de nous. Regarde les conditions dans lesquelles on a fait cette tournée. Le luxe, le confort… pis l’argent. J’ai jamais fait autant d’argent avec la musique de toute ma vie. C’est quand même quelque chose…
— Peut-être, concéda Vincent. Mais c’est pas juste ça, être artiste, Ben ? Il me semble qu’il faut aller plus loin, non ?
Benjamin réfléchit un moment et répondit avec beaucoup de sérieux :
— Je sais que ça vole pas très haut le show qu’on a fait ensemble pendant les trois derniers mois. Toi et moi, on a déjà fait bien mieux avant, dans nos concerts de musique au conservatoire, par exemple. Mais y faut quand même se contenter un peu de ce qu’on a, non ?
Vincent vit que Simon traversait la verrière en se dirigeant dans leur direction. Il se dit que Benjamin avait peut-être raison. Lui, pourquoi était-il encore insatisfait ? N’était-il pas en voie d’atteindre le but qu’il s’était fixé en s’inscrivant à ce concours de musique ? N’avait-il pas même réussi à se départir de l’image trop proprette de chanteur populaire qui lui collait à la peau en sortant du concours ?
— Moé, j’bois pas pendant au moins un mois à partir d’aujourd’hui, fit Simon en prenant place à table. Ah ! Ça c’est du soleil ! J’m’en vas dans le Sud pas plus tard que demain, les gars. Ça c’est certain. Ciao ! Et viva les plages au bord de la mer…
— Où ça en est, ton projet d’album ? demanda Vincent.
— Bof ! soupira Simon. Frédéric m’a parlé y a une couple de semaines du mois d’août pour les premières sessions d’enregistrement. À ce qu’y paraît, les chansons sont déjà choisies. J’ai donc tout l’été juste pour moi. Pis je compte en profiter. Benjamin, tu vas faire ma tournée, hein ?
— Tu peux être certain, Sim, que je serai là. T’auras qu’à m’appeler.
— Excellent.
Vincent regarda Simon et Benjamin. Il eut alors l’intime conviction qu’ils ne pouvaient comprendre ses préoccupations. Christophe arriva sur la terrasse et vint les rejoindre.
— J’arrive pas à croire que c’est fini, fit-il. Vincent, tu vas nous prendre pour enregistrer ton prochain album, hein ? Tu l’as promis, hier soir.
Vincent sourit.
— Hier, Christophe, j’étais pas en état de promettre quoi que ce soit. J’pense que j’ai dit à trois filles que j’allais les marier…
Ils rirent tous.
— Mais oui, reprit Vincent, quand je ferai mon deuxième album, je vais penser à vous, c’est certain. Et pour la tournée, aussi.
— Super ! répondit Christophe. Mais entre-temps, y faut que tu m’arranges un rendez-vous avec celui que t’appelles le grand manitou.
— Frédéric ?
— Ouais, c’est ça. Je dois le convaincre de me prendre dans la prochaine saison de L’Académie. Moi aussi, tu vas voir, m’a leur en donner de la performance. Du téléroman, y vont en avoir plein l’écran !
Vincent et Simon échangèrent un regard.
— Tu vas être excellent, Christophe, répondit Simon. Excellent.
• • •
Le taxi déposa Vincent à son appartement en début d’après-midi. Les chaleurs soudaines de mai avaient fait fondre les derniers bancs de neige. Les rues et les trottoirs étaient poussiéreux, recouverts de sable. En pénétrant dans le hall, il se heurta à une pile de sacs publicitaires qui s’étaient accumulés au fil des mois. Vincent déposa sa valise et sa guitare dans le couloir principal.
À l’intérieur régnait une atmosphère confinée. Le soleil plombait à travers les fenêtres du salon partiellement obstruées par un voile de saleté. Un seul fauteuil meublait le salon ; à ses côtés, quelques boîtes de livres étaient empilées. Vincent s’avança dans le salon. Une fine couche de poussière recouvrait le fauteuil, les livres et les moulures des murs. La salle à manger était complètement vide. Il alla dans sa chambre. Au centre, à même le sol, était déposé son matelas. Les draps étaient encore défaits. Il tenta de se souvenir à quand remontait la dernière nuit qu’il avait passée dans cet appartement. Ce devait être quelque part à la mi-décembre. Dans la cuisine, il y avait une table avec deux chaises, un grille-pain et quelques fruits complètement séchés. Il ouvrit le réfrigérateur. Il y trouva un cheddar pourri et un contenant de plastique renfermant un reste de repas. Vincent retourna vers le salon et s’assit dans le fauteuil qui, sous son poids, souffla un nuage de poussière.
Il regarda son étui à guitare et sa valise déposée dans le couloir. Voilà tout ce qu’il possédait. Il tenta de dresser dans son esprit la liste des achats que nécessitait l’ameublement de cet appartement. Il avait envie de tout mettre sur le trottoir, hormis sa guitare et sa valise, et de tout recommencer à neuf. C’était comme si sa vie recommençait ici et maintenant. L’immense quantité de travail que lui semblait représenter cette installation l’apeurait. Il chercha un crayon et du papier pour noter ce qu’il devait acheter. N’en trouvant pas dans les boîtes de livres, il prit son téléphone portable, ouvrit l’application « note book » et commença la liste des choses à faire. Rapidement son esprit s’égara dans tout ce dédale de la vie domestique. Après quinze minutes, il se découragea. Il composa le numéro de la maison. Brigitte décrocha.
La discussion lui apporta un certain réconfort. Il expliqua à sa mère sa situation particulière. Brigitte était prise par plusieurs colloques auxquels elle participerait au cours des prochaines semaines. Elle lui proposa entre-temps de revenir à la maison ; il avait encore sa chambre, alors pourquoi s’empresser d’emménager définitivement à Montréal ? Par la suite, au cours de l’été, elle l’aiderait avec son aménagement. Vincent dit qu’il allait y songer et qu’il la rappellerait bientôt.
En raccrochant, il demeura pensif pendant un moment. Revenir à Québec lui apparaissait comme un retour vers le passé. Il se pencha vers les boîtes de livres. Il sortit quelques volumes et les feuilleta. Cette activité, à laquelle il avait été si attaché à une certaine époque, lui semblait appartenir à une autre vie. Il parcourut rapidement une pièce de Molière, quelques vers de Boileau, des poèmes en prose de Baudelaire. Il relut quelques métamorphoses d’Ovide, ses préférées. Il tomba aussi sur les écrits de Glenn Gould qu’il avait dévorés pendant ses premières années de piano au conservatoire. Il rêvait alors de devenir le prochain pianiste dont le génie interprétatif se comparerait à celui de Gould. Pendant un moment, il éprouva l’envie d’écouter de la musique classique. Son cerveau lui en demandait. Il attrapa son iPod dans sa valise et regarda la liste des artistes. Les noms défilaient. Il n’y avait que des artistes populaires. Il retourna dans ses boîtes de livres et trouva, tout au fond, une pile de disques compacts. Il y avait des disques de Liszt, Chopin, Schubert, Debussy, Bach, Bartók. Il regarda autour de lui et ne vit aucun lecteur de disque.
Cela le ramena à la réalité concrète de sa vie. Il éprouva aussi la faim. Il allait devoir aller à l’épicerie. Il pensa alors à Annie. Ils ne s’étaient pas parlé depuis quelques semaines. Il lui devait bien un souper dans un bon restaurant. Il prit son téléphone et composa son numéro. Annie décrocha après deux sonneries et parut très heureuse d’avoir de ses nouvelles. Vincent lui expliqua que sa tournée venait de prendre fin et qu’il voulait l’inviter au restaurant pour la remercier. Annie accepta immédiatement. Elle lui proposa même d’aller prendre un verre auparavant sur une terrasse. Vincent énuméra les achats urgents auxquels il devait procéder.
— Je dois m’acheter au moins des draps, de la vaisselle, des trucs pour la salle de bain, faire une épicerie… et je n’ai pas de voiture, donc je risque d’être occupé jusqu’à six ou sept heures.
— Je peux te prêter ma voiture, proposa Annie.
Vincent hésita un instant.
— Ah… C’est très gentil. Mais… il ricana de malaise. Tu vas trouver ça stupide, mais je n’ai pas encore de permis de conduire…
Il entendit le rire amusé d’Annie.
— Tu n’as pas à avoir honte, Vincent. J’ai appris à conduire à 25 ans. Voilà ce que je te propose : donne-moi ton adresse, je passe te prendre, on fait des courses ensemble pour s’assurer que tu vas survivre encore quelques jours dans ton appartement et ensuite on va dans un restaurant. Est-ce que ça te va ?
Vincent lui dit qu’elle n’avait pas à être si généreuse avec lui, qu’elle avait déjà beaucoup fait pour lui. Annie insista en affirmant que ça lui faisait plaisir. Il accepta finalement en balbutiant quelques remerciements et lui donna son adresse.
Vingt minutes plus tard, Annie était sur le pas de la porte. Lorsqu’elle entra dans l’appartement, elle examina d’un regard rapide le quatre pièces et demie.
— Ouais… fit-elle en revenant de sa visite. Il y a beaucoup de travail à faire. Il faut commencer par tout nettoyer, je pense. Ensuite, tu vas devoir faire une liste de tout ce qui te manque.
Vincent lui tendit son téléphone portable où il avait commencé à noter ce dont il pensait avoir besoin. Annie sourit.
— On verra ça après, dit-elle en lui redonnant son portable. Commençons par nettoyer, puis après on évaluera ensemble ce que tu dois acheter en priorité. Alors, pour le ménage, tu as ce qu’il faut ?
Vincent sortit des armoires sous l’évier de la cuisine une bouteille de détergent à moitié pleine et une vieille éponge. Annie eut une expression moqueuse en lui disant qu’il n’avait sans doute pas fait beaucoup de ménage dans sa vie.
En revenant de la pharmacie où elle lui fit acheter un arsenal de produits ménagers, ils se lancèrent dans une longue corvée. Devant l’ampleur de la tâche, ils abandonnèrent l’idée du magasinage et ils troquèrent le restaurant gastronomique contre des shish-taouks et une caisse de bière. En soirée, ils allèrent acheter une literie et firent une épicerie. Comme Annie n’avait aucun tournage prévu avant deux semaines, elle se proposa de l’accompagner dans ses activités domestiques face auxquelles, il devait l’admettre, Vincent se sentait particulièrement démuni.
— Si je n’y vais pas avec toi, dit-elle en se moquant, tu vas être la cible parfaite pour des vendeurs à commission. Ils vont flairer le jeune riche qui ne connaît rien à rien…
Le lendemain commença une interminable chasse dans les centres d’achat. À sa grande surprise, ce qu’il croyait être une obligation fastidieuse se transforma pour Vincent en une dépense grisante. Pour la première fois, il jouissait de son argent. Sous les conseils avisés d’Annie, ses besoins s’accrurent considérablement. Ils délaissèrent bientôt les magasins grande surface, où ils étaient considérablement ralentis par des hordes de jeunes femmes qui voulaient prendre des photos en compagnie de Vincent, pour les commerces spécialisés et destinés à une clientèle plus fortunée. Annie lui apprenait à agencer les couleurs, lui prodiguait une foule de conseils sur les meubles, les matériaux, la décoration. En somme, elle lui enseignait le bon goût.
Elle lui fit découvrir les antiquaires ; Vincent y flamba des sommes colossales. Elle l’entraîna dans des magasins chics lorsqu’il voulut refaire sa garde-robe. Elle était sa styliste ; Vincent suivait ses conseils et définissait de mieux en mieux ses goûts vestimentaires. Il eut ensuite une passion pour les tapis ; il en acheta deux de style persan à gros prix aux enchères. Lorsqu’il comprit qu’il pourrait détenir sa propre machine à café espresso, ce fut encore une fois un emballement. Pendant une journée complète, ils firent les commerces spécialisés, s’informèrent sur les multiples modèles disponibles. Il eut ensuite un engouement pour le vin : il s’acheta un cellier et le remplit d’une trentaine de bouteilles, dont quelques vins de garde. Il se passionna ensuite pour les ustensiles de cuisine. Il acheta une batterie en cuivre, se fit convaincre par un vendeur de la nécessité de cuisiner au gaz. Bientôt, il avait les outils d’un chef de restaurant gastronomique bien que ses connaissances culinaires fussent encore rudimentaires.
Ils ne comptaient plus l’argent ni les jours qui s’enfilaient les uns après les autres dans un même flot d’ivresse dépensière. Annie se laissa prendre au jeu, oubliant même parfois qu’elle agissait seulement à titre de conseillère. Dans tout cela, Vincent avait l’impression de bâtir quelque chose de concret ; cet appartement devenait pour lui le signe de sa prise de possession, de son établissement dans la vie. Il lui semblait acquérir du coup une maturité nouvelle.
« Qu’il fait bon rentrer chez soi ! » avait-il pris l’habitude de s’exclamer en revenant d’une journée de magasinage.
Après cette fièvre de la dépense, des objets neufs entouraient Vincent où qu’il fût dans son appartement. Annie et lui se donnaient rendez-vous à la livraison d’un achat. Vincent voulut étrenner son four au gaz et sa batterie de cuisine en cuivre. Dans une atmosphère de douce camaraderie, ils cuisinèrent ensemble plusieurs soirs d’affilée. Vincent découvrit la joie de cuisiner. Il s’était acheté plusieurs livres de cuisine, écoutait des émissions culinaires en ligne, raffinait sa connaissance du vin. Un matin, il s’inscrivit à des cours privés donnés par un œnologue de renom de la métropole ; il explora les accords mets et vin. Plusieurs soirs par semaine, il téléphonait à Annie pour l’inviter à goûter sa nouvelle découverte.
Un jour qu’ils étaient à l’épicerie, Annie attira son attention sur un présentoir de revues et journaux. Sur la couverture d’un magazine, il reconnut son visage ainsi que celui d’Annie. L’hebdomadaire titrait : « Vincent Théodore : préfère-t-il les femmes mûres ? » Il attrapa la revue et la feuilleta. Ils virent que des paparazzis avaient traqué leurs va-et-vient des dernières semaines. Le journaliste qui avait écrit l’article suggérait que les deux artistes entretenaient une liaison. Il insistait sur leur différence d’âge de quinze ans. Ils en rirent longuement. Vincent affubla Annie du sobriquet de « grande sœur » ; la femme de 35 ans s’en offusqua d’abord. Mais comme Vincent le disait avec si peu de malice dans la voix, avec affection même, elle le toléra. En retour, elle le surnomma « mon petit ». Cela devint un jeu entre eux.
À partir de ce moment, ils s’amusèrent à débusquer dans les rues les photographes qui les épiaient sans même chercher à se dissimuler. Ils se donnèrent en spectacle en paradant dans les rues les plus achalandées de Montréal, en se faisant voir dans les restaurants populaires du Plateau-Mont-Royal et de la rue Saint-Denis.
Vincent en avait presque oublié L’Académie et sa carrière. Un matin où le souvenir de la musique, comme le rappel d’une vie antérieure, se fit plus pressant, il se mit à la guitare et tenta de composer une chanson. Le résultat, après trois jours d’efforts laborieux, était lamentable. C’était à peine mieux que la pop mielleuse qu’il avait enregistrée presque un an, jour pour jour, auparavant. Il rangea sa guitare en rageant de se découvrir si mauvais. Ne pouvait-il pas faire mieux que ça ? Il ne savait plus.
Ce soir-là, Annie se présenta chez lui sans prévenir, comme elle avait pris l’habitude de le faire, prenant ses aises dans cet appartement qu’elle considérait presque comme le sien. Elle trouva Vincent dans le salon, l’air maussade. Il ne voulut pas s’expliquer sur sa mauvaise humeur.
— Mais toi, dit-il en relevant son excitation, tu as l’air de ne pas tenir en place. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Annie vint le rejoindre sur le divan du salon.
— Tu te rappelles l’audition que j’ai passée il y a deux semaines pour un film ?
— Vaguement, répondit Vincent. Il me semble que tu n’y tenais pas trop.
— Pas que j’y tenais pas, le corrigea-t-elle, c’est juste que je doutais vraiment de mes chances d’obtenir ce rôle. Ben, imagine-toi donc que je l’ai eu !
— Ah ! fit Vincent sans grande conviction. Félicitations.
— Non, rétorqua-t-elle. Tu ne comprends pas. Ce n’est pas juste un petit rôle comme j’en fais à la télé. C’est un vrai rôle de composition, le rôle d’envergure que j’attends depuis des années pour prouver à tout le monde que je suis capable de jouer autre chose que les jeunes ingénues. C’est un rôle qui va prouver ma maturité, que je suis rendue à un autre niveau, que je ne suis pas qu’une simple actrice avec du potentiel… Tu comprends ? Pour ma carrière, c’est un pas immense ! Ça va peut-être me remettre sur la carte !
Vincent manifesta plus chaleureusement son entrain. Comme Annie voulait fêter son rôle, ils réservèrent une table dans un restaurant chic du Vieux-Montréal. Ils burent beaucoup de vin pour célébrer, si bien que Vincent confessa à Annie les raisons de sa morosité. Il ne savait plus où il en était d’un point de vue professionnel. Il n’avait plus envie de chanter de la pop, mais il ne se sentait pas capable d’écrire des chansons à la hauteur de ses ambitions. Et le temps filait. Marc-Antoine allait sortir un album à l’automne. S’il restait passif, il risquait d’être oublié.
— Je ne sais pas, disait-il d’un air égaré, ce que je devrais faire. Peut-être que je devrais cesser de courir après une gloire immédiate et me concentrer sur un vrai travail d’artiste… m’investir dans quelque chose de grand, de démesuré. J’ai quand même les moyens pour subvenir à mes besoins pendant un bout.
— Mais qu’est-ce que tu aimerais faire ?
— Je ne sais pas trop encore. Me remettre à la musique, mais en essayant vraiment de trouver ma voie. Ou bien essayer le théâtre. Il eut un air amusé et blagueur. Tu pourrais me donner des cours…
Le visage d’Annie s’immobilisa soudainement. Elle fixait sur lui ses grands yeux bruns, avait la bouche entrouverte en tenant dans les airs son verre de médoc.
— Mais… bégaya-t-elle, j’y pense… Mais oui… C’est en plein ça. Écoute, Vincent, dit-elle en reprenant sa contenance et en s’accoudant sur la table avec sérieux. Quand j’ai rencontré Jean Boisvert, le réalisateur, et qu’il m’a dit que j’avais été retenue pour le rôle, nous avons beaucoup discuté ensuite de la façon dont il voyait son film. Ça va être gros, je peux te le dire. C’est une production franco-québécoise et ils sont sur le point de signer un acteur français de renom pour l’un des rôles principaux. Il n’a pas voulu s’avancer, mais disons que la nouvelle va propulser le film sur le plan international. Et il m’a aussi dit qu’il reste un rôle à combler, pour un acteur de 23 ou 25 ans. J’ai lu le scénario et… je viens d’allumer. Tu pourrais très bien jouer ce rôle !
Vincent crut d’abord qu’elle se moquait de lui. Lui, jouer au cinéma ? Mais il n’avait jamais appris à jouer ! C’étaient des paroles en l’air…
— Mais ce n’est pas toi qui me répètes tout le temps que tu as été obligé de jouer la comédie pour gagner ce concours ? Au début, je pensais que tu blaguais, mais j’en suis venue à penser que tu as vraiment un talent naturel pour le jeu… Regarde comment tu es devenu un tombeur de filles, juste en décidant de le devenir…
Vincent sourit. Puis, il réfléchit. Était-ce le vin ? Posait-il un regard lucide sur ses talents artistiques ? Tous ces mois passés dans la maison pendant la première saison de L’Académie lui revenaient en mémoire. N’avait-il pas appris là-bas à jouer un rôle, à être quelqu’un d’autre que lui-même, à se contrefaire comme un comédien ? Au bout de quelques secondes de silence, il prit son verre de vin en disant :
— Je ne sais pas, Annie, mais tu as peut-être raison. Faudrait voir. Faudrait faire des essais.
— En tout cas, si tu es prêt à t’y mettre à fond, je suis certaine que je peux convaincre le réalisateur de t’accorder une audition.
Vincent redevint songeur. Oui, pensait-il, il réussirait peut-être à jouer convenablement. C’était peut-être le nouveau défi dont il avait besoin. Il leva les yeux vers Annie en avançant son verre pour faire un toast.
— Vraiment, grande sœur, que serais-je sans toi ?
Annie leva sa coupe. Au contact l’une de l’autre, le cristal tinta d’un son sec. Puis elle ajouta avec un air léger :
— Voyons, mon petit. Bientôt, tu voleras de tes propres ailes et tu quitteras mon nid…
OceanofPDF.com