Faites revenir !

Michel Batifoille · Chapitre 16 sur 24

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Lucienne

ser, de se faire une échelle de sa modeste et ancienne notoriété.

Mais cela ne l’a grandi d’aucune sorte, ni diminué ce qu’on lui

doit.

 

Lucienne

 

Lucienne nous vient du Roussillon, un pays de fruits, de car-

rières, de fabriques d’espadrilles de corde. Le pays de Marty, le

mutin de la Mer Noire. Chacun y prenait un malin plaisir à éga-

rer la police qui voulait empêcher les meetings interdits.

Un pays que les gens pauvres devaient quitter avant que les

jeunes hommes soient victimes d’un accident dans les carrières

ou prennent leur rang sur le monument aux morts de 14-18,

avant que les jeunes filles deviennent filles-mères ou veuves

sans ressource.

Lucienne arrive à Vigneux bien avant ses 20 ans. Elle fait la

connaissance de son mari, Fernand, aux Jeunesses (mariage en

1934).

Il s’en suit une vie de militants avec ses grèves, ses licencie-

ments, ses périodes de chômage, les premiers congés payés pas-

sés en travaux bénévoles dans la colonie de vacance de la plus

proche mairie communiste.

Pour trouver un emploi, Fernand (son nom noté à l’encre rouge

sur toutes les listes patronales) n’a bientôt d’autre choix que de

devenir employé communal puis professeur technique de

l’enseignement. Lucienne fait des ménages puis vient aussi à

l’Éducation Nationale.

 

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Un ménage uni avec Fernand et sa mère et deux enfants, garçon et fille, dans le petit pavillon construit par les parents de Fer-nand. La faucille et le marteau ornaient, en médaillon gravé dans le ciment, la porte d’entrée mais on s’est résigné à les effa-cer vite fait au début de l’occupation allemande.

La mère de Fernand occupe une pièce au premier étage où elle entasse, année sur année, la collection complète de l’Humanité. Impossible d’y entrer avant son décès.

L’occupation les voit tenir leur place dans la Résistance et son travail clandestin. Elle n’insiste pas. Elle ne fait pas réclame de ce qui lui semble tout naturel. D’ailleurs elle n’a jamais su en dé-tail les actions de son mari. Ils ont fait l’un et l’autre ce qu’il fal-lait. Rien de plus.

Les enfants comprendront vite l’intérêt d’étudier pour devenir ingénieur et institutrice. Ils éviteront soigneusement de pour-suivre l’engagement politique de leurs parents.

Aujourd’hui, à 70 ans, Lucienne est seule. Fernand a été long-temps malade avant de décéder, il y a 10 ans. Elle soigne son jardin, qui déborde de fleurs. Elle cuisine pour ses enfants et pe-tits-enfants, fait des gâteaux pour toutes les fêtes du Parti. Elle n’a rien perdu de sa verve méridionale.

« Le militantisme d’aujourd’hui ne ressemble pas à celui que j’ai connu », elle n’est pas seule, parmi les vétérans, à s’exprimer ainsi. Est-ce un regret, un reproche ou la fierté d’avoir malgré tout imposé un mieux-être ? Mais sans le moindre soupçon d’envie et avec la conscience et l’étonnement que tout, malgré la vie plus facile, est maintenant devenu si compliqué.

 

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