Faites revenir !

Michel Batifoille · Chapitre 17 sur 24

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Mario

 

Si tu t’appelles Mario, tu es né en 1924 mais l’histoire a déjà pris

une longueur d’avance sur toi : elle commence en Italie quand

ton père Pietro, responsable syndical, organise la résistance

contre les fascistes. Quand une chemise noire est tuée dans une

manifestation, Pietro doit s’enfuir en France, bientôt suivi par

sa femme enceinte et son fils aîné, Giuseppe.

Mario naît alors à Châtillon en Haute-Marne avec un retard his-

torique qui vient de loin. Un troisième fils, Rolando, naît en

1926, mais la mère meurt en 1928 à La Turbie où le père tra-

vaille dans des carrières. Le père seul avec trois enfants fait ap-

pel à sa famille restée en Italie et les deux frères de Mario y par-

tent avec leur grand-mère.

Le père et le fils ne peuvent pourtant rester longtemps ensemble

car les autorités françaises menacent le père d’expulsion vers

l’Italie fasciste. Il doit donc plonger dans la clandestinité (dans

les Vosges) et en 1930 il confie Mario à l’« Avenir Social » qui

accueille et prend en charge les enfants de militants en difficul-

té. Sans nouvelles, Mario se convainc peu à peu que son père est

mort. Il grandit ainsi à Mitry-Mory en plein internationalisme

prolétarien avec, entre autres, des enfants allemands, espagnols,

yougoslaves ou polonais.

En 1939 le gouvernement français prend prétexte du Pacte ger-

mano-soviétique pour dissoudre le Parti et toutes les organisa-

tions qui lui semblent rattachées et donc l’« Avenir Social ».

Mario, comme tous les enfants de plus de 14 ans doit prendre sa

vie en main. Un responsable lui apprend avant qu’il parte que

son père est vivant mais arrêté en prison.

Mario part en novembre 1939 pour une école d’horticulture à

Hyères. Commis de ferme à Grand-Bourg en 1942-43, on le re-

 

– 39 – trouve à la Libération dans les maquis de la Creuse puis dans les opérations de réduction de la poche de Royan. C’est alors que la tuberculose se déclare et les deux poumons sont atteints. La streptomicyne arrive in extremis. Il en reste invalide de guerre pensionné à 100%.

Quand Mario peut à nouveau s’inquiéter de son père, après six ans de sanatorium, les traces s’arrêtent à la prison de Nancy dont les archives ont été détruites par les nazis. Mario reste quelques temps en Creuse puis monte en région parisienne. Il s’occupe de diverses entreprises, librairies, coopératives d’achat, SOCOPAD, GIFCO, etc.

Les contacts avec la famille italienne ne se renouent qu’en 1958, quand Mario, pour son mariage, a besoin des extraits de nais-sance de ses parents et s’adresse à la mairie de leur lieu de nais-sance. Il y retrouve ses deux frères, sa grand-mère (85 ans) et, sur des photos, un visage qu’il a revu dans ses songes sans pou-voir y mettre un nom, celui d’une jeune femme allongée sur un lit en fer dans une petite pièce sombre. Il comprend que ce vi-sage est celui de sa mère dont il a gardé des images de la mort à La Turbie.

Il serait paradoxal que d’une vie si mouvementée sorte un homme ordonné. L’épouse a renoncé à ranger les affaires de son mari. Chacun règne sur son étage attitré. Rez-de-chaussée propre et net. Premier étage où s’amoncellent les besoins du présent au-dessus de ceux d’hier par strates indiscernables. Of-ficiellement en retraite depuis longtemps, il ne sait pas rester au calme et à 70 ans passés, il fait marcher son imprimerie avec une tenace insoumission au rangement parmi les ordinateurs et les machines offset.

 

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