Faites revenir !
Un couple
Vieux et malades, ils forment un couple attentif et prévenant.
Elle boitille en s’appuyant à une canne et à son mari. Lui
marche très lentement dans un équilibre précaire, ses vertiges
s’aggravent et sa mémoire se vide inexorablement.
J’aimerais les aider mais ils refusent avec un début de panique.
Car cela ne regarde qu’eux-mêmes, ils cachent leurs détresses et
leurs douleurs. Ils savent leurs états et portent déjà le deuil l’un
de l’autre.
Des livres soviétiques longtemps conservés, les vestiges d’un
monde fraternel et travailleur : ils me donnent, me confient
trois livres comme pour sauver ce qui peut l’être encore de leurs
espoirs de jeunesse.
Ce sont des ouvrages que je possède déjà par héritage de mes
parents. Des livres que je n’ai pas lu et ne lirai peut-être pas,
mais que je garde en souvenir, par respect de leurs rêves inépui-
sables.
Ils sont morts peu après ma visite. L’épouse d’abord, puis son
mari qui avait ainsi perdu son dernier appui. Ils ne pouvaient
vivre qu’en se soutenant l’un à l’autre.
Jean-Jacques
Quand il m’accueille au seuil de son pavillon, il me semble in-
carner le médecin aux pieds nus tels qu’on en parlait dans les
– 41 – débuts mythiques de la Chine populaire. Il est grand, sans graisse, son long visage a des traits bien marqués. Médecin, il l’est par sa famille, par son père Robert et par son frère Robert-Henri, son aîné de 20 ans. Robert-Henri, médecin hygiéniste, s’implique dans la politique de santé des communes de la ban-lieue rouge autour de Paris. Il est nommé chef de cabinet tech-nique sous le Front Populaire, il collabore au programme de santé pour le Conseil National de la Résistance, il est de nou-veau chef de cabinet après la Libération. La carrière de Jean-Jacques, si vous voulez la connaître, ne comptez pas sur lui, cela ne l’intéresse pas. « Je n’ai jamais vécu avec une mentalité d’ancien combattant » nous dit-il. Quand il devient adulte, c’est en plein dans la 2e guerre mondiale. Un dé-but de tuberculose lui fait échapper au STO et il part pour un sanatorium dans l’Ain, mi-médecin et mi-malade. En juin 1944, il n’a qu’un saut à faire pour participer, comme médecin, au maquis et aux combats de la Libération. Médecin militaire dans l’aéronautique au sortir de la guerre, di-recteur de sanatorium dans l’Eure et Loir pendant 8 ans, il s’oriente ensuite vers la pédiatrie et la prévention. Il prend la di-rection des Centres médico-sociaux de la Région parisienne. Il y développe le secteur de Protection Maternelle et Infantile. Il participe à l’élaboration de méthodes de dépistage précoce de plusieurs maladies de l’enfant, met au point des bilans de santé. Dans le domaine de la prévention chez l’enfant et de la pédiatrie sociale, sa bibliographie couvre quatre pages d’articles ou d’interventions dans les congrès médicaux. En 1981, quand le gouvernement de la gauche se met en place, Jean-Jacques fait partie de l’équipe de conseillers rassemblée autour du Ministre de la Santé Jack Ralite. Mais son pro-gramme ambitieux comprenant entre autres une politique vo-lontariste de prévention et la suppression du secteur privé au sein des hôpitaux publics est sacrifié au profit du réalisme. Nul doute qu’il se sentait mal à l’aise au milieu de ses collègues mandarins pour qui la médecine est avant tout source d’enrichissement personnel. Il se scandalise des conversations
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