L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1364
«Bertrand du Guesclin, ou Gwezklen, selon l’orthographe bretonne, a laissé dans les traditions populaires de la Bretagne un nom presque aussi célèbre que dans l’histoire. Le peuple du pays de Tréguier, au milieu duquel il habita et qui suivait son parti en masse, a conservé le souvenir de ses exploits chevaleresques, et chante encore de vieux chants où on le montre détruisant l’un après l’autre les châteaux anglais perchés, comme des nids de vautours, sur nos rochers et nos montagnes.» (_De la Villemarqué_.)
Chants populaires de la Bretagne, recueillis et traduits par M. de la Villemarqué.
I.
Le soleil paraît, le jour luit, la rosée brille sur les épines blanches de la haie;
De la haie élevée du grand château de Trogoff, où les Anglais règnent encore;
La rosée brille sur les fleurs de l’épinaie; à cette vue le soleil se voile le front;
Car, en vérité, ce n’est pas la rosée du ciel; c’est une rosée de sang;
De sang pur qu’a versé Rogerson, le plus méchant fils d’Anglais qu’il y ait dans la vallée.
II.
Marguerite, ma belle enfant, vous êtes alerte, vous êtes vive;
Vous vous leverez demain de grand matin, pour aller porter du lait aux laboureurs qui travaillent à l’écobue.
—Ma bonne petite mère, si vous m’aimez, ne m’envoyez pas à l’écobue,
A l’écobue ne m’envoyez pas; vous ferez jaser les méchants.
Envoyez-y ma sœur aînée, ou ma petite sœur Franséza;
Bonne petite mère, je vous en prie; Rogerson me guette.
—Vous guettera qui voudra; vous êtes priée: vous irez;
Vous vous leverez avant le jour; le seigneur sera encore au lit.
III.
Marguerite disait à son père et à sa mère, le lendemain matin,
En prenant son pot au lait, Marguerite disait:
Adieu mère, adieu père; mes yeux ne vous verront plus:
Adieu, ma sœur aînée; adieu, ma petite sœur Franséza.
Or, comme la bonne petite fille allait au champ, le long du bois,
Proprette, légère, pieds nus, son pot au lait sur la tête;
Rogerson, du haut de la tour du château, la vit venir de loin:
Éveille-toi, mon page, et lève-toi vite, que nous allions chasser un lièvre,
Chasser un levraut blanc, qui porte un pot au lait sur sa tête.
IV.
Quand la jeune fille passa le long des douves[49], le seigneur était à l’attendre,
A l’attendre auprès du pont-levis; si bien qu’elle tressaillit d’épouvante,
D’épouvante en l’apercevant, et renversa son pot au lait.
Voyant cela, la pauvre fille se mit à pleurer amèrement.
—Taisez vous, ma sœur, ne pleurez pas, on vous donnera un autre pot au lait;
Approchez, et allons déjeûner, tandis qu’on le préparera.
—Beau seigneur, je vous remercie; j’ai déjeûné, bien déjeûné.
—Alors venez au jardin, venez cueillir de belles fleurs,
Venez cueillir une guirlande pour orner votre pot au lait.
Je ne porte point de fleurs, je suis en deuil cette année.
—Alors venez aux vergers, venez manger des fraises rouges comme une braise.
—Je n’irai point manger des fraises; sous les feuilles il y a des couleuvres.
J’entends l’appel des laboureurs de l’écobue; ils disent que je suis paresseuse.
Ils demandent où je suis restée avec mon pot de lait caillé.
—Vous allez sortir à l’instant; quand votre pot au lait sera prêt;
On s’en occupe, Marguerite; venez voir à la laiterie.
En franchissant le seuil du château, la jeune fille tressaillit;
La pauvre petite devint blanche comme la neige, quand la porte se ferma derrière elle.
—Ma mignonne, n’ayez pas peur, je ne vous ferai aucun outrage.
—Si vous ne songez pas à m’outrager, pourquoi changez-vous de couleur?
—Si je change de couleur, c’est que l’air du matin est vif.
—Ce n’est point, seigneur, l’air vif du matin, c’est le mauvais vouloir qui vous fait pâlir.
—Taisez-vous, petite sotte! venez au fruitier choisir un fruit.
Quand ils furent dans le fruitier, elle prit une pomme rouge:
—Seigneur Rogerson, donnez-moi, s’il vous plaît, un couteau;
Donnez-moi un couteau pour peler ma pomme.
—Si vous désirez un couteau, allez à la cuisine, et vous en trouverez un;
Il y en a un sur la table de chêne; il a été aiguisé ce matin.
La petite Marguerite dit au vieux cuisinier, en entrant:
Cher cuisinier, je vous en supplie, délivrez-moi! faites-moi sortir!
—Hélas! ma fille, je ne le puis; le pont du château est levé.
—Si l’homme à la tête frisée comme un lion savait que je suis captive de Rogerson;
Si mon bon parrain savait cela, il ferait couler du sang.
[49] Douve, fossé du château.
V.
Cependant Rogerson demandait à son page, à quelque temps de là:
Où donc reste Marguerite, qu’elle ne revient pas ici?
—Elle était dans la cuisine, il n’y a qu’un moment, en sa petite main blanche un couteau;
Et elle parlait ainsi: «Que ferai-je, Jésus, mon Dieu?
«Mon Dieu, dites-moi, me tuerai-je ou ne me tuerai-je pas?
«Oui, à cause de vous, Vierge Marie, je mourrai vierge, sans tache.»
Maintenant elle est couchée sur la face, dans une mare de sang;
Le grand couteau dans le cœur, appelant son parrain:
—Le seigneur Guesclin, mon parrain; celui-là me vengera!
—Mon bon petit page, ne dis pas mot; viens me la couper par morceaux dans un panier,
Et j’irai la jeter dans la rivière, demain quand chantera l’alouette.
Or, en revenant de la rivière, il rencontra le parrain de la jeune fille,
Il rencontra le seigneur Guesclin, la face verte comme l’oseille.
—Rogerson, dites-moi, d’où venez-vous avec ce panier?
—Je reviens de la rivière, de noyer quelques petits chats.
—Il n’est pas celui de chats noyés, le sang qui coule de votre panier!
Seigneur anglais, répondez-moi, n’avez vous pas vu Marguerite?
—Je n’ai pas vu Marguerite depuis le pardon du Guéoded.
—Tu mens, traître, car tu l’as tuée hier soir!
Tu déshonores la noblesse autant que la chevalerie!—
Rogerson, à ces mots, tira son épée:
—Tu vas voir, je pense, à l’instant si je déshonore la noblesse;
Tu vas voir à l’instant, vassal, si je suis indigne du nom de chevalier.
Or sus! or sus! pas de quartier!
En garde! si tu as du loisir!
—J’ai eu du loisir, et j’en ai pour jouer au jeu des combats avec des hommes de cœur;
J’ai joué à ce jeu et j’y jouerai, mais je n’y joue pas avec des assassins de filles;
En quelque endroit que j’en rencontre, je les assomme tous comme des chiens.
En achevant ces mots, il éleva sa grande épée;
Et il en frappa un coup sur la tête de l’Anglais, et il le fendit en deux.
VI.
Rogerson a été tué: le château de Trogoff est détruit. Elle est détruite la forteresse de l’oppresseur; bonne leçon pour les Anglais!
Pour les Anglais, bonne leçon! bonne nouvelle pour les Bretons!
FAITS ET BONNES MOEURS DU SAGE ROI CHARLES V,
Par CHRISTINE DE PISAN[50].
Comme le roi Charles establit l’estat, de son vivant, en belle ordonnance.
Comme il est de bonne coustume ancienne et comme redevable les rois estre conseillés par les prélats du royaume (pour laquelle chose bon seroit aux esliseurs[51] avoir singulier regard aux éleccions d’iceulx, et par jugement véritable après l’informacion de leur science et preudomie, en déboutant les non dignes, asseoir les promocions, non mie par faveur volontaire), le sage roi, pour l’estat des revenus de son royaume bien saintement et sagement distribuer, tira à son conseil tous les sages prélats et de plus sain jugement, avec la preudomie de bien et saintement vivre.
[50] Christine de Pisan, née à Venise, vers 1363, mourut vers 1431. Elle était fille de Thomas de Pisan, Vénitien, astrologue de Charles V. Son mari, Étienne du Castel, fut notaire et secrétaire de ce roi. Elle composa Le livre des faits et bonnes mœurs du sage roi Charles, dont nous donnons un extrait, à la prière de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, et l’acheva en 1404. Cet ouvrage est très-curieux par les détails qu’il renferme, mais il est écrit dans ce style lourd qui caractérise la plupart des œuvres des XIVe et XVe siècles.
[51] Les évêques étaient alors élus par les chapitres et les principaux habitants du diocèse.
Item encore celui roi sage, désireux qu’en son royaume justice et équité fust bien gardée, en rendant à chacun son droit, fit eslire en sa court de parlement les plus notables juristes en quantité suffisante, et iceulx institua et establit du collége de son noble conseil; autres si notables preudes hommes fit maistres des requestes de son hostel, et à tous autres offices où conseil appartient pourvéit de gens propices et convenables: par si que tous ses faits puissent estre menés selon l’ordre de droiture et règle de justice.
Item et lui, comme circonspect en toutes choses, pour l’aornement de sa conscience, maistres en théologie et divinité de tous ordres d’église luy plut souvent oïr en ses collacions[52], leurs sermons écouter, avoir entour soi, lesquels il moult honoroit et grandement méritoit, père espirituel, personne sage, juste et de salutable enseignement, lequel avoit en grand révérence.
[52] Conférences.
Item, pour la conservacion de la santé de son corps furent requis médecins les plus experts, maistres renommés et gradués ès sciences médicinables.
Item, et selon la manière des nobles anciens empereurs, pour le fondement de vertu en soi enraciner, fit en tous pays querir et chercher et appeler à soi clercs solemnels, philosophes fondés ès sciences mathématiques et spéculatives; de laquelle chose expérience me apprend la vérité: car comme renommée lors tesmoignoit par toute chrestienté la suffisance de mon père naturel ès sciences spéculatives, comme suppellatif astrologien, jusques en Italie, en la cité de Boulongne la grasse, par ses messages l’envoya querir; par lequel commandement et volonté fut puis ma mère, avec ses enfans et moi sa fille, translatés en ce royaume, si comme encor est sceu par maints vivans.
Et ainsi généralement, par la noblesse de son courage qui le tiroit au bien de vertu, tous les hommes preux, vaillans, sapiens et bons vouloit avoir de sa partie tant comme il put, et user de leur conseils; et par estre mené et gouverné en tous ses faits par les susdits suppellatifs, comme il sera cy-après déclaré, s’en ensuivit vrai le proverbe qui dit: «Qui bon conseil croit et quiert[53], honneur et chevance acquiert.»
[53] Cherche.
Ci dit exemples de princes vertueux et de vie bien ordonnée, ramenant, à propos du roi Charles, comment en toutes choses étoit bien réglé.
Pour ce que ramentevoir le bel ordre des bons et bien renommés trespassés peut et doit estre exemple d’ensuivre leurs mœurs, et en parlant de nostre roi bien ordonné, chiet à propos et me vient au devant ramentevoir ceulx qui les temps passés bien se sont gouvernés, si comme il est escrit du vaillant roi d’Angleterre Ecfrèdes, homme de science et vertueux, lequel translata de latin en sa langue Orose, le Pastural saint Grégoire, les Chroniques de Béde, Boëce de Consolacion. Icellui avoit en sa chapelle une chandoille ardant qui estoit divisée en vingt-quatre parties: les huit parties il mettoit en oraisons dire et à l’estude, les autres huit en recréacion pour sa personne; et il y avoit gens députés qui lui venoient dire jusques où la chandoille estoit arse, et à ce avisoit quelle chose il devoit faire; et par ceste prudente mesure trouver, est à presumer qu’encore n’estoient horloges communs. Ce roi divisa ses rentes en deux parties: l’une il divisa en trois parties; l’une estoit pour les serviteurs de sa court, l’autre à ses œuvres, car il fit faire maints beaulx édifices; et la tierce il mettoit en trésor. L’autre partie il divisa en quatre parties: l’une estoit pour les povres, l’autre aux églises, l’autre pour les povres escoliers, et la quarte pour les prisonniers d’outre-mer.
A propos je treuve pareille pollicie ou semblable ordre en nostre sage roi Charles, dont me semble expédient réciter la belle manière de vivre mesuréement en toutes choses, comme exemple à tous successeurs d’empires, royaumes et haultes seigneuries en règle de vie ordonnée.
L’heure de son descouchier[54] à matin estoit règléement comme de six à sept heures; et vraiment qui voudroit user en cest endroit de la manière de parler des poëtes, pourroit dire que, ainsi comme la déesse Aurora, par son esjoïssement à son lever, rend resjoïs les cueurs des voyans, se pourroit dire sans mentir semblablement de nostre roi rendant joie, à son lever, à ses chambellans et autres serviteurs députés pour son corps à icelle heure, lequel, de règle commune, quelque cause qu’il eust au contraire, estoit lors de joyeux visage; car après le signe de la croix, et, comme très-dévot, rendant ses premières paroles à Dieu en aucunes oraisons, avec sesdits serviteurs par bonne familiarité se truffoit[55] de paroles joyeuses et honnestes, par si que sa douceur et clémence donnoit hardement[56] et audience, mesme aux moindres, de hardiment deviser à lui de leurs truffes et esbattemens, quelque simples qu’ils fussent, se jouoit de leur dits, et raison leur tenoit.
[54] Lever.
[55] Divertissait.
[56] Hardiesse.
Après, lui peigné, vestu et ordonné selon les jours, on lui apportoit son bréviaire; le chapelain, personne notable qui lui aidoit à dire ses heures chacun jour canoniaux, selon l’ordinaire du temps; environ huit heures de jour, alloit à sa messe, laquelle estoit célébrée glorieusement chacun jour à chant mélodieux et solemnel; retrait en son oratoire, en cel espace, estoient continuellement basses messes devant lui chantées.
A l’issue de sa chapelle, toutes manières de gens, riches ou povres, dames ou damoiselles, femmes vefves ou autres, qui eussent affaire, povoient là bailler leurs requestes; et lui, très-débonnaire, s’arrestoit à oïr leurs supplicacions, desquelles passoit charitablement les raisonnables et piteuses; les plus doubteuses commettoit[57] à aucun maistre de ses requestes.
[57] Remettait.
Après ce, aux jours députés à ce, alloit au conseil; après lequel, avec lui aucuns barons de son sang, ou prélat, ou chief du dois, si aucun cas particulier plus long espace ne l’empeschoit, environ dix heures asséoit à table. Son manger n’estoit mie long, et moult ne se chargeoit de diverses viandes; car il disoit que les qualités de viandes diverses troublent l’estomac et empêchent la mémoire; vin clair et sain, sans grand fumée, buvoit bien trempé, et non foison, ni de divers.
Et, à l’exemple de David, instrumens bas, pour resjoïr les esprits, si doucement joués comme la musique peut mesurer son, oyoit volontiers à la fin de ses mangiers.
Lui levé de table, à la collacion[58], vers lui povoient aller toutes manières d’estrangiers ou autres venus pour besongnier: là trouvoit-on souvent maintes manières d’ambassadeurs d’estranges pays et seigneurs, divers princes estranges, chevaliers de diverses contrées, dont souvent il y avoit telle presse de baronnie et chevalerie, que d’estrangiers, que de ceulx de son royaume, que en ses chambres et salles grandes et magnificens à peine se povoit-on tourner; et sans faille[59] le très-prudent roi tant sagement et à si bénigne chière recevoit tous et donnoit responce par si moriginée manière, et si duement rendoit à chacun l’honneur qu’il appartient, que tous s’en tenoient pour très-contens, et partoient joyeux de sa présence.
[58] La conversation.
[59] Sans faute.
Là lui estoient apportées nouvelles de toutes manières de pays, ou des aventures et faits de ses guerres, ou d’autres batailles, et ainsi de diverses choses; là ordonnoit ce qui estoit à faire selon les cas que on lui proposoit, ou commettoit à en déterminer au conseil, deffendoit le contraire de raison, passoit grâces, signoit lettres de sa main, donnoit dons raisonnables, octroyoit offices vaquans ou licites requestes.
Et ainsi, en telles ou semblables occupacions exercitoit, comme l’espace de deux heures; après lesquelles il estoit retrait et alloit reposer, qui duroit comme une heure; après son dormir, estoit un espace avec ses plus privés en esbattement de choses agréables, visitant joyaulx ou autres richesses; et celle récréacion prenoit, afin que soin de grande occupacion ne pust empescher le soin de sa santé, comme al[60] qui le plus souvent estoit occupé de négoces laborieux, selon sa déliée complexion.
[60] A celui.
Puis alloit à vespres, après lesquelles, si c’estoit en esté temps, aucunes fois entroit en ses jardins, èsquels, si en son hostel de Saint-Paul estoit, aucunes fois venoit la reine vers lui, ou on lui apportoit ses enfans; là parloit aux femmes et demandoit de l’estre de ses enfans.
Aucunes fois lui présentoit-on là dons estranges de divers pays, artillerie, ou autre harnois de guerre, et diverses autres choses; ou marchans venoient apportans velous, draps d’or ou autres choses, et toutes autres manières de belles choses estranges, ou joyaulx, qu’il faisoit visiter aux cognoisseurs de telles choses, dont il y avoit de sa famille.
En hiver, par espécial s’occupoit souvent à oïr lire de diverses belles histoires, de la sainte Escriture, ou des faits des Romains, ou moralités de philosophes, et d’autres sciences, jusques à heure de souper, auquel s’asséoit d’assez bonne heure et estoit légièrement pris; après lequel une pièce[61] s’esbattoit, puis se retrayoit et alloit reposer: et ainsi, par continuel ordre, le sage roi bien moriginé usoit le cours de sa vie.
[61] Quelque temps.
Ci dit la phisionomie et corpulance du roi Charles.
Or me plaist deviser, et raison m’y instruit, la phisionomie et personne du susdit noble sage prince.
De corsage estoit hault et bien-formé, droit et lé[62] par les espaules, et haingre[63] par les flancs; gros bras et beaulx membres avoit si correspondans au corps qu’il convenoit; le visage de beau tour, un peu longuet; grand front et large; avoit sourcils en archiez, les yeux de belle forme, bien assis, chasteins en couleur, et arrestés en regard; hault nez assez, et bouche non trop petite, et ténues lèvres; assez barbu estoit, et ot un peu les os des joues haults, le poil ni blond ni noir; la charnure clère brune; mais la chière ot assez pale, et crois que ce, et ce qu’il estoit moult maigre, lui estoit venu par accident de maladie et non de condicion propre. Sa phisionomie et façon estoit sage, attrempée et rassise, à toute heure, en tous estats et en tous mouvemens; chauld, furieux, en nul cas n’estoit trouvé, ains agmoderé en tous ses faits, contenances et maintiens, tous tels qu’appartiennent à rempli de sagesse, hault prince. Ot belle allure, voix d’homme de beau ton; et avec tout ce, certes, à sa belle parlure tant ordonnée et par si belle, arrangé sans aucune superfluité de parole, ne crois que rhétoricien quelconque en langue françoise sût rien amender.
[62] Large.
[63] Étroit.
Ci dit comment le roi Charles se contenoit en ses chasteaulx et l’ordre de son chevauchier.
Aucunes fois avenoit, et assez souvent au temps d’esté, que le roi alloit esbattre en ses villes et chasteaulx hors de Paris, lesquels moult richement avoit fait refaire et réparer de solemnels édifices, si comme à Melun, à Montargis, à Créel, à Saint-Germain-en-Laye, au bois de Vincennes, à Beauté, et maints autres lieux; là, chassoit aucunes fois et s’esbattoit pour la santé de son corps, désireux d’avoir doux et attrempé; mais en toutes ses allées, venues et demeures estoit tout ordre et mesure gardée; car jà ne laissoit ses quotidiennes besongnes à expédier, ainsi comme à Paris.
L’accoustumée manière de chevauchier estoit de notable ordre: à très-grand compaignie de barons et princes et gentils hommes bien montés et en riches habits, lui assis sur palefroi de grand élite, tout temps vestu en habit royal, chevauchant entre ses gens, si loing de lui par telle et si honorable ordonnance que par l’aorné maintien de son bel ordre, bien pût savoir et cognoistre tout homme, estrangier ou autre, lequel de tous estoit le roi; ses gentilshommes devant lui ordonnés, et gens d’armes, tous estoffés, comme pour combattre, en nombre et quantité de plusieurs lances, lesquels estoient soubs capitaine, chevaliers notables, et tous recevoient beaulx gages pour la desserte de cel office; les fleurs de lis en escharpe portées devant lui, et par l’escuyer d’escuierie le mantel d’ermines, l’espée et le chapel royal, selon les nobles anciennes coustumes royales.
Devant et après, les plus prochains du roi chevauchoient, les princes et barons de son sang, ses frères ou autres; mais nul jà ne l’approchoit, si il ne l’appeloit: après lui, plusieurs gros destriers, moult beaulx en destre, estoient menés, aornés de moult riches harnois de parement; et quand il entroit en bonnes villes, où à grand joie du peuple estoit reçu, ou chevauchoit parmi Paris, où toute ordonnance estoit gardée, bien sembloit estat de très hault, magnifique, très puissant et très ordonné prince.
Et ainsi ce très sage roi avoit chière en tous ses faits la noble vertu d’ordre et convenable mesure. Lesquelles serimonies royales n’accomplissoit mie tant au goust de sa plaisance, comme pour garder, maintenir et donner exemple à ses successeurs à venir que, par solemnel ordre, se doit tenir et mener le très digne degré de la haulte couronne de France, à laquelle toute magnificence souveraine est due et pertinente.
Ci dit l’ordonnance que le roi Charles tenoit en la distribucion des revenus de son royaume.
Pour ce que la science de politique, supellative entre les arts, enseigne homme à gouverner soi mesme sa mesgniée et subjets et toutes choses, selon ordre juste et limité; comme elle est discipline et instruccion de gouverner royaumes et empires, tous peuples et toutes nacions en temps de paix, de guerre, de tranquillité et adversité, assembler et amasser par loisibles gagnes, trésors et revenus, dispenser pécunes, meubles et recettes; appert manifestement cestui sage prince estre très appris, sage maistre et expert en icelle science, laquelle la noblesse de son courage, par la prudence de son averti entendement, lui apprenoit naturellement, sans autre estude de lettrure apprise en ceste partie: car sa personne gouvernoit par pollicie très ordonnée, comme dit est.
Item, les revenus de son domaine et rentes accrut grandement, comme il sera dit ci après.
Item, ses princes et nobles maintenoit en honneur et largesse, et de lui contens.
Le clergié tenoit en paix;
Le peuple en crainte et obéissance en temps de paix et de guerre;
Les estranges nacions, bénivolens.
Les revenus de son royaume distribuoit sagement, dont l’une partie estoit appliquée pour la paye de ses gens d’armes et soustenir ses guerres; l’autre, pour la despence de son hostel et estat de lui, de la reine et de ses nobles enfans, grandement et largement soustenu; l’autre pour dons à ses frères et parens, dont continuellement avoit avec lui à grands pensions, et des barons et chevaliers estranges qui venoient en France veoir sa magnificence, ou ambassadeurs à qui donnoit de riches dons; l’autre, pour payer ses serviteurs, donner à esglises ou aumosnes; l’autre, pour ses édifices, dont il bastit de moult beaulx et notables chasteaulx et esglises; et toutes ces choses estoient largement payées, si que pou ou néant venoient plaintes au contraire.
Ci dit la règle que le roi Charles tenoit en l’estat de la reine.
Entre les politiques ordonnances instituées par cellui sage roi Charles, afin que oubliance ne m’empesche à narrer en ceste partie ce qui est digne de mémoire et singulière louange, Dieux! quel triumphe, quelle paix, en quel ordre, en quelle coagulence régulée en toutes choses estoit gouvernée la court de très noble dame la reine Jehanne de Bourbon, s’espouse, tant en estat magnificent comme en honnestes manières réglées de vivre, si comme en ordonnances de mengs[64] et assiètes, en compaignie, en serviteurs, en habits, atours, et en tous paremens, par notable et aux solemnités des festes années[65], ou à la venue des notables princes que le roi vouloit honorer! En quelle dignité estoit celle reine, couronnée ou atournée de grands richesses de joyaulx, vestue ès habits royaux, larges, longs et flottans, en sambues pontificales[66] que ils appellent chappes ou manteaulx royaulx des plus précieux draps d’or ou de soie, aornés et resplendissans de riches pierres et perles précieuses, en ceinctures, boutonnures et attaches, par diverses heures du jour habits rechangés plusieurs fois, selon les coustumes royales et pontificales; si que merveilles ert[67] à veoir icelle noble reine à telles dites solemnités, accompaignée de deux ou trois reines pour lors encore vivantes, ses devancières ou parentes, à qui portoit grand révérence, comme raison et droit le devoit.
[64] Les mets, ce que l’on mange.
[65] Annuelles.
[66] Majestueuses.
[67] Était.
Sa noble mère et les duchesses femmes des nobles frères du roi, comtesses, baronnesses, dames et demoiselles, à moult grand quantité, toutes de parage, honnestes, duites d’honneur[68], et bien moriginées; car autrement ne fussent au lieu souffertes, et toutes vestues de propres habits, chacune selon sa faculté, correspondans à la solemnité de la feste.
[68] Se conduisant avec honneur.
L’assiète de table en salle, le triumphe et haultesse qui y estoient tant notable que ne cuide[69] pareil estre aujourd’huy au monde; la contenance de celle dame louée, rassise et agmoderée en parole, maintien et regard, assurée entre toutes gens, aornée de toute beauté passant les autres princesses, estoit chose à veoir très-agréable et de souveraine plaisance.
[69] Je ne pense.
Les aornemens des salles, chambres d’estranges, et riches brodures à grosses perles d’or et soies à ouvrages divers; le vaissellement d’or et d’argent et autres nobles estoremens[70], n’estoit si merveilles non.
[70] Objets pour le service de la table.
Ainsi, celle très-noble reine, par l’ordonnance du sage roi, estoit gouvernée en estat hault, pontifical et honneste en toutes choses, si comme à telle princesse est aduisant et redevable, en laquelle en habits, atours royaulx très honorables, toute honnesteté estoit gardée: car autrement ne le souffrist le très-sage roi, sans lequel commandement et ordonnance ne fit quelconques nouvelletés en aucune chose; et comme ce soit de belle pollicie à prince, pour la joie de ses barons, resjoïssans de la présence de leur prince, mangeoit en salle communément le sage roi Charles; semblablement lui plaisoit que la reine fit entre ses princesses et dames, si par grossesse ou autre impédiment n’en estoit gardée; servie estoit de gentilshommes de par le roi à ce commis, sages, loyaulx, bons et honnestes; et durant son mangier, par ancienne coustume des rois, bien ordonnée pour obvier à vaines et vagues paroles et pensées, avoit un preude homme en estant au bout de la table, qui sans cesser disoit gestes de mœurs vertueux d’aucuns bons trespassés. En telle manière le sage roi gouvernoit sa loyale espouse, laquelle il tenoit en toute paix et amour et en continuels plaisirs, comme d’estranges et belles choses lui envoyer, tant joyaulx comme autres dons, si présentés lui fussent, ou qu’il pensast que à elle dussent plaire, les procuroit et achetoit; en sa compaignie souvent estoit et toujours à joyeux visage et mots gracieux, plaisans et efficaces; et elle, de sa partie, en lui portant l’honneur et révérence que à son excellence appartenoit, semblablement faisoit; et ainsi cellui en tous cas la tenoit en suffisante amour, unité et en paix.
Ci dit l’ordre que le roi Charles mit en la nourriture et discipline de ses enfans.
Le sage roi, semblablement par pollicie due, vouloit que fust réglé l’estat de ses nobles enfans; et à son aisné fils Charles, daulphin de Vienne, qui à présent règne, duquel la nativité remplit de joie le courage du père, célébrant la journée à grand solemnité, pourvéit de grand ordonnance en administracion de nourriture par le conseil des sages tout au mieulx que estre povoit.
Mais encore plus désirant pourveoir à l’entendement de l’enfant, au temps à venir, de nourriture de sapience, si faire se put, à la quelle, à l’aide de Dieu, n’eust mie failli, si la vie du père longue fust et accident de diverse fortune ne l’eust empêché; et, en approuvant la parole à ce propos que dit l’empereur Helius Adrians: «On doit, dit-il, premier les enfans nourrir et exerciter en vertus, si que ils surmontent en mœurs ceulx qu’ils veulent surmonter en honneurs,» lui fit en ses jeunes jours apprendre lettres et mœurs convenables à sa haultesse; et pour l’instruire à ce, bailla l’administracion de lui à sages maistres et chevaliers anciens preudes hommes et de belle vie; et semblablement à ses autres enfans, lesquels vouloit qu’ils fussent tenus en obéissance soubs crainte et correccion ordonnée.
Ci commence à parler des vertus du roi Charles, et premièrement de sa prudence et sagesse.
Bon me semble, à parfaire l’intencion de nostre œuvre, que distinctement soit traité des bonnes mœurs et condicions d’icellui sage dont nous parlons.
Et comme prudence et sagesse est mère et conduiserresse des autres vertus, laquelle lui estoit instruccion en tous ses faits, comme il a paru au procès de sa noble vie, pouvons ramener son eslue manière d’ordre à l’égalité des nobles anciens bien renommés, si comme il est lu du sage empereur Helius Adrians ci-devant allégué, lequel fut lettré et instruit en toutes sciences, et si expert en rhétorique qu’il sembloit que pensé eust à quanque il exprimoit de bouche. Et dirons nous semblablement de nostre roi, lequel en son temps nul prince n’atteignit en haultesse de lettrure[71] ni parlure, et prudente pollicie en toutes choses généraulment, comme plus à plain dirons à la fin de ce livre, si comme promis nous l’avons.
[71] Science des lettres, littérature.
Ci dit de la vertu de justice au roi Charles.
Si comme dit le philosophe: «Nul ne doit estre appelé sage, si bonté ne l’esclaire,» laquelle est le principe de la sapience, avec la crainte de Nostre Seigneur, comme dit le psalmiste.
Or, soit doncques traité des vertus ou bontés d’icellui roi que nous disons sage, lequel, à l’exemple du bon empereur Trajan et maints autres jadis aimeurs de justice, comme nous lisons, fut cellui Charles pilier d’icelle; et en telle manière la gardoit que si hardi ne fut, ni tant grant prince en son royaume, ni aimé serviteur, qui extorcion osast faire à homme tant fut petit.
Et entre les exemples qui en pourroient estre dits, une fois avint que un chevalier de sa court donna une buffe[72] à un sergent faisant son office, de laquelle chose à très grand peine put estre desmu[73] le roi par prières de ses plus aimés princes, que icellui chevalier n’encourust la loi et rigueur de justice, qui est, en tel cas, copper le poing; toutefois onques ne fut en grâce comme devant.
[72] Soufflet.
[73] Détourné.
Item, à un juif semblablement fit droit d’un tort et extorcion que un chrestien lui avoit faite, et fut de lui avoir baillié un faulx gage pour bon; et voulut le roi que la simplesse du juif fût vainqueresse de la malice du chrestien; et comme il fit droit au juif, n’est mie doubte qu’à toute personne vouloit que il fût entièrement tenu; et si au contraire lui venist à cognoissance d’aucun de ses justiciers, en exemple donnant aux autres juges de bien et sagement gouverner justice; tantost commandoit qu’il fût desmis et puni selon sa desserte.
De maints cas particuliers lui mesme fit droit par bonne équité; et comme il est escrit de l’empereur Trajan préallégué, que une fois, comme il fut jà monté sur son destrier pour aller en bataille, une femme grevée de tort, à lui venue complaignant, arresta tout son ost, descendit, donnant sentence droicturière pour la vefve.
Avint une fois, nostre roi estant au chastel qu’on dit Saint-Germain-en-Laye, une femme vefve, devers lui, à grand clamour et larmes, requérant justice d’un des officiers de la court, lequel par commandement avoit logié en sa maison, et cellui avoit efforcé une fille qu’elle avoit; le roi, moult airé[74] du cas laid et mauvais, le fit prendre; et le cas confessé et atteint, le fit pendre sans nul respit à un arbre de la forest.
[74] Courroucé.
Pour justice tenir, lui en personne, maintes fois en son temps, selon les nobles anciennes coustumes, tint en son palais à Paris, séant en trosne impérial, entre ses princes et sages, le lit de justice, en cas qu’ils sont réservés à déterminer à lui à telles solemnités députés d’ancienneté.
Par maintes particularités pourrions trouver exemples de la juste volonté du sage roi, lesquels je laisse pour cause de briefté; mais pour conclure de ce en brief, comme justice est ordre, mesure et balance de toutes choses rendre à chacun selon son droit, comme dit saint Bernard, n’est pas doubte que, par icelle bien tenir, vint à chief de toutes ses adversités, non pas petites, et anéantit les flots de male fortune, soubs quel subjeccion avoit esté déjeté par long espace.
Or ce bon roi, gardant à la ligne la loi de Dieu, comme le décret défend, soubs peine d’escommuniement, les champs de bataille: de quoi on use communément ès cours des princes, en l’ordre d’armes, ès cas non cognus et non prouvés, comme ce soit une manière de tenter Dieu, onques ne voulut en son temps consentir de telles batailles.
Si pouvons conclure de lui ce qui est dit ès proverbes: «La joie du juste est que justice soit faite.»
Comment le roi par son sens moult conquestoit en ses guerres, nonobstant n’y allast; et la cause pourquoi n’y alloit.
Mais, pour ce que aucunes gens pourroient contredire à mes preuves de la chevalerie de cestui roi Charles, disant que recréandise ou couardie luy tolloit[75] que lui en propre personne n’alloit comme bon chevalereux aux armes et faits des batailles et assaulx, ainsi que firent son ayeul le roi Philippe, et son père le roi Jehan, et ses autres prédécesseurs; parquoi doncques ne povoit avoir en lui si grand titre de chevalerie, comme je lui veus imposer et adjoindre: à ceulx convient que je réponde verité manifeste et pure au su de toutes gens.
[75] La paresse ou la timidité l’empêchait.
Que par recréandise n’alloit en personne aux armes de ses guerres, n’est mie; car au temps qu’il estoit duc de Normandie, ains son couronnement, avec son père le roi Jehan maintes fois y alla; et aussi, lui seul chevetaine de grandes routes de gens d’armes, fut en plusieurs besongnes bonnes et honorables, à la confusion de ses ennemis.
Mais depuis le temps de son couronnement, lui, estant en fleur de jeunesse, ot une très griève et longue maladie, à quelle cause lui vint je ne sais; mais tant en fut affoibli et débilité, que toute sa vie demoura très pâle et très maigre, et sa compleccion moult dangereuse de fièvres et de froidure d’estomac; et avec ce, lui remaint[76] de ladite maladie la main destre si enflée, que pesante chose lui eust esté non possible à manier; et convint, le demourant de sa vie, user en dangier de médicins.
[76] Resta.
Mais que pourtant le loz de sa grand vertu qui, sans cesser, ouvroit[77] en toute peine pour la publique utilité, doive estre réprimé, n’est mie raison.
[77] Travaillait, opérait.
Car, dit Végèce que «plus doit estre louée chevalerie menée à cause de sens que celle qui est conduite par effet d’armes; si comme les Romains plus acquirent seigneuries et terres par le sens que par la force,» semblablement le fist nostre roi; lequel plus conquesta, enrichit, fit alliances, plus grandes armées, mieulx gens d’armes payés et toute gent; plus fit bastir édifices, donna grands dons, tint plus magnificent estat, ot plus grand despense, moins fist de grief au peuple, et plus sagement se gouverna en toute pollicie que n’avoit fait roi de France, selon le rapport des escritures, je l’ose dire, depuis le temps de Charlemaine, qui, pour la haultesse de sa prouesse, fut appelé Charles le Grand. Ainsi, pour la vertu et sagesse de cestui, lui doit bien perpétuellement demourer le nom de Charles le Sage.
Et ces choses et autres considérées qui en lui abondèrent, je puis conclure icellui estre digne d’avoir le nom et titre de parfaite chevalerie.
Ci dit comment le roi Charles aimoit livres; et des belles translacions qu’il fit faire.
Ne dirons-nous encore de la sagesse du roi Charles la grand amour qu’il avoit à l’estude et à la science? Et qu’il soit ainsi, bien le démonstra par la belle assemblée de notables livres et belle librairie qu’il avoit de tous les plus notables volumes qui par souverains auteurs ayent esté compilés, soit de la sainte Escriture, de théologie, de philosophie, et de toutes sciences, moult bien escrits et richement adornés, et tout temps les meilleurs escrivains que on put trouver occupés pour lui en tel ouvrage; et si son estude bel à devis[78] estoit bien ordonnée. Comme il voulsist toutes ses choses belles, nettes, polies et ordonnées, ne convient demander, car mieulx estre ne peut.
[78] Plaisir.
Mais nonobstant que bien entendît le latin, et que jà ne fût besoing que on lui exposast, de si grande providence fut pour la grand amour qu’il avoit à ses successeurs que, au temps à venir les voulut pourveoir d’enseignemens et sciences introduisibles à toutes vertus; dont pour celle cause fit par solemnels maistres suffisans en toutes les sciences et arts, translater de latin en françois tous les plus notables livres: si comme la Bible, en trois manières, c’est assavoir, le texte; et puis le texte et les gloses ensemble; et puis d’une autre manière allégorisée.
Item, le grand livre de saint Augustin, de la Cité de Dieu[79].
[79] Par Raoul de Presle.
Item, le livre du Ciel et du Monde[80].
[80] Par Nicolas Oresme.
Item, le livre de saint Augustin: De Soliloquio.
Item, les livres de Aristote, Éthiques et Politiques, et mettre nouveaux exemples[81].
[81] Par le même.
Item, Végèce, de chevalerie[82].
[82] Végèce avait déjà été traduit par Jean de Meun.
Item, les dix-neuf livres des Propriétés des choses[83].
[83] Par Jean Corbichon.
Item, Valerius Maximus[84].
[84] Par Simon de Hesdin.
Item, Policratique[85].
[85] Par Denis Soulechat.
Item, Titus-Livius[86]; et très grand foison d’autres[87].
[86] Pierre de Bressuire avait déjà traduit Tite-Live par ordre du roi Jean.
[87] Voir le mémoire sur les anciens traducteurs, lu en 1741 à l’Académie des inscriptions, par l’abbé Lebeuf.
Comme, sans cesser, y eut maistres, qui grands gages en recevoient, de ce embesongniés.
De la grand amour qu’il avoit à en avoir grand quantité de livres, et comment il se délictoit en estude, et de ses translacions, me souvient d’un roi d’Egypte appelé Tholomée Philadelphe, lequel fut homme de grand estude, et plus aima livres que autres quelconques choses, ni estre n’en povoit rassadié[88]: une fois demanda à son libraire quans[89] livres il avoit; cellui respondit: «Que tantost en auroit accompli le nombre de cinquante mille;» et comme cellui Tholomée oït dire que les Juifs avoient la loi de Dieu escrite de son doigt, ot moult grand désir que celle loi fust translatée d’ébrieu en grec; et il lui fut dit qu’il en desplairoit à Dieu que nul la translatast s’il n’estoit juif; et si autre s’en vouloit entremettre, que tantost cherroit en forsènerie[90]; si manda ce roi à Éléazar, qui estoit souverain prestre des Juifs, qu’il lui envoyast des sages hommes du peuple des Juifs, qui la langue ébrée et grecque sussent, qui ladite loi lui translatassent; et pour le désir qu’il ot que ceste chose fust accomplie, il relâcha la chétiveté[91] des Juifs qui estoient en Égypte, où moult en avoit grand quantité, et avec ce leur donna grands dons. Éléazar, resjoï de ceste chose, rendit grâces à Dieu, et eslut soixante douze preudes hommes idoines à ce faire, et au roi Tholomée les envoya, lequel les reçut à moult grand honneur; et raconte saint Augustin que le roi les fit mettre chacun à part en une celle[92] pour estudier; et fut la translacion faite en soixante et douze jours; et comme ils n’eussent point de collation[93] ensemble, tant comme la translacion mirent à faire, on trouva que l’un avoit fait comme l’autre, sans différence en mot ni en syllabe: laquelle chose ne put estre sans miracle de Dieu. Celle translacion moult fut agréable au roi. Moult fut sage cellui roi Tholomée, et moult sut de la science d’astronomie et mesura la rondeur de la terre.
[88] Rassasié.
[89] Bibliothécaire. Combien.
[90] Tomberait hors de sens.
[91] Captivité.
[92] Cellule, chambre.
[93] Communication.
Ci dit comment le roi Charles aimoit l’université des clercs.
A ce propos, que le roi Charles aimast science et l’estude, bien le montroit à sa très amée fille l’université des clercs de Paris, à laquelle gardoit entièrement les privilèges et franchises, et plus encore leur en donnoit, et ne souffrit que leur fussent enfreins. La congrégacion des clercs et de l’estude avoit en grand révérence; le recteur, les maistres et les clercs solemnels, dont il y a maint, mandoit souvent pour oïr la doctrine de leur science, usoit de leurs conseils de ce qui appartenoit à l’espirituaulté, moult les honoroit et portoit en toutes choses, tenoit bénivolens et en paix…….
Ci dit comment, pour le grand sens et vertu du roi Charles, les princes de tous pays désiroient son affinité, alliance et amour.
Assez pourrois tenir long conte des substancieuses paroles et beaulx notables que chacun jour on povoit oïr dire au sage dont nous parlons, si comme j’en suis informée par les preudes hommes ses serviteurs, qui encore vivent; mais pour traire à autre matière et à la conclusion de mon œuvre, temps est de ce faire fin.
Si dis encore que, pour la grand renommée qui d’icelui roi Charles par le monde couroit, parquoi comme plusieurs princes de lointain pays, comme le roi de Hongrie qui maints beaulx arcs et autres choses lui envoya, le roi d’Espaigne, d’Aragon et maints autres, désirassent son affinité, amour et alliance, par mariages ou autrement, à son sang, fils et filles: si comme eust eu à femme son fils Loys devant dit, la fille du roi de Hongrie, aisnée et héritière du père, si elle eust vécu; et sa tante, fille du roi Philippe son ayeul, le roi d’Aragon.
Le roi de Chypre et autres maints rois, princes et seigneurs, parquoi plusieurs vindrent en France veoir sa sagesse, noblesse et estat, et plusieurs leurs féaulx messages y envoyèrent; mesmement le soudan de Babyloine y envoya un de ses chevaliers avec plusieurs riches et beaulx présens, et en lui cuidant faire grand honneur comme au solemnel[94] prince des chrétiens, lui manda, «que pour le bien et renommée qu’il avoit entendu de son sens et vertus, si il vouloit aller en son pays avec lui demourer, il le feroit tout gouverneur de ses provinces et terres, et maistre de sa chevalerie, et lui donneroit royaume plus grand et plus riche trois fois que cellui de France, et tiendroit telle loi comme il lui plairoit.» Et que nul mescroie ceste chose, certainement je l’affirme pour vraie; car lorsque j’estois enfant, je vis le chevalier sarrazin richement et estrangement vestu, et estoit notoire la cause de sa venue. Dont le sage roi, prudent en toutes choses, et qui avec toutes nations et diversités de gens de bien se savoit avoir et les honorer selon leur estat, considérant le bon vouloir du soudan, qui pour ce si loin avoit envoyé son message, reçut ledit chevalier et ses présens à grand honneur, et lui et ses gens moult festoya et honora, et son drucheman[95] par qui entendoit ce qu’il disoit; et merciant le soudan, lui renvoya de beaulx présens des choses de par deça, toiles de Reims escarlates dont n’ont nulles par de là et grand feste en font, donna largement aux messages, s’offrit à faire toutes choses loisibles qu’il pourroit pour le soudan.
[94] Au plus grand.
[95] Truchement, drogman.
Ci dit comment le roi Charles avoit propres gens instruits en honneurs et noblesse pour recevoir tous estrangiers.
Ainsi ce roi autorisé par le monde, comme digne il en estoit, bien savoit recevoir grands, moyens et petits. Quand nobles princes venoient ainsi vers lui, ou leurs messages, convenoit qu’ils dinassent avec lui, et selon qu’ils estoient notables, séoient à sa table. Et à ses dîners, quand haults princes y estoient, et mesmement aux fêtes solemnées, l’assiette des tables, l’ordonnance, les nobles paremens d’or et de soie ouvrés de haulte lice, qui tendus estoient par ses parois et ses riches chambres, de velous brodés de grosses perles d’or et de soie, de plusieurs estranges devises, les aornemens de partout, ces draps d’or tendus, pavillons et cieulx sur ces haults dais et chaires[96] couvertes; la vaisselle d’or et d’argent grande et pesante, de toutes façons, en quoi l’on estoit servi par ces tables; les grands dressoirs couverts de flacons d’or, coupes et gobelets et autre vaisselle d’or à pierreries; ces beaulx entremets, vins, viandes délicieuses et à grand planté[97] et à court plainière à toutes gens, certes pontificale chose estoit à veoir; et tant y estoit l’ordonnance belle, que nonobstant y eust grand quantité de gens, si y estoit remédié que la presse ne nuisoit. Et quand iceulx princes ou estrangiers vouloit bien honorer, les faisoit mener devers la reine et ses enfans, où ne trouvoient pas moins d’ordonnance; et puis, à Saint Denis: là leur faisoit montrer les reliques, le trésor et les richesses qui là sont, les riches chasubles, aornemens d’autel.
[96] Dais et chaises.
[97] A profusion.
Les beaulx paremens et habits en quoi les rois sont sacrés, dont il en fit faire de tout neufs, et les plus riches qui oncques eussent esté vus qu’on sache; tous les habits ouvrés à fines et grosses perles, et mesmement les souliers; ouvrir les riches armoires où de joyaulx de grand valeur a à merveilles, où est la riche couronne du sacre, qu’il fit faire, en laquelle a un gros balez[98] au bout, du prix de trente mille francs; et d’autres pierreries moult fines: et vaut la couronne moult d’avoir[99]; et les autres estranges choses qui y sont, de moult grande richesse.
[98] Rubis-balais.
[99] Un grand prix.
Pour maintenir sa court en tel honneur, le roi avoit avec lui barons de son sang, et autres chevaliers duis et appris en toutes honneurs, si comme son cousin le comte d’Estampes, qui bel seigneur estoit, honorable, joyeux, bien parlant et bien festoyant, et de gracieux accueil à toutes gens; aucunes fois, en certaines places et assiettes, représentoit la personne du roi, et moult estoit de bel parement à celle court. D’autres aussi y avoit: et aussi messire Burel de la Rivière, beau chevalier, et qui certes très gracieusement, largement et joyeusement savoit accueillir ceulx que le roi vouloit festoyer et honorer, faire liement[100] et à grand honneur les messages que le roi mandoit par lui à iceulx estrangiers, les aller souvent veoir et visiter en leur logis, leur dire de gracieux et beaulx mots, et que le roi les saluoit, et leur mandoit que ils fissent bonne chière et n’espargnassent rien, et telles gracieuses paroles; et quand venoit à leur présenter dons de par le roi, ne failloit mie à dire ces courtoises et honorables paroles bien assises à chacun, selon son gré; car toute l’honneur qu’il convient à belle réception de gens il savoit, et à eux il donnoit soupers et disners en son hostel bel à devis[101] et richement adorné; là estoit sa femme, belle, bonne et gracieuse, qui pas ne avoit moins d’honneur, et courtoisement les recevoit; là estoient les femmes d’estat[102] de Paris mandées, dansé, chanté et fait joyeuse chière; y avoit, pour l’honneur et la révérence du roi, tant, que tous estrangiers du roi et de lui se louoient.
[100] D’une manière agréable.
[101] Beau pour assemblée et conférences.
[102] De distinction.
AVÉNEMENT DE CHARLES VI.