L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1382
Le Religieux de Saint-Denis[107].
Sept fois dans le cours de l’année précédente, le duc d’Anjou, régent de France, avait réuni en conseil particulier les hommes les plus considérables des deux états[108] pour chercher les moyens et le moment d’établir par ordonnance une nouvelle levée de subsides publics, afin de pourvoir convenablement aux besoins du roi et du royaume. Cette mesure était sans doute ardemment désirée par ceux à qui elle ne portait aucun préjudice, ou par ceux qui faisaient métier de flatter le pouvoir, et espéraient par là s’enrichir au point de ne plus compter que par talents d’or. Mais les plus notables d’entre les bourgeois gardaient à cet égard le plus profond silence; ils savaient que les petites gens témoignaient leur mauvaise humeur, fronçaient le sourcil déclamaient avec force et ne voulaient pas en entendre parler. Messire Pierre de Villiers, chevalier, et messire Jean des Marets, personnages d’un âge avancé, d’une grande prudence et très-aimés dans la ville, avaient essayé dans plusieurs réunions de changer ces dispositions en faisant craindre au commun peuple de provoquer le courroux du roi. Mais les mutins s’ennuyèrent de tous ces pourparlers; leur mécontentement fut comme une étincelle qui allume un vaste incendie; persévérant dans leur opposition, ils déclarèrent qu’ils regarderaient désormais comme ennemis de l’État les promoteurs de subsides. Puis, dans chaque ville, pour montrer qu’ils voulaient défendre leur liberté par la force, ils coururent aux armes, fermèrent les portes, tendirent des chaînes de fer, établirent des dizeniers, des cinquanteniers, des soixanteniers, et chargèrent des gens armés de veiller sans relâche à l’entrée et à la sortie.
[107] La Chronique du Religieux de Saint-Denis contient l’histoire du règne de Charles VI; elle est écrite en latin; elle a été publiée pour la première fois et traduite par M. L. Bellaguet, en 6 volumes in-4º (1839), dans la collection des documents inédits sur l’histoire de France. L’auteur de cette importante histoire du règne de Charles VI était religieux de l’abbaye de Saint-Denis; on ne sait rien sur sa biographie, pas même son nom. Il fut souvent témoin oculaire des événements qu’il raconte et paraît avoir été l’historiographe de la cour.
[108] La noblesse et la bourgeoisie. (_Note de M. Bellaguet._)
Ce fut Paris qui donna l’exemple de la révolte; les autres cités imitèrent la capitale du royaume. Partout on s’abandonnait à une présomption sans bornes; les séditieux, dans leur aveuglement, se flattaient de pouvoir conquérir leur liberté malgré le roi. Les Rouennais tombèrent dans des excès coupables, qui seraient mieux retracés par les accents lugubres de la tragédie que par un simple récit. Mais l’historien est tenu de ne point taire les fautes que chacun doit éviter à l’avenir; j’ai donc jugé à propos d’en parler ici.
Plus de deux cents compagnons des métiers, qui travaillaient aux arts mécaniques, égarés sans doute pas l’ivresse, saisirent de force un simple bourgeois, riche marchand de draps, et surnommé le Gras, à cause de son embonpoint excessif, placèrent insolemment son nom en tête de leurs actes, et se jetant tête baissée dans cette entreprise insensée, sans en calculer l’issue, ils en firent aussitôt leur roi. Ils l’élevèrent, comme un monarque, sur un trône placé dans un char, et le promenant par les carrefours de la ville, ils parodiaient les acclamations dont on entoure le roi. Arrivés au principal marché, ils lui demandèrent que le peuple demeurât libre du joug de tout impôt, et l’obtinrent. Cette franchise de peu de durée fut publiée en son nom dans la ville par la voix du héraut. Une scène si ridicule excita à bon droit les rires des hommes sensés; néanmoins, une foule innombrable de gens sans aveu accourut aussitôt vers lui, et on le força d’écouter, assis sur son tribunal, les cris de chacun. Quelqu’un avait-il conçu la pensée d’un crime et lui demandait-il ses ordres, on l’obligeait, sous peine de mort, d’approuver et de dire: «Faites, faites.» Alors poussés, je ne dirai point par leur audace, mais par une rage forcenée, ils se jetèrent sur les exacteurs royaux, les égorgèrent impitoyablement, et se partagèrent tout leur avoir, comme illégitimement acquis.
Ce crime une fois commis et approuvé, ils firent, en vertu de la même autorité, souffrir aux hommes d’église beaucoup de pertes et de dommages; puis, se dirigeant sur Saint-Ouen, dont les religieux avaient obtenu un arrêt qui maintenait contre la ville leurs priviléges, ces misérables, dignes de toute la colère du ciel, entrèrent de force dans la tour des Chartes, déchirèrent et mirent en pièces les priviléges, dont la perte aurait été irréparable, si l’autorité du roi ne les avait rétablis peu après. Poussés par le même égarement, et ne craignant pas d’offenser la majesté royale, ces gens insensés et sans armes se dirigèrent vers le château du roi pour le détruire. Mais ils furent repoussés par ceux du dedans; plusieurs d’entre eux furent tués ou blessés à mort.
Cet audacieux esprit de révolte avait gagné non-seulement les Rouennais, mais presque tout le peuple de France, qui n’était pas agité d’une moindre fureur. Il était, si l’on en croit le bruit public, excité par les messages et lettres des Flamands, alors en proie aussi au fléau de la rébellion, et par l’exemple des Anglais, qui, dans le même temps, s’étaient soulevés contre le roi et les grands du royaume, les avaient forcés de fuir, et, pénétrant en armes dans le palais, avaient, sous les yeux même du roi, entraîné avec violence cinq chevaliers illustres et son chancelier, l’archevêque de Canterbury, et les avaient fait décapiter en vue de tous, comme perturbateurs de la tranquillité publique[109]. J’étais alors dans ce royaume pour défendre la cause de notre église; et comme je témoignais mon indignation en apprenant que, le même jour, la tête sacrée du prélat avait été roulée à coups de pied par le peuple dans tous les carrefours de la ville, un des assistants me dit: «Sachez que dans le royaume de France il se passera des choses plus horribles, et sous peu.» Je me contentai de répondre: «A Dieu ne plaise que l’antique foi de la France soit souillée d’un si grand forfait!»
[109] Le religieux fait ici allusion à la révolte de Wat Tyler, dont il fut témoin. Il avait été envoyé à la cour d’Angleterre pour les affaires de l’abbaye de Saint-Denis, comme il le dit lui-même. (_Note de M. Bellaguet._)
Je reviens à mon sujet. Monseigneur d’Anjou sentait bien que le crime commis au mois d’octobre par la rage forcenée du peuple rejaillissait comme un affront sur le roi; néanmoins, il différa sa vengeance jusqu’au mois de mars, et fit dans l’intervalle plusieurs tentatives pour amener les Parisiens à payer les subsides. Voyant qu’il n’obtenait rien, ni par députations, ni par promesses, il tenta, de l’avis du conseil, d’arriver à son but par le fait. Il fit publier l’ordonnance, au mois de janvier, à huis clos dans le Châtelet, de peur d’exciter une émeute parmi le peuple, qui n’était pas encore calmé. Aussitôt des enchérisseurs, attirés par l’appât du gain, se présentèrent pour la ferme des impôts. Comme la crainte de la mort empêchait de trouver quelqu’un pour faire la proclamation en public, l’affaire traînait en longueur et menaçait même de n’avoir point d’issue; mais un homme se chargea, pour de l’argent, d’abréger tout délai. Séduit par la promesse d’une récompense pécuniaire, il se rendit au marché le dernier jour du mois de février; prenant toutes les précautions nécessaires pour sa sûreté, il assembla le peuple, et, l’amusant d’abord de discours en l’air, il raconta en criant de toutes ses forces qu’on avait volé quelques plats d’or dans le palais, puis ajouta que le roi promettait grâce, éloge et récompense à celui qui les rendrait. On se mit à en rire comme d’une chose incroyable; quand le crieur vit le peuple se livrant à des conversations confuses et à des conjectures diverses, il piqua tout à coup son cheval, et proclama qu’on lèverait l’impôt le lendemain. Cette nouvelle inattendue jeta le trouble dans d’esprit des assistants; ils la répandirent aussitôt, et la ville se remplit de douteuses rumeurs. Le plus grand nombre croyait que c’était un mensonge; d’autres, comme frappés de stupeur, attendaient l’issue de l’affaire. Bientôt échauffés par l’esprit de révolte, ils se lient par des serments terribles, et conspirent la mort de ceux qui ont décrété l’impôt. Les conjurés se mettent à l’œuvre sans plus tarder, et leurs serments, ô douleur! sont bientôt suivis d’actes criminels.
Le premier jour de mars à l’heure de prime, ils se réunissent à la halle, et voyant qu’on exigeait l’impôt d’une femme qui vendait un peu de cette herbe qu’on appelle cresson en français, ils s’élancent sur le percepteur royal, le percent de mille coups et le mettent à mort. Ce crime une fois commis, le désordre ne s’arrête plus à la halle; il se répand çà et là par toute la ville. De tous les quartiers on accourt à la halle avec un tumulte effroyable, et la foule grossissant de tous côtés, une clameur immense s’élève et retentit aux oreilles de tous. Pour que le feu de la sédition se communique partout, quelques étourdis, dignes de la colère du ciel, parcourent les carrefours et les rues de la ville en poussant des cris horribles, armés d’épées et de toutes les armes que la fureur populaire pouvait leur fournir, appelant aux armes pour la liberté de la patrie. Un petit nombre d’hommes jettent ainsi la multitude dans l’égarement; entraînant les uns et les autres, ils recrutent partout des partisans volontaires de leur révolte; en peu de temps ils ont rassemblé cinq cents misérables de leur espèce.
La nouvelle du crime qui venait d’être commis, en se répandant de toutes parts, remplit tout le monde de frayeur. En conséquence, plusieurs conseillers du roi, les principaux bourgeois, le prévôt et l’évêque de Paris, craignant pour leur sûreté, s’éloignent de la ville, et font passer ailleurs tout leur avoir: indignés de ces atrocités, ils pensaient qu’ils se montreraient d’autant plus étrangers à l’insulte faite au roi qu’ils seraient plus éloignés de la présence et du contact d’une multitude aussi séditieuse. On voyait, en effet, cette lie du peuple, ces hommes de mœurs plus ignobles encore que leur condition, marcher par bandes, à pied et sans chef, comme au sac de la ville; si quelqu’un des plus forcenés venait à proposer quelque crime, tous les autres misérables s’empressaient de le suivre; il en résulta les malheurs que je vais rapporter.
D’abord, comme ils étaient sans armes, ils se portent sur l’hôtel de Ville, y enlèvent les poignards, les épées, les maillets de plomb[110] et toutes les armes qui s’y trouvaient en dépôt pour la défense de la ville, et pour prémices du massacre, ils mettent à mort tous les percepteurs d’impôts qu’ils rencontrent. Renchérissant sur leur cruauté, ils arrachent violemment un de ces malheureux de l’église Saint-Jacques, et quoiqu’ils l’aient trouvé sur l’autel, debout et embrassant, par crainte de la mort, la statue de la bienheureuse Vierge Marie, ils l’entourent et l’égorgent, profanant ainsi le sanctuaire. Puis, satisfaits d’avoir accompli leurs projets criminels, ils courent piller les biens des victimes, détruisant de fond en comble le devant de la maison de l’un d’eux, pénétrant avec violence dans d’autres maisons, brisant les portes, enlevant tout ce qu’ils trouvent d’or, d’argent, de papiers et d’objets précieux, les mettant en pièces et les jetant par les fenêtres. Ils répandent aussi le vin dans les celliers, en boivent outre mesure; puis, échauffés par l’ivresse, ils poursuivent leurs excès avec plus d’audace, et se portent sur Saint-Germain-des-Prés. Sachant que ceux des auteurs de l’impôt qui avaient échappé à leurs coups s’y étaient cachés, ils les réclament pour les mettre à mort; et comme on ne leur obéit point, ils s’efforcent de pénétrer avec violence dans l’intérieur, mais ils sont repoussés vigoureusement par ceux du dedans. Leur fureur ne s’en tient pas là: provoqués sans doute par les cris de quelques misérables, les plus forcenés se précipitent, comme ils l’avaient déjà fait, sur les juifs, qui vivaient sous la protection du roi, en tuent quelques-uns, mettent au pillage leurs meubles les plus précieux, et pour comble d’infamie, ils ne craignent pas de violer la maison du roi et de se rendre une seconde fois coupables de lèse-majesté.
[110] C’est de là que les séditieux furent désignés par le nom de Maillotins. (_Note de M. Bellaguet._)
Il y avait dans ce rassemblement plusieurs criminels, dont les complices étaient détenus au Châtelet royal. Ils amenèrent de ce côté la multitude aveugle; puis, forçant les prisons, ils rendirent à la liberté environ deux cents hommes criblés de dettes ou sous le poids d’accusations capitales. Ils commirent aussi de semblables excès dans les prisons de l’évêque de Paris. Ils y trouvèrent messire Hugues Aubriot, condamné naguère pour ses méfaits, et le conduisirent avec une joie insolente jusqu’à sa maison, le priant d’être leur capitaine. Il le leur promit, et les remercia beaucoup. Mais, soit modération d’esprit, soit défiance du peuple, il saisit l’occasion de fuir, et se retira au milieu de la nuit. Le nombre de ces misérables croissait toujours; une foule presque innombrable suivait leurs pas, non pour les imiter, mais parce que cet étrange soulèvement excitait la curiosité. Aussi, de peur que la nuit suivante ils ne commissent quelque attentat contre les citoyens, les cinquanteniers rassemblèrent dix mille bourgeois armés de pied en cap. Ceux-ci essayèrent par tous les moyens de ramener dans le devoir la populace furieuse. Voyant que le langage de la douceur ne pouvait ni fléchir ni calmer cette populace, ils ne jugèrent pas à propos de lutter contre son aveugle rage; mais ils répartirent leurs hommes par escouades aux coins des rues et dans les carrefours de la ville, pour repousser par la force les violences qu’elle pouvait commettre. Après avoir passé la nuit en débauches de table et en orgies, cette troupe forcenée de mutins et de séditieux tomba dans un emportement frénétique. Ils se rendirent chez messire Hugues Aubriot, et ne l’ayant point trouvé, ils se mirent à crier partout avec une rage de bêtes féroces que la ville était trahie. Puis ils allaient courir en toute hâte au pont de Charenton pour le détruire; mais leur projet ne s’accomplit pas, soit que la crainte de la mort ou le repentir les saisît, soit, ce qui était le plus vrai, qu’ils fussent arrêtés par les paroles conciliantes de messire Jean des Marets, dont l’éloquence les avait souvent séduits et amenés à son avis.
6. Les Rouennais sont punis de leurs méfaits.
Le Religieux de Saint-Denis, traduit par M. Bellaguet.
Bientôt le roi, irrité de l’insolence des Rouennais, et ne voulant pas fermer les yeux sur leurs outrages, de peur de les rendre plus audacieux et de les encourager à de nouvelles fautes, entra dans la ville avec ses oncles et une suite nombreuse de nobles seigneurs. Les principaux auteurs des crimes qui avaient été commis voulaient lui refuser l’entrée s’il ne promettait préalablement l’impunité. Le roi n’en fut que plus irrité, et sans différer sa vengeance, il fit raser la porte par laquelle il était entré; en passant près du beffroi de la ville, il fit enlever la cloche qui servait à réunir la commune, et enjoignit à tous les bourgeois de porter en personne leurs armes au château royal; ce qu’ils firent avec regret et mécontentement. Le jour suivant, les principaux coupables, condamnés à mort par le conseil du roi, subirent la peine capitale en vue du peuple; enfin, des commissaires royaux furent chargés de recueillir l’impôt sur les boissons et la vente des draps.
7. Le roi pardonne aux Parisiens leur offense.
Le Religieux de Saint-Denis, traduit par M. Bellaguet.
Le roi avait à peine employé un espace de trois jours à pacifier Rouen, qu’on lui annonça les désordres de Paris. Sa colère en fut doublée, et il partit aussitôt de Rouen pour aller punir cette offense. Cependant il crut devoir différer pour un temps sa vengeance, cédant aux prières et à l’intervention de l’université de Paris, sa fille vénérable. Les plus sages d’entre les bourgeois, sachant qu’il avait conçu un juste ressentiment, députèrent vers lui au bois de Vincennes les anciens de la ville avec les maîtres et les docteurs les plus considérables, comme des envoyés propres à rétablir la paix, les chargeant de protester de leur innocence. Ceux-ci furent admis à l’audience du roi, et s’acquittèrent de leur mission à peu près dans les termes suivants:
«Votre royale grandeur et éminence sait beaucoup mieux que nous que dans toute assemblée, et non pas seulement dans les cités et les grandes réunions d’hommes, tous ne brillent point par une égale sagesse et ne sont pas doués d’un savoir égal. Mais la diversité des passions et la différence des mœurs produisent des goûts différents, et suivant l’expression du sage: Autant d’hommes, autant d’avis. Il ne faut donc pas que la chaleur imprudente d’une populace inconsidérée tourne au détriment des gens de bien. En effet, il arrive ordinairement dans ce monde que la multitude, qui ne sait garder ni règle ni mesure, excite imprudemment des troubles et des séditions. Et assurément c’est à l’insu des anciens et de ceux qui dirigent les affaires importantes que la populace inconsidérée s’est rendue coupable.»
Après avoir développé longuement ces considérations, prosternés humblement aux pieds du roi, ils exposèrent en termes respectueux les actes infâmes et les forfaits des séditieux; à force de prières, ils obtinrent enfin que le peuple serait affranchi des impôts et qu’on pardonnerait à l’égarement de la multitude, à condition, toutefois, que ceux qui avaient forcé le Châtelet seraient saisis et mis en jugement pour subir la peine due à leur crime.
8. Affaires de Flandre.