L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1411
Le meurtre de Louis duc d’Orléans avait rendu Jean sans Peur maître du pouvoir. Mais le nouveau duc d’Orléans, Charles, organisa en 1410, avec l’aide de Bernard, comte d’Armagnac, une ligue contre Jean sans Peur, dans laquelle entra surtout la noblesse du midi de la France. La guerre commença entre les Armagnacs et les Bourguignons en 1411; les deux partis se livrèrent à tous les excès et commirent les violences et les cruautés les plus horribles. Les «Armignacs» ayant ravagé et brûlé sans pitié les environs de Paris, les classes populaires exaspérées se donnèrent pour chefs quelques bouchers, ardents ennemis de la faction du duc d’Orléans, et forcèrent le roi à nommer capitaine de Paris le comte de Saint-Pol, Waleran de Luxembourg, un des partisans les plus dévoués du duc de Bourgogne.
Récit du Religieux de Saint-Denis, traduit par M. Bellaguet.
Le comte de Saint-Pol, nommé capitaine de Paris, songea à fortifier le parti du duc de Bourgogne. Mais au lieu de s’entourer de gens honorables, pris parmi d’anciennes familles de la bourgeoisie, il choisit ses conseillers, au grand scandale de tous, dans les dernières classes de la ville, parmi les bouchers de Paris, et s’adjoignit entre autres les trois fils du boucher du roi, les frères Legoix, hommes dévoués au duc, qui étaient d’habiles artisans de troubles, et qui avaient prouvé dans la dernière guerre qu’ils ne se faisaient aucun scrupule de verser le sang humain. Il leur fit accorder, de par le roi, à eux et à beaucoup d’autres gens de leur espèce, au grand déplaisir de tous les habitants, le droit de commander une troupe de cinq cents bouchers choisis, par eux, qui devaient s’appeler milice du roi bien qu’ils fussent payés par la ville; on leur permit de parcourir les rues les armes à la main, de prendre note des partisans du duc d’Orléans et de présenter les suppliques des bourgeois aux conseils du roi. Ces gens usèrent de ce dernier droit à plusieurs reprises avec beaucoup d’insolence. On leur reprochait un jour d’amener avec eux trop de monde; ils répondirent qu’ils reviendraient une autre fois en bien plus grand nombre. Pour peu qu’on différât d’acquiescer à leurs requêtes, ils adressaient aux membres du conseil les plus terribles menaces. Aussi l’archevêque de Reims, maître Simon Cramaut, et plusieurs autres quittèrent la maison du roi et s’en retournèrent chez eux. Dès lors ces misérables regardèrent comme un crime toute contradiction, toute opposition à leurs désirs. Ayant appris que l’évêque de Saintes avait exprimé dans le conseil le vœu que le duc de Bourgogne fît amende honorable afin d’obtenir la paix, ils le menacèrent de mort comme traître notoire, et l’effet eût suivi la menace si le comte de Saint-Pol n’eût fait évader secrètement le prélat, pour le soustraire à leurs mains sacriléges. Un des plus grands abus enfantés par la licence sans bornes dont ils jouissaient, c’est que quiconque avait encouru leur haine et avait été désigné par eux comme Armagnac, était, sinon mis à mort, du moins jeté en prison et dépouillé de ses biens, que le premier venu pillait librement sans en demander la permission à personne. Beaucoup de personnes riches et notables furent ainsi réduites à la plus affreuse misère. Bientôt la troupe des Legoix devint la terreur non-seulement des conseillers du roi, mais aussi des principaux bourgeois, qui s’enfuirent de Paris, au nombre de plus de trois cents, avec le prévôt des marchands, Charles Culdoé. Chacun pensait en effet que ces bandits étaient disposés à commettre toutes sortes d’excès semblables, et plus portés à exciter des troubles qu’à les apaiser. Les craintes qu’ils inspiraient n’étaient pas sans fondement; car la division régnait dans la ville; les bourgeois, loin de s’accorder entre eux, étaient animés les uns contre les autres d’une haine implacable, et se prodiguaient toutes sortes d’injures. Les partisans du duc d’Orléans appelaient Bourguignons ceux du parti contraire, qui les traitaient d’Armagnacs, et chacun d’eux se tenait pour cruellement offensé de ces dénominations qui impliquaient le reproche de trahison. Bientôt les habitants du royaume suivirent tous cet exemple; les uns demandaient qu’on tirât vengeance de l’horrible meurtre du père du duc d’Orléans. D’autres, en plus grand nombre, gens stupides et prêts à croire toutes les calomnies, prétendaient que cette mort était le juste châtiment de ses perfides machinations contre le roi et sa famille.
Supplique adressée au roi au sujet de sa sûreté et de celle des habitants.
Souvent les bourgeois, en s’adressant les uns aux autres les qualifications susdites, se menaçaient réciproquement de la mort ignominieuse réservée aux traîtres, dans le cas où le duc dont ils avaient embrassé la cause aurait le dessus. En conséquence, le comte de Saint-Pol demanda dans un conseil présidé par le duc de Guienne[140] en l’absence du roi, qui était malade, que l’on prît des mesures efficaces pour réprimer de semblables désordres. Huit des conseillers du roi, un pareil nombre de suppôts de l’université de Paris et autant de bourgeois furent chargés par les membres qui assistaient à ce conseil de pourvoir à la sûreté du roi et de la ville. Après en avoir mûrement délibéré, ils se rendirent le 26 août près de monseigneur le duc de Guienne, lui présentèrent une humble requête, et obtinrent qu’il fût pris diverses mesures. On convint d’abord que le roi et monseigneur le duc de Guienne quitteraient l’hôtel royal de Saint-Paul, qui, étant placé à une extrémité de la ville et presque en dehors de l’enceinte, se trouvait trop exposé aux surprises et aux coups de main, et qu’ils iraient habiter le château du Louvre, afin d’y être plus en sûreté; en second lieu, qu’on enverrait des ambassadeurs à la reine pour la prier de revenir à Paris, et qu’en cas de refus de sa part, on exigerait du moins qu’elle laissât venir madame la duchesse de Guienne auprès de monseigneur le duc avec son frère monseigneur le comte de Ponthieu et ses deux sœurs; que l’entrée de la ville serait fermée aux ducs de Berri et de Bourgogne, tant que dureraient leurs discordes, afin que leurs troupes ne dévastassent point, comme l’année précédente, le pays d’alentour. Il fut stipulé aussi qu’on abattrait les murs de l’hôtel de Nesle qui touchaient à l’enceinte, afin que les bourgeois pussent faire des rondes autour de la ville pendant la nuit, et qu’on murerait la porte dudit hôtel qui donnait sur la campagne, bien qu’on sût que cela devait déplaire beaucoup au duc de Berri. Il fut en outre réglé que le prévôt des marchands, Charles Culdoé, qui était devenu généralement suspect, serait destitué, et qu’on soumettrait au choix du duc pour le remplacer une liste de six bourgeois notables. Le duc, d’après l’avis du conseil, désigna pour cette charge Pierre Gentien, personnage d’une grande habileté et d’une illustre naissance. Il fit aussi rechercher certaines gens qu’on lui avait désignées comme ayant conspiré contre la ville et comme ayant menacé d’y introduire secrètement les troupes du duc d’Orléans, et donna ordre qu’on les mît en prison et qu’on les punît selon toute la rigueur des lois, s’ils étaient trouvés coupables. Il fut décidé en dernier lieu que, pour prévenir les émeutes et les séditions populaires, dont on était menacé chaque jour depuis deux mois et que les ennemis de la ville appelaient de tous leurs vœux pour avoir une occasion de piller, on ferait publier dans les rues au nom du roi, à son de trompe et par la voix du héraut, que les officiers des ducs de Berri, d’Orléans et d’Alençon et leurs partisans eussent à sortir de la ville et à se transporter ailleurs, sous peine de mort et de confiscation de leurs biens. Monseigneur le duc délibéra pendant plusieurs jours sur cette dernière demande, parce qu’elle était fort injurieuse pour ses parents. Mais enfin il céda aux sollicitations et aux clameurs des habitants, qui venaient souvent au conseil avec les Legoix l’obséder de leurs instances, et qui répétaient sans cesse que c’était le seul moyen d’assurer le repos de la ville.
[140] Fils du roi.
Ravages commis en Picardie par les gens du duc d’Orléans.
Je passe des décisions prises par le conseil au récit des hostilités commises par les troupes que, dès le lendemain de son défi, le duc d’Orléans envoya dans le Vermandois, riche contrée relevant immédiatement du roi, d’où les provinces voisines tiraient du blé en abondance. Je tiens ces faits de la bouche des principaux habitants, qui allèrent trouver monseigneur le duc de Guienne et les conseillers du roi, pour leur exposer leurs plaintes: «Très excellent prince, dirent-ils, depuis six semaines les gens de guerre exercent de tels ravages dans les environs, que les paysans ont été presque tous réduits à quitter les faubourgs avec leur gros et menu bétail et tout leur mobilier, pour se réfugier dans des lieux cachés ou dans les villes closes, comme s’ils craignaient d’être frappés de la foudre. Les cruautés varient suivant les inclinations des pillards. Les uns, entraînés par leurs habitudes de libertinage, portent le déshonneur dans les familles, en outrageant sans pudeur les femmes mariées et en violant les jeunes filles encore vierges. D’autres, sans respect pour les droits de l’hospitalité, dépouillent leurs hôtes, courent çà et là dans les maisons, brisent les portes des appartements et enlèvent tout ce qu’ils y trouvent de précieux. Ils ne craignent pas de détrousser publiquement les marchands qui font le commerce d’échange dans les villes et dans les campagnes. Ils ont même égorgé plusieurs habitants de Paris et d’autres villes fidèles au roi; et toutes les fois qu’ils renvoient vers le roi des paysans ou des bourgeois, après les avoir mis à rançon et les avoir entièrement dépouillés, ils leur disent du ton le plus insultant: Allez retrouver votre idiot de roi, ce fainéant, ce captif. Tels sont les outrages qu’ils ont l’audace de proférer contre la majesté royale. Pour comble d’horreur et d’insolence, ils ont plusieurs fois arraché les yeux, coupé le nez et les oreilles à quelques-uns de ces malheureux, en leur disant: Allez vous montrer aux conseillers du roi, à ces perfides et à ces traîtres infâmes. Non contents d’avoir ainsi dévasté le plat pays, ils ont incendié plusieurs maisons et sont entrés de vive force dans la ville close de Roye, riche et populeuse cité qui relève directement du roi, et l’ont livrée au pillage. En outre Bernard d’Albret, cousin du connétable, homme actif et entreprenant, a choisi parmi les Gascons depuis longtemps alliés des Anglais, et qui ont naguère combattu sous les ordres du comte d’Armagnac et dudit connétable, un corps de cinq cents hommes, avec lequel il s’est emparé de la ville de Ham, appartenant en commun au duc d’Orléans et au comte de Nevers. Il se dispose à commettre dans le pays des excès plus grands encore, si l’on n’y pourvoit promptement par des mesures efficaces.»
Tous les Gascons qui s’étaient enrôlés sous les bannières de Bernard d’Albret et du comte d’Armagnac ne demandaient en effet qu’à en venir aux mains avec les Bourguignons et les Flamands. Personne ne pouvait en douter; car ils cherchaient à s’emparer de postes avantageux et sûrs. Ils attaquèrent à cet effet Montdidier et d’autres villes closes; mais les secours que le roi y envoya et la courageuse résistance des habitants les empêchèrent de s’en rendre maîtres.
Cependant le duc d’Orléans semblait ignorer que les hostilités fussent ainsi commencées. Tantôt il allait de Coucy à Melun par le Valois, tantôt il revenait dans le Soissonnais, comme s’il n’eût songé qu’à se divertir. Il ne laissa pas de mettre garnison dans Montlhéry, et il en aurait fait autant à Corbeil et aux ponts voisins de Paris, si l’on ne s’y était opposé. Aussi ses ennemis disaient-ils hautement qu’il avait plus à cœur d’inquiéter la ville que de combattre le rival qu’il avait défié. En faisant ainsi des marches et des contre-marches à la tête de ses alliés et d’un grand nombre de gens de guerre, il eut bientôt épuisé toutes les ressources et provisions de ses sujets, et les habitants de Clermont, de Beaumont et des villes voisines se virent réduits à la triste nécessité de fuir et d’aller chercher un asile dans les villes royales. Ils eurent toutefois beaucoup de peine à s’y faire admettre, parce qu’elles étaient toutes favorables au duc de Bourgogne.
Soulèvement des paysans sous le nom de Brigands.
Ceux qui demeuraient en deçà de la Seine et de l’Oise, instruits par les fugitifs que l’ennemi menaçait leur pays de maux plus grands encore, s’alarmèrent avec raison, et portèrent plainte à plusieurs reprises au conseil du roi et au prévôt de Paris, en les suppliant instamment d’aviser aux moyens de prévenir les malheurs qui allaient fondre sur eux. Ceux qui possédaient des biens et des terres hors de la ville de Paris soutinrent leur requête, et déclarèrent qu’ils ne voyaient qu’un seul remède possible dans les circonstances présentes, c’était qu’on leur permît de prendre les armes au nom du roi et de repousser la force par la force, et qu’on ne leur imputât point à crime la mort des pillards qui tomberaient sous leurs coups.
Cette autorisation ayant été accordée, les habitants des campagnes, par ordre du prévôt de Paris, abandonnèrent les travaux des champs et se firent gens de guerre. Ils placèrent sur leurs épaules, comme signe de ralliement, une croix blanche, avec une fleur de lis au milieu, se réunirent en bandes, et inscrivant sur leur bannière: Vive le roi! ils se déclarèrent ses plus fidèles amis.
Je me souviens d’avoir lu dans les annales de France qu’en une autre occasion les paysans se réunirent ainsi contre les ennemis du royaume, sous le nom de Brigands. Comme ils portaient pour la plupart des bâtons ferrés à pointes très-aiguës, qu’on appelle piques en français, on les désigna sous le nom de piquiers ou portepiques. Plusieurs d’entre eux n’avaient d’autres armes que des arcs de bois, avec lesquels on aurait pu à peine tuer un moineau, ou de vieilles épées couvertes de rouille. Aussi furent-ils d’abord un objet de mépris et de risée pour leurs ennemis; mais ils avaient à leur tête de robustes paysans, sous la conduite desquels ils sortaient des bois où ils s’étaient embusqués, et massacraient un grand nombre de leurs adversaires, surtout quand ils les surprenaient fourrageant avec leurs bêtes de somme. Cependant, la plupart d’entre eux, ayant pris l’habitude du pillage, n’eurent bientôt plus d’autre occupation, tant que dura la guerre, que de dresser des embûches à ceux qu’ils rencontraient sur les routes, amis ou étrangers, et personne n’osait plus traverser les bois qu’avec une bonne escorte.
Le roi mande au duc de Bourgogne de venir défendre son royaume et ses sujets contre le duc d’Orléans.
Dès que monseigneur le duc de Guienne apprit que les gens de guerre dudit duc d’Orléans commettaient des dégâts effroyables dans le royaume, et qu’ils ne cessaient d’attaquer par des propos injurieux la majesté royale, il convoqua, suivant l’usage, les conseillers de son père, et eut avec eux à ce sujet plusieurs conférences successives, où les débats furent très-animés. Je tiens de personnes que leurs fonctions appellent à ces conseils privés, que les chanceliers de France et de Guienne, trois évêques, le comte de Saint-Pol, plusieurs barons et douze membres de la chambre des comptes et du Parlement se réunirent en cette occasion avec monseigneur le duc de Guienne. Les partisans du duc de Bourgogne insistèrent sur la difficulté de porter remède à l’état présent des choses, lorsque toute la chevalerie française était sous les armes et partagée, comme chacun le savait, en deux corps animés l’un contre l’autre d’une haine implacable et n’aspirant qu’à s’entre-détruire. Ils étaient justement indignés, disaient-ils, qu’au mépris des ordres du roi un de ces partis n’eût pas encore licencié ses gens de guerre, qui faisaient souffrir toutes sortes de dommages aux bonnes villes du royaume et à tous les habitants, et qui prodiguaient outrage sur outrage au légitime possesseur de la couronne. «Nous ne pourrions énumérer, ajoutaient-ils, tous les malheurs, tous les désastres, toutes les calamités dont ils ont accablé l’État et les particuliers. Il faut donc en tirer prompte vengeance;» ce qui ne leur semblait possible qu’autant que le duc de Guienne se prononcerait pour l’un des deux rivaux, et réclamerait le secours du duc de Bourgogne, en le priant de venir à la tête de ses gens de guerre chasser par la force des armes les traîtres et les rebelles.
Les assistants se rangèrent à cet avis, bien qu’à regret, dit-on, et il fut décidé qu’on manderait par des messages les nobles qui ne s’étaient encore déclarés pour aucun des deux partis, et qu’on les inviterait à se rendre le 20 septembre auprès de monseigneur le duc de Guienne; puis on écrivit au duc de Bourgogne, de la part du roi, une lettre conçue en ces termes:
«Charles, par la grâce de Dieu roi de France, à Jean, duc de Bourgogne, notre bien aimé cousin, salut et affection. Comme il est constant que l’on commet le crime de lèse-majesté non-seulement lorsque, par une fureur aveugle et sacrilége, on attente à notre vie et à notre honneur, mais aussi quand on ourdit des complots impies contre notre royaume et contre nos sujets, nous avons cru devoir témoigner tout notre mécontentement de ce que des étrangers, joints à quelques habitants du royaume, se sont avancés les armes à la main jusqu’au cœur de la France. Voulant réprimer une telle témérité par notre autorité royale, nous leur avons ordonné de se retirer; mais ils ont méprisé nos ordres et nos injonctions; ils y ont répondu par l’insulte, et ont continué d’exercer contre nos sujets toutes sortes de cruautés. On a vu, et c’est avec un sentiment de douleur que nous le rappelons, des malheureux qui essayaient de résister à la violence succomber sous le fer ennemi; d’autres, qui se rendaient, condamnés à la plus dure servitude; des jeunes filles enlevées sous les yeux même de leurs mères; des femmes soumises à la brutalité d’une soldatesque sans frein, dépouillées de tous leurs ornements et réduites à pleurer leur déshonneur. Ce n’est pas tout encore. Nos villes closes livrées au pillage, les maisons de nos paysans dévorées par l’incendie, les pauvres habitants des campagnes étouffés par la fumée dans les cavernes où ils s’étaient réfugiés pour éviter la mort, prouvent assez que ces brigands n’aspirent qu’à la ruine de notre royaume. C’est pour vous faire connaître ces faits que nous vous adressons la présente lettre, cher cousin, vous conjurant par la fidélité inviolable que vous nous avez gardée jusqu’à ce jour, et par l’amour que vous nous portez à nous et à nos enfants, de venir en toute hâte à la tête de vos troupes chasser lesdits traîtres et rebelles, afin de mériter nos bonnes grâces.—Donné à Paris, le 28 août.»
Nouvelles mesures prises dans le conseil du roi.
La nouvelle que le roi avait appelé le duc de Bourgogne à son secours, d’après le conseil des partisans de ce prince, fut accueillie avec faveur par les bourgeois de Paris et par les autres habitants du royaume. On montra dès lors plus d’empressement à garder les cités et les villes closes et à faire le guet la nuit, pour éviter d’être surpris par les troupes du duc d’Orléans. Les Parisiens allèrent plus loin. Ils se présentèrent au conseil du roi avec les frères Legoix, ces bouchers qu’ils avaient placés à leur tête, et là, en présence de monseigneur le duc de Guienne, ils demandèrent avec leur insolence accoutumée, et obtinrent par leurs clameurs importunes, la permission de courir sus aux serviteurs dudit duc d’Orléans, de ses alliés et de ses partisans, comme traîtres et rebelles. On les autorisa en même temps à piller en toute liberté les biens meubles de leurs adversaires, et il fut décidé que si quelque motif les obligeait à prendre les armes et à sortir de la ville, ils combattraient sous les bannières du comte de Saint-Pol, de messire David de Revillière, d’Antoine de Craon ou d’Enguerrand de Bournonville. Sur leur demande, le conseil fit aussitôt dresser des lettres à ce sujet, et le 11 septembre il fut publié par la voix du héraut, et à son de trompe, que tous les partisans du duc et ses confédérés étaient privés de leurs possessions en vertu de l’autorité royale, et que leurs biens étaient dévolus au fisc, parce qu’en désobéissant aux ordres du roi ils avaient commis le crime de lèse-majesté. Il fut enjoint en conséquence aux gouverneurs, baillis et justiciers des villes et provinces du royaume, de faire saisir, en vertu de la même autorité, par des commissaires fidèles, les biens et revenus de tous et de chacun, sans épargner même ceux du clergé ni des ordres réguliers. Les partisans du duc, se voyant ainsi poursuivis comme des proscrits, songèrent à se tenir plus étroitement unis, et veillèrent à leur sûreté avec d’autant plus de précaution qu’ils avaient appris que toutes les villes du royaume conjuraient leur perte.
Le duc de Bourgogne appelle les Anglais à son secours.
En me hâtant de poursuivre le récit de ces derniers événements, j’ai omis de mentionner une particularité dont j’aurais pu parler plus tôt: c’est que dans le courant du mois de juillet les deux ducs rivaux avaient envoyé plusieurs messages au roi d’Angleterre pour lui demander du secours. Cette démarche étrange et inouïe surprit avec raison les habitants du royaume. Je me suis enquis soigneusement, comme c’est mon devoir d’historien, de l’objet de ces négociations, et l’on m’a assuré que le duc d’Orléans, faisant valoir auprès du roi d’Angleterre la parenté qui existait entre eux par sa mère, lui avait demandé seulement de ne point assister son adversaire, et que le roi lui avait répondu qu’en raison des offres du duc de Bourgogne il n’avait pu lui refuser son secours, de peur de mécontenter ses sujets. Quelle que soit l’opinion généralement reçue à cet égard, il est certain que ledit duc de Bourgogne négocia par messages et par lettres le mariage de sa fille avec le fils aîné dudit roi, et que cette alliance fut décidée sous la condition que le roi lui enverrait le comte d’Arundel avec huit cents hommes d’armes et mille archers.
Les Français furent fort scandalisés que le duc de Bourgogne se fût adressé aux ennemis mortels du royaume. On publia à la cour et ailleurs qu’il avait cédé au roi d’Angleterre, au préjudice du royaume, les principales entrées de la Flandre, savoir les ports de L’Écluse, de Dixmude, de Dunkerque et de Gravelines. On ajoutait que ledit duc avait promis de faire hommage audit roi d’Angleterre de son comté de Flandre, et s’était engagé par un traité à lui faire restituer les duchés de Normandie et d’Aquitaine qu’avaient perdus ses prédécesseurs. Mais j’ai lu des lettres que ledit duc adressait à monseigneur le duc de Guienne en son château du Louvre, et où il disait le contraire. Il y traitait de menteurs ceux qui répandaient de tels bruits, remerciait le roi et le duc de Guienne de n’avoir pas ajouté foi à ces imputations non plus qu’à toutes les faussetés et calomnies qu’on avait inventées contre lui, et promettait de rester toute sa vie fidèle au royaume, au roi et à ses enfants, envers et contre tous. Il parlait ensuite de la ville de Ham, et disait: «Nous nous sommes présenté devant cette ville et nous avons livré plusieurs assauts aux rebelles; mais quand ils ont vu que nous dressions nos batteries autour des murs, ils ont pris la fuite. C’est pourquoi les troupes qui sont sous nos ordres se sont mises en route aujourd’hui 12 septembre pour aller combattre nos autres ennemis.»
LES CABOCHIENS.