L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Chapitre 1370

Cy endroit dit l’ystoire que tant chevaucha Robert Canole parmy France, en exillant et gastant le pays, que devant Paris se vint logier en l’hostel de Vicestre[28] avecques luy messire Thomas de Grantson[29], messire Hue de Cavrelay, Cressouelle, et plusieurs aultres capitaines d’Angleterre. Bien estoient Anglois nombrés à trente mille. Au roy Charles de France envoyèrent la bataille présenter. Dedens Paris estoit le roy Charles de France; avec luy le duc d’Orléans, son oncle, les comtes de Saint-Pol, de Joigny, de Dampmartin, de Sancerre, de Tancarville et de Brayne, messire Jehan de Vienne, le sire de Fontaine, le sire de Sempy, messire Gautier de Chastillon, messire Henry de Vodenay, messire Robert d’Estourmel et plusieurs aultres chevaliers et escuyers qui grans gens avoient amené par devant le roy pour Anglois combattre; mais dedens Paris les fit le roy tous retraire, et deffendit que nul n’en yssit: dont moult desplaisoit à la chevalerie et à ceulx de Paris, qui grant désir avoient d’Anglois combattre et plus grans gens estoient que n’estoient Anglois; et en furent moult dolens; mais à bataille ne se voult le roy accorder.

[28] Bicêtre, plus anciennement Winchester, du nom d’un évêque de Winchester, qui y fit bâtir un château, en 1204.

[29] Grandison.

En ceste ordonnance se tint Robert Canole devant Paris, attendant que l’on luy livrast bataille. Ung jour advint que de l’ost Robert Canole partit ung chevalier anglois qui par orgueil voua que aux portes de Paris viendroit sa lance attacher. A la porte Sainct-Marcel vint le chevalier armé, et sa lance baissée. Là fut le sire de Hangest, qui sur ung coursier monta, et tout armé, sa lance abaissée, vint contre le chevalier anglois. A l’approcher, férirent les chevaliers leurs chevaux des esperons, et de telle vertu s’entr’encontrèrent des fers des lances, que en tronçons brisèrent leurs lances; puis mirent mains aux espées et assaillirent l’ung l’autre; mais pour le coup que avoit receu le cheval du sire de Hangest aux joustes, se desroya[30] son cheval, et tellement se demena, que le chevalier anglois ne peut approchier; ainçois chéyt le cheval par son desroy, et fit cheoir son maistre, le sire de Hangest. Quand l’Anglois apperceut le sire de Hangest à terre, appertement luy vint courir sus; mais en ce point messire Raoul de Renneval y vint, qui le chevalier anglois abattit de son destrier: et là fut le chevalier anglois occis, dont dolente fut la chevalerie anglesse. Pour l’achoison de la mort du chevalier anglois, furent Anglois esmeus de Paris assaillir; mais à ce ne se accordèrent pas tous; car bien sçavoient que à Paris avoit deux ducs et huit comtes et grant chevalerie avecques le roy, qui voulentiers les eussent combattus, si au roy de France eust pleu.

[30] Fut mis hors d’état de combattre; en désarroi.

 

Comment Canole se partit devant Paris.

Par cinq jours se tindrent Anglois devant Paris et au sixiesme jour se deslogèrent. Au partir de devant Paris, chevauchèrent Anglois par le royaume de France. De Paris yssirent messire Hue de Chastillon, maistre des arbalestriers de France, le comte de Sancerre, messire Loys son frère et grant chevalerie de France qui l’ost des Anglois alloient costoyant; et moult les dommagèrent. Et en ardant et exillant le pays, allèrent tant Anglois par leurs journées qu’ils entrèrent en Anjou et en Maine. Là conquistrent plusieurs forteresses; et moult se refreschirent, car grant famine avoit eu en leur ost et voyage.

Mais cy endroit se tait l’histoire des Anglois, qui en Anjou et en Maine se sont espandus par les chasteaux, dont bien saura parler quand lieu en sera, et retourne aux faits de messire Bertrand.

 

Comment messire Bertrand partit de Perregourt pour venir devers le roy à Paris et comment il fut esleu à connestable.

L’histoire raconte que en Perregourt[31] laissa messire Bertrand sa chevalerie, et soi sixiesme seulement, en estat mescogneu, vint hastivement à Paris. De sa venue sceut nouvelle le roy Charles, qui pour l’accompaignier lui envoya au devant messire Bureau de La Rivière, qui de honneur sceut moult, et à l’encontre de messire Bertrand vint trois lieues hors de Paris. Illec dit à messire Bertrand son messaige, et grant honneur lui porta. Et un soir arriva à Paris petitement monté, et vestu d’une robbe grise. Et de sa venue fut le peuple de Paris moult esmeu de joie, et tant que à une voix crièrent: Noël! tout ainsi comme ils eussent fait du roy, se de lointain pays fust venu. Et en leur grant joye demenant, disoient: «Bien viengne celluy par qui France sera recouvrée! Car certes, si en France eust esté n’a pas longtemps, jà la chevalerie angloise n’eust osé approucher.»

[31] Périgord, où Duguesclin reçut les lettres que Charles V lui avait écrites pour l’appeler en toute hâte à Paris.

A Sainct-Pol vint messire Bertrand par devers le roy qui moult grant chière et honneur lui fit, et dedans l’hostel de Sainct-Pol près de sa chambre lui fit bailler son estat semblable au sien. Et moult lui enquit le roy de son estre. Et humblement s’agenouilloit messire Bertrand devant le roy en lui respondant à ses demandes; mais tousjours le relevoit le roy. Le soir, fit messire Bertrand asseoir à sa table au soupper, et par sa chevalerie le fit honnourer. Et grant joye fut à la court demenée pour sa venue; et l’endemain fit le roy son conseil assembler et la chevalerie, et devant tous parla en ceste manière:

«Seigneurs qui cy estes, mandés vous avons pour nous conseiller sur une affaire qui le bien et honneur du royaulme, de nous, de vos personnes et de tous nos subjects peut bien toucher. Vous sçavez, seigneurs, les grans adversités qui en nostre royaulme sont survenues; et par ceulx qui conforter nous estoyent tenus avons esté guerroyés, et nostre royaulme endommagé, et nos subjects à desraison. Bien povez apercevoir la voulonté d’iceulx Anglois, qui nostre royaulme guerroyent non contr’estant la paix jurée entre nostre très chier seigneur et père, le roy Jehan, dont Dieu ait l’âme! et eulx, et nous qui les accords avons tenu sans enfraindre, et fait avons envers le roy anglois et son fils le prince ce que tenus de faire estions; mais en rien ne nous ont tenu ce que promis et juré nous ont. Et, pour nostre terre garder, nous fault mener guerre contre Anglois. Seigneurs, combien que par droicte lignée nous soyons roy coronné, et soubs nous soit ou doive estre la puissance, toutesfois bien sçavons que en nous n’a de force plus que d’un homme, ni sans vous ne povons riens. En sur que tout, jà prince, par sa puissance, ne jouira de sa terre paisiblement, si du tout n’est au gré et en l’amour de ses subjects. Pour ce, seigneurs, en nostre royaulme ne voulons rien faire que au gré de vous ne soit. Vrai est que pour les guerres de nostre royaulme poursuir et maintenir, et contr’ester à l’entreprinse de nos anciens ennemis par le povoir de nostre chevalerie, nécessaire nous est avoir un chevalier loyal, de hardement et saige, qui nos guerres maintiendra. En grant vieillesse est cheu nostre très chier et aimé cousin, messire Moreau de Fiennes, nostre connestable, qui plus armer ne se peut. Pour ce, à nous en est venu et nostre espée nous a rendue; et oultre tout, nous a juré que pour nos guerres maintenir, n’est chevalier à qui l’espée fust si bien deue comme à messire Bertrand du Guesclin. Mais connestable voulons eslire du tout à vostre gré, combien que de nostre auctorité le pourrions faire, s’il nous plaisoit; ni de ce ne tournez rien à conquerre encontre nous. Si respondez sur ces choses vos plaisirs.»

Là n’eut duc, comte, chevalier, ni bourgeois qui sa voix ne donnast du tout à Bertrand.

Adonc fit le roi amener Bertrand devant lui, et doulcement lui dit: «Ami Bertrand, pour la loyaulté et hardement de vous qui de chevalerie estes le plus prisié, par le conseil des princes et barons de nostre royaulme, vous voulons bailler office où bien pourrez l’honneur et le nom de vous essaulcier. Pour ce, vous prions que la connestablie de nostre royaulme vous veuillez prendre, dont deschargé s’est nostre cousin de Fiennes par son grant âge.» Humblement mercia messire Bertrand le roy, et dit: «Sire, à vostre commandement obéiray voulentiers toute ma vie, et bien y suis tenu. Bien sçay que l’office est moult grant, et petitement est employé en moy, qui suis un povre homme et un povre chevalier; mais en vérité, sire, l’espée ne prendray-je point, si de vostre grâce ne me donnez un don qui vostre honneur n’abaissera ne vostre finance en rien.—Ami, dit le roy, bien povez demander seurement ce qu’il vous plaira: car à peine vous voudrois de rien escondire[32].—Sire roy, dit Bertrand, bien sçay que par envie et flatterie qui en court règne, en tout temps ont eu les princes mal vouloir contre leurs subjects. Et pour ce, vous veuil requerir que, si de ma personne nul homme vous est mesdisant en derrière de moy, que croire ne le veuillez, ne que pis ne m’en soit, jusques à tant que autant en aura dit en ma présence.» Ceste chose débonnairement lui octroya le roy. Puis print l’espée en sa main dextre, toute nue. Et devant lui fut messire Bertrand agenouillé, qui l’espée receut. Là baisa le roy messire Bertrand en la bouche, et se leva.

[32] Refuser.

Après ce que messire Bertrand fut retenu connestable de France[33], lui bailla le roy mille cinq cens hommes d’armes, payés pour quatre mois; mais pou de compte en fit messire Bertrand, ains dit au roy: «Sire, cuidez-vous que de si pou de gens puissions combattre tout le povoir des Anglois? Et bien trouveray gens d’armes assez, si du vostre vous plaist despendre, dont assez et largement avez, la Dieu mercy!—Ami, dit le roy, les Anglois ne voulons pas que vous combattiez en journée; mais assez avez gens pour les hardoyer et tenir court. Et sur eulx pourrez assez gaigner.» Au roy respondit messire Bertrand, et dit: «Sire, de grant reprouche me devroit estre tenu, si devant moy véois venir vos ennemis, et je, qui chef suis de vos guerres, me départois sans à eulx assembler!»

[33] Le 2 octobre 1370.

Aultre chose n’en peut avoir messire Bertrand à celle fois. Ains s’en partit de Paris moult dolent, et sa semonce manda à Caen en Normandie. Là vindrent à lui le sire de Clisson, le vicomte de Rohan, le sire de Rais, le mareschal d’Audenehan, messire Jehan de Vienne, messire Olivier du Guesclin, le comte d’Alençon, le comte du Perche, qui pour la venue de messire Bertrand firent grant appareil.

 

Comment messire Bertrand vint à Caen, où il fut moult bien receu des barons de Normandie, et là fit sa monstre.

A Caen en Normandie vint messire Bertrand, qui des comtes d’Alençon et du Perche, qui frères furent, fut moult honnouré, et honnouréement receu de toute la chevalerie. En attendant gens d’armes à venir, séjourna messire Bertrand à Caen, et là manda à sa femme qu’elle y vinst, et tous ses joyaux et sa vaisselle apportast.

Grant desir eut la dame de son seigneur veoir, et à brief terme vint à Caen en grant arroy, où bien fut receue de la chevalerie et des bourgeois de Caen. Pour la venue de la dame fit messire Bertrand grant appareil pour la chevalerie festoyer, et tint court plènière. Là fut la vaisselle de Bertrand moult regardée de tous: car merveilles estoit de la veoir, et en Espaigne l’avoit gaignée.

De toutes parts vindrent gens d’armes à Caen; et en brief temps en vint plus de trois mille. Pour le grant nombre de gens d’armes qui estoient à Caen venus et de jour en jour croissoient, vint messire Olivier de Clisson à messire Bertrand et luy dit: «Sire, en vostre affaire faut penser. Grant nombre de gens d’armes sont cy assemblés, et du roy n’avez deniers que pour mille et cinq cens hommes d’armes; si regardez que à faire avez.—Beau frère, dit Bertrand, voir est que du roy n’ay eu deniers que pour mille et cinq cens hommes d’armes; mais si dix fois autant en venoit cy, tant comme ma vaisselle et les joyaux de ma femme dureront, jà homme n’en sera refusé que à gaige ne soit retenu et payé; car par tieulx reffus sont les pilleries et compaignies venues en France. Et si à présent emplois ma vaisselle pour le roy servir, aultre foys la me rendra.»

En la ville de Caen fit messire Bertrand sa monstre, et bien trouva trois mille hommes d’armes. Adoncques engaigea toute sa vaisselle et tous les gens d’armes souldoya; puis se partit, et au chastel de Vire alla. Bien sceurent Anglois que à Caen faisoit messire Bertrand grant assemblée, et pour surs se tindrent d’avoir bataille, puis que connestable estoit retenu messire Bertrand. Pour ce, devers luy envoyèrent un hérault, qui de par les Anglois salua messire Bertrand, et dit: «Monseigneur, à vous viens cy de par messire Thomas de Grantson, messire Hue de Cavrelay, Cressouelle, David Holegreve et Geoffroy Orselay[34], qui au Pont Valain se tiennent. Bien sçavent que de nouvel estes retenu connestable de France, dont bien estes digne; et pour ce vous requièrent que à vostre commencement leur vueillez la bataille accorder, et journée et place en prendre. Et bien sçaichez, monseigneur, que si vous leur refusez, à vous viendront où que vous soyez, qui grant honte vous seroit.» Doulcement respondit messire Bertrand au hérault, et dit: «A vos maistres me recommanderez, et bien leur dites: que briefvement auront de moy nouvelles; et si grant desir ont d’avoir bataille, ils n’ont garde que je leur faille, et bien peuvent dire qu’autant en suis-je voulentif.»

[34] Worsley.

De grans présens donna messire Bertrand au herault, et festoyer le fit. Et but le hérault largement, et tant ivre fut que à Vire se coucha. Le soir mesme se partit Bertrand de Vire à la nuitée, tantost qu’il eust parlé au hérault, atout sa chevalerie; et moult leur desplaisoit, car moult estoit obscur le temps, et telle chose n’avoient guières accoustumé; et de plouvoir ne fina toute la nuit; dont plusieurs chevaux furent perdus qui du séjour partoient. Son chemin print messire Bertrand vers le Mans, et un messaige envoya au chastel du Loir par devers messire Jehan de Bueil, qui sçavoir lui fit: que de plusieurs forteresses s’estoient Anglois assemblés environ Pont-Valain[35], et leur chemin prins avoient en allant droit à l’abbaye de Champaignes: car là estoit Canole; et illec attendoient la bataille, s’il y avoit qui combattre les voulsist.

[35] En Anjou.

 

La bataille de Pont-Valain