L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques

Chapitre 1341

Adoncques fut Bertrand jeune d’environ vingt ans, et moult désira les armes. Si considéra en soy que ores estoit temps d’acquérir honneur. Et bien avoient le lieu tous chevaliers et escuyers qui en Bretaigne repairoient, où lors estoient les guerres des Anglois, pour ce qu’entre le roy de France et d’Angleterre estoient trefves. Et icelluy secours d’Anglois faisoit le roy anglois appensément[26] au comte de Montfort, pour la puissance de Bretaigne abaisser, qui tousjours estoit en l’obéissance et souveraineté du roy de France; aultrement n’eust pas le roy anglois eu voulenté de mener guerre contre Charles de Bloys, qui cousin remué de germain du roy anglois estoit et cousin germain estoit de la royne d’Angleterre, pour ayder au comte de Monfort, qui riens ne lui estoit de lignaige.

[26] Exprès.

La renommée fut par toute Bretaigne, que en la duché le comte de Montfort n’avoit rien ne nul droit, et pour ce maints bons chevaliers de France et d’autres contrées se tirèrent de la partie de Charles de Bloys. Bertrand, qui ces choses sceut, dit que jà en son vivant ne soustiendroit maulvaise querelle; ainçois seroit tousjours avec droicture. Si se mit à tenir le party de Charles de Bloys; et pour sa vaillance il atrahyt à soy plusieurs jeunes gens désirans de guerre; et tant fit que en brief temps ils se trouvèrent bien soixante compaignons ou environ armés, qui dessus eulx firent Bertrand leur capitaine. Quand Bertrand se vit tellement accompaigné, il se print à courir sur Anglois et faire ambusches. Mais pour ce que point n’y avoit de forteresses ne frontières où ils se peussent retraire, ils conversoient[27] ès grans forests. Ainsi se maintint Bertrand, qui pour attraire à soy gens d’armes donnoit tout à ses compaignons; et en peu d’heures fut povre par sa largesse. Quand Bertrand vit qu’il n’avoit plus que donner, il print les joyaulx de sa mère et les vendit, et en acheta chevaulx et harnoys: dont contre luy fut courroucée et dolente. Si advint, une journée, que Bertrand chevauchoit, luy quatriesme, par les forests; adoncques passoit ung chevalier anglois qui dedans le chastel de Forgeray menoit la finance pour mettre à sauveté. Tantost congnut Bertrand que le chevalier estoit anglois, et hardiement lui courut sus. Le chevalier, qui de grant hardiement fut, et bien monté et armé estoit, tint pou de compte de Bertrand, pource que mal armé et monté estoit. Toutes voyes il estoit soy septiesme. Et de grant vertu courut sus à Bertrand, qui en peu de heures le déconfit et l’occit. Quand Bertrand eut le chevalier conquis, il s’en vint à la Mote de Bron voir sa mère; et quand elle l’aperceut ainsi monté et armé, moult en fut joyeuse. Adoncques descendit Bertrand et baisa sa mère; puis vint à son père, et lui conta son aventure, qui grant joie en eut et moult l’introduisit en preud’homie et largesse. Adoncques fit Bertrand apporter la male au chevalier, et fut ouverte; illec trouva Bertrand grant finance d’argent et aussi de joyaulx, lesquels il donna à sa mère pour ceux que tollus lui avoit, et moult luy supplia que jamais elle ne le mauldisist. Quand la dame vit les joyaulx, qui sans comparaison valloient mieulx que les siens, adoncques dit: «Ha! fils Bertrand! bien dit la converse, que par toy seroit honnorée toute la geste dont tu es yssu.»

[27] Allaient.

Deux jours demoura illec Bertrand, puis print congié de son père et de sa mère, et emporta avec luy tout ce qu’il avoit conquis, fors les robes et les joyaulx. Tant alla par les forests qu’il vint à ses compaignons, qui moult furent joyeulx de sa venue et moult s’esmerveillèrent de la monture et de l’estat que avoit. Illec despartit son gaing aux compaignons, et leur conta son adventure, dont chascun dist à soy-mesme que encores passeroit Bertrand toute la chevalerie de Bretaigne d’honneur et de prouesse. Ung pou séjourna Bertrand illec, puis dit à ses compaignons, que ores estoit saison de guerroyer et adviser quelle part ils pourroient gaigner une forteresse pour courir sur Anglois.

 

Comment Robert Canole vint présenter la bataille devant Paris et à Vicestre et se logea.