L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1413
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Paris, livré en 1411 aux bouchers et au comte de Saint-Pol, fut au pouvoir d’une démagogie furieuse dont les chefs furent les maîtres bouchers, auxquels se joignirent bientôt les valets d’abattoir, les écorcheurs, équarisseurs, corroyeurs, tanneurs et tripiers, et le bourreau Capeluche. Le nom de cabochien, que porta ce parti, vient des frères Caboche, écorcheurs de bêtes à la boucherie de Paris. La domination des bouchers dura depuis 1411 jusqu’au mois d’août 1413.
Récit du Religieux de Saint-Denis, traduit par M. Bellaguet.
Une première émeute, excitée par quelques misérables, éclate dans Paris à l’occasion du prévôt, messire Pierre des Essarts.
Il y avait parmi les familiers de monseigneur le duc de Guienne des gens qui ne cessaient de lui répéter que ceux qu’on avait taxés d’une cupidité insatiable sauraient bien se justifier, si on voulait les entendre. Ils l’assurèrent aussi que le prévôt de Paris, messire Pierre des Essarts, avait plusieurs fois reconnu avoir remis par ordre du roi deux millions d’or au duc de Bourgogne, sans savoir cependant l’emploi qu’en avait fait ce prince. A l’appui de ces assertions, le prévôt s’engageait à montrer les reçus que le duc lui avait donnés, et qui étaient revêtus de sa signature. Il se fit par là un ennemi mortel du duc de Bourgogne; mais il se concilia en même temps les bonnes grâces du duc de Guienne, qui le manda en toute hâte auprès de lui, d’après le conseil de ses familiers, dès qu’il vit le roi repris de sa maladie.
La plupart des Parisiens, qui l’année précédente avaient montré beaucoup d’attachement pour le prévôt et le regardaient comme le père du peuple et le principal défenseur de la chose publique, dominés alors par je ne sais quel sentiment, qu’on ne peut expliquer que par cet amour du changement qui tourmente toujours la multitude capricieuse, avaient conçu contre lui un profond ressentiment, une haine mortelle, et avaient demandé avec instance qu’on nommât à sa place un autre prévôt. On avait facilement cédé à leur demande, ainsi qu’il a été dit plus haut; et dès lors, considérant ledit Pierre des Essarts comme un banni mis hors la loi, ils publiaient partout que monseigneur le duc de Guienne ne lui pardonnait pas d’avoir dilapidé les revenus de son auguste père. Tel était l’état des esprits lorsqu’on apprit, le 27 avril, cinq jours après la fête de Pâques, que le prévôt s’était emparé, par ordre du duc de Guienne, de la bastille Saint-Antoine avec une troupe de chevaliers et d’écuyers.
Lorsque j’ai écrit ces détails, j’ignorais dans quelle intention il s’était si soudainement rendu maître de ce fort royal, presque inexpugnable, abondamment fourni de toutes espèces d’armes et de machines de siége, et par lequel on pouvait introduire à Paris un grand nombre de gens de guerre, en dépit des habitants et au détriment de la ville. Mais je puis dire qu’il s’ensuivit de là d’horribles malheurs, dont le récit conviendrait mieux aux accents de la muse tragique qu’à la plume de l’historien. Je renoncerais donc à en parler avec détail si je ne m’étais fait une loi de transmettre le mal comme le bien au souvenir de la postérité. Quelques brouillons de bas étage, que je dois nommer ici pour les flétrir à jamais, savoir les deux frères Legoix, ignobles bouchers, Denis de Chaumont et Simon Caboche[141], écorcheurs de bêtes à la boucherie de Paris, parcoururent la ville toute la journée pour ébruiter ce qui se passait. Ils avaient avec eux quelques gens dont les noms m’échappent en ce moment, entre autres un fameux médecin appelé Jean de Troyes, homme éloquent et rusé, déjà fort avancé en âge et touchant presque à la vieillesse, dont ils avaient toujours pris conseil dans leurs entreprises. Ces misérables, qui avaient excité les révoltes et dirigé les émeutes précédentes, publièrent partout que cette prise de possession avait pour objet de détruire la ville et d’enlever de force le roi et son fils aîné monseigneur le duc de Guienne. Ils avaient déjà forcé par leurs vaines clameurs les échevins de Paris à déposer, comme il a été dit plus haut, le prévôt des marchands, Pierre Gentien, président de la monnaie royale, sous prétexte qu’il avait altéré la nouvelle monnaie d’or et d’argent, et ils avaient fait nommer à sa place un notable bourgeois, nommé André d’Eperneuil. Afin de poursuivre leurs projets, ils allèrent aussitôt trouver ce nouveau magistrat, se firent remettre malgré lui la bannière de la ville, qu’on appelait étendard, et obtinrent l’autorisation d’inviter les cinquanteniers et les dizeniers à se rendre en armes sur la place de Grève avec les hommes qui étaient sous leurs ordres. Ils auraient exécuté et mené à fin leur sinistre dessein, sans le courage du clerc de la ville, qui refusa à plusieurs reprises de signer l’écrit du prévôt. Cet homme ne céda ni aux menaces ni à la violence, se contentant toujours de répondre avec douceur qu’il ne fallait rien précipiter, et qu’on savait bien que le prévôt, les échevins et les principaux défenseurs de la ville avaient juré à monseigneur le duc de Guienne de ne point faire prendre les armes aux bourgeois sans lui en avoir donné avis deux jours auparavant. Ainsi l’autorisation du prévôt se trouva annulée; il y eut dès le même jour un grand nombre de gens du menu peuple qui refusèrent d’y obéir.
[141] Le Religieux (V, 173) nous apprend que Caboche s’appelait Simon le Coutellier, dit Caboche.
Le lendemain, 28 avril, les principaux cinquanteniers, gens sages et modérés, et quelques-uns des plus notables bourgeois se réunirent sans armes, selon leur coutume, à l’hôtel de ville, avec le prévôt des marchands et les échevins, pour délibérer sur l’état des affaires. Considérant combien les derniers troubles avaient été préjudiciables à la chose publique, ils proposèrent de mettre bas les armes qu’on avait prises sans la permission du roi ou du duc de Guienne. Puis l’un d’eux, ayant été chargé de haranguer la multitude, engagea les habitants à rester tranquilles chez eux, à vaquer comme de coutume aux travaux de leurs métiers et aux soins de leur négoce, sans se laisser émouvoir par des bruits mal fondés et peut-être inventés à plaisir. «Je sais, dit-il, que l’incrédulité obstinée a quelquefois ses dangers; mais il est bien plus dangereux encore de croire à la légère. Il n’est point convenable que vous soyez agités, comme les feuilles, par le moindre vent. Quoi de plus absurde, je vous le demande, que de prêter l’oreille à toutes sortes de contes et de les croire comme articles de foi, quand vous voyez qu’autant il y a d’hommes, autant il y a d’opinions diverses? Quoi! vous vous imaginez, vous publiez que vous êtes tous dans les mêmes sentiments! Il n’y a rien de plus déraisonnable que cette pensée. Pour ne pas vous laisser aller à des jugements téméraires, vous devez vous recueillir en vous-mêmes, et examiner de sang-froid, avec mûre réflexion, si ceux qui sèment de pareils bruits sont des ennemis ou des amis, des misérables ou des honnêtes gens. Il ne faut pas oublier d’ailleurs que si quelque trahison a été commise contre la ville ou contre le duc de Guienne, il ne vous appartient point de saisir ni de détenir les coupables sans le consentement du roi.»
Vouloir parler raison aux chefs de la sédition, c’était s’adresser à des sourds: ils répondirent à ces sages conseils par des clameurs tumultueuses. «C’est en vain, s’écrièrent-ils, que nous avons fait avertir le roi, les princes et leurs conseillers, soit en particulier, soit en public, des dangers auxquels nous exposaient les machinations des traîtres. Puisqu’ils n’ont tenu aucun compte de nos avis, nous avons le droit d’en tirer nous-mêmes vengeance.» En même temps ces furieux entraînèrent avec eux jusqu’à la porte Saint-Antoine près de trois mille misérables qu’ils avaient armés, et s’y postèrent en dedans et en dehors des murs de la ville, afin d’empêcher messire Pierre des Essarts de s’échapper. On vit dans cette conjoncture des chevaliers se mettre à la tête des séditieux, entre autres les sires de Helly, Léon de Jacqueville et Robert de Mailly, familiers du duc de Bourgogne, qui, au grand étonnement de tout le monde, offrirent d’eux-mêmes de les seconder. Je voulus connaître les motifs de leur conduite, et j’appris que ledit Léon de Jacqueville ambitionnait le poste de capitaine de Paris, qu’il obtint en effet plus tard, et que les deux autres nourrissaient une haine implacable contre Pierre des Essarts.
Pierre des Essarts, craignant avec raison pour sa vie, bien qu’il sût que le fort qu’il occupait était inexpugnable, abondamment pourvu d’armes et en état de repousser les assaillants, ne laissa pas d’avoir recours aux moyens de douceur; et s’adressant, du haut d’une fenêtre de la citadelle, auxdits chevaliers et aux autres chefs de la sédition, il leur dit qu’il était venu sur l’invitation de monseigneur le duc de Guienne, et leur montra des lettres patentes scellées du sceau de ce prince. Il ajouta, pour apaiser la fureur populaire, qu’il n’avait jamais songé à rien faire au préjudice du roi ou du royaume, de la ville de Paris ou de ses habitants; qu’il était prêt à se retirer ailleurs si on lui laissait la faculté de sortir, et qu’il ne reviendrait pas, à moins d’être rappelé par eux; qu’il leur demandait cette grâce et les en suppliait instamment à mains jointes. Mais ces forcenés, loin d’avoir égard à ses prières, proférèrent contre lui des cris épouvantables, lui reprochèrent sa trahison, et s’engagèrent entre eux par des serments terribles à ne point quitter la place jusqu’à ce qu’il se fût livré à merci, pour être puni comme il le méritait. Ils auraient mis leur projet à exécution et commencé l’assaut sur-le-champ, si lesdits chevaliers ne les eussent calmés par de douces paroles. Au même instant, le duc de Bourgogne étant survenu engagea en peu de mots Pierre des Essarts à faire sa soumission; puis il invita la multitude à ne pas encourir le crime de lèse-majesté en attaquant une forteresse du roi, s’offrit pour caution de Pierre des Essarts, et promit de le décider à se rendre sans résistance.
Les factieux arrêtent et emprisonnent des gens de monseigneur le duc de Guienne.
Cependant le nombre des factieux s’était accru jusqu’à près de vingt mille, et ils menaçaient tous de détruire la Bastille. Ils auraient mis ce projet à exécution, malgré les obstacles qu’il présentait, si le duc de Bourgogne n’eût juré à leurs chefs qu’il tiendrait fidèlement sa parole. Mais à peine les avait-il quittés, que, laissant une partie des leurs à la garde de la place, ils emmenèrent le reste pour commettre un attentat plus grave et inouï jusqu’alors. Je n’ai pu savoir si, comme le bruit en courut, ils y furent poussés par quelque personnage puissant; ce dont je suis sûr, c’est qu’ils ne pardonnaient pas à monseigneur le duc de Guienne ses orgies nocturnes, ses débauches et ses déportements scandaleux: ils craignaient, disaient-ils, qu’il ne tombât en la même maladie que son père, à la honte du royaume. Ils savaient aussi que ni les avis de sa mère ni les conseils de ses parents n’avaient pu mettre un frein à ces désordres. S’imaginant donc que cet endurcissement devait être attribué aux suggestions de ses familiers, ils résolurent d’arrêter la plupart d’entre eux et de les emprisonner, afin de l’obliger par la crainte à faire ce qu’on n’avait pu obtenir de lui par la douceur.
On annonça au duc cette résolution téméraire, et on lui conseilla de prendre aussitôt les armes avec ses chevaliers, ses écuyers et ses serviteurs, et d’arborer sur la porte de son palais la bannière des fleurs de lis. On pensait qu’il pourrait ainsi calmer en partie la fureur de la multitude. Mais pendant qu’on délibérait à ce sujet on aperçut par les fenêtres du palais le peuple qui accourait avec ses capitaines, animé d’une rage forcenée et diabolique. Après avoir planté l’étendard de la ville devant la porte et fait investir le palais de tous côtés, ils demandèrent à grands cris à parler au duc. Quoique les clameurs confuses de cette multitude révoltée lui causassent une grande frayeur et qu’il crût sa vie et celle de ses familiers sérieusement menacées, il n’osa pas néanmoins refuser audience aux séditieux. D’après le conseil du duc de Bourgogne, il se montra à la fenêtre: «Mes amis, leur dit-il, quel sujet vous amène, et d’où vient un si grand émoi? Je suis prêt à vous entendre, et j’agirai selon le bon plaisir de chacun de vous.» A ces mots, maître Jean de Troyes, qui avait été chargé de porter la parole, imposa silence à tous de la voix et du geste, et s’exprima ainsi:
«Très-excellent seigneur, vous voyez rassemblés ici dans l’intérêt de votre royaume et de votre honneur vos bourgeois et sujets, qui viennent humblement se recommander à votre sérénissime grandeur. Ne vous effrayez pas de ce que nous sommes en armes; car nous n’hésiterions pas, l’expérience vous l’a déjà appris, à exposer notre vie pour vous défendre. Mais nous voyons avec le plus vif déplaisir qu’à la fleur de votre royale jeunesse vous soyez détourné de la route qu’ont suivie vos ancêtres par les conseils de quelques traîtres qui vous obsèdent à toute heure et à tout instant. Il n’est personne qui ne sache dans le royaume combien ils ont à cœur de vous pervertir. L’auguste reine votre mère et tous les princes du sang en sont profondément affligés; ils craignent que quand vous aurez atteint l’âge viril vous ne soyez incapable de régner. C’est pourquoi, considérant ces misérables comme dignes de l’animadversion de Dieu et des hommes, nous avons requis plusieurs fois les principaux conseillers du roi de les éloigner de son service. Comme ils n’ont jusqu’à présent tenu aucun compte de nos prières, nous venons demander qu’on nous les livre, afin que nous tirions vengeance de leur trahison.»
La foule applaudit par des cris frénétiques à cet insolent discours. Le duc de Guienne, malgré tout le déplaisir qu’il éprouvait, ne laissa pas de faire bonne contenance, d’après le conseil du duc de Bourgogne, et leur répondit: «Braves bourgeois et fidèles sujets du roi notre sire, je vous supplie de retourner à vos métiers et de calmer votre ressentiment; car j’ai toujours regardé mes familiers comme de fidèles serviteurs.» Son chancelier ajouta: «Dites si vous en connaissez qui aient failli à leur devoir de fidélité; ils seront punis comme ils le méritent.» Alors celui qui portait la parole lui présenta un papier contenant une liste d’environ cinquante des principaux chevaliers et écuyers de la maison du duc, en tête de laquelle se trouvait le chancelier lui-même; il l’invita même plusieurs fois à lire cette liste à haute et intelligible voix. Le duc éprouva une vive indignation en s’entendant sommer par cette troupe de misérables de livrer les prétendus traîtres qui lui étaient désignés. Tout confus d’un tel affront, il se retira dans la chambre du roi. Mais pendant qu’il réfléchissait avec amertume et douleur à l’outrage qu’il venait d’essuyer et au danger de ses serviteurs, ces forcenés brisèrent les portes avec fureur et entrèrent de force dans la chambre. Ils parcoururent aussitôt le palais dans tous les sens, ainsi qu’ils en étaient convenus, en fouillèrent les réduits les plus secrets, et y arrêtèrent monseigneur le duc de Bar, cousin du roi, le chancelier du duc, Jean de Vailly, Jacques de la Rivière, son chambellan, messire Jean d’Angennes, messire Jean de Boissay, les frères Gilles et Michel de Vitry, ses valets de chambre, Jean du Mesnil, son écuyer tranchant, et sept autres dont je ne me rappelle pas les noms; ils leur ordonnèrent, au nom du roi, de se rendre en prison. Ils poussèrent même la violence jusqu’à fouler aux pieds tous les égards dus au rang suprême, et osèrent, avec une brutalité qui eût fait horreur aux hommes les plus sauvages, arracher des bras de madame la duchesse de Guienne Michel de Vitry, qu’elle voulait sauver. Puis ils les emmenèrent tous à cheval, en la compagnie du duc de Bourgogne et de plusieurs autres seigneurs, jusqu’à l’hôtel dudit duc.
Au plus fort de l’émeute, quelques hommes, égarés sans doute par l’ivresse, ayant rencontré près de l’hôtel du duc un ouvrier au service de monseigneur le duc de Berri, et faisant partie de sa maison, qui se nommait Watelet, et qui était fort renommé pour son habileté à construire et à diriger les machines de siége, le tuèrent sur-le-champ, et l’accusèrent ensuite d’avoir menacé d’incendier une grande partie de la ville à l’aide d’un feu inextinguible. Ils firent éprouver le même sort à un autre malheureux, dont j’ignore le nom, quoiqu’il se fût réfugié chez le comte de Vertus, dans l’espoir d’y trouver un asile sûr: son seul crime était d’avoir désapprouvé leurs attentats. Le même jour, dans la soirée, ils jetèrent à l’eau un secrétaire du roi, nommé Raoul de Brissac, qu’ils accusaient à tort ou à raison, je l’ignore, d’avoir révélé aux ennemis les secrets du roi pendant la guerre civile.
Le prévôt de Paris est arrêté et mis en prison.
Après cela les séditieux, ayant passé toute la nuit sous les murs de la bastille Saint-Antoine, pour que Pierre des Essarts ou ses complices ne pussent s’échapper, conduisirent tous leurs prisonniers au palais du Louvre, et les confièrent à la garde de quelques gens de la maison du roi conjointement et d’un certain nombre de bourgeois. Ils décidèrent aussi que les absents, qui s’étaient soustraits à leur fureur, seraient sommés, au nom du roi, de revenir à Paris, sous peine d’être considérés comme exilés et proscrits à jamais. Cette sommation fut faite par la voix du héraut, dans les carrefours de la ville. Puis le duc de Bourgogne, pressé par les séditieux d’accomplir sa promesse, s’aboucha avec le prévôt de Paris, et l’engagea, au nom du roi, à se rendre, s’il ne voulait être mis en pièces par la populace qui l’assiégeait. Le prévôt, pour échapper au péril, laissa entrer le duc dans la place avec quelques chevaliers; il fut aussitôt placé sous la garde de ces chevaliers, qui durent répondre de lui sur leur tête. Alors le peuple cessa d’investir la place et mit bas les armes. Mais comme la rumeur publique accusait le prévôt d’être venu se poster en ce lieu avec l’intention de conduire le roi et monseigneur le duc de Guienne au tournoi qui devait avoir lieu le 1er mai dans le bois de Vincennes, et de les emmener ensuite plus loin sous l’escorte d’une troupe nombreuse de gens de guerre, on le fit sortir de la Bastille à la demande du peuple, et on l’incarcéra d’abord au Petit Châtelet, puis au Grand, afin qu’il y fût gardé plus sûrement. Ses accusateurs, à l’appui de leurs imputations, prétendaient que pour assurer le succès de son entreprise il avait cantonné dans la Brie près de cinq cents hommes d’armes mais qu’à la nouvelle de son arrestation ces gens de guerre s’étaient dissipés comme de la fumée, et étaient allés chercher fortune ailleurs. Peut-être saura-t-on à la fin ce qu’il faut penser de cela.
Les séditieux, d’après le conseil de leurs chefs, prennent des chaperons blancs pour signe de ralliement.
Deux jours après que la populace eut ainsi obtenu à force de clameurs que l’on mît en prison celui que l’année précédente elle vénérait comme un père et un prince, et qu’elle regardait maintenant, au grand étonnement de tous, comme un ennemi de l’État, les chefs de la sédition se rendirent à l’hôtel de ville, pour consulter le prévôt des marchands et les échevins sur ce qu’il y avait à faire. Malgré l’assurance avec laquelle ils se vantèrent d’avoir travaillé d’une manière notable pour l’honneur et dans l’intérêt du royaume, du roi et de monseigneur le duc de Guienne, les bourgeois qui avaient le plus d’influence dans le conseil déclarèrent que c’était un acte de témérité très-blâmable que d’avoir pris les armes sans la permission du roi, violé la maison de monseigneur le duc de Guienne, et arrêté malgré lui le duc de Bar, son cousin, et la plupart de ses familiers. On savait que ce prince était vivement irrité de cette offense; et comme il était à craindre que par cette considération le duc d’Orléans et les autres princes du sang ne conçussent contre la ville une haine implacable, et ne cherchassent à tirer vengeance d’un pareil outrage, on résolut de leur envoyer messire Pierre de Craon avec un humble et respectueux message, dans lequel on assurait qu’on n’avait eu aucun dessein de leur déplaire, et qu’on avait agi dans l’intérêt et pour l’honneur du roi et de monseigneur le duc de Guienne. Il fut aussi décidé que l’on supplierait les docteurs et professeurs de l’Université de Paris de faire cause commune avec le peuple, et de se charger de présenter ces explications au roi et aux seigneurs de sa cour. Ceux-ci se contentèrent de répondre qu’ils s’entremettraient volontiers de tout leur pouvoir pour ménager la paix entre eux et le duc de Guienne. Charmés de cette réponse, les rebelles s’enhardirent dans leurs tentatives, et, au commencement de mai, ils adoptèrent des chaperons blancs, comme signe de ralliement et comme preuve de leur persévérance dans l’esprit de rébellion. Ils allèrent même trouver messeigneurs les ducs de Guienne, de Berri et de Bourgogne, leur présentèrent trois chaperons, et obtinrent à force d’instances qu’ils les portassent en témoignage de l’affection qu’ils avaient pour la ville et pour le peuple de Paris.
Discours tenus en présence des ducs de Guienne, de Berri et de Bourgogne.
Le même jour, les séditieux firent représenter auxdits ducs, par un éloquent orateur, qu’ils devaient avoir pour agréable tout ce qui avait été fait, et les supplièrent de faire punir tous les prisonniers comme de perfides flatteurs et de mauvais conseillers, qui avaient appris à monseigneur le duc de Guienne à s’écarter de la conduite régulière de ses aïeux, à la honte du royaume et au détriment de sa santé. Ils poussèrent la hardiesse jusqu’à lui faire dire qu’il était bien loin de ce temps où, formé par les sages leçons de la vénérable reine, sa mère, et élevé par elle dans la pratique du bien, il donnait de lui les plus belles espérances et faisait l’orgueil et la joie de tous les Français, qui bénissaient le Seigneur d’avoir donné au roi un successeur d’un naturel si heureux. «Mais, ajouta l’orateur, depuis que parvenu à l’âge de l’adolescence, vous avez méprisé l’autorité maternelle et prêté l’oreille aux conseils des méchants, ils ont fait de vous un prince irréligieux, plein de lenteur et d’indifférence dans l’expédition des affaires et dans l’accomplissement des devoirs de la royauté que vous exercez au nom de votre père. Les habitants du royaume voient avec déplaisir qu’ils vous ont appris à faire de la nuit le jour, à passer votre temps dans des danses dissolues, dans des orgies et dans toutes sortes de débauches indignes du rang royal.»
Je ne pouvais comprendre comment le peuple avait été amené à une telle liberté de langage, qui ne pouvait tout au plus être permise qu’aux princes du sang. On me répondit que lesdits princes, ou du moins la plupart d’entre eux, y avaient donné leur assentiment. Irrités même de voir qu’on faisait peu de cas de leurs avis, ils firent adresser au duc pendant plusieurs jours les mêmes remontrances par de savants professeurs en théologie, tantôt en présence de la reine et des autres seigneurs, tantôt en particulier, pour l’engager à se corriger et à adopter un genre de vie plus convenable. Le lendemain mercredi, un fameux docteur, maître Eustache de Pavilly, qui avait été chargé le premier de haranguer le duc de Guienne, énuméra dans un long discours tout ce qui a été dit plus haut, et appuya ses assertions d’un grand nombre de citations remarquables, tirées de l’Écriture sainte. Je pourrais en former un ample traité, si je ne craignais de fatiguer le lecteur; je me bornerai à en indiquer les points principaux. Il exposa très-éloquemment quelles sont les vertus que doivent embrasser ceux qui veulent se rendre dignes du trône où les appelle leur naissance; il montra par des exemples puisés dans l’histoire, et particulièrement dans l’histoire de France, les vices qui ont rendu certains princes incapables de régner, et il ne craignit pas de dire au duc de Guienne que c’était par suite des excès de sa jeunesse que le roi son père était tombé en une maladie incurable, et que le duc d’Orléans avait péri d’une manière ignominieuse; que, s’il ne voulait pas réformer sa conduite, il donnerait lieu de faire transférer son droit de primogéniture à son frère puîné. On ajoute même que l’auguste reine lui répéta plusieurs fois cette menace.
On délègue des commissaires pour faire le procès des prisonniers.
Le vénérable docteur déclara, en terminant son discours, que la multitude qui l’environnait demandait humblement que les commissaires royaux chargés de poursuivre les dilapidations des finances eussent à s’acquitter de leur mission avec plus de zèle, et qu’on en nommât d’autres pour faire le procès des prisonniers, et les punir comme ils le méritaient. «Et comme ils se trouvent encore avec le comte d’Armagnac, dit-il, beaucoup de sujets du roi qui commettent des hostilités en Guienne, contrairement au traité conclu entre les ducs, et qu’on ignore s’ils n’ont pas l’intention de venir jusqu’ici, le peuple demande très-instamment que les entrées du royaume soient confiées à la garde des gens de guerre les plus fidèles.»
Bien que le duc fût fort indigné de cette remontrance publique, il résolut de n’en témoigner aucun mécontentement, et de mettre dans ses paroles la plus grande modération. Il accorda de bonne grâce ce qu’on lui demandait, et, d’après l’avis des seigneurs et des prélats qui se trouvaient là, il nomma douze commissaires que leur mérite me fait un devoir de mentionner ici. C’étaient les illustres chevaliers messire d’Offemont, Élie de Chénac, Le Borgne de la Heuse et Jean de Morteuil, maîtres Robert Piedefer, Jean de Longueil, Élie dit Félix du Bois, Denis de Vasière, conseillers au Parlement, auxquels on adjoignit André Roussel et Garnot de Saint-Yon, bourgeois de Paris, et le greffier de la cour du Châtelet. Ayant ainsi contenté les chefs du mouvement populaire, le duc les congédia avec de douces paroles, et les pria affectueusement de traiter avec égard ses familiers et son cousin, qu’ils retenaient prisonniers, les engageant à rentrer en eux-mêmes et à s’abstenir désormais de tout soulèvement. Il avait entendu dire en effet qu’ils avaient l’intention d’arrêter encore quelques-uns de ses serviteurs.
Le comte de Vertus, effrayé de ce mouvement populaire, s’échappe de Paris.
L’illustre comte de Vertus, jeune prince de grande espérance, que monseigneur le duc de Guienne, son cousin, aimait beaucoup et avait attaché à sa personne, justement effrayé de ces troubles, quitta Paris en secret, à la faveur d’un déguisement, et se rendit auprès de son frère le duc d’Orléans, laissant un des siens pour dire aux princes que c’était la fureur aveugle des Parisiens qui l’avait contraint de fuir si précipitamment. J’ai su par quelques gens de la cour bien informés que le duc de Guienne tenta lui-même plusieurs fois de s’échapper, et que, ne pouvant y réussir, il envoya secrètement des lettres signées de sa main aux ducs d’Orléans et de Bretagne, au roi de Sicile Louis et au comte d’Alençon, pour les prier, au nom des liens de la parenté, au nom de la fidélité qu’ils devaient au roi son père, de venir à son aide et de le tirer de la captivité dans laquelle on le retenait. Les Parisiens, instruits de ces circonstances, se mirent à garder les portes de la ville avec les plus grandes précautions. On eut soin de fouiller tous ceux qui sortaient, pour s’assurer s’ils ne portaient point sur eux quelques lettres, et l’on établit des postes pour faire le guet en armes toutes les nuits autour de l’hôtel royal de Saint-Paul, afin qu’on ne pût enlever le prince furtivement.
Les chefs de la sédition font emprisonner plusieurs personnes de leur propre autorité.
Cependant les chefs de la sédition, en dépit des ordres du roi, recommencèrent le lendemain jeudi à parcourir en armes les rues de la ville, ayant à leur tête un certain Philippe du Mont. Ils arrachèrent avec violence de leurs maisons près de soixante des principaux bourgeois et marchands, et les firent jeter en prison. J’ai su de bonne part que ce qui avait déterminé leur arrestation, c’est qu’au commencement de l’émeute ils n’avaient pas voulu prendre les armes avec les autres sans la permission du roi. Toutefois les séditieux, effrayés eux-mêmes sur les conséquences de leur attentat, et redoutant un châtiment sévère, allèrent trouver monseigneur le duc de Guienne, et lui assurèrent que cette arrestation procurerait au roi de grosses sommes d’argent. Voyant que le duc les écoutait sans témoigner trop de déplaisir, ils l’invitèrent, d’après les suggestions de quelques-uns de ceux qui se trouvaient là, et le décidèrent à réintégrer dans ses anciennes fonctions messire Jean de Nielle, son chancelier, qu’il avait destitué. Le duc, cédant aussi aux instances de la multitude, confirma dans son office Léon de Jacqueville, qu’il avait nommé capitaine de Paris; puis il confia la garde du pont de Saint-Cloud à l’ignoble équarrisseur Denis de Chaumont, et celle du pont de Charenton à Simon Caboche, après leur avoir fait prêter serment de n’en livrer le passage à aucun ennemi de la ville.
De la santé du roi.
Pendant que la ville était agitée par les orages violents et terribles dont j’ai parlé plus haut, le roi n’avait pas cessé d’être malade. Le 18 mai, il revint à la santé, et se rendit en pèlerinage à l’église de Notre-Dame de Paris, accompagné de messeigneurs les ducs de Guienne et de Bourgogne et d’un nombreux cortége de nobles seigneurs, pour rendre grâces à la Mère des miséricordes. Le menu peuple témoigna aussi sa reconnaissance envers Dieu par des actes de dévotion, et suivit processionnellement le clergé d’église en église. A cette occasion je ne dois point passer sous silence qu’au moment où le roi était en chemin pour Notre-Dame, maître Jean de Troyes, que nous avons déjà souvent nommé, vint à sa rencontre, en compagnie du prévôt des marchands et des échevins, et lui présenta le chaperon blanc de la ville, en le suppliant respectueusement de vouloir bien le porter comme preuve de la cordiale affection qu’il avait pour la ville et pour les fidèles bourgeois de Paris. Le roi y ayant consenti sans difficulté, ils obligèrent par leurs instances les principaux personnages de la cour et du Parlement, les plus considérables d’entre les bourgeois, et le vénérable recteur de l’université de Paris à en faire autant, et chargèrent une dépuration d’aller trouver le duc d’Orléans, le comte de Vertus, son frère, le comte d’Alençon et le duc de Bourbon, pour connaître leurs sentiments sur tout ce qui s’était passé.
Le même jour, le roi envoya certains chevaliers et écuyers auxdits seigneurs ainsi qu’au duc de Bretagne, avec des lettres écrites en son nom, par lesquelles il les invitait à venir lui rendre l’hommage qu’ils lui devaient; il désirait, ajoutait-il, les entretenir de diverses affaires et s’éclairer de leurs conseils pour les mesures à prendre. Ceux-ci, de leur côté, lui avaient adressé depuis plusieurs jours des messages; ils lui écrivaient humblement, comme à leur seigneur naturel, qu’ils étaient prêts à le servir, et qu’ils mettaient à sa disposition leurs personnes et leurs biens. Le duc d’Orléans avait même fait publier dans sa ville qu’il défendait à tous les habitants, sous peine de mort, d’insulter par des propos ou des actes offensants les serviteurs ou les sujets du roi. Mais lesdits députés, ayant appris à peu de distance de Paris les émeutes qui avaient éclaté dans cette ville, furent si effrayés, qu’ils se replièrent sur Chartres, et y séjournèrent jusqu’au moment où ils surent que le roi était revenu à la santé et avait envoyé ses députés vers leurs maîtres.
Plusieurs seigneurs et nobles dames de la maison de monseigneur le duc de Guienne et de celle de la reine sont arrêtés et mis en prison par les chefs de la sédition.
Le 12 mai, à la requête des chefs de la sédition, maître Eustache de Pavilly, de l’ordre de Notre-Dame du Carmel, savant professeur en théologie et orateur fort éloquent, qui possédait à un haut degré l’art de persuader, alla haranguer le roi dans son hôtel royal de Saint-Paul, pour justifier tous les excès qui avaient été commis. Ce serait ennuyer le lecteur que d’exposer ici tout au long les considérations par lesquelles il prouva que l’arrestation et l’emprisonnement des gens de la cour n’avaient pas été faits par mépris pour son autorité, bien que malgré monseigneur le duc de Guienne, et qu’il ne devait pas s’offenser qu’on eût éloigné de la personne du jeune prince des gens qui le corrompaient et qui cherchaient à le détourner des devoirs du rang royal et des bonnes mœurs de ses ancêtres. Il cita, entre autres objets de comparaison, l’exemple du jardinier qu’on blâmerait amèrement si dans un parterre il n’arrachait pas les mauvaises herbes, qui étouffent les plus belles fleurs, et il conclut que, par la même raison, on ne devait point laisser impunis ceux qui empêchaient les rejetons des fleurs de lis d’atteindre toute leur beauté et tout leur éclat. Il ajouta que le roi devait souhaiter qu’on fît disparaître de telles gens comme autant d’herbes inutiles.
Léon de Jacqueville, capitaine de Paris, et les principaux chefs de la sédition, qui se trouvaient là, ne perdirent rien de ces paroles, et se promirent bien de poursuivre le cours de leurs attentats. Ayant pris avec eux dans le menu peuple près de dix mille hommes à demi armés, ils revinrent dans l’après-midi à l’hôtel royal de Saint-Paul, et obtinrent du roi par leurs cris forcenés qu’il engageât monseigneur le duc de Guienne à les entendre. Le duc fut saisi de frayeur en voyant l’hôtel royal environné de gens armés; il savait que la multitude aveugle, quand elle est égarée par la fureur, n’écoute ni la raison ni la pitié, et ne recule devant aucun crime. Les seigneurs de sa suite furent aussi très effrayés, surtout quand ils entendirent maître Jean de Troyes, l’orateur de la foule, s’exprimer en ces termes: «Très excellent prince, tous ceux que vous voyez rassemblés ici demandent que les traîtres qui restent encore à la cour, et dont les mauvais conseils vous entraînent dans toutes sortes de vices, leur soient livrés pour être jetés en prison.» Le duc ayant répondu qu’il croyait n’avoir jamais eu auprès de lui que des serviteurs fidèles, Jean de Troyes ajouta: «Nous sommes tous tellement convaincus de la vérité de ce que j’ai avancé, que nous pensons qu’il faut arracher ces mauvaises herbes, de peur qu’elles n’empêchent la fleur de votre jeunesse de produire les doux fruits qu’on en doit espérer.» Vainement le duc allégua l’innocence de ses serviteurs, et pria les séditieux de se contenter de ceux qu’ils avaient déjà arrêtés et de ne point sévir contre d’autres. Jean de Troyes ne voulut rien entendre; il désigna à haute et intelligible voix ceux que l’on demandait, et au même instant Léon de Jacqueville monta dans l’appartement de monseigneur le duc avec seize hommes armés, et arrêta lesdites personnes au nom du roi, dont il prétendit avoir reçu un ordre verbal. On fit ainsi prisonniers messire Renaud d’Angennes, premier chambellan du duc, Robert de Boissay, son premier maître d’hôtel, Jean de Nielle, auquel le peuple avait fait rendre, à force de prières, son office de chancelier, Charles de Villiers, Jean de Nantouillet, et maître Jean Picard, secrétaire de la reine. Leur audace ne s’arrêta pas là. Ils osèrent porter la main sur monseigneur le duc Louis de Bavière, oncle du duc de Guienne, et se saisirent violemment de lui, comme des autres, ainsi que de Conrad Bayer. Le duc de Guienne, justement indigné de cet attentat, eut encore la douleur de voir ses prières et ses larmes méprisées; il ne put même obtenir qu’on laissât retourner son oncle en Allemagne comme un proscrit. Le duc Louis apprit ainsi que la fortune traverse souvent les événements qui s’annonçaient sous les plus heureux auspices; il espérait épouser dans trois jours, au milieu de fêtes brillantes, madame la comtesse de Mortain, sœur du comte d’Alençon, et veuve de monseigneur Pierre de Navarre. Et voilà que tout ce bonheur se changeait en deuil, et qu’on le traînait en prison avec ses compagnons d’infortune.
La reine ressentit une amère douleur, et ne put contenir ses larmes et ses sanglots, en apprenant ces odieux attentats, qu’elle considérait comme une injure personnelle. Elle fit tous ses efforts pour obtenir qu’on rendît la liberté à son frère. Mais les chefs de la sédition ne tinrent aucun compte de ses prières ni de ses remontrances. Poussés par une aveugle fureur et par une frénésie diabolique, ces forcenés mirent le comble à leur premier crime par un crime plus atroce, qui eût fait horreur aux hommes les plus méprisables et aux nations les plus sauvages. Ils saisirent de leurs mains sacriléges, avec une barbarie sans exemple, plusieurs dames de la cour, des plus nobles et des plus considérées, qui en les voyant venir s’étaient enfuies toutes tremblantes et étaient allées se cacher dans les appartements les plus secrets du palais, entre autres la dame de Noviant en Picardie, mesdames de Montauban, du Châtel en Bretagne, et du Quesnoy, ainsi que onze demoiselles, et sans autre forme de procès il les emmenèrent par la Seine jusqu’au Palais pour les mettre en prison. Je ne saurais dire combien la reine souffrit alors de se voir ainsi privée de la présence de son frère et de la compagnie des dames de sa suite, dans laquelle elle trouvait tant de charmes et de douceur. Je ferai remarquer seulement qu’elle en tomba gravement malade; et elle eût sans doute succombé, sans le talent des plus habiles médecins, et surtout sans l’assistance de Jésus-Christ, le médecin des cœurs, qui amena tout-à-coup une crise favorable.
Requêtes présentées au roi par les chefs de la sédition.—Elles sont accueillies en partie, quelque déraisonnables qu’elles soient.
Tous les gens sages avaient horreur de ces excès; ils ne pouvaient croire que des entreprises si téméraires eussent lieu sans la secrète connivence de quelques puissants personnages. On alla même jusqu’à dire hautement que monseigneur le duc de Bourgogne avait juré à ces misérables de ratifier et d’approuver tacitement tout ce qu’ils feraient. Je n’ai pas lieu de partager cet avis, n’ayant eu aucune preuve certaine du fait. Cependant toutes les fois que les séditieux se disposaient à commettre quelque attentat, ils avaient l’audace d’aller trouver les cinquanteniers et les dizeniers, et leur ordonnaient, ainsi qu’aux principaux bourgeois, en les menaçant de la mort et du pillage de leurs biens, de prendre les armes comme eux ou d’envoyer des gens à leur place; ils inspiraient ainsi partout l’épouvante. Ils se lassaient aussi d’entendre dire que c’était une honte ineffaçable pour les Parisiens qu’on eût arrêté, au mépris de l’autorité royale, tant d’illustres personnages, et qu’on les eût retenus si longtemps en prison, au grand déplaisir de monseigneur le duc de Guienne. En conséquence, le mercredi suivant, 24 mai, ils se présentèrent en armes, selon leur coutume, devant le roi, qui tenait conseil sur quelques affaires importantes avec les ducs de Guienne, de Berri et de Bourgogne. Après lui avoir offert leurs humbles salutations, ils dirent qu’ils apportaient diverses requêtes à sa royale majesté; et maître Jean de Troyes, qui devait porter la parole, ayant obtenu la permission d’exposer ce qu’il avait à dire, s’exprima ainsi: «Très excellent prince, lorsque dernièrement nous nous sommes plaints de la négligence qui se fait sentir dans le gouvernement du royaume, des dilapidations de vos officiers de finances et des pensions excessives qu’on paye chaque année, il nous a été répondu avec douceur que votre majesté avait choisi des hommes de bien et d’honneur, craignant Dieu et affectionnés au bien du royaume, pour opérer de salutaires réformes dans l’État en se conformant de point en point aux ordonnances des rois vos prédécesseurs. Nous savons qu’ils ont composé à ce sujet un fort beau traité en style très élégant, et qu’ils ont divisé lesdites ordonnances par chapitres. Nous demandons humblement qu’elles soient publiées cette semaine au Palais, et que, pour donner plus d’éclat à cette publication, vous teniez un lit de justice sur votre trône royal, suivant la coutume de vos ancêtres.»
Le chancelier ayant répondu que le roi et ses conseillers adhéraient à cette requête, les séditieux demandèrent encore que tous ceux qui avaient été mis en prison fussent chassés de la cour, et qu’on donnât leurs emplois à des personnes dévouées à la cause du peuple; c’étaient, je dois le dire, des gens obscurs et peu honorables. Le chancelier les invita à soumettre les noms de ces personnes au roi, qui verrait si elles étaient dignes d’un tel honneur. Ils présentèrent aussitôt une liste, et ajoutèrent: «Il est vrai, très redouté seigneur, que nous avons dernièrement fait emprisonner certaines gens de la noblesse et du peuple qui vous servaient mal, vous et monseigneur de Guienne, et qui agissaient contre votre honneur et contre celui de votre royaume, ainsi que les commissaires royaux vous le feront voir bientôt, Dieu aidant, plus clairement que le jour. Nous vous supplions donc en troisième lieu de ne concevoir contre nous aucun ressentiment à ce sujet, de ratifier et d’avoir pour agréable ce que nous avons fait, et de daigner nous le témoigner par des lettres patentes scellées de votre sceau.»
Monseigneur le duc de Berri, à qui son âge assignait le premier rang dans le conseil, ayant été prié de donner son avis, insista pour que les plus jeunes parlassent les premiers. Cependant, cédant aux instances du roi, il répondit qu’on pouvait en toute sûreté accorder les lettres qui étaient demandées, pourvu qu’elles fussent expédiées en bonne forme. Cet avis fut adopté par tous ceux qui opinèrent après lui. La rédaction des lettres devait être confiée aux secrétaires du roi; mais les séditieux ne voulurent pas accepter d’autre rédacteur que maître Guillaume Barraut; ce qu’ils obtinrent, même malgré le chancelier. Et comme ils surent que celui-ci avait manifesté la crainte que le secrétaire, pour leur être agréable, n’insérât dans les lettres des concessions plus grandes qu’ils ne l’avaient demandé, et qu’on ne le contraignît à tout sceller, ils conçurent contre lui une haine implacable.
Quant à la quatrième requête, tendante à ce que d’importuns solliciteurs ne pussent plus s’enrichir comme auparavant des biens caducs qui devaient revenir au trésor royal à quelque titre que ce fût, on leur répondit que le roi avait déjà statué à cet égard en défendant à son chancelier, à ses secrétaires et aux gens de la cour, sous peine de perdre leurs offices, de s’entremettre pour de pareilles faveurs, qui étaient choses tout à fait préjudiciables au roi. Les séditieux demandaient en dernier lieu que, conformément aux usages de ses ancêtres, le roi emmenât avec lui, quelque part qu’il allât, ses enfants, la reine, et toute leur maison, et ils assuraient que ce serait pour lui une grande économie. A cela le chancelier répondit: «S’il y a lieu de restreindre l’état du roi, ce n’est pas vous qu’il consultera, ce seront ses parents et les seigneurs de sa cour.» Cette réponse leur causa un tel dépit, qu’ils prirent congé du roi et de l’assistance, et ne songèrent plus qu’à comploter contre le chancelier.
Publication des ordonnances royales.
Le roi résolut, conformément à ses promesses, de faire publier au palais, sous forme d’ordonnance, les règlements qu’il avait fait mûrement élaborer et rédiger par des gens sages, en faveur de ses sujets et pour la réforme de l’État, et dont il désirait assurer l’exécution dans tout le royaume. Il se rendit pour cela au palais, le 26 mai, accompagné des illustres ducs de Guienne, de Berri et de Bourgogne; et l’on fut fort étonné de voir que lui et tous ceux de sa suite portaient des chaperons blancs, à l’exemple des bourgeois de Paris. Le lendemain, le roi séant sur son trône en la chambre du Parlement, maître Jean du Fresne, greffier de la cour du Châtelet, homme instruit et éloquent, lut ces ordonnances à haute et intelligible voix. Cette lecture dura près d’une heure et demie; après quoi le roi recommanda qu’elles fussent strictement et inviolablement observées. Les princes et les prélats, assis à ses côtés, en firent le serment devant tous, en levant la main. Deux jours après, maître Jean Courtecuisse, aumônier du roi, dans un sermon qu’il fit à l’hôtel royal de Saint-Paul, représenta combien ces ordonnances étaient utiles, et combien il importait à tous les habitants du royaume de les observer fidèlement. C’était aussi mon avis, et j’avais même pensé à sauver ces ordonnances de l’oubli en les transmettant textuellement et tout au long au souvenir de la postérité.