L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1395
Le Religieux de Saint-Denis, traduit par M. Bellaguet.
Les plus habiles disciples de Galien et d’Hippocrate avaient longtemps cherché, mais inutilement, les moyens de rendre la santé au roi. Les principaux seigneurs et officiers du palais, fatigués de ces vaines tentatives, leur défendirent de reparaître à la cour. Le roi conçut même tant de haine contre maître Renaud Fréron, qui avait entrepris sa guérison, qu’il le bannit et le fit chasser de Paris, en lui laissant toutefois tout le mobilier qu’il possédait soit à Paris, soit ailleurs, et qui le rendait plus riche qu’aucun médecin des règnes précédents. On ne sait pas encore clairement quelle fut la cause de cet exil; mais il est certain qu’elle parut suspecte à bien des gens. Car maître Renaud n’était pas encore arrivé à Cambrai, où il avait dessein de se retirer, lorsque le roi retomba dans ses accès de folie. Ce qui causait surtout un juste étonnement, c’est que, dans l’égarement qui couvrait son esprit d’épaisses ténèbres, il n’oubliait ni ses familiers ni ses serviteurs, présents ou absents, tandis qu’il ne reconnaissait pas la reine ou ses enfants, même lorsqu’ils se présentaient à sa vue. S’il apercevait ses armes et celles de la reine gravées ou peintes sur les vitraux ou sur les murs, il les effaçait en dansant d’une façon burlesque et inconvenante; il prétendait qu’il s’appelait Georges, et que ses armoiries étaient un lion traversé d’une épée. On craignit que dans ces accès de folie, où il n’avait aucun souci de sa dignité, il ne lui arrivât quelque accident, et l’on fit murer toutes les entrées de l’hôtel royal de Saint-Paul. Il épuisait souvent ses forces à courir çà et là dans son palais. Cependant il ne restait pas toujours dans le même état. Il avait parfois des intervalles de calme. Il assistait alors au conseil, recevait les ambassadeurs, et répondait à tout avec assez de bon sens; mais incontinent après on le voyait changer: il frémissait et criait, comme s’il eût été piqué de mille pointes de fer, et se disait poursuivi par ses ennemis.
Il y avait dans le royaume beaucoup de nobles et de gens du menu peuple qui étaient atteints de la même maladie. La foule s’obstinait à dire que c’était l’effet de sortiléges et de maléfices, que le roi lui-même avait été ensorcelé, et que, selon toute vraisemblance, on en devait accuser le seigneur de Milan. On alléguait à l’appui de cette absurde assertion que la fille de ce seigneur, la duchesse d’Orléans, était la seule que le roi reconnût dans son égarement, qu’il ne pouvait se passer de la voir tous les jours, et qu’absente ou présente il ne cessait de l’appeler sa sœur bien aimée. Aussi beaucoup de personnes des deux sexes n’épargnaient point cette princesse. Quoique leurs accusations fussent sans fondement, monseigneur le duc d’Orléans, voulant éviter qu’il ne s’ensuivît quelque désordre, ordonna, d’après les conseils du maréchal de Sancerre et de quelques autres seigneurs, que la duchesse fût éloignée d’auprès du roi, qu’elle sortît de Paris en grande pompe et qu’elle allât visiter ses domaines du duché d’Orléans. Qu’une si noble dame ait commis un si grand crime, c’est un fait dont on n’a jamais eu de preuve, et personne n’a le droit de l’en accuser. Pour moi, je suis loin de partager l’opinion vulgaire au sujet des sortiléges, opinion répandue par les sots, les nécromanciens et les gens superstitieux; les médecins et les théologiens s’accordent à dire que les maléfices n’ont aucune puissance, et que la maladie du roi provenait des excès de sa jeunesse.
Cependant toute la France compatissait aux cruelles souffrances du roi. Le clergé, voyant que les remèdes humains n’apportaient aucun soulagement à ce mal, et que le roi était toujours dans le même état, résolut d’implorer l’assistance divine. Suivi d’un pieux concours d’hommes et de femmes, il porta processionnellement d’église en église les corps et les reliques des saints. En outre, les vénérables religieux de Saint-Denis renouvelèrent, par ordre des oncles du roi, une cérémonie qui n’avait pas eu lieu depuis l’an du Seigneur mil deux cent trente-neuf. Le premier dimanche du mois de janvier, ils allèrent en procession solennelle jusqu’à la Sainte-Chapelle du Palais. Je crois devoir transmettre à la postérité le récit de cette cérémonie, dans laquelle on avait cherché à exciter la dévotion et la piété du peuple. En tête du cortége étaient six religieux, vêtus de dalmatiques, marchant deux à deux et portant sur leurs épaules les reliques de saint Louis et de la bienheureuse Vierge Marie, et la main de l’apôtre saint Thomas, enchâssées dans l’or et les pierreries. Trois autres les suivaient, couverts de chapes de soie et portant les insignes de la Passion, la croix, les épines, et un des clous de Notre-Seigneur. Venait ensuite le vénérable couvent. Près de trois mille personnes des deux sexes accompagnèrent la procession jusqu’à la porte de Paris. Pour honorer lesdites reliques, les religieux de Saint-Magloire et de Saint-Martin, ainsi que les illustres ducs de Berri, de Bourgogne et de Bourbon, qui avaient longtemps attendu à la porte, se réunirent au cortége qui occupait les deux côtés de la rue, et le suivirent jusqu’à la Sainte-Chapelle. Les chants n’avaient point cessé depuis l’église de Saint-Denis. A l’entrée de la chapelle, on entonna, en l’honneur du roi saint Louis, l’antienne Quum esset rex in accubitu. Le prieur claustral célébra ensuite une messe solennelle en l’honneur de ce pieux confesseur de la foi. Après la messe, messeigneurs les ducs reconduisirent la procession jusqu’à la porte de la ville, et reçurent la bénédiction des saintes reliques. Les religieux retournèrent à l’église de l’abbaye, et le même jour les chanoines de la Sainte-Chapelle et la vénérable Université de Paris y firent une procession solennelle. La messe de Saint-Denis y fut célébrée en grande pompe par l’évêque de Senlis, maître Jean de Dieudonné. Tous ceux qui s’y trouvaient furent reçus dans la chambre de l’abbé et dans les plus beaux appartements de l’abbaye, où on leur fit bonne chère. Dans tout le royaume de France, les personnes de tout sexe, de tout rang, de toute condition, faisaient à l’envi des prières et des œuvres pieuses pour le rétablissement du roi. Enfin Dieu jeta du haut du ciel un regard de miséricorde sur la France; il accueillit les vœux qu’on lui adressait de toutes parts, et rendit la santé au roi vers le commencement du mois de février.
MARIAGE D’ISABELLE, FILLE DE CHARLES VI, ET PAIX AVEC L’ANGLETERRE.