L'Histoire de France racontée par les Contemporains (Tome 4/4) Extraits des Chroniques, des Mémoires et des Documents originaux, avec des sommaires et des résumés chronologiques
Chapitre 1396
Le roi d’Angleterre Richard II, après avoir lutté avec les paysans révoltés, avec les partisans des réformes religieuses et politiques demandées par Wiclef et Lollard, avec son oncle le duc de Glocester qui lui avait enlevé presque toute l’autorité, avait enfin repris le pouvoir; mais pour le conserver il avait besoin de la paix avec la France. En 1395 il signa d’abord une trêve de quatre ans avec Charles VI, et fit demander en mariage Isabelle, fille du roi de France, bien qu’elle ne fût âgée que de sept ans. Charles VI accepta la proposition, et le 9 mars 1396 on signa le traité de mariage et on convint d’une trêve de vingt-huit ans.
Juvénal des Ursins.
En ce temps fut advisé par le roy et ceux de son sang et conseil, et aussi par les Anglois, qu’il falloit achever ce qui avoit esté encommencé touchant l’alliance par mariage de madame Isabeau de France. Et requéroient les Anglois qu’on leur livrast ladite dame. Et fut advisé qu’il estoit expedient que les roys s’entrevissent en quelque lieu, et qu’ils parlassent ensemble. Et de faict pour la cause le roy vint à Boulongne, et de là à Ardres, et le roy d’Angleterre vint à Calais. Et furent ordonnées certaines tentes, où chacun roy en la sienne seroit. Et entre les deux tentes devoient les deux roys parler ensemble, accompagnés chacun de quatre cens chevaliers et escuyers bien ordonnés et habillés.
Le vingt-septiesme jour d’octobre audit an, le roy issit d’Ardres accompagné de ses oncles et de plusieurs ducs et comtes ses parens, et de quatre cens chevaliers et escuyers, bien ordonnés et habillés, comme en bataille rangée. Et devant le roy estoit le comte de Harcourt son prochain parent, lequel portoit l’espée du roy. Et quand ils vinrent à un traict d’arc des tentes, ils descendirent tous à pied, excepté le roy et ses prochains parens, puis quand ils vinrent aux cordes qui soustenoient les tentes, le roy et les autres descendirent à pied. Et se divisa l’armée en deux, deça et dela les tentes. Et leur fut ordonné qu’ils ne se bougeassent, et se tinssent sans mouvoir. Et pource que le roy doutoit qu’aucuns de jeune courage ne s’esmeussent, parquoy il eust pu s’ensuivre aucun inconvenient, il parla à eux bien doucement et gratieusement, en les exhortant et commandant qu’ils ne se bougeassent, en monstrant quel deshonneur ce seroit s’ils rompoient les formes et manieres pourparlées entre luy et son adversaire d’Angleterre. Et lesdites formes et manieres garderent aussi les Anglois, sans les enfraindre. Eux estans à la veue l’un de l’autre, vinrent vers le roy les ducs de Lanclastre et de Clocestre, et autres comtes et seigneurs d’Angleterre. Lesquels bien humblement s’agenouillerent, disans qu’ils venoient vers luy, pour sçavoir en quelle forme, habits, et ordonnance ils se devoient assembler. Et pour ceste mesme cause, estoient allés vers le roy d’Angleterre nos seigneurs les ducs de Berry et de Bourgongne. Le roi receut lesdits princes d’Angleterre honorablement. Et la response ouye, le roy leur donna à chacun un bel anneau. Lesquels les receurent, en remerciant le roy très-humblement, et s’en retournerent devers leur maistre. Et voulut le roy, avant le partement desdits princes, boire avec eux, et prirent vin et espices. Et pareillement fit le roy d’Angleterre à nos seigneurs. Et quant à la requeste qu’on faisoit, de sçavoir quels habillemens et les manieres qu’ils feroient l’un à l’autre, le roy d’Angleterre respondit, que les convenances ou pactions de paix et amitié ne consistoient ou gisoient pas en superfluité de robbes et vestures, mais en cordial amour et affection. Laquelle chose fut fort notée, car par ce il monstroit la grande affection qu’il avoit au bien de la paix.
Or il est vray qu’entre la distance des tentes, et comme au milieu du chemin, y avoit un grand pal ou pieu fiché en terre, et à ce pal là se devoient assembler les deux roys. Et environ trois heures après midy se mirent en chemin à pied. Car la distance n’estoit pas longue. Le roy vint en un simple habit jusques aux genouils, fourré de martres, son chapperon à une longue cornette entour sa teste, troussée en forme de chappeau, et estoit accompagné de ses oncles. Et d’autre part le roy d’Angleterre sortit hors de sa tente, vestu d’une robbe longue jusques aux talons; et devant luy avoit messire Jean de Hollande, qui portoit son espée, et le comte Mareschal, qui portoit un baston royal doré. Et tantost que les deux roys se virent l’un l’autre, tous leurs gens se mirent d’un costé et d’autre à genoux, jusques à ce qu’ils fussent venus audit pal. Et quand ils y furent, ils se baiserent et saluerent l’un l’autre, en bonne amour, paix et dilection, et lors on demanda les espices et le vin. Et servirent les ducs de Berry et de Bourgongne, et les ducs de Lanclastre et de Clocestre. Et estoit grande noblesse et pitié de voir ladite assemblée, et de joye pleuroient ceux qui les voyoient. Et en signe d’amour et de dilection donna le roy au roy d’Angleterre une très-belle couppe d’or, garnie de pierres pretieuses, et une aiguiere. Et aussi le roy d’Angleterre luy donna un très-beau vaisseau à boire cervoise, avec un vaisseau aussi à mettre eau, garnis de pierres pretieuses, lesquels dons ils receurent benignement, en se remerciant l’un l’autre. Et à la requeste, au moins par la persuasion des princes et seigneurs presens, ils jurerent et promirent l’un à l’autre, que si Dieu leur donnoit grace de venir à bonne et finale paix, qu’ils fonderoient et feroient faire à communs frais et despens, pour memoire de leur vision mutuelle faite audit lieu, une chappelle.
Quand les roys virent que leurs gens, tant d’un costé que d’autre gardoient si bien et fermement ce qui leur avoit esté commandé, en monstrans le desir, l’affection et joye qu’ils avoient que bonne paix fust entre les deux roys, leurs royaumes et peuples, lors le roy d’Angleterre, et lesdits ducs et seigneurs de son sang, vinrent en la tente du roy de France, laquelle estoit bien parée et ornée de beaux draps d’or riches, en laquelle y avoit deux chaires bien richement habillées. Et fut offerte par plusieurs et diverses fois au roy d’Angleterre, la chaire dextre. Ce qu’il ne voulut accepter, et tant plus luy offroit-on, tant plus la refusoit. Et finalement se assit à senestre, et le roy en la dextre. Et ne demeura en ladite tente que lesdits roys, les ducs de Berry, de Bourgongne, de Bourbon, de Lanclastre et de Clocestre, et les comtes Roland et Mareschal. Et là ouvrirent et traiterent les matieres pourquoy ils estoient assemblés, tendans à bonne amour, à fin de paix et alliance par mariage. Ce qui fut fait entre eux fut secret, car il n’y avoit que les roys et princes dessus dits, lesquels aucunement rien ne revelerent, sinon du mariage d’Angleterre et de la fille du roy. Car dès lors le roy appeloit le roy d’Angleterre son fils, et l’autre l’appeloit son père. Et après que leur conseil fut finy, prirent vin et espices, et furent servis en la forme dessus dite. Et au partir le roy donna à son fils une nef d’or, de grand poids, garnie de pierres qui estoient de grand prix, laquelle il prit en le remerciant. Et s’en allerent eux deux jusques à l’autre tente d’Angleterre, parlans ensemble, et eux esbatans. Et eux à la tente venus, le roy d’Angleterre donna à son père un beau fermail garni de pierres pretieuses, et s’en revinrent ensemble jusques au pal. Et là venus ils s’entr’accollerent et baiserent, et s’en retourna chacun en sa tente, en se recommandant à Dieu l’un l’autre. Et s’en retourna le roy à Ardres, et laissa à la garde de sa tente les comtes de Sainct-Paul et de Sancerre, le seigneur d’Albret, messire Jean de Bueil, maistre des arbalestriers de France, et messire Jean de Trie. Et pareillement firent les Anglois, et mirent des princes et seigneurs du pays en la leur.
Le samedy au matin, environ neuf ou dix heures avant midy, comparurent en leurs estats et habits, comme ils estoient en la journée de devant, excepté que le roy d’Angleterre avoit un chapperon mis sur sa teste, et vinrent lesdits deux roys jusques au pal, et se baillerent la main l’un à l’autre, en se saluant en tout amour et dilection, et les cérémonies gardées de chacune part, et comme dessus. Puis le roy de France prit le roy d’Angleterre par la main, et le mena en sa tente, accompagnés chacun de douze de leurs parens et conseillers. Et tantost survint un terrible temps de pluye, gresle et vent, par telle maniere que ceux qui estoient hors des tentes furent contraints d’eux bouter dedans. Et furent lesdits roys, et leurs parens et conseillers, bien quatre bonnes heures ensemble. Et quand le conseil fut finy, aucuns s’enquirent secrettement de ce qui avoit esté conclu. Et fut respondu qu’on fist bonne chere, et que les roys, en parole de roys, avoient sur les saincts Evangiles touchés, juré que doresnavant ils seroient bons et loyaux amis ensemble, et que comme pere et fils s’entr’aimeroient, et aideroient l’un à l’autre envers tous et contre tous. Et firent alliances perpetuelles pour eux et leurs successeurs, de pays à pays et de peuple à peuple, tant réelles que personnelles. Et les assistans, tant d’une partie que d’autre, commencerent à faire grande joye et grande chère, et touchoient l’un à l’autre, en rendant graces à Dieu dudit traité. Et fit-on venir vin et espices, et burent tous ensemble. Et lors le roy à grande joye et liesse donna au roy d’Angleterre, son gendre, quatre paires d’ornemens d’église, semés de perles à or battu (esquels estoient signés la representation de la benoiste Trinité et du mont Olivet, et les images de sainct Michel et de sainct Georges) et deux gros pots d’or, ornés de pierres pretieuses, vallans de seize à vingt mille escus, dont il remercia le roy, et s’en revinrent au pal, en disant adieu l’un à l’autre. Et depuis revint le roy d’Angleterre, lequel joyeusement et de bon cœur donna au roy un beau collier d’or, riche et bien garni de pierres pretieuses; puis s’en retournerent, et estoit ja tard, près de soleil couchant, et envoya le roy avec son gendre pour le conduire jusques à Guines, les ducs de Berry et de Bourgongne, et souperent avec luy. Et pareillement les ducs de Lanclastre et de Clocestre convoyerent le roy jusques à Ardres, et avec luy souperent, et tous firent joyeuse chère, et y furent jusques à neuf heures au soir. Et après se partirent desdits lieux lesdits ducs de Berry et de Bourgongne, comme aussi lesdits ducs de Lanclastre et de Clocestre, pour revenir chacun devers son roy. Mais ce ne fut pas sans empeschement; car en icelle heure que lesdits princes se partoient pour eux en retourner, survint une pluye si grosse et si terrible, qu’il sembloit que Dieu voulust faire un nouveau deluge. Et qui plus est, un vent si horrible et vehement, que tous les luminaires furent esteints, et ne pouvoit-on cognoistre, ny s’appercevoir l’un l’autre. Et comme les bestes sauvages vont parmy montagnes et bois, ainsi alloient lesdits seigneurs, et n’y sceurent trouver remede, sinon recourir à Dieu. Ce qu’ils firent bien et devotement, parquoy ils vinrent à port de salut. Et pour la grande violence du vent, y eut des tentes du roy cent et quatre cordes rompues, et du roy d’Angleterre quatre seulement, dont la cause fut qu’elles estoient en bas lieu. Et furent les draps tant de soye que de laine rompus et déchirés, dont il y avoit foison de moult beaux. Plusieurs gens disoient qu’en icelle paix faisant y avoit trahison, ou qu’elle y adviendroit. Mais ceux qui sceurent et cognurent le vray amour, dont procedoient les parties, conclurent et crurent fermement que le diable d’enfer, adversaire de paix, fit lesdites tempestes, comme desplaisant de ce qu’il n’avoit pu empescher le bien de la paix. Ce fut grande chose, comme les parens, gens et serviteurs garderent sans enfraindre les ordonnances qui leur avoient esté enjointes. La premiere chose qui fut dite estoit que chacun roy auroit quatre cens chevaliers et escuyers, lesquels ne seroient point armés, et n’auroient que chacun son espée, ou autre cousteau, et que autre harnois ils n’auroient soubs ombre d’achapt, ne autrement. En outre que soubs peine de la hard nul n’approchast les tentes des roys. Avec ce fut defendu que, au partement des roys, c’est à sçavoir du roy de France de Saint-Omer et du roy d’Angleterre de Calais, nul ne les suivist soubs pareille peine, sinon ceux qui estoient députés et ordonnés, et furent comptés et nommés ceux qui devoient suivre. Toutesfois il estoit permis aux marchands menans vivres, merceries et autres choses, d’aller exercer leur faict de marchandise à Ardres, ou à Guines, sans eux bouger de là. Et fut en outre ordonné, que nulles riotes, clameurs, débats, noises, discords, ou paroles injurieuses, ne se meussent entre les gens, ny d’un costé, ny d’autre; et qu’on ne jouast à jetter la pierre, lucter, tirer de l’arc, ne à quelque autre jeu, dont pût venir murmure, impatience ou débat; et que durant le temps que les roys parleroient ensemble, on ne sonnast, ne fit sonner trompettes, ne autres instruments de musique, et que chacun obeïroit sommairement et de plain à tout ce qui seroit ordonné. Toutes lesquelles choses furent gardées grandement et notablement, tant d’un costé que d’autre, sans les enfraindre.
Le lendemain au matin que lesdites tempestes estoient survenues, lesdits roys et leurs parens voulans proceder à la consommation et perfection des choses pour lesquelles ils estoient assemblés, vinrent en leurs tentes, et chacun d’eux se départit pour venir au pal. Et en venant arriva madame Isabeau de France, accompagnée du duc d’Orléans son oncle et de barons, chevaliers et escuyers, dames et demoiselles, et avoient belles et grandes hacquenées, lictieres, chevaux et chariots bien garnis. Et quant à ladite dame, elle estoit moult richement habillée, de chappeau d’or, colliers et anneaux de grand prix. Quand elle fut assez près desdits roys, elle fut descendue de dessus sa hacquenée et prise par les ducs d’Orleans, de Berry et de Bourgongne. Et aussitost qu’elle fut descendue, vinrent en grand appareil les duchesses de Lanclastre et de Clocestre, accompagnées de foison de dames et damoiselles bien ornées et appareillées, lesquelles firent la reverence en la manière accoustumée. Et n’avoit onques eté vu de mémoire d’homme chose si haute, ny si notable, ne dames et damoiselles si richement habillées. Et la presenterent lesdits ducs, accompagnés desdites duchesses, au roy d’Angleterre. Et en allant vers luy s’agenouilla deux fois. Lors le roy d’Angleterre se leva de sa chaire, et la vint embrasser et baiser. Alors le roy lui dit: «Mon fils, c’est ma fille que je vous avois promise. Je la vous livre et delaisse, en vous priant que la veuilliez tenir comme vostre espouse et femme.» Lequel ainsi le promit. Et lors les pere, mary et oncles la baiserent, et la delaisserent ès mains desdites duchesses, qui la menerent à Calais. Et peut-on penser que ce n’estoit pas que plusieurs ne pleurassent à grosses larmes, et specialement ladite dame, en faisant grands sanglots et merveilleux. Le roy d’Angleterre pria son pere qu’il disnast avec luy, ce qu’il fit volontiers. Si luy fit tout le plus d’honneur qu’il put, tellement qu’il le fit seoir à la dextre, et n’y avoit que eux deux à table, et le fit servir par les ducs de Lanclastre et de Clocestre. Et après disner prirent vin et espices. Et servit le duc d’Orleans le roy son frere, et le duc de Lanclastre le roy d’Angleterre. Puis donna le roy à son fils un drageoir, garny de pierres pretieuses, avec un très-riche fermillet. Et le roy d’Angleterre donna à son pere un autre fermillet, qui avoit esté au feu roy Jean, et estoit le plus riche de tous les dons qui avoient esté faits. Et ce fait, les roys monterent à cheval, et vinrent jusques au pal, pour prendre congé l’un de l’autre, et dirent adieu, en eux baisans de bon et loyal amour. Et donna le roy à son fils au partir un beau et riche diamant et un saphir. Et son fils luy donna deux beaux coursiers bien ornés et parés. Puis se départirent, et s’en revint le roy à Paris et son fils à Calais.
BATAILLE DE NICOPOLIS.
28 septembre 1396.
Les Turks Ottomans, sous la conduite de Bajazet, avaient envahi l’Europe, conquis la plus grande partie de l’empire grec, et menaçaient la Hongrie. Bajazet se vantait de mener bientôt son cheval manger l’avoine sur l’autel de Saint-Pierre à Rome. Le roi de Hongrie, Sigismond, demanda du secours à la France, et la noblesse répondit avec empressement à son appel. Plus de mille chevaliers partirent sous le commandement de Jean, comte de Nevers et fils du duc de Bourgogne, du comte d’Eu, connétable de France, et du maréchal de Boucicaut. Arrivés en Bulgarie, les Français assiégèrent et prirent plusieurs villes, entre autres celle de Rachova, dont ils égorgèrent la garnison turque, qui s’était rendue sous condition de la vie sauve. Réunis aux Hongrois, ils allèrent assiéger Nicopolis; Bajazet accourut au secours de la place; les chevaliers français voulurent, malgré l’avis du roi de Hongrie et de l’amiral Jean de Venne, attaquer les masses qui composaient l’armée turque, sans prendre aucune précaution, et refusèrent même l’aide des troupes Hongroises; après un premier succès, les chevaliers furent vaincus, pris ou tués.
Le Religieux de Saint-Denis, traduit par M. Bellaguet.
Le grand-duc de Hongrie, que le roi Sigismond avait envoyé avec cinq mille hommes armés de pied en cap pour reconnaître la position de l’ennemi, revint annoncer que les Turcs n’étaient qu’à six milles de distance, et que bien volontiers il les eût attaqués, dans l’espoir de les surprendre et de les vaincre, avec l’aide de Dieu, s’il n’eût craint d’offenser sa royale majesté et de porter atteinte à l’honneur des Français. Le lendemain, avant le lever du soleil, le roi de Hongrie se rendit seul à toute bride dans le camp des Français, les informa de cette nouvelle, et les supplia encore une fois de placer à l’avant-garde les quarante mille hommes d’infanterie qu’il avait amenés avec lui. Les plus sages appuyaient cette proposition. Mais le connétable et le maréchal repoussèrent leur avis avec plus d’acharnement, et s’emportèrent jusqu’à leur dire d’un ton insultant: «Puisque de vaillants hommes que vous étiez, vous êtes devenus temporiseurs, laissez aux plus jeunes le soin de combattre. Vos paroles sentent la peur et la lâcheté.» Le roi, déplorant cette obstination, se retira pour ranger son armée en bataille. Il pressentait bien que cette entreprise n’aurait qu’une mauvaise fin.
Après le départ du roi, vers la troisième heure du jour, les chevaliers et les écuyers prirent les armes. Afin de pouvoir marcher plus facilement à pied, ils coupèrent les longues et énormes pointes de leurs chaussures. Ce fut ainsi que cessa cette mode ridicule et extravagante, qui avait jusqu’alors régné parmi la noblesse. Déjà l’ennemi n’était plus qu’à peu de distance. On cria aux armes dans tout le camp. Les plus âgés et les plus expérimentés vinrent se ranger autour du comte de Nevers. L’illustre amiral de France, messire Jean de Vienne, chevalier bourguignon, éprouvé par de longs services, également remarquable par son courage et par sa prudence, et encore plein de vigueur malgré son âge avancé, saisit l’étendard de la Vierge Marie, qu’il s’était chargé de porter ce jour-là, et s’exprima ainsi:
«Illustres chevaliers, nous voici engagés dans un combat que nous avons désapprouvé; non pas, vous le savez, que nous ayons cédé à un sentiment de crainte, mais parce que nous voulions, en déférant à de sages avis, assurer le succès de notre entreprise. Nous avons dédaigné d’accepter l’assistance des Hongrois. Aussi soyez bien persuadés maintenant qu’ils ne nous aideront point, et qu’ils fuiront au premier échec. Résignons-nous donc à courir seuls les chances de la bataille, et mettons tout notre espoir dans celui qui n’a jamais trompé ceux qui espèrent en lui pour obtenir la victoire. Puisse-t-il nous l’accorder, pour l’honneur de la foi chrétienne!»
Au même instant, il donna le signal de l’attaque. L’ennemi attendait les chrétiens de pied ferme et en ordre de bataille. Je me suis enquis et informé avec soin du nombre des Turcs, et j’ai appris de la bouche de personnes dignes de foi que leur avant-garde, composée des gens de pied, s’élevait à plus de vingt-quatre mille hommes, et qu’elle était appuyée par trente mille cavaliers. Bajazet, qui venait ensuite avec une réserve de quarante mille hommes, n’était pas en vue des chrétiens; il s’était arrêté derrière une éminence, dans une plaine voisine, et avait résolu d’y attendre les premiers résultats de la bataille. Les soldats de son avant-garde avaient pris d’habiles dispositions pour se défendre. Afin de rendre l’accès de leur camp plus difficile, ils avaient planté en terre devant eux des pieux très-aigus, dont les pointes étaient dirigées contre nos troupes et leur firent beaucoup de mal. Les nôtres donnèrent le signal du combat en poussant des cris terribles, et firent pleuvoir sur l’ennemi une grêle de traits; ils s’avancèrent ensuite pour l’attaquer de plus près à coups de lance; mais ils furent arrêtés par les pieux, dont les pointes faisaient cabrer leurs chevaux, et ils restèrent ainsi exposés aux coups des Turcs. Ils parvinrent enfin à couper et à arracher ces pieux, et purent engager un combat en règle. Alors la lutte recommença avec plus d’acharnement. Les Français, rivalisant de courage, frappaient vigoureusement l’ennemi à coups de hache et d’épée. Les Turcs ripostaient vaillamment; leurs rangs étaient si étroitement serrés, qu’ils demeurèrent quelque temps impénétrables. Enfin la victoire, jusqu’alors incertaine, se décida en faveur des chrétiens. L’épouvante s’empara des Turcs, abattit leur courage et leur fit perdre l’espoir d’une plus longue résistance. Les vainqueurs s’ouvrirent alors, l’épée à la main, un libre passage à travers les ennemis, les culbutèrent et en firent un horrible carnage. Dix mille infidèles périrent dans cette journée. C’étaient autant de malheureux condamnés aux flammes de l’enfer.
Après cet affreux massacre, les chrétiens se rallièrent pour attaquer la cavalerie, qui formait la seconde ligne, et qui n’était qu’à une portée de trait. Ils voulaient reconnaître la force de ce corps d’armée et délibérer sur ce qu’ils avaient à faire, parce qu’ils croyaient que Bajazet en avait pris le commandement et qu’ils ne désiraient que plus ardemment d’en venir aux mains. Songeant à l’infériorité de leur nombre, et à l’impossibilité où ils se trouvaient de reculer sans être poursuivis par les Turcs, et craignant d’être enveloppés, si leur ligne de bataille n’offrait pas un développement égal à celle des ennemis, voici l’expédient auquel ils eurent recours. Ils résolurent d’engager l’action, sans se mettre en bataille et sans s’avancer lentement, mais en pénétrant l’épée à la main au milieu des ennemis, par une attaque subite et impétueuse, et de ne s’arrêter que quand ils seraient arrivés aux derniers rangs, qu’ils les auraient mis en déroute, et qu’ils auraient ainsi jeté le désordre dans toute l’armée. Ce plan, quelque dangereux et quelque hardi qu’il fût, obtint une approbation unanime. Recueillant donc toutes leurs forces, et se rappelant que la valeur aime à braver les obstacles, ils s’élancèrent avec la rapidité de la foudre, et du premier choc ils tuèrent ou blessèrent tous les Turcs qu’ils rencontrèrent. Ils se frayèrent ainsi un passage à travers les ennemis, non sans éprouver une vive résistance. Profitant de leur avantage, ils portèrent à droite et à gauche des coups terribles, et versèrent des flots de sang. Après avoir tué cinq mille ennemis et enfoncé leurs lignes, comme ils se l’étaient proposé, ils attaquèrent à coups de poignard les soldats des derniers rangs. Ceux-ci, étonnés d’une si étrange façon de combattre, cherchèrent leur salut dans la fuite, et se retirèrent en toute hâte vers Bajazet.
Ceux qui savent les détails de cette journée assurent que Bajazet, découragé par cet échec, n’aurait pas attendu les chrétiens, si leur imprudente audace n’eût relevé son espoir. En effet, malgré la sueur qui les inondait après un si rude combat, malgré la fatigue produite par l’excès de la chaleur et par le poids de leurs armes qui avaient presque épuisé leurs forces, ils voulurent compléter leur victoire, et se mirent à la poursuite des fuyards, en dépit des recommandations de leurs capitaines. Les uns leur conseillaient de rendre grâce à Dieu du succès qu’il leur avait accordé, et de songer à leur sûreté, au lieu de tenter l’impossible. Les autres leur criaient: «Mes amis, respirez un peu et reprenez haleine!»—«Braves compagnons, leur disaient d’autres, la témérité est mauvaise conseillère; il vous reste encore bien du chemin à faire pour atteindre l’ennemi. Défiez-vous des embûches qu’on peut vous tendre à l’improviste, et ne vous perdez point par trop de hardiesse.» Les vainqueurs, présumant trop de leurs forces, n’écoutèrent pas ces sages avis; ils pensaient avoir enchaîné la fortune inconstante, et n’avoir rien à craindre de ses vicissitudes. Mais tout à coup elle les entraîna vers l’abîme, et leur fit cruellement expier leur aveugle témérité.
Dieu réservait aux chrétiens une journée cruelle, une journée fatale, comme le prouva la malheureuse issue de la bataille. Lorsqu’ils furent arrivés au sommet de la colline, et qu’ils eurent aperçu au-dessous d’eux, dans la plaine, Bajazet avec ses troupes, ils commencèrent à se repentir de leur imprudence, et leurs cœurs furent saisis d’épouvante. C’était sans doute un effet de la vengeance du ciel, dont ils avaient provoqué le courroux par leurs crimes sans nombre; car l’impiété traîne toujours à sa suite le remords, et, suivant la parole du sage, l’impie s’enfuit, même sans qu’on le poursuive. Les Français, qui jusqu’alors s’étaient avancés comme des lions, devinrent plus craintifs que des lièvres; leurs capitaines ne purent pas même leur persuader de tirer l’épée et de se mettre en ordre de bataille, ni les obliger à faire mine de vouloir se défendre. Dans leur désespoir, ils maudirent, mais trop tard, les conseils des plus jeunes, les vouèrent à la damnation éternelle, et accablèrent leur mémoire d’imprécations. Plusieurs d’entre eux s’enfuirent en toute hâte par la montagne pour rejoindre les vaisseaux. A cette vue, les Hongrois, comme on l’avait prédit, abandonnèrent leur roi et prirent la fuite. Ainsi la gloire éclatante des chrétiens se dissipa comme une vaine fumée. Leur valeur, jusqu’alors si terrible, s’évanouit tout à coup et devint la risée des infidèles et des mécréants, dont ils étaient auparavant la terreur.
Grand Dieu, tes jugements sont un abîme, suivant les paroles du prophète. Tu es le seul, ô Seigneur, qui peux tout, et il n’est personne qui puisse résister à ta volonté. Tu as appesanti ta main sur ton peuple, en prenant Bajazet pour instrument de ta vengeance, et tu lui as permis d’exterminer les chrétiens. Puisse ce châtiment tourner à leur gloire éternelle! Je sais que tu peux seul donner une issue favorable aux entreprises commencées sous de fâcheux auspices.
La frayeur des chrétiens doubla, comme il arrive ordinairement, le courage de l’ennemi. Bajazet, enhardi par leur lâcheté, fit avancer contre eux pour les envelopper, au son des trompettes et au bruit des tambours, ses gens de pied et sa cavalerie légère, leur recommandant d’effrayer leurs adversaires par des cris horribles, et de les tuer tous sans pitié ou de les faire prisonniers. C’est avec un serrement de cœur qu’on reporte sa pensée vers l’issue de cet engagement. Notre siècle n’a point vu de désastre plus déplorable, et la postérité ne pourra retenir ses larmes au souvenir des souffrances diverses qu’éprouvèrent les vaincus. Plus de trois cents d’entre eux, qui se précipitèrent, la tête couverte, à travers les rochers et les escarpements de la montagne voisine, pour arriver les premiers aux vaisseaux, périrent en se brisant les membres ou la tête; quelques-uns seulement échappèrent à la mort, mais ils furent grièvement blessés. D’autres arrivèrent par la plaine sur les bords du Danube; mais la foule de ces fuyards était si grande, que les bateaux où ils s’embarquèrent disparurent sous les eaux du fleuve. Ceux qui cherchèrent à se sauver par terre, trouvèrent sur leur passage l’ennemi qui les égorgea sans pitié, et tombèrent ainsi de Charybde en Scylla. Ceux à qui le ciel permit de se soustraire aux mains sacriléges des Turcs, perdirent leur bagage et tout leur avoir, et errèrent dans les bois et dans des chemins inaccessibles, réduits au plus grand dénûment et à la plus affreuse misère, et cachant leur nudité avec du foin et delà paille. Un très-petit nombre d’entre eux put regagner le sol natal; la plupart moururent en route de faim et de froid.
Quant à ceux qui avaient été enveloppés par les Turcs, et qui couraient çà et là dans la plaine comme des troupeaux errants, ils eurent à subir d’autres souffrances. Les ennemis, altérés de leur sang, fondirent sur eux avec fureur comme des bêtes féroces, et en tuèrent tout d’abord mille, qui aimèrent mieux vendre chèrement leur vie que de se rendre. Parmi eux on remarqua surtout l’amiral de France, le plus bel ornement de la chevalerie. Ne pouvant rallier les fuyards ni par ses menaces ni par ses cris, et se voyant seul avec dix de ses compagnons, il eut d’abord la pensée de suivre les autres. Mais revenant bientôt à lui-même, il ne voulut pas ternir l’éclat de sa réputation par une si honteuse lâcheté: «Mes braves compagnons, dit-il, ne partageons point l’infamie de cette noblesse dégénérée; mais recommandons-nous dévotement, et avec un cœur humilié et contrit, à Dieu et à la glorieuse Vierge Marie sa mère, et tentons en leur honneur les hasards de la fortune.» Au même instant il fondit courageusement sur les infidèles; mais il fut bientôt entouré et enveloppé par leurs nombreux escadrons. Alors, comme un lion furieux, il répandit la mort autour de lui. Suivant le récit de ceux qui le voyaient de loin et regrettaient de ne pouvoir le seconder, six fois il releva vaillamment l’étendard de la Vierge Marie abattu par l’ennemi; mais il succomba enfin avec ses compagnons sous les coups des infidèles, et rendit son âme au Créateur.
Les Turcs, en poursuivant ainsi avec acharnement les chrétiens épars et dispersés, parvinrent jusqu’au comte de Nevers. Ils le trouvèrent entouré, d’un petit nombre de gens d’armes, qui, prosternés et dans l’attitude de la soumission, supplièrent instamment qu’on épargnât sa vie. Les Turcs, dont la fureur commençait à se lasser, leur accordèrent cette grâce. A l’exemple du comte, les autres chrétiens se résignèrent, comme de vils esclaves, à une honteuse servitude; ils ne craignirent pas de s’exposer à un éternel déshonneur, pour sauver leur misérable vie, et se mirent à la discrétion des vainqueurs. O aveuglement et imprévoyance des faibles humains! ils ignoraient que le lendemain devait être leur dernier jour!
Les Turcs, chargés des dépouilles de tous ces prisonniers et traînant à leur suite chevaux, esclaves, bagages, tentes, en un mot toute sorte de butin, retournèrent triomphants auprès de Bajazet, qui, les yeux levés au ciel, rendit grâce à Dieu d’un succès si éclatant. Un conseil militaire s’assembla pour délibérer sur le sort des prisonniers. Quelques-uns proposèrent de les réduire en esclavage ou de leur faire payer une rançon. Mais Bajazet s’y refusa: «Il n’est pas juste, dit-il, de garder la foi du serment envers ces infracteurs des lois et des traités, qui ont foulé aux pieds leur propre loi, et qui, au mépris des conventions faites avec les nôtres après la prise de Rachova, ont égorgé sans pitié des malheureux auxquels ils avaient promis la vie sauve. Je pense que pour tirer une juste vengeance de tant de crimes, il faut passer tous nos prisonniers au fil de l’épée.» Il n’excepta de cet arrêt général que le comte de Nevers, en considération de sa haute naissance; mais ce fut pour mieux humilier le comte et pour insulter publiquement la foi chrétienne. Dès le lendemain, Bajazet le fit placer sur une éminence dans le plus piteux équipage, et se tenant en face de lui, il enjoignit sous peine de mort à tous les prisonniers, par la voix du héraut, de passer l’un après l’autre, comme des condamnés, dans l’espace qui se trouvait entre lui et le comte.
Ainsi, nos illustres chevaliers furent donnés en spectacle aux nations et exposés aux insultes de leurs ennemis. Malgré l’éclat de leur naissance, ils furent, ô doux Jésus, livrés aux outrages des Sarrasins, en punition de nos péchés. Comment retenir nos larmes en présence d’un pareil malheur? Quel cœur serait assez dur, quelle âme assez cruelle, pour ne point s’attendrir en voyant ces nobles et vaillants hommes, qu’on traînait au supplice comme des victimes, s’adresser un dernier adieu en Jésus-Christ? Ce qui contribua encore à augmenter la douleur, ce fut la constance avec laquelle ils présentèrent leurs têtes aux glaives des bourreaux qui les environnaient. En rendant le dernier soupir, ils ne faisaient entendre que ces mots: Seigneur, ayez pitié de moi. Cette sainte mort fut sans doute un effet de la grâce de Dieu, qui laisse souvent châtier ses enfants afin de les admettre ensuite dans son sein. Aussi espérons-nous qu’en mourant ainsi dans la confession de leur foi, ils ont expié par leur sang tous les péchés que la fragilité humaine ou que leurs mauvaises passions leur avaient fait commettre envers Dieu.
Trois mille périrent ainsi par divers supplices. C’était un hideux spectacle de voir ces monceaux de cadavres, ces membres épars, et tous ces flots de sang qui inondaient la terre. Les bourreaux, souillés de sang depuis les pieds jusqu’à la tête, faisaient horreur à Bajazet lui-même, ce cruel tyran, et aux gens de sa suite, dont les remontrances mirent fin au massacre. «Nous nous sommes assez vengés, dit Bajazet; que les bourreaux cessent de frapper, et rendons les derniers devoirs à ceux de nos soldats qui ont péri sous les coups de ces fanatiques chrétiens.» Plus de trente mille Turcs furent trouvés sur le champ de bataille. Bajazet fit creuser des fosses profondes pour y déposer leurs corps, et ordonna qu’on les couvrit de terre. Quant aux chrétiens, il voulut, par un sentiment de mépris, que leurs cadavres restassent exposés sans sépulture aux bêtes féroces et aux oiseaux de proie.
Je ne crois pas devoir passer sous silence un fait assez étonnant, qui fut regardé comme un miracle par quelques personnes, et qui leur fit dire que Dieu, pour l’exaltation de la vraie foi, avait sanctionné le martyre des chrétiens et accordé à leurs âmes le repos éternel. Leurs corps conservèrent pendant treize mois toute leur fraîcheur, sans se corrompre ni s’altérer, et sans que les bêtes féroces ni les chiens osassent y toucher. Ces animaux, au contraire, venaient sans cesse visiter les fosses voisines, comme si c’eût été leur repaire, et y dévoraient les cadavres des Turcs. Je me souviens d’avoir demandé à plusieurs personnes ce que pensèrent les infidèles d’un miracle si évident. Un chevalier également recommandable par ses exploits et par sa naissance, messire Gauthier des Roches, qui pendant tout ce temps était resté comme esclave auprès de Bajazet, et qui, ayant obtenu de revenir en France avec un sauf-conduit, avait voulu visiter en passant les corps des chrétiens, me répondit à ce propos: «Voici ce que je puis vous affirmer sur la foi que je dois à Dieu et au duc de Bourgogne. Lorsque j’eus quitté Bajazet pour retourner dans ma patrie, le gouverneur de Nicopolis, m’ayant donné hors de la ville un repas somptueux, me conduisit après le dîner, pour insulter les chrétiens, à ce funeste champ de bataille où les corps de nos frères gisaient sans sépulture, et me demanda ce que je pensais d’un pareil spectacle. Je témoignai que j’y voyais un effet de la grâce de Dieu: Tu mens, me répliqua-t-il; les chrétiens étaient souillés de tant d’impuretés, que les brutes mêmes dédaignent de se repaître de leur chair.»
PRÉDICATION FAITE EN PRÉSENCE DU ROI ET DE LA REINE SUR LA RÉFORME DES MOEURS DE LA COUR.