Initiation avec mon meilleur ennemi

Jocabel C. Caballero · Chapitre 4 sur 39

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Initiation avec mon meilleur ennemi

Chapitre 4

 

Max

 

Hors de moi, je balance mon sac de sport dans ma chambre. Cette année, c’est pareil ! Ce connard de Scott a encore été nommé capitaine ! Frustré, j’envoie mon poing contre le sac de frappe suspendu dans un coin de ma chambre et enchaîne les coups. Je reviens de l’entraînement, je devrais être épuisé, mais ma colère me donne un regain d’énergie que je dois dépenser au plus vite.

Ça me fout en rogne. Comment le coach peut-il laisser faire ça ?! Est-ce qu’il se rend compte qu’il nous met tous en danger ?! Qu’il me met en danger ?! Grognant, j’enfonce mon poing en imaginant la tête de Scott et de son putain de paternel à la place du sac. Parce que tout cela, c’est la faute du papa Olson. Avec tout le fric qu’ils ont, il s’assure, en dédommageant le lycée, que son fils prodige soit le capitaine de l’équipe et ait la popularité qui va de pair. Sauf qu’il ne mérite pas cette position. Si l’on me demandait

mon avis, il ne devrait même pas être quarterback1. Scott n’était pas mauvais en tant que receveur, mais bordel qu’est-ce qu’il craint en tant que leader ! Il n’est pas foutu de choisir la bonne stratégie face à l’équipe adverse sur le terrain et plombe le moral de l’équipe dès que le coach a le dos tourné. Avec lui à notre tête, nous ne risquons pas de passer les play-

offs2 ! Et j’ai besoin d’aller aussi loin que possible dans cette dernière saison de foot pour impressionner les recruteurs. J’en ai besoin plus que tout… Je me suis promis d’offrir à ma mère la vie qu’elle mérite, de décrocher une bourse pour intégrer l’université et devenir pro pour lui rendre tout ce qu’elle a fait pour moi. Et ce n’est pas les Olson qui vont m’en empêcher !

Rattrapant le sac de frappe qui valdingue dans tous les sens, je pose mon front dessus et essaie d’expirer pour me calmer. La tension dans mes bras s’apaise au bout de quelques minutes et je continue à me concentrer sur l’air gonflant mes poumons et mon rythme cardiaque plutôt que sur la raison de ma colère. Cet exercice est une putain de farce. Je me trouve ridicule d’être obligé de faire ça. Mais j’en ai besoin dès que les émotions s’embrouillent dans mon esprit. Je refuse de laisser quelqu’un voir que j’ai hérité de son fichu trait de caractère. Surtout pas ma mère.

Penser à elle finit par me calmer. Bordel… ça m’arrive de plus en plus souvent ces derniers temps. Est-ce que j’ai un problème ? Est-ce que je suis en train de devenir comme lui ? À cette idée, je me crispe. Non, je ne serai jamais comme mon père… Je préfère crever avant qu’un tel truc arrive ! Secouant la tête, je refuse de laisser le souvenir de ce salaud revenir. Hors de question d’être comme cette merde. Jamais.

Enfouissant au loin toute cette histoire, je me redresse et passe une main dans mes cheveux humides de sueur. Je n’ai pas pris de douche au vestiaire avec les autres comme d’habitude. J’étais trop sur les nerfs pour rester une minute de plus avec Scott. Avec son attitude prétentieuse, cela se serait mal terminé. Ça n’aurait pas été la première fois d’ailleurs qu’on se saute dessus dans les vestiaires. Cet enfoiré a le don de me faire sortir de mes gonds. Au collège déjà, nous n’arrêtions pas de nous foutre sur la gueule. Alors aujourd’hui, même si nous faisons partie de la même équipe, la tension entre nous ne s’est pas dissipée.

Le souffle court, je secoue mon tee-shirt trempé et laisse mon regard se perdre en direction de la fenêtre d’en face. De ma chambre, je peux parfaitement voir celle d’Haylee. Et je constate qu’elle vient tout juste de rentrer avec, à sa suite, Taylor. Les fixant un instant, je les observe discuter et rire. De nouveau, tout mon esprit s’embrouille lorsque je la vois parader dans son tee-shirt vert à bretelles. Bordel ! Pourquoi est-ce que je n’arrive plus à la regarder sans remarquer Tic et Tac ?! Ils ne sont pas aussi gros qu’on pourrait le penser, j’en ai déjà vu de plus imposants. Je n’en suis pas non plus à ma première paire de seins, damn it ! Qu’est-ce qui me prend de loucher de cette façon ?!

Je soupire, irrité. Pourquoi est-ce qu’il a fallu qu’elle change si soudainement et devienne… Non, pas question d’associer une nouvelle fois le mot « sexy » à Haylee. Je l’ai beaucoup trop entendu aujourd’hui. Évidemment, je ne suis pas le seul à avoir remarqué qu’Haylee était plus féminine que l’été dernier. Sans faire exprès, j’ai laissé traîner une oreille quand des mecs en parlaient pendant l’entraînement lorsqu’elle est venue y assister avec Taylor. Et Warren, ce trou du cul, m’a fait la même remarque dans le couloir. Il m’a fait comprendre que maintenant, ce ne sont plus seulement les geeks de son genre qui vont s’intéresser à elle, mais plutôt des types comme moi. Et cette idée me contrarie. Malgré notre relation tordue, Haylee fait en quelque sorte partie de ma famille. Alors l’idée qu’un connard comme moi s’approche d’elle m’énerve.

– Max ?

La voix de ma mère m’évite de replonger la tête la première dans ma contrariété. Dévalant l’escalier, je la retrouve dans la cuisine avec l’un de ces sourires radieux dont elle a le secret.

– Viens embrasser ta petite maman.

Je m’exécute avec tendresse. J’enfouis mon visage dans sa chevelure brune et la serre contre moi. Une longue minute passe. Puis ma mère met fin à notre étreinte et me scrute, perplexe.

– Pourquoi est-ce que tu es tout transpirant, chéri ?

– Je n’ai pas pris ma douche au vestiaire à la fin de l’entraînement, marmonné-je en haussant les épaules avec nonchalance.

Surprise, ma mère grimace et tire sur mon tee-shirt puant la transpi.

– Eh bien, tu as intérêt à aller arranger ça, parce que je n’ai pas élevé un porcelet.

J’acquiesce et l’invite à aller s’asseoir. J’irai prendre une douche juste après m’être assuré qu’elle se repose enfin. Parce que, dernièrement, j’ai l’impression qu’elle pourrait s’écrouler à tout moment.

– Alors le boulot ? demandé-je en lui préparant son thé au citron et au miel, puis en récupérant quelques gâteaux dans le placard.

Lorsque je pose le tout sur la table basse, le visage de ma mère s’illumine. Elle m’invite à la rejoindre sur le canapé en tapotant doucement la place à ses côtés.

– Comme d’habitude. Des malades, des médecins à l’ego surdimensionné et des heures à rallonge, plaisante-t-elle, mais je note une pointe de fatigue dans sa voix.

Ma mère est infirmière depuis des années. Elle aime aider les autres et en connaît un rayon sur la santé des habitants de Galena. Je suis fière d’elle et de sa générosité. Mais ces derniers mois, elle a commencé à enchaîner de plus en plus d’heures de travail pour remplacer telle ou telle collègue ou pour venir en aide à des médecins novices et la fatigue commence à se faire sentir. Ses traits sont tirés, ses yeux chocolat identiques aux miens sont éteints et sa chevelure brune part dans tous les sens. Inquiet, je pose ma main sur sa tête dans une infime caresse.

– Tu devrais aller dormir, fais-je en lui tendant un gâteau. Je te réveillerai pour le dîner.

Ma mère sourit et me tapote la joue avec tendresse.

– Chéri, ne t’en fais pas pour moi. Je faisais ça bien avant ta naissance, tu sais ?

Oui, je sais. Et bien qu’elle ait dû réduire ses horaires à l’hôpital lorsque j’étais bébé, elle n’a jamais cessé de soigner les habitants de Galena. Mais ce qui commence à m’inquiéter, c’est qu’elle s’épuise à la tâche. La dernière fois qu’elle a travaillé autant, c’était quand mon père était encore là et qu’il avait perdu son boulot. C’était elle qui nous maintenait à flot, et elle avait fini par s’écrouler d’épuisement. Alors, ça me tracasse. Tout particulièrement parce que cette fois-ci, je sais qu’elle le fait uniquement pour moi. Pour que je puisse tout de même intégrer la fac de mon choix si je n’obtiens pas de bourse sportive.

– Tu sais que je pourrais t’aider et trouver un job après les cours ?

– Ton seul boulot est de vivre ta vie de lycéen, trésor. Nous en avons déjà discuté, m’interrompt-elle d’une voix douce, mais ferme.

Je soupire et me renfrogne. Je déteste ça. Je déteste qu’elle ne me laisse pas l’aider alors qu’il s’agit de mon avenir. Voilà pourquoi je dois obtenir cette fichue bourse. Devenir pro est ma seule chance de lui rendre la pareille.

– Alors, cette rentrée ?

– Rien de spécial, fais-je en haussant les épaules. Les profs ont parlé pendant des plombes de l’importance de cette dernière année, de notre avenir et de la nécessité de penser dès maintenant aux universités auxquelles on souhaiterait postuler. Beaucoup de bla-bla quoi…

Et le mot est faible. Chaque prof y a mis du sien pour stresser d’un seul coup toute la promotion de terminale.

– Ton coach a distribué les postes, non ? Tu es toujours le 3 right tackle ?

J’acquiesce, tandis que ma mère sirote son thé. Être le tackle de mon équipe est ma plus grande fierté. Pour certains, tant qu’on n’est pas quarterback, nous n’avons pas un véritable poids dans le jeu, mais c’est là qu’ils se trompent. Chaque joueur est essentiel au bon déroulement du match. Sans les bloqueurs, le quarterback n’aurait pas le temps de passer le

ballon au 4 5 running back , ni au receveur, et il n’y aurait aucun touchdown.

Et parmi les bloqueurs, ma position est l’une des plus essentielles.

Le tackle occupe une forte position sur la ligne offensive d’une équipe. Il renforce les blocs, protège le quarterback, le running back et remplace le

tight end 6 si celui-ci ne s’occupe plus du bloqueur de la défense. Il faut un type costaud qui n’a pas peur des coups dans cette position, mais aussi un fin stratège pour lire le jeu de l’adversaire. Et j’assure dans ce rôle. C’est d’ailleurs pour cela que le coach m’offre toujours cette place au sein de l’équipe. Même avant d’être senior, j’étais le meilleur pour cette position. Un fait qui m’incite à croire que je pourrais être remarqué par les recruteurs cette année. Après tout, un bon tackle est l’un des joueurs les plus recherchés dans une équipe.

Tout en lui racontant le déroulement de l’entraînement, je surélève ses jambes gonflées à force de porter ces fichus bas d’infirmière et masse ses mollets. Comme toujours, ma mère me laisse faire parce qu’elle sait que c’est important pour moi de prendre soin d’elle. Lorsque j’ai fini de lui raconter ma journée, elle m’observe, pensive.

– Trésor, je me demandais… Est-ce que ton père…

Je me crispe en l’entendant prononcer ce mot. D’un seul mouvement, je lève la tête et fronce les sourcils. Une bouffée de chaleur s’abat sur moi. Mon cœur s’emballe en l’entendant parler de ce salaud. Andrews Henderson n’a pas refoutu les pieds à Galena depuis que le shérif Green l’a viré de chez moi, mais son nom me fait toujours monter en pression. Une boule d’angoisse se forme dans ma gorge et j’ai du mal à gérer toutes les émotions qui se déversent en moi. Colère, angoisse, rage… peur…

– Max, mon chéri, calme-toi, fait ma mère en posant ses mains sur mes joues. Tout va bien, je te l’assure. Respire, trésor, respire.

Ses doigts frais et doux se promènent sur ma mâchoire crispée. Patiemment, elle entreprend d’apaiser la vague d’anxiété qui m’étreint le cœur. Je me rends compte à ce moment-là que mon souffle s’est accéléré et que j’ai du mal à respirer. Bordel… C’est toujours pareil, lorsqu’on mentionne ce connard ! Je déglutis et refoule ce que je ressens. Je ne dois pas craquer, je dois dépasser ça. Parce que sinon, ma mère comprendra que je suis comme lui. Que j’ai hérité de son trait de caractère le plus sombre.

Andrews Henderson n’a jamais été un modèle comme parent, ni en tant qu’homme d’ailleurs. Lorsque j’étais petit, il voyageait souvent pour son boulot, alors je ne le voyais que très rarement. Mais du jour au lendemain, les choses ont changé. Mon paternel est devenu une épave dès qu’il a perdu son job. Et cela n’a fait qu’empirer lorsqu’il a sombré dans l’alcoolisme.

Mon père était continuellement en colère et nous criait dessus pour tout et n’importe quoi. Jusqu’au jour où il a trouvé une autre façon d’extérioriser sa rage. Quatre ans. Voilà le temps qu’il a passé à nous tabasser quotidiennement. Ma mère faisait toujours en sorte de s’interposer entre lui et moi, me protégeant comme elle le pouvait. Mais lorsqu’elle partait travailler, il n’y avait plus que lui et moi… Je me souviens comme si c’était hier de chaque jour que je passais enfermé dans ma chambre espérant qu’il soit trop soûl pour monter à l’étage, de chaque retour d’école la peur au ventre ignorant quelle était son humeur du moment, ainsi que de toutes ces fois où je m’enfuyais en courant dès qu’il commençait à s’emporter. Cet enfer… je sais que ça aurait pu continuer longtemps si ce salaud n’avait pas commis l’erreur de me retrouver lorsque je m’étais enfui le jour de mon dixième anniversaire… Cette fois-là, il a perdu son sang-froid devant Haylee qui, comme d’habitude, passait son temps à mes côtés. Ce qui s’est passé après restera gravé dans ma mémoire. Un frisson désagréable remonte le long de ma colonne dorsale et je m’applique à repousser ces souvenirs au loin. Je ne veux pas me rappeler. Je ne veux pas y penser…

– Max, tu es en sécurité. Oublie ce que j’ai dit, trésor.

– Si cet enfoiré revient, je lui ferai payer ce qu’il a fait, marmonné-je en m’accrochant à elle désespérément. Promets-moi de me le dire s’il t’approche, d’accord ? Je ne le laisserai plus te toucher. Ni toi ni personne d’autre !

Ma mère reste silencieuse, mais avec ou sans son accord, je n’hésiterai pas à lui rendre chaque coup qu’il a porté sur elle s’il revient dans le coin. Parce qu’aujourd’hui je ne suis plus le petit garçon chétif qui pleurait à chaque beigne, celui dont il tirait profit pour se défouler. Je suis fort. Je n’hésiterai pas un seul instant s’il s’approche de ma mère. Ou d’Haylee… Parce que s’il a déjà réussi à la blesser une fois, il n’y parviendra pas une seconde. Je m’en assurerai.

Lorsque ma respiration finit par se calmer et que mon rythme cardiaque a retrouvé un battement régulier, je me détache de ma mère. L’embrassant sur la joue, je l’incite à aller prendre une douche avant moi.

– Je vais préparer le dîner.

Elle semble hésiter, puis acquiesce doucement. Lorsqu’elle monte à l’étage, je soupire et jure. Cette journée merdique aura-t-elle une fin ? J’espère que cette rentrée ne sera pas à l’image de mon année de terminale, parce que je vais clairement péter un câble si c’est le cas. Entre Scott qui met en péril mes chances de dépasser les play-offs avec l’équipe et d’être recruté par des universités, Haylee qui attire l’attention des connards dans mon genre avec son putain de corps de déesse et la mention de mon père… J’ai connu des rentrées beaucoup plus fun. Même mon flirt avec Ingrid, l’une des cheerleaders sexy du lot, ne remonte pas le niveau. C’est pour dire…

 

1. Joueur qui dirige l’attaque et communique la tactique choisie. C’est le stratège de l’équipe. Il est chargé de transmettre la balle à ses coureurs et de distiller les passes à ses receveurs.

2. Session de série de matchs éliminatoires. Une série peut se jouer en plusieurs matchs. Dans ce cas, une équipe doit remporter un certain nombre de matchs pour gagner le tour et passer en quart de final, en demi-finale, puis en finale. Ce type de compétition se déroule à la fin d’une saison et permet de désigner un champion.

3 Bloqueur au football américain. Il occupe une forte position sur la ligne offensive. Le right tackle est habituellement le meilleur bloqueur de son équipe.

4. Ce coureur, placé derrière la ligne offensive, est en position de recevoir le ballon du quart-arrière pour exécuter un jeu de course.

5. Essai qui vaut six points. Il suffit que le ballon pénètre dans la end zone (zone de but localisée de chaque côté du terrain).

6. Joueur qui se positionne directement à côté d’un tackle. Il est considéré comme un joueur hybride, mélange de receveur et de joueur de ligne offensif.

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