Je me souviens de Falloujah

Feurat Alani · Chapitre 12 sur 31

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Je me souviens de Falloujah

Le revenant (Septembre 1990)

Le revenant

(Septembre 1990)

 

Je retrouvai ma classe de CM1 avec une semaine de retard. Ma sœur et moi avions raté quelques jours d’école.

— Ah, le revenant ! s’exclama Kader en me voyant.

Nous avions disparu, en effet. Nous étions partis en Irak du jour au lendemain. Il y avait urgence. La paix risquait de ne pas durer.

Dans ma nouvelle classe, les élèves avaient toutes sortes de pères : un conducteur de train, un médecin, un plombier, un ingénieur, un informaticien, un entraîneur de football, un expert-comptable, un policier, un garagiste. Le mien n’avait pas grand-chose à voir avec cette normalité, mais il travaillait quand même. Face à la fiche de renseignements à remplir, je m’en étais voulu d’avoir menti les années passées.

Au début de ma scolarité, j’avais préféré me fondre dans le décor. Dès que je franchissais la grille de l’école, je cherchais à cacher l’anormalité de ma famille en me réfugiant dans l’affabulation. Comment écrire vendeur de cartes postales sur le parvis de Notre-Dame  ? Qui aurait compris que des policiers en civil l’arrêtaient régulièrement ? Alors, je lui ai inventé des métiers à partir de ce que j’entendais de lui à la maison. Mon père avait étudié la sociologie, fait de la politique, voyagé dans différents pays. Et je lui avais fabriqué différents profils grâce aux diverses bribes de conversations entendues. En CP, quand la maîtresse Mme Bruchon m’avait posé la question, j’avais répondu politicien et avais obtenu un sourire en retour. Au CE1, j’avais opté pour sociologue. Au CE2, commerçant dans l’import-export. L’école était devenue un refuge où je pouvais mentir et me sentir normal. Plus proche des autres.

Oui, on avait une voiture, une Peugeot ou une Mercedes, ça dépendait des commissions que gagnait mon père. Évidemment que nous partions en vacances sur la côte d’Azur. Bien sûr que nous prenions l’avion très souvent. Mon père m’emmenait-il au bureau ? Non, mais il voyage souvent, vous savez.

Cette année-là, je choisis de dire la vérité. J’écrivis noir sur blanc : Vendeur de cartes postales. Je faillis presque ajouter : « Père se sacrifiant pour sa famille. Métier honorable malgré tout. Aurait pu faire mieux, certes. Longues études inachevées. A entamé des études de sociologie à la faculté de Poitiers, abandonnées à cause de la vie de famille et de son poids. »

Je n’ai pas osé. Qui m’aurait cru ? Ne se serait-on pas moqué de moi ?

Je me sentis soulagé. Soulagé d’avoir enfin révélé un peu de vérité.

 

Mme Girard me demanda si j’acceptais de raconter à tout le monde ce que j’avais vu en Irak. Je n’eus pas le temps de répondre que Kader acquiesçait pour moi :

— Vas-y, raconte-nous ton pays chelou, le revenant !

Ricanements dans la salle de classe.

Alors, je m’exécutai. Qu’est-ce que mes camarades connaissaient de ce pays ? Rien. Et ce rien était tout pour moi. Ce rien, c’était mes origines, mon histoire, mon arbre généalogique. Ce rien, c’était cette rencontre avec la ville de mon père. Falloujah, bordée par le fleuve Euphrate dont j’avais hérité le nom. Alors, je commençai à raconter cette ville propre, verte, parfois poussiéreuse, certes moins illustre que Bagdad mais malgré tout charmante. À Falloujah, j’avais rencontré ceux dont j’avais tant imaginé les vies. Beaucoup d’oncles et de tantes. Bien plus de cousins et cousines. Moi qui me sentais si seul en France, j’avais été submergé par ces nouveaux visages. J’avais enfin une grande famille.

Je leur racontai l’aéroport ultramoderne construit par les Français, les centaines de bras ouverts nous accueillant, les voitures américaines, la glace dégustée à l’angle de la rue Mansour, les immenses maisons et leurs jardins fleuris, les dattiers aussi hauts que la tour Eiffel, les pastèques aussi longues que l’été. Je gardai pour moi que, dans ce pays, il fallait murmurer, qu’on ne devait pas crier le nom du dictateur, que certaines personnes en surveillaient d’autres, que mon père n’avait pas pu venir – et que j’en ignorais la raison. C’était mon Irak, et cet Irak-là était malgré tout heureux. Il n’y avait rien de moyen dans ce pays lointain du Moyen-Orient. Il était grand. Il n’était pas chelou. Il était secret. Il était devenu mon autre pays. En Irak, nous avions autant de variétés de dattes qu’il y avait de fromages en France. Il existait même une datte bleue, très rare, que l’on pouvait voir tous les dix ans. J’ajoutai qu’il ne fallait jamais oublier d’où l’on venait, que je n’oubliais pas, mais que je le vivais mal. Que je ne savais que faire du sentiment d’imposture lorsqu’on naît en France, par hasard ou par chance, fils d’un opposant politique, réfugié ou immigré, peu importait finalement. Que je ne savais comment apprivoiser l’idée d’être un privilégié aux yeux de ma propre famille là-bas.

À la fin, je me rassis, en raclant le plancher, avec le sentiment d’en avoir trop dit.

Un long silence tomba sur la salle. Puis, à ma grande surprise, Kader commença à taper dans ses mains, une, deux, trois fois, suivi par le reste de la classe. Ce moment de grâce me fit comprendre à quel point on pouvait ressentir à la fois de la fierté et de la gêne. Au milieu des applaudissements, Kader se retourna et me regarda en levant le pouce. Peu après, le brouhaha reprit comme si de rien n’était. J’étais revenu parmi les autres. Un revenant accepté et honoré pour ce témoignage qui avait duré un bon quart d’heure.

Toutes les opportunités étaient bonnes pour grappiller quelques minutes du cours soporifique de Mme Girard. Au lieu de nous enseigner l’histoire, elle préférait nous la raconter, en débordant souvent sur la sienne. J’ai toujours apprécié ces moments de solennité, lorsqu’en lieu et place du programme scolaire elle bifurquait sur sa propre vie.

Un jour, une élève osa lui demander son âge. En guise de réponse, Mme Girard s’embourba dans une anecdote qui dura au moins dix minutes avant de conclure :

— Soixante-deux ans, ma petite.

Elle marqua ensuite une pause avant d’ajouter avec une forme de solennité une phrase qui lui venait du fond de l’âme, tel un soupir de vérité personnelle, peut-être la seule qu’elle nous ait jamais offerte :

— Vous verrez, la vie passe en un clin d’œil.

Les derniers mots de Mme Girard résonnaient encore dans ma tête lorsque ma sœur et moi rentrâmes de l’école. Ils allaient prendre tout leur sens.

— Bibi Samiya est morte, soyez gentils avec papa, nous annonça ma mère, sur le palier.

Planqué derrière un mur infranchissable, mon père ne souhaitait manifestement pas en parler. Il ouvrit une bouteille de vin et posa son casque de Walkman sur la tête. Lorsque l’ivresse l’emporta, je l’entendis répéter des paroles qui ressemblaient à des échos de souvenirs lointains. « Tu n’es rien. Tu n’es plus rien. Tu n’es plus rien pour moi. Par notre âme, par notre sang, nous te servirons, cher camarade ! Et nous traverserons le pont. Et nous irons les embusquer. Et nous les chasserons du pays ! »

Je ne pouvais pas encore comprendre ces phrases étranges, ni les maux de son enfance, ni les mots de révolutionnaire.

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