Je me souviens de Falloujah

Feurat Alani · Chapitre 24 sur 31

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Je me souviens de Falloujah

L'invasion (Printemps 2003)

L’invasion

(Printemps 2003)

 

La nuit du 19 mars 2003, tout bascula.

À la maison, nous étions tous devant le poste de télévision. L’ultimatum lancé par George W. Bush venait d’expirer. Les chaînes d’information du monde entier étaient branchées sur Bagdad. Nous restions tous silencieux, à l’affût du premier bombardement, du moindre éclair dans le ciel de la capitale irakienne. Depuis quelques semaines déjà, mes parents étaient inquiets. La question de l’après-Saddam avait du mal à se poser. Cela leur paraissait impossible. Le dictateur ne pouvait être destitué après tant de décennies de terreur. Mon père, pourtant victime du Raïs, contestait cette invasion. Il pressentait les enjeux politiques du mensonge américain.

 

Lorsque les premiers missiles tombèrent du ciel, je fus incapable d’assister au massacre télévisé, mis en scène par l’injustice du monde. Ce même ciel vert qu’en 1991, ce même feu d’artifice devant lequel mon père, ivre, avait pleuré son pays déchiré. Ce regard différent, ces paroles sibyllines. Je ne pouvais plus. Je sortis prendre l’air et m’engouffrai dans le métro comme dans le déni. Je pensais à ma famille, à tous ceux que j’avais côtoyés en Irak. Que resterait-il de mon pays ? De mes souvenirs d’enfance ? De mes tourments d’adolescent ?

Station Sully-Morland.

Une femme monta dans la rame, tenant un micro à la main, tirant une enceinte sonore de l’autre. Nous n’étions que deux passagers, mais la femme se plaça face à moi et, avant de chanter, prononça quelques mots.

— Cette chanson est un hommage aux femmes et aux enfants d’Irak, qui vivent et meurent cette nuit sous les bombes. Liberté. Liberté au peuple irakien.

Elle planta ses yeux dans les miens. C’était incroyable. Je déambulais dans le métro pour fuir l’Irak bombardé et il était revenu à moi, comme par magie. La chanson parlait de liberté et d’étoiles.

Il était 23 heures en France, 1 heure du matin en Irak, et Bagdad brûlait par notre impuissance. Ce soir-là, je découvris une autre facette de la culpabilité. Elle devenait le carburant de la colère. J’aurais dû être sous les bombes, avec ma famille. Je n’y étais pas.

J’avais passé huit années tel un lâche, sans un mot pour l’Irak, ni le moindre geste pour le pays de mon père. Dès lors, je ne pouvais plus y renoncer. Il me rappelait. Je ne pouvais plus l’ignorer. Je saignais d’avoir tout occulté. Ce pays, ma famille, l’embargo. Après les douze années du blocus qui étouffèrent l’Irak, j’avais balancé l’ONU et le droit international à la poubelle. Alors que Bagdad s’apprêtait à tomber, j’allais refermer le couvercle. J’avais passé les huit dernières années dans l’ignorance et la candeur, pensant que l’oubli réparerait les choses. Ce soir-là, je décidai de renouer avec cette histoire de pronoms interrogatifs.

Dans le ciel qui congédiait le jour, j’ai vu les premières étoiles de l’après, je voulais y voir réapparaître l’Irak, mon père et son secret.

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