Je me souviens de Falloujah

Feurat Alani · Chapitre 3 sur 31

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Je me souviens de Falloujah

Mouhja (Été 1952)

Mouhja

 

(Été 1952)

 

La mort entra dans la vie de Rami à l’âge de huit ans par des cris stridents, des cris de femmes perçant l’aube funeste de Falloujah. Rami sursauta. Il crut entendre des hurlements de loups, venus le chercher dans son cauchemar. Tandis que des frissons lui parcouraient le corps, l’air lui parut plus dense ; le temps s’était figé. À travers l’embrasure de la porte de la chambre, il aperçut trois femmes, toutes de noir vêtues. Des louves ? Des esprits ? Ces voix qui hurlaient, se superposaient, aussi effrayantes que belles, lui transpercèrent de nouveau le cœur. Se boucher les oreilles ne changeait rien, la même douleur pénétrait son âme. Ces voix, Rami ne voulait plus les entendre. Une irrépressible envie de fuir ces cris le poussa hors de sa chambre. Il ouvrit la porte, contourna les trois femmes et courut pieds nus jusqu’à la rive gauche de l’Euphrate pour s’isoler. C’était certainement un kabous, un cauchemar. Mais il refusait d’y croire. Il ne savait plus s’il devait fermer les yeux ou les ouvrir. Alors, il s’allongea en espérant s’en échapper.

Quelques minutes plus tard, d’autres cris, plus joyeux, déchirèrent le silence dans lequel Rami s’était réfugié. Alignés à l’extrémité du pont vert de Falloujah, des gamins au torse nu enchaînaient, à un rythme discontinu, des plongeons acrobatiques dans l’Euphrate où se reflétait le ciel limpide. Les plus téméraires sautaient avec une pastèque entre les bras pour ensuite l’enterrer dans la vase, au fond du fleuve. C’était la coutume locale de l’été, dont la chaleur implacable s’était invitée plus tôt que prévu. L’année scolaire touchait à sa fin. Alors on plongeait dès le matin. À la tombée du jour, les pastèques seraient rafraîchies et prêtes à être dégustées. Rami fut impressionné par la grâce et le courage de ces enfants, qui selon lui n’avaient guère plus de douze ans.

Du haut de ses huit ans, il s’assit à même le sol terreux de la rive, à côté d’une petite foule de badauds enthousiastes, pour ne rien rater du spectacle. Même sans savoir nager, il éprouva ce jour-là une étrange attraction pour le fleuve.

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Une voix familière tira Rami de ses pensées. Elle provenait du pont.

— Hé ! Là ! Regarde !

Surpris, Rami aperçut Hatem parmi les enfants plongeurs. Lui aussi était torse nu et tenait une pastèque contre sa taille. Hatem, son meilleur ami, à la peau sale de libre trublion, une grande gueule au visage raturé de cicatrices témoignant de cascades téméraires. L’opposé de Rami, très blanc, trop maigrichon, à la timidité collée au corps.

— Regarde, mon petit lézard ! Regarde bien !

Lézard était le surnom qu’on donnait aux gringalets.

Deux secondes s’écoulèrent, et le corps de Hatem claqua sur l’eau avant de disparaître. Si les autres enfants avaient bien mis dix secondes avant de remonter à la surface, les secondes de Hatem parurent durer des minutes. Rami compta. Rami avait toujours compté.

Dès l’âge de trois ans, il s’était enfermé dans son propre univers. Il ne s’intéressait pas aux autres, jouait seul dans son coin, ne cessait de fixer le balancier de la pendule qui trônait dans le salon. Il ne levait jamais les yeux lorsqu’on s’adressait à lui. Comme s’il n’était qu’un objet parmi les objets. Jusqu’à ce jour où, subitement, il avait décidé d’ouvrir la bouche. Non pour dire « maman » ou « papa », mais une séquence de chiffres qu’il avait énumérée en désignant l’horloge du salon dont il avait percé le mystère. Sur un ton presque vantard, il s’était mis à compter devant sa mère qui exultait. Ce jour-là, n’en croyant pas ses oreilles, Mouhja avait même hurlé de joie : « Abqari ! Mon fils est un abqari ! Ahmed, viens voir, ton fils est un génie ! » Son père, qui ne souriait jamais, avait souri. Depuis, Rami ne s’était plus arrêté de compter.

À bout de souffle, Hatem l’intrépide finit par sortir la tête de l’Euphrate sous les applaudissements de la foule. La pastèque avait bien été enterrée. Le regard tourné vers Rami, il beugla en brandissant son poing. Rami leva le sien en retour. Il n’osait pas crier, craignant d’attirer l’attention. Parler, rire, brailler, il n’était pas là pour ça. Il était venu pour oublier les voix des louves noires qui résonnaient encore dans sa tête.

Hatem avait déjà initié Rami à toute sorte de rituels. Des rituels « pour devenir des hommes », comme leur première cigarette fumée ensemble, ou ces cailloux jetés aux carreaux des commerçants, ou encore cette chasse aux scorpions mortels qui avait mal tourné. Pour Hatem, le rituel signait un pacte de fidélité. Ce jour-là, sans surprise, il incita une nouvelle fois Rami à devenir un homme. Hatem exerçant une grande influence sur son protégé, Rami se retrouva naturellement en haut du pont.

— Devenir un homme, à Falloujah, c’est se confronter à l’Euphrate, mon petit lézard.

Rami se redressa, se tint bien droit sur le bord, auprès des enfants plongeurs qui le jaugeaient et reniflaient sa détresse. Deux secondes, ce n’était certes pas grand-chose sur une horloge. Mais dans la vie, c’était une autre histoire. Tout était dans l’avant – l’intensité extrême du risque, ou au moins la douleur, la souffrance, pour en ressortir lavé, blanchi, lumineux. À une telle hauteur, il n’y avait pas de droit à l’erreur. Cette marge parfaite servait sûrement à s’apprivoiser soi-même, seul, face à ce vide, une métaphore de la vie et de la mort. Se sauver, se sentir humble face à la vacuité. Rami voulait découvrir cet état de grâce.

Sur un ton de grand frère protecteur, Hatem l’encouragea :

— Tu vas sauter, Rami, comme tous les hommes dignes de ce nom. Et tu vas enterrer cette pastèque.

Enterrer une pastèque au fond de l’eau était une épreuve de force, un examen de passage, une ode à la bravoure. L’Euphrate était connu pour sa traîtrise, son débit puissant et ses maelströms. Apprendre à y nager était déjà un exploit, aller y enterrer un fruit aussi lourd quand on ne sait pas nager était une folie.

Les autres enfants commencèrent à regarder ailleurs. Hatem s’impatienta. Rami devait sauter. Sa réputation serait également la sienne. Il poussa son ami dans ses retranchements.

— Regarde en bas et saute ! Ne réfléchis pas !

Rami suivit les indications de son aîné. Soudain songeur, il releva la tête, fixa le ciel sans montrer sa crainte. N’était-ce pas cela le courage ? Surmonter ses peurs. Et surmonter ses peurs, n’était-ce pas vivre ? Il ne fallait plus réfléchir. Ni renoncer. La tension monta peu à peu alors que les voix des autres enfants se joignaient à celle de Hatem.

— Allez, Rami, tu peux le faire ! C’est ça le vrai courage, Rami. Tu peux le faire ! Vas-y ! Saute !

Impossible de rebrousser chemin. Il suffisait de s’élancer sans penser à rien. Vêtu d’un long short blanc qui ne laissait entrevoir que ses maigres mollets, Rami s’avança vers le bord en tremblant. Il ferma les yeux, avant de se laisser tomber dans le vide. Ces deux secondes lui semblèrent bien plus épaisses, il sentit le temps se ramollir, jusqu’à ce que son corps embrasse l’eau sous les cris de Hatem et de sa bande.

Soudain seul dans le silence des profondeurs, Rami se demanda s’il n’avait pas trouvé l’endroit exact de cette attraction étrange que l’Euphrate exerçait sur lui, l’endroit idéal pour ne plus entendre ces voix stridentes. Comme une réponse instinctive à ses sombres tourments, comme si le fleuve avait dit non, le corps de Rami remonta malgré lui, à la recherche vitale de la moindre parcelle d’air. Son esprit revint à lui grâce aux encouragements de Hatem. Rami l’aperçut en train de gesticuler en haut du pont, sans doute pour lui donner des instructions, qu’il n’entendait pas. Lui disait-il d’éviter les gestes brusques ? Hatem savait-il que Rami ne pouvait pas nager ? Son ami avait beau se démener, cela ne changerait rien. Rami et sa pastèque restaient coincés au milieu de l’Euphrate.

Brusquement, tout s’accéléra. Rami se retrouva pris au piège d’un de ces fameux maelströms, son corps commença à gigoter dans tous les sens. Submergé par la peur, aspiré à nouveau vers le ventre du fleuve, il rama de toutes ses forces à l’aide de ses bras, de ses jambes et de son désespoir. Le souffle sans cesse coupé par les flots, Rami but l’Euphrate, sentit son cœur s’emballer et ses poumons hurler. Il n’entendait plus les cris de Hatem, ni la litanie des louves noires. Où se trouvait le courage ? Était-il enfin devenu un homme ? Il se mit à chercher le pont des yeux pour se fixer un cap, mais celui-ci disparut rapidement de son champ de vision. Lorsque Rami perdit le sens de l’orientation, toute sa jeune vie défila devant lui. Une vie au sein d’une fratrie dont il était le cadet, avec un père taiseux et une mère à la santé chancelante.

 

La mère de Rami était d’une bonté naïve et douce. Elle avait les yeux bleus, un visage d’une beauté opaline, une pâleur extrême qui contrastait avec ses cheveux noirs. Son corps frêle, usé par des années de maladie, tenait par miracle en équilibre. Rami avait toujours vu sa mère allongée et souffrante, mais aimante. Une malade trop jeune qu’il adorait d’un amour d’enfant. Ahmed, son père, un homme sombre et renfermé, une bouche généreuse et un nez pointu qui semblait lutter contre la gravité.

Alors que l’Euphrate tentait de le noyer en l’attirant vers le fond, la figure de ses deux frères s’imposa soudain à Rami. Tarek et Khaled.

Les yeux bleus de Tarek, ses cheveux clairs, son corps trapu, la voix éraillée par déjà quelques années de tabac roulé. Khaled, l’aîné, un être plutôt lunaire, silencieux et spirituel, à la voix douce, au regard lointain, loin du monde d’ici-bas et absent de celui de Rami.

L’Euphrate n’était plus qu’une mer déchaînée qui souhaitait en finir avec lui. Rami luttait pour rester vivant. Au centre de son combat avec cet ogre aquatique, au cœur de ses visions, surgit une autre apparition : sa mère. Mouhja et son Rami dans l’iwan, un espace ouvert typique de la plupart des maisons en Irak. Le lieu le plus agréable, la pièce centrale. L’iwan desservait toute la maison. Il communiquait avec le jardin, mais aussi avec la cuisine, les chambres et l’escalier de pierre qui menait au toit et au poulailler. Il revit ces nuits où sa mère et lui contemplaient le ciel, regardaient les étoiles filer, écoutaient les ânes braire et les loups hurler. Ces nuits sauvages qui laissaient Falloujah à la merci du désert. Puis ces premières lueurs de l’aube où Rami et Mouhja se réveillaient avec l’orchestre hiérarchisé de la nature environnante dirigé par le coq. S’ensuivaient le refrain du poulailler, l’appel du muezzin, et en clôture de cérémonie le grésillement du transistor, collé à l’oreille de son père. Les membres de la famille de Rami étaient bien différents, mais tout comme Mouhja, ils tenaient par miracle en équilibre.

À chaque respiration, Rami sentait la mort lui effleurer l’âme. L’Euphrate ne lui laissait plus aucun répit. Au milieu de l’une de ses dernières visions, Rami aperçut Mouhja qui lui souriait, Mouhja qui lui passait les mains dans les cheveux, Mouhja qui fredonnait une étrange litanie. Soudain, ce fut le noir, le silence, le néant.

Quelques minutes plus tard, ou quelques siècles, Rami ne savait plus, il sentit une main vigoureuse le secouer. Il se réveilla, étendu sur la terre humide au bord du fleuve. Hatem le regardait, penché au-dessus de lui en souriant.

— Bienvenue chez les hommes, mon petit lézard !

Rami n’avait pas hésité à plonger sans savoir nager. Avait-il voulu mourir ? Pourtant, il avait lutté pour survivre. Il ne voulait donc pas en finir, mais plutôt supprimer quelque chose en lui, Hatem en était persuadé. Mais que voulait-il tuer ? Hatem lui tendit la main.

— Parle-moi, Rami. Tu pourras toujours compter sur moi, mon ami, lui murmura-t-il, en l’aidant à se relever.

 

Encore étourdi par l’Euphrate, et alors qu’il reprenait ses esprits, Rami poussa un brusque hurlement. Les voix insupportables de ce matin lugubre se réveillaient en lui. Hatem supplia son ami de se confier, de lui raconter ce qui se passait. Rami se mit à sangloter, se boucha les oreilles pour ne plus entendre les voix, puis ferma les yeux sur le théâtre de l’horreur.

 

— Yabouuuuuuu. Yabouuuuuuuuu !

Des cris de femmes stridents avaient déchiré l’aube funeste de Falloujah. L’air s’était densifié, le temps s’était figé. Rami avait d’abord cru à des hurlements de loups, venus l’encercler dans son cauchemar. À travers l’embrasure de la porte qui séparait l’iwan de sa chambre, il avait aperçu ces pleureuses vêtues de noir. Ces louves de l’aube portaient le deuil et le faisaient savoir. Il lui avait suffi de tendre l’oreille, et Rami avait pu reconnaître la mort. Les louves noires avaient hurlé pour honorer la mémoire de Mouhja. Des frissons avaient parcouru le corps de Rami. Ces voix, aussi belles qu’effrayantes, lui avaient transpercé le cœur.

Il venait de comprendre.

Sa mère était allongée à même le sol sur un matelas mince. Ses cheveux avaient la couleur de la terre mouillée après la pluie sur Falloujah. Sa peau ressemblait au ciel jauni par les asifa, ces tempêtes de sable qui balayaient régulièrement la ville. Les yeux fermés, les lèvres serrées, le nez pincé, Mouhja semblait endormie.

Mais son cœur ne battait plus. Elle ne respirait plus.

Rami l’avait reconnue, mais ce n’était plus elle. Elle n’était plus qu’un corps inerte au milieu des pleureuses et de leurs lamentations. Rami avait aperçu son père, silencieux, les yeux secs, comme effacé du monde, puis Tarek en pleurs – Khaled n’était pas là. Rami n’avait plus voulu les voir. Il devait absolument sortir. Contourner ces trois femmes. Quitter la maison. S’isoler près du fleuve. Fuir. Non, il n’avait pas rêvé. Ce cauchemar lui avait ouvert les yeux sur la mort de celle qui comptait le plus pour lui.

Voilà pourquoi Rami s’était réfugié près de l’Euphrate et pourquoi il s’était retranché dans son jardin intérieur, à l’abri des regards, loin du tumulte. Le désespoir l’avait poussé à sauter du pont. Ce n’était pas le courage mais la tentation d’en finir qui l’avait animé. Et puis la voix de Mouhja lui était parvenue. Elle chantonnait le refrain d’un poème populaire à Falloujah, qui couvrait les cris des louves noires venues la chercher. Maman, j’ai traversé l’Euphrate pour toi. Je t’ai mise sur ma tête. J’ai nagé pour noyer tes blessures.

Noyer ses blessures. C’est ce que Rami avait tenté de faire. Mouhja savait que la mort vivait sous son toit, qu’elle frapperait plus tôt que prévu, alors elle avait chanté pour Rami.

Cette chanson lui était revenue comme un chœur alors qu’il croyait mourir dans le fleuve. Il l’avait chantée pour rejoindre Mouhja, mais il avait survécu. Désormais, les matins de Rami ne chanteraient plus, seul le silence laissé par cet abysse maternel grandirait en lui. Rami n’était pas mort, mais perdre sa mère, n’était-ce pas perdre la vie ? À Falloujah, on avait l’habitude de faire appel à des pleureuses, des louves vêtues de noir, pour hurler à la place des autres, préservant ainsi la pudeur de ceux qui souffraient en silence.

Ce jour-là, au bord du fleuve et de la mort, Rami chercha un nouveau point d’ancrage, un nouveau miracle qui lui permettrait de tenir en équilibre.

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