Je me souviens de Falloujah

Feurat Alani · Chapitre 2 sur 31

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Je me souviens de Falloujah

L'oubli (2 août 2019)

L’oubli

(2 août 2019)

 

Je n’ai jamais oublié ce jour où mon père a perdu la mémoire. Je me souviens nettement de cette date qui s’est inscrite en lettres de pluie dans ma vie, cette date depuis laquelle rien n’est plus pareil.

Le vendredi 2 août 2019, à Paris, dans la chambre 219 de la clinique Bizet, tout a commencé par un malentendu.

— Tu ne me souhaites pas un joyeux anniversaire ? m’a lancé mon père.

Ce n’était pas son anniversaire.

— Ma dernière année avant la trentaine…, a-t-il ajouté.

Il n’était pas vingtenaire.

— Je sais, je parle comme un vieux qui fuit la vieillesse, a-t-il conclu.

Ce jour-là, il avait la voix rieuse. Mais le sourire qui flottait sur son visage m’était inconnu.

Il a rallumé sa cigarette, levé le menton et m’a tendu son paquet.

— Tu veux une clope, camarade ?

Je n’avais jamais touché à une cigarette.

— Je suis ton fils, papa. Et je ne fume pas, tu le sais bien.

— Qu’est-ce que j’en sais, moi ?

Un vertige m’a saisi.

Ses réponses étranges avaient un goût de sincérité, une pointe de justesse, un brin de vérité.

— T’es sûr que tu ne veux pas de clope, camarade ? a-t-il insisté.

Camarade. J’ai forcé un sourire. Jamais il ne m’avait appelé comme ça. Je n’ai pas tout de suite compris. Ou plutôt, je n’ai pas voulu.

Je n’avais jamais été fumeur, ni son camarade. Jusqu’à ce jour, j’étais son fils. Mon père n’était dans cette chambre 219 que pour traiter un cancer du poumon phase quatre. Mon père se souvenait de moi. Jusqu’à ce jour, mon père n’était pas amnésique.

 

*

 

Le responsable du service m’a reçu dans un bureau sombre. J’y suis entré comme à l’église, craintif face au Seigneur. Pas de confessionnal entre nous, juste un bureau en friche. Du haut de son serment d’Hippocrate, occupé à griffonner sur un bloc-notes, il n’a pas levé les yeux. Je suis resté debout à le regarder. Nous partagions la quarantaine grisonnante. Lui portait une blouse blanche en guise de soutane, moi, la chemise de la veille froissée par mon angoisse nocturne. Les rideaux baissés prêtaient à la confidence. J’ai murmuré une phrase comme on confesse un péché :

— Mon père, Rami Ahmed, perd la mémoire.

Il a enfin redressé la tête.

— Ah… M. Ahmed, chambre 219 ?

— Oui.

— Il ne se souvient plus de vous ?

— C’est-à-dire qu’il me parle comme si j’étais un autre. C’est peut-être passager ?

Silence.

Je n’ai jamais aimé le mutisme des médecins, ni les regards fuyants. Ils présageaient tout sauf la conformité.

— S’il perd vraiment la mémoire, est-ce qu’il a une chance de la retrouver ? ai-je reformulé.

Il a esquissé un sourire.

— Il n’y a pas de chance en science, vous savez. Ce n’est pas si simple. La liste des troubles de la mémoire est malheureusement non exhaustive. La pathologie de chaque personne amnésique est différente. Certains malades ne se souviennent plus de leur enfance. Pour d’autres, c’est un passé plus proche qui disparaît. Parfois, la mémoire fonctionne mais est pleine de trous comme un gruyère. On mélange alors les éléments, les prénoms, les lieux.

— Comment le savoir ?

— Il faut lui parler. Ainsi vous vous rendrez compte de ce qu’il a oublié.

— Vous pensez que ça peut durer longtemps ?

— Les trous de mémoire de ces personnes peuvent s’étendre de quelques minutes à plusieurs années. Selon leur forme d’amnésie : antérograde, rétrograde, dissociative, partielle. J’examinerai votre père, mais je vous conseillerais de ne pas le bousculer avec trop de visages. Il faut y aller progressivement. Si nécessaire, vous pourrez prendre rendez-vous avec notre neurologue, c’est un ponte de la mémoire.

Si nécessaire. Le docteur a prononcé ces deux mots sur le ton de ceux qui côtoient la mort au quotidien. Le cas de mon père était sa routine, l’amnésie, rien qu’une conjecture, un diagnostic, un détail. Lorsqu’un être cher est touché par la maladie, on souhaiterait que le monde s’arrête. Lui était dans le sien, et je n’y avais pas accès. Son téléphone a sonné. Il s’est replongé dans ses affaires, il semblait très occupé. Je n’étais plus là. Ou je ne le devais plus. Loin d’avoir été absous, je suis ressorti du bureau avec un poids supplémentaire sur les épaules. Ma tête résonnait encore des termes implacables que le médecin avait utilisés. Avant de retourner voir mon père, je les ai tapés sur mon téléphone. Les moteurs de recherche ne connaissent ni empathie ni retenue.

Amnésie rétrograde : perte des anciens souvenirs.

Amnésie antérograde : perte des nouveaux souvenirs.

Dissociative : perte de mémoire provoquée par un traumatisme ou un stress.

Je n’ai pas su où situer cette conversation étrange avec mon père. Je me suis arrêté là. Il était devenu amnésique, et c’était ma seule certitude.

 

*

Dans la chambre 219, il continuait à me regarder avec ses yeux d’étranger. J’ai tenté de lui expliquer pourquoi il passerait dorénavant ses journées et ses nuits dans cette clinique. Lui qui usait souvent de métaphores comprendrait qu’il était désormais un livre avec de nombreuses pages arrachées, que sa mémoire semblait s’être en partie effacée à la manière d’un puzzle dont la maladie aurait supprimé de nombreuses pièces. Puis je lui ai assuré qu’il pourrait me poser autant de questions qu’il le souhaiterait.

 

Enfant, c’était moi qui le questionnais : Qui sommes-nous ? Suis-je à ma place en France ? Pourquoi vivre pour mourir à la fin ? Qu’est-ce qui fait qu’une personne est une personne ? Mon père prenait mes interrogations à la fois avec sérieux et inquiétude. Pour ce faire, il employait des allégories – surtout quand il était ivre –, dont une m’avait profondément marqué.

Un soir, il m’avait proposé de m’asseoir près de lui. L’homme à l’ivresse nostalgique, souvent silencieuse, était soudain devenu bavard. Il avait baissé son casque filaire sur ses épaules, et le grésillement du maqam irakien avait enjolivé le salon d’un air ancien. Mon père avait décidé d’apporter un éclaircissement à mes questions comme s’il y songeait depuis un moment.

Sa réponse, qui m’avait paru tout droit sortie des contes d’Andersen que je dévorais alors, tenait en ces quelques phrases :

— Mon fils, toi et moi, nous sommes des voyageurs. L’identité est un long voyage solitaire. Chaque voyageur porte une valise. C’est une valise que tu ne vois pas. Elle est invisible, mais elle est là. Au cours de ton existence, cette valise va se remplir de rencontres, d’objets, de souvenirs, d’expériences, bonnes et mauvaises. Pour qu’elle ne soit pas trop lourde et pour que tu puisses avancer, tu devras enlever certaines choses inutiles et garder les plus importantes. Il faudra faire le tri car, face au poids des mots, des rencontres, de l’adversité, de l’amour et de la haine, des victoires et des défaites, les épaules du voyageur se voûtent. L’identité, mon fils, est un long périple. À toi de le rendre le plus léger et le plus droit possible. Sache qu’on n’est pas. On devient.

On devient. Deux mots dont je ne soupçonnais pas encore la force – comment pouvaient-ils résumer l’existence ? On devient n’était pas tout à fait une réponse, c’était un outil dont il fallait se servir. Toute ma vie, je me suis accroché à ces deux mots comme à une corde de rappel.

 

Ces souvenirs ont fait resurgir une autre phrase de ma mémoire, une allégation impénétrable que mon père avait scandée plusieurs fois, telles des balises destinées au voyageur que j’allais devenir : Je vis avec un secret que j’emporterai avec moi dans ma tombe. Mon père d’avant faisait toujours en sorte que je l’entende. Il avait, chaque fois, la même intensité dans le regard, la même sincérité dans la voix, la même fermeté dans son refus de le dévoiler. Alors pourquoi l’évoquer sans aller plus loin ? Longtemps, j’ai cru qu’il jouait avec moi. Dans la chambre 219, je me suis à nouveau posé la question. Ce secret a-t-il vraiment existé ?

 

J’ai éprouvé le besoin urgent de faire parler ce père autrefois taiseux, sourd d’une oreille, de lui rendre la vue, de le comprendre, de l’écouter me relater sa vie d’avant et, qui sait, de découvrir ce secret interdit, que l’amnésie m’avait peut-être dérobé. Une envie coupable, aussi, de satisfaire ma curiosité. Je n’avais jamais eu accès au grand récit de mon père. Je ne connaissais pas son passé. Il n’y avait pas de continuité entre nos histoires, et le monde dont j’étais originaire m’était totalement inconnu. Dans nos conversations d’adultes, il balayait mes questionnements d’un revers de la main. En lieu et place des métaphores de mon enfance, l’homme au caractère atrabilaire me répondait désormais :

— C’est trop compliqué.

 

*

 

Au soir du 2 août 2019, je lui ai fait une promesse. J’allais simplifier les choses. Cette mémoire perdue, nous allions la reconquérir ensemble.

— Tu te souviens de qui tu es ? ai-je demandé.

— Je m’appelle Rami Ahmed. Je suis né le 25 janvier 1944 à Falloujah. J’ai quitté l’Irak en 1972.

Toutes sortes de pensées contradictoires me traversaient l’esprit. Qu’avait-il oublié ? Avait-il vidé cette valise invisible ? Serait-ce toujours aussi compliqué pour lui ? Devais-je les déterrer, ces histoires anciennes dont il n’avait pas voulu me parler ? Dans cette chambre d’hôpital, la maladie a tout changé. Tout est devenu urgent et nécessaire. Dorénavant, il ne restait que l’essentiel. L’histoire d’un homme. L’espoir d’un fils. La transmission. La mémoire. Ce soir-là, j’ai donc commencé par le début. Je lui ai acheté un carnet. Sur la première page, j’ai inscrit des noms, comme il l’avait fait pour moi il y a longtemps. Prénom : Euphrate. Fonction – l’idée d’écrire métier m’a effleuré : fils.

— Papa, je suis ton fils, je m’appelle Euphrate. Tu as une femme et une fille. Tu as une famille. Ta femme, c’est Wafa, et ta fille, Aroi.

Il a hoché la tête.

— Euphrate… Je connais l’Euphrate.

Si des souvenirs lui sont revenus par bribes, l’amnésie méandreuse de mon père l’empêchait d’aller plus loin. Pour qu’il se remémore sa vie, il fallait qu’il me parle. Je devais le lancer sur quelque chose.

— Papa, quel est ton souvenir le plus lointain ? ai-je demandé malgré la confusion de son regard.

Cet accident de la vie m’a donné l’espoir de faire connaissance avec celui qui durant toute mon enfance s’est tu sur son passé. Maintenant que sa fin approchait, allait-il enfin déballer sa valise invisible ? J’ai attendu les premiers mots. Allions-nous enfin parler ? Rouvrir la porte du Stop Cluny ? L’amnésie est en fin de compte devenue notre circonstance atténuante. Une opportunité inespérée de rattraper le temps, de tout nous dire avant qu’il ne parte.

Mon père a paru se remémorer, il a balbutié, pensé à haute voix. Lentement, comme s’il reconvoquait son enfance, comme si des fantômes du passé apparaissaient devant ses yeux, comme si une douleur sourde et lointaine se réveillait en lui, il a fixé son regard dans le mien. Et enfin, des morceaux de mémoire ont formé le récit de Rami.

— Je me souviens de Falloujah.

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