Je me souviens de Falloujah

Feurat Alani · Chapitre 19 sur 31

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Je me souviens de Falloujah

La révolution perdue (Été 1968)

La révolution perdue

 

(Été 1968)

 

Cinq ans s’étaient écoulés. Et les craintes de Rami se confirmèrent. Les tentatives de coup d’État s’étaient succédé. La République s’était fourvoyée dans les bas-fonds d’une dictature. D’abord, un coup d’État orchestré par un autre général, l’apparition de nouveaux slogans, puis des débats démocratiques contredits par un nouveau langage. Dorénavant, les mots tels que sécurité, patriotisme ou purge se répercutaient sur les murs de Bagdad.

Puis tout s’était accéléré.

Le général Abdel Karim Qassem avait été tué en 1963, en direct à la télévision. Par son allié de toujours, le général Abdel Salam Aref, pourtant en première ligne durant l’attaque contre le palais royal de Bagdad le 14 juillet 1958. Soutenu par le parti Baas, il avait organisé, le 8 février 1963, un coup d’État contre Qassem, qu’il fit aussitôt exécuter. Le Conseil national l’avait élu président de la République, alors qu’en réalité le Baas avait pris le pouvoir et traquait tous les opposants ayant participé à ce coup d’État et tous les communistes, dont Rami et Hatem.

À la tête de cette sanglante répression figurait un homme appelé Saddam Hussein, l’un des leaders baasistes passés de l’ombre à la lumière.

 

*

Le service militaire ayant été prolongé, Rami et Hatem furent mobilisés. Une véritable aubaine pour les deux amis qui purent fuir le climat de tyrannie, tourner le dos à Bagdad pour embrasser le sud de l’Irak à l’abri de cette chasse aux opposants.

 

À Bassorah, sous leur uniforme de l’armée de terre, Rami et Hatem n’étaient que de simples troufions avec rien à défendre ni à attaquer. Leurs journées se suivaient et se ressemblaient. Leurs tenues guère adaptées au climat irakien avaient été conçues pour les soldats soviétiques afin de résister au froid – autant dire que les refourguer à l’armée irakienne en guise de cadeau pouvait s’apparenter à une farce de mauvais goût.

Un jour, leur unité fut mobilisée sur la base de Shouaibé pour accueillir deux délégations, égyptienne et soviétique, et leurs ministres. Sur le tarmac, Rami et Hatem, et des dizaines d’autres soldats, attendirent, comprimés dans leurs vestes trop épaisses, deux longues heures sous un soleil de plomb. Les officiels de la délégation soviétique venaient sceller l’achat par l’Irak de L-29 et de MIG-21 grâce auxquels l’Irak se libérerait de l’impérialisme américain – ce à quoi les Égyptiens souhaitaient s’associer. D’ailleurs, ils avaient été invités pour assister à la démonstration des pilotes irakiens.

Hormis les murs de briques rouges, il ne restait plus grand-chose de cette ancienne base de la Royal Air Force britannique. La légende voulait que les militaires de Sa Majesté l’aient installée à cet endroit parce que l’odeur des plats cuisinés du village de Shouaibé leur parvenait – en particulier le parfum du masgouf, spécialité de la région qui se dégustait tous les mercredis.

Les deux compères qui avaient tant chanté la révolution commençaient à déchanter. Ils n’avaient que faire de se retrouver parmi les recrues de cette académie militaire car ils ne souhaitaient pas faire carrière. Durant leurs soirées d’oisiveté forcée, Rami et Hatem avaient coutume de rejoindre d’autres camarades dans leurs appartements pour boire de l’arak et jouer au poker autour de mets cuisinés par leurs soins. Chacun y mettait du sien, donnant un semblant de solidarité et de chaleur à ces jours ternes. Une fois que les ministres soviétiques, irakiens et égyptiens eurent signé des contrats et furent repartis avec la promesse d’un pacte d’amitié et de sécurité face à l’impérialisme américain, la journée s’était terminée conformément aux usages.

Accablés de chaleur, Rami et Hatem fixaient droit devant eux le lit du Shatt Al Arab, là où le Tigre et l’Euphrate ne faisaient plus qu’un. Le soleil déclinant donnait à l’eau des reflets orange. Ce jour-là, le thermomètre avait frôlé les cinquante degrés. Hatem était assoupi sur le flanc droit, à l’ombre des dattiers qui ornaient la rive gauche de Bassorah, la Venise du Moyen-Orient. Un moment de répit après la seule activité notable de la journée qui s’était déroulée sans incident. Rami tira sur sa cigarette en se remémorant l’Euphrate et ses pastèques, sa quasi-noyade. Ce souvenir ne l’avait jamais quitté et se manifestait de temps à autre comme une menace sourde d’engloutissement à retardement. Depuis, la claustrophobie s’était invitée dans sa vie. Rami ne supportait plus les espaces clos. Il étouffait à la simple idée d’une porte fermée à clé.

— On s’emmerde à rien foutre, non ? grommela Hatem.

Les rives du fleuve se recouvraient de brume de chaleur. Les deux amis étaient comme anesthésiés. Hatem continuait de somnoler. Rami, allongé, les mains derrière la nuque, luttait lui aussi contre le sommeil.

Quelques minutes plus tard, Rami entendit la voix lointaine de Hatem.

— Lève-toi, Rami, on y va.

— Où ça ?

— Tu verras bien.

Hatem entraîna Rami dans des ruelles labyrinthiques qu’il ne connaissait pas. Partout, des maisons en feuilles de dattier, des habitants vivant chichement de l’élevage de buffles, de la pêche et de la collecte de joncs. Un étroit passage les mena au fond d’une impasse déserte où se dressait une unique maison. Devant l’hésitation et les interrogations de son ami, Hatem ne cessait de répondre :

— Tu vas être surpris. Suis-moi.

Arrivé devant la maison qui rappelait à Rami celle de son enfance, Hatem frappa au portail métallique à trois reprises. Le portail s’ouvrit sur un visage gris et endormi. Puis un sourire s’élargit sur une dentition abîmée. L’homme leur fit signe d’entrer avec un courtois tafadhalou en désignant une porte en bois.

À l’intérieur, trois hommes étaient assis sur un tapis persan. Aucun ne parlait. Eux aussi portaient l’uniforme. Circonspect, Rami s’assit en les saluant d’un geste avec le secret espoir que la porte ne soit pas fermée à clé. Tels des enfants, Hatem et lui s’adossèrent au mur frais de cette petite maison en brique, et le thé chaud et sucré à la cardamome qu’on leur servit réchauffa l’atmosphère plutôt sinistre de la pièce, égayée seulement par des rideaux en plastique aux motifs fleuris.

Quelques minutes plus tard, une vieille dame vêtue d’une abaya noire entra dans la pièce. Le visage impénétrable, elle s’assit et murmura quelques versets, avant de faire signe à Rami d’approcher. Perplexe, ce dernier regarda Hatem, qui hocha la tête, l’œil rieur, sous les regards approbateurs des trois autres.

La vieille dame alluma une lampe à huile dont la flamme dansa à ses pieds. Sans se soucier de Rami, elle sortit un bâton de cuivre de sa poche intérieure qu’elle plongea dans la flamme. Au bout de quelques secondes, elle passa à plusieurs reprises le bâton sur sa langue, par à-coups comme pour éviter de se brûler. Rami tressaillit, mais la voyante ne sembla pas y prêter attention. Il trouvait cette cérémonie étrange et se demandait ce qu’il fichait là. La vieille dame examina minutieusement son bâton de cuivre. Elle garda le silence quelques instants, leva enfin les yeux sur Rami, avant de le renvoyer auprès de Hatem, toujours aussi amusé par l’embarras de son ami.

Après quoi, la femme les appela chacun à leur tour dans une autre pièce. Sur les trois hommes qui passèrent avant Rami et Hatem, deux réapparurent avec le visage fermé. Tandis que le troisième ressortit avec un sourire.

— Rami Ahmed !

Rami se leva en prenant garde à ne pas renverser son thé et suivit la vieille dame au fond d’une pièce sombre meublée d’une simple table, sur laquelle était posé le fameux bâton de cuivre, et de deux chaises en plastique. La femme saisit fermement la main de Rami et se mit à parler. Sa force était telle que Rami ne parvenait pas à se libérer de son emprise. Lorsqu’il la regarda, il ne put réprimer un cri. Impossible, non c’était impossible. Cette vieille dame, c’était sa belle-mère, Samiya. Elle lui broyait la main, il ne pouvait plus bouger. Telle une tenaille, sa main puissante l’avait pris au piège. Rami n’eut d’autre choix que d’écouter ce qu’elle avait à lui dire.

— Il se passera quatre incidents majeurs dans ta vie. Le premier a déjà eu lieu. Le deuxième se produira cette année. Les deux derniers s’enchaîneront durant la même année, dans un autre pays, quand tu auras atteint l’âge mûr, murmura-t-elle, sans quitter des yeux le bâton de cuivre. Dans le premier, je vois un fleuve où tu as manqué de te noyer. Tu t’en es sorti. Un ami proche t’a sauvé de la noyade juste à temps. Dans le deuxième, je te vois enfermé quelque part, entouré d’hommes d’une haute autorité, tu seras dans une situation très difficile. Tu vas avoir très peur. Mais tu vas également t’en sortir. Pour la troisième épreuve, je vois un ciel bleu. Je vois l’immensité du désert. Tu vas t’en sortir, par toi-même encore une fois. Dans le quatrième événement, je vois une chambre blanche.

La voyante marqua une pause. Pour la première fois, Rami perçut quelque chose sur son visage – un mélange d’inquiétude et de gêne. Soudain, un coup de tonnerre retentit.

Rami se réveilla dans un cri. Il vit Hatem penché au-dessus de lui, les poings sur les hanches.

— T’as fait un vilain cauchemar, mon petit lézard. Tu me racontes ?

— J’ai dormi longtemps ? Je croyais que c’était toi qui dormais.

— T’as dormi un siècle.

Le bleu ardent du ciel, les rares nuages fuselés, ses bras le long du corps, Rami inspira à pleins poumons. Ce rêve, ou ce cauchemar, semblait si réel. À la sidération des prédictions de Samiya succéda une profonde anxiété. Le premier accident s’était bel et bien déroulé. Dans l’Euphrate. Il s’en était tiré. Mais que signifiait la chambre blanche  ? Et surtout, si son rêve disait vrai, que lui réservait l’avenir ?

 

*

 

Quelques mois plus tard, Rami avait complètement oublié la prédiction de Samiya. La vie suivait son cours. Moyennant rémunération, Rami et Hatem furent dispensés de l’obligation de service national pour les mêmes raisons que tous ceux qui mettaient la main à la poche : Charge effective d’une ou plusieurs personnes qui ne disposeraient plus de ressources suffisantes si les jeunes militaires étaient incorporés.

Les deux amis retrouvèrent Bagdad et leur clandestinité politique. Rami se vit proposer un poste de fonctionnaire au ministère de la Jeunesse, celui de guide pour les représentations étrangères qui affluaient dans le pays. C’était l’emploi parfait pour Rami, qui pouvait ainsi poursuivre son militantisme. La première délégation qu’il reçut était française, des militants du parti Lutte ouvrière. Il ne le savait pas encore mais cette rencontre allait être déterminante pour lui.

Dix ans s’étaient écoulés depuis la révolution. L’arc de triomphe de forme triangulaire subsistait. La place Bab Al-Chargi s’appelait toujours place de la Liberté, toujours dominée par sa statue, ce colosse de bronze construit par les Soviétiques. Un peu partout, les portraits du général Qassem avaient été remplacés par ceux de Saddam Hussein et de son oncle au pouvoir, Hassan Al-Bakr. Quant aux effigies de Marx, Lénine, Staline et Khrouchtchev, elles avaient disparu.

Le Baas était dorénavant au pouvoir, et rien d’autre que le Baas, le parti unique et inique.

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