Je me souviens de Falloujah
La gifle, le parvis et le stop Cluny (Été 1988)
La gifle, le parvis et le stop Cluny
(Été 1988)
Un souvenir fut une douleur particulièrement profonde au cœur d’un été ennuyeux. Une journée ensoleillée au sablier sans sable, à la chaleur étouffante qui ralentit le temps. La veille, mon père m’avait chargé de réceptionner des colis de cartes postales, donné l’argent posé en haut de la vitrine, et recommandé de bien dire bonjour et merci au monsieur. C’était très important, il le répéta plusieurs fois, sans préciser si l’important était de dire bonjour ou de bien récupérer les colis. Comme tous les mois, mon père attendait sa livraison de cartes postales en accordéon, celles qu’il vendait sur le parvis de Notre-Dame, celles que les touristes adoraient déplier.
En se fournissant chez un grossiste, l’éventail de cartes postales lui revenait à environ un franc et demi. Ensuite, il les revendait aux touristes dix francs tout rond. Une pièce de dix francs avait un double avantage : pas besoin de rendre la monnaie et moins de risque d’être pris en flagrant délit par la police. Les touristes payaient ces cartes moins cher que dans les boutiques de souvenirs. C’était donnant donnant. Mon père venait d’épuiser son stock de cartes. Voilà pourquoi cette livraison était cruciale.
Cet après-midi-là, j’avais invité une bande de copains. Après des heures passées devant la console de jeux, ma mère, agacée, nous envoya jouer dehors. Elle ne voulait pas d’une bande de zombies à la maison pendant qu’elle allait faire les courses.
Ravis, on improvisa un match de foot dans le quartier. Emporté par le jeu, les passements de jambe, les petits ponts et les fautes non déclarées, j’oubliai le livreur. Je n’avais pas de montre. Lorsque je m’en rendis compte, il était trop tard. En fin de journée, je demandai à deux de mes copains de m’accompagner chez moi, persuadé que mon père ne se mettrait pas en colère en public. J’avais tort.
Il m’attendait, l’air furieux.
Je me retrouvai pétrifié devant lui, sans savoir quoi dire.
— Où est passée la livraison ?
Dans la pièce encore brûlante de cette journée d’été, la tension monta d’un cran, comme lors d’un duel de western sombre et violent. Un duel entre un père et un fils. J’étais le truand et lui le shérif. J’avais fauté. J’allais devoir payer. Corps immobiles, regards fixes. Un vent imaginaire traversa le salon surchauffé. À nos côtés, mes amis devinrent les victimes d’un conflit dont ils ne souhaitaient qu’une chose : un dénouement heureux. Il ne nous manquait que les pistolets à la ceinture.
Puis mon père mit un terme au duel. Je ne la vis pas venir. Je ressentis la douleur avant même de comprendre. La gifle partit, résonna dans toute la pièce. J’en eus le souffle coupé. La main gauche de mon père m’expédia dans les étoiles. Duel perdu, fin du spectacle, baisser de rideau. Ma tête vrillait. Je ressentis des crampes au ventre, des coups de couteau dans le cœur. La gifle fit bien plus de bruit que les rares mots que mon père crachait parfois. Pour ne pas me mettre à pleurer devant les copains, j’éclatai de rire. Un rire mauvais, presque démoniaque. Je ne sentais plus mon corps. Le monde me sembla dépourvu de couleur. La rage de l’humiliation, sans doute, un stress intense mêlé à de l’euphorie, certainement. Impossible de m’arrêter de rire, mon père parut déstabilisé par mon attitude. Ma mère lui hurla aussitôt dessus :
— Pourquoi ? Regarde ce que tu as fait !
J’entendis mon copain Kader siffler derrière mon dos. Je n’osai pas me retourner. Je ne voulais voir personne.
— Putain, la baffe ! Hé, monsieur vous y êtes allé fort, quand même ! Et toi, tu rigoles ? T’es un ouf.
La voix de Kader me sortit de mon état. Ainsi que la voix de mon père les priant de rentrer chez eux. Je raccompagnai mes amis jusqu’à la porte. Lorsqu’elle claqua, je tombai dans les bras de ma mère. Mon père retourna à ses affaires. Grésillements du journal télévisé. Bruit d’assiettes. J’étais sous le choc. Je sentais encore sa main. Mon père ne m’avait jamais frappé auparavant. Ce fut après l’avoir ressentie physiquement, sur ma joue, que je me posai la question de la violence. Était-elle légitime ? Cette injustice me déconcertait.
Cette violence, je ne la compris pas, je l’ai détestée.
Dans la soirée, le téléphone sonna. Comme je m’étais couché de bonne heure, mon père vint s’asseoir au bord de mon lit après avoir raccroché.
— Je t’explique ?
Et il m’expliqua. Le livreur n’était pas venu. Il y avait eu un problème logistique. Deux adresses avaient été mélangées. Alors, oui, j’avais oublié mon rendez-vous. Mais je n’étais pas entièrement fautif. Cette gifle, je ne l’avais pas méritée.
— Tu es prêt à me pardonner, ma fils ?
Je hochai la tête.
— Bonne nuit, ma fils.
— On dit mon fils, papa.
Il me regarda une dernière fois en souriant, avant de se lever et d’éteindre la lumière.
— Bonne nuit, mon fils.
Durant de longues secondes, je suivis les ombres qu’un immense train de marchandises projetait au plafond. Puis, au cœur de l’obscurité, je me mis à imaginer leur conversation au téléphone, ou peut-être était-ce un rêve.
« Allô, monsieur Ahmed… Désolé, notre livreur s’est mélangé les pinceaux… Une erreur d’adresse… Oui, le livreur viendra demain sans faute… Oui, c’est totalement notre faute. La faute à votre fils ? Non, cela n’a rien à voir avec votre garçon. S’il est innocent ? Bien sûr, totalement innocent. J’espère que vous ne lui avez pas fait payer notre erreur, monsieur Ahmed ? Ce serait injuste vous savez. Et l’injustice crée de la colère. Et la colère engendre la violence. Et la violence, Dieu sait où elle peut mener, monsieur Ahmed. Non, cette faute ne se reproduira plus, monsieur Ahmed. J’espère pour vous aussi. Je vous ai à l’œil, monsieur Ahmed. »
Je m’endormis sur l’image du visage de mon père, plein de remords. À compter de ce jour, il ne leva plus jamais la main sur moi.
*
Aussi loin que je m’en souvienne, trois sentiments étroitement liés m’accompagnèrent dès mon plus jeune âge : l’anormalité, le mensonge et la solitude. Ces compagnons de la première heure forgèrent la personne que je suis devenue aujourd’hui.
L’anormalité. Nous n’étions pas loin, tout juste au seuil de la normalité des autres. Il n’y avait guère plus déconcertant que cet entre-deux. Être à la lisière de la norme. Ni trop proche, ni trop éloigné. En marge. Je désirais plus que tout me fondre dans la masse. Je voulais un prénom comme les autres, Karim ou François, peu m’importait, je ne supportais plus la question : Euph… quoi ? Euphrate ? C’est pas commun, ça vient d’où ?
Que dire ? Que mon prénom venait d’un ailleurs inconnu ? Que nous étions une minorité parmi la minorité ? Dans notre rue vivaient essentiellement des familles immigrées, maghrébines et portugaises. Nous étions les seuls à venir de si loin. Quand on me posait la question de mes origines, je répondais la seule chose que je savais : je suis d’Irak. Kader, qui était originaire du Maroc, m’avait déjà interpellé à ce sujet :
— L’Irak ? C’est quoi l’Irak ? C’est arabe, ça ? Tu pouvais pas être marocain ou algérien comme tout le monde ? C’est trop chelou, t’es pas normal toi.
Cette remarque m’avait profondément blessé. Ce pays avait beau être lointain, il existait bel et bien, mon père me l’avait assuré. On y parlait l’arabe, différent certes, mais de l’arabe quand même. Comment le qualifier alors que je ne le connaissais pas ?
Alors qu’il était de bonne humeur, mon père répondit à cette question.
— Tu vois la France, par exemple ? Elle est connue pour sa baguette et son fromage. Des variétés de fromages, il y en a plus de cinq cents. C’est une manière de décrire la France. Eh bien, l’Irak, c’est pareil mais avec les dattes. Nous avons plus de cinq cents variétés de dattes. Voilà ce qu’est l’Irak, conclut-il, de son ton sarcastique des bons jours.
Au bout d’un instant, il ajouta :
— D’ailleurs, il existe une variété de datte, très rare, qui ne pousse qu’une fois tous les dix ans. Elle est de couleur bleu foncé. Elle ne pousse que seule, isolée des dattes jaunes, ce qui rend presque impossible sa venue. Ça aussi, tu peux leur dire.
Une datte bleue ? Je ne savais pas s’il fallait prendre cette réponse au sérieux, et de toute façon je ne me voyais pas répondre ça à Kader qui se serait certainement moqué de moi.
J’apprendrai à aimer les dattes bien plus tard, et garderai cette précision énigmatique de mon père pour ceux qui daigneraient me poser la question. Longtemps, elle sera ma réponse atypique à tous ceux qui s’interrogeront sur mes racines.
Autour de moi, personne ne me ressemblait. J’avais quelques amis français de souche, mais surtout des copains maliens, algériens, ou marocains comme Kader. Chacun d’eux trimbalait son cartable et sa culture sur les épaules. On racontait qu’ils venaient des anciennes colonies françaises, que leurs parents avaient été emmenés de force pour venir travailler dans les mines ou sur les chantiers, et qu’ils étaient restés. On disait d’eux qu’ils portaient la souffrance de leurs parents. Est-ce que je portais celle des miens ? Et qui étaient-ils au juste ? J’étais et je suis toujours le dépositaire d’une histoire qui n’a pas de passé colonial avec la France.
Pour mes parents, la France fut un asile, un refuge. J’avais beau être entré dans la vie par ce pays, par sa langue, je me sentais prisonnier d’un passé familial différent. Sans doute n’étais-je pas dans la norme, ni à ma place ici, comme le sous-entendait Kader. En réalité, je n’ai jamais su ce que cela signifiait. Toute ma vie, cette identité flottante, inclassable, a été un partenaire, silencieux, encombrant. Je voulais me calquer sur les autres, faire de la décalcomanie identitaire.
Un jour, alors que je remontais la rue des peupliers dansants, je croisai mon père qui rentrait du travail. Alors que nous terminions le chemin ensemble, je l’interrogeai :
— Papa, ça veut dire quoi être normal ?
— Tu te sens pas normal ?
— Nan.
— C’est mauvais de ne pas être comme les autres ?
— Je sais pas, mais moi je veux être comme les autres.
— Surtout pas, mon fils, surtout pas. Ne sois pas comme les autres. Ne te contente pas de ce qu’on te dit d’être. Essaie de faire ce que tu ne sais pas faire. Essaie d’aller là où on ne t’attend pas. Être normal, ce n’est pas vouloir être comme les autres. C’est seulement faire ce que tu sais faire. C’est ne pas prendre de risque. Ce qui compte, c’est d’être toi. Je travaille dur pour que tu sois toi. Un jour, tu comprendras.
— D’accord. Papa ?
— Oui ?
— C’est vrai cette histoire de dattes bleues ?
— Elle te plaît, cette histoire ?
— Si elle est réelle, oui.
— À toi de décider si elle est réelle.
*
Le samedi qui suivit, je décidai de prendre les devants.
Un long crissement métallique me perça les tympans. Le dégazage et le cri d’agonie du train m’évoquèrent l’ébrouement d’un cheval, impatient de reprendre sa course. Je levai les yeux vers le plan accroché sous la poignée du signal d’alarme et cherchai la ligne jaune, la fine, celle de la ligne 1. Je devais changer de métro. Je la trouvai au moment où le ronfleur retentit et bondis in extremis hors de la rame. Station Porte-Maillot. Le point d’interconnexion où personne ne se parle. Je longeai un couloir orné de publicités souriantes sur la vie, contredites par des cohortes d’usagers renfermés et voûtés qui se croisaient sans se regarder telle une masse informe d’individus qui s’évitaient de justesse dans une danse mécanique.
Une odeur de soufre aux relents de cambouis me chatouilla les narines et resta accrochée à ce flot humain. Je bifurquai à droite, puis me frayai un chemin pour en sortir. Mais cette odeur continua de m’accompagner le long des escaliers, sur la rambarde en caoutchouc, jusqu’au quai de la station. La prochaine ligne était également jaune. Un peu plus épaisse. Celle du RER C qui menait à Saint-Michel. L’excitation me gagna lorsque claquèrent les portes du train bleu blanc rouge et qu’une voix de femme annonça dans les haut-parleurs l’arrêt suivant sur un ton étrangement joyeux.
Notre-Dame. Notre-Dame. Jusqu’à la sortie à l’air libre, l’odeur de soufre ne me lâcha pas. Elle marchait derrière moi telle une ombre muette et courbée.
Dehors, il bruinait. Sur les pavés glissants du parvis, je croisai Robert et Zezette, deux frères juifs tunisiens également vendeurs de cartes postales, que mon père adorait. Ils étaient ses collègues préférés. Des excessifs qui se chamaillaient à longueur de journée, et en venaient parfois aux mains, même s’ils ne pouvaient se passer l’un de l’autre. Lorsqu’ils me reconnurent, ils m’embrassèrent et bataillèrent pour être les premiers à me glisser un billet de cinquante francs dans la poche. Plus loin, je serrai la main d’Ali, vendeur lui aussi, un Algérien plutôt réservé qui répondait à toutes les questions par un soporifique nooormal. Sur le parvis, aucune trace de mon père. Ni sur le banc où il cassait habituellement la croûte, ni chez Rosa, la brasserie des habitués.
— Il n’est pas là ? demandai-je à Ali.
— Non, fiston, ils l’ont pris ce matin, noooormal.
Ils, les policiers en civil de ce secteur, connaissaient les prénoms de toute la bande. Et la bande les connaissait tout autant. Comme il fallait de temps en temps une interpellation, pour le registre du commissariat, tout le monde jouait au chat et à la souris. L’un cherchait à attraper l’autre, qui essayait de fuir. Ce jour-là, c’était au tour de mon père. Le cœur battant, je les imaginai lui dire : « Allez, Rami, c’est ton jour. On y va. » Mon père ne faisait rien de mal. Comme Ali et les autres, il vendait des cartes postales aux touristes. Le parvis de Notre-Dame était l’un des lieux les plus visités du monde. Mon père avait un boulot difficile. Il fallait arpenter le pavé sous un soleil de plomb ou bien dans le froid humide et implacable des hivers parisiens. Et se faire discret tout en étant prêt à être interpellé par la police.
Les vendeurs à la sauvette étaient généralement relâchés au bout de quelques heures. On leur confisquait leurs cartes de la tour Eiffel, de Notre-Dame ou du Sacré-Cœur. On leur demandait de signer un procès-verbal puis de patienter dans une cellule.
— Va l’attendre au Cluny, je lui dirai que tu es venu, me conseilla Ali.
— Merci, Ali.
— Noooormal.
Le Stop Cluny était le café préféré de mon père. Son odeur réconfortante de cigarettes mouillées mêlée à celle du croissant chaud et les conversations toujours trop longues entre mon père et ses amis irakiens ont marqué mon enfance. Ces derniers ne perdaient pas leur temps à se prélasser au soleil, ils restaient à l’intérieur. Le Stop Cluny était une petite oasis de débats parfois houleux, dont j’étais le spectateur privilégié en sirotant mon jus d’abricot.
Environ une heure s’écoula avant que je l’aperçoive au loin, sa sacoche en cuir noir sur l’épaule. La porte à peine ouverte, il commanda un jus d’abricot et un café serré avant de m’embrasser.
— Salut, ma fils. Ali m’a dit que tu étais venu.
— Seul, répondis-je, ravi.
Il acquiesça, s’assit sans fournir d’explication au sujet de son absence sur le parvis et sortit un paquet de cigarettes. Il sentait l’eau de Cologne et la sueur. Il fuma en silence et m’observa avec son habituel regard lointain. Je perçus de la fierté dans ses yeux, mais aussi de l’inquiétude. Avait-il deviné la raison de ma venue ? Peut-être que l’heure d’éclaircir ce qui était trop compliqué était arrivée ? Un moment entre père et fils. La semaine dernière, il avait érigé des barricades. Ce jour-là, dans cette oasis, loin de la maison, allaient-elles s’écrouler ?
— Ma fils, je vais te dire quelque chose. Je ne peux pas parler.
Il fit une pause avant de poursuivre.
— Je dois murmurer. L’Irak, ma fils, c’est pas seulement un pays. L’Irak, c’est la société du murmure. C’est un pays où on ne peut pas survivre sans mentir. Et je n’ai jamais aimé mentir.
Je ne compris pas où il voulait en venir.
— Et la photo ? Et la carte ?
Mon père demeura silencieux, le regard fixé sur un point quelque part, loin du café, comme s’il regrettait de m’en avoir trop dit. Ou alors c’était trop douloureux. La gravité était son principal trait de caractère. Je n’avais aucun souvenir d’une discussion légère avec lui. Tout était politique. Tout était sérieux. Cherchait-il à faire diversion ? À éviter, encore une fois, de nous parler ? Je restai ferme et déterminé, droit sur ma chaise, les coudes posés sur la table, patient, jusqu’à ce qu’il commence à murmurer. J’étais prêt à sortir la carte au faux nom retrouvée dans la valise. Je voulais que mon père me raconte son histoire, qu’il me confie enfin son passé. Il tourna la tête à plusieurs reprises comme s’il se sentait surveillé. Je fus surpris de remarquer une certaine fébrilité que je ne lui connaissais pas. Sa bouche s’entrouvrit – comme pour lâcher un soupir venu d’un monde trop cruel – avant de se refermer sur sa fichue cigarette. Il reprit son souffle à la manière de celui qui va se lancer dans un grand discours, puis il soupira de nouveau. Un soupir de renoncement. J’espérais par-dessus tout que les mots finissent par sortir les uns après les autres pour me révéler ce monde que je désirais tant connaître. Ils ne vinrent jamais.
Pour la première fois, je compris que cette souffrance à parler comportait plusieurs strates dont la première était le silence. Les années suivantes, je m’en arrangeai. À force, je le visualisais, ce silence. C’était un nuage de cendres et de pudeur. Ce jour-là, face à mon père, je n’ajoutai pas un mot.
À quoi bon ? C’était trop tôt. Ou trop tard. Je laissai tomber les pronoms interrogatifs, je mis un mouchoir sur mes questions. Devant mon désarroi, il sortit un carnet, un stylo et se mit à écrire. Des dizaines de prénoms. Puis il déchira la page en déclarant :
— Tu as une immense famille, elle est ici sur ce bout de papier, et là-bas en Irak.
Au moins, je n’étais pas venu pour rien. Cette liste, je l’ai tellement de fois lue, rêvée, projetée sur les murs, sur des visages, sur mes fantasmes du pays lointain. Sur la feuille, des prénoms : Riad, Ayad, Taghrid… et un nom en tête de page : Falloujah. Mon père l’avait entouré et avait écrit : ta ville d’origine.
Je mesurai le hasard des parcours : né à Paris, j’aurais dû naître à Falloujah, une ville où je n’avais jamais mis les pieds, mon nom aurait dû figurer sur cette liste. Personne ne choisit son lieu de naissance. La vie commençait toujours par une injustice. Avait-on vraiment le choix ? Dès lors, un sentiment étrange ne me quitta plus jamais. Je ne saurais dire si c’était la culpabilité d’être chanceux ou le regret d’une vie inconnue qui m’était normalement prédestinée. D’après mon père, toutes ces personnes connaissaient mon prénom et avaient même vu des photos de ma sœur et moi, alors que nous ne savions rien d’eux. Il m’offrit au moins ceci. La conscience d’être un minuscule membre d’une immense famille. Et la force et l’assurance que me conférait cette appartenance nourrissaient mes questionnements. J’avais moi aussi une famille, et rien ni personne ne pourrait me l’enlever.
Certes, la guerre nous empêchait de nous rencontrer mais le temps ferait son œuvre. Ensemble, on reprit le métro. Dans la rame, mon père ne prononça pas un mot, il resta silencieux tout le trajet, comme à son habitude, et l’odeur de soufre revint me chatouiller les narines.
Le samedi d’après, c’était les grandes vacances. Durant mon enfance, le dernier jour d’école a toujours été le plus difficile. Il annonçait le départ des autres et le commencement de l’ennui et de la solitude. L’été de cette année, certains de mes copains partirent rejoindre leurs cousins à la mer, d’autres voir leurs grands-parents à la campagne. Nous, nous n’avions nulle part où aller. Cet Irak lointain nous était toujours étranger à ma sœur Aroi et à moi. J’y pensais tout le temps. Aroi grandissait. Elle aussi se mit à formuler des questions à voix haute – les mêmes que les miennes – qui restèrent sans réponse. Au moins, j’avais cette liste. Je la partageai avec ma sœur. On ne se lassait pas de la lire, de la relire et d’imaginer notre famille.
Mais cela ne suffisait pas, je continuai de me sentir seul au monde. J’étais en manque de repères et mon père s’en inquiétait. Visiblement, il ne savait pas comment y remédier.
*
Dans les semaines qui suivirent, le destin répondit à mes attentes par deux coups de téléphone qui changèrent ma vie.
Le premier vint de notre famille en Irak. J’entendis les cris de joie qui s’échappaient du combiné, ainsi que les rires et les pleurs de ma mère, la voix grave de mon père. Puis le silence retomba à la maison. Non pas ce lourd silence que je connaissais depuis mon enfance, ni l’ombre sinistre d’un dictateur qui planait au-dessus du Stop Cluny. Plutôt un silence fait de regards interrogateurs. Quelque chose se préparait. Mon père fumait plus que d’habitude, ma mère s’énervait pour un rien et les deux se parlaient parfois beaucoup trop fort, d’autres fois beaucoup trop bas. Durant ces moments-là, j’avais l’interdiction formelle de poser des questions. Il s’agissait là d’affaires importantes, qui concernaient les grands. Un soir, je les entendis à nouveau. Des murmures provenaient de leur chambre. Je collai l’oreille à leur porte, tâchant de saisir quelques mots qui bourdonnaient avant de se perdre dans mon tympan. Je perçus néanmoins des bribes de conversation.
— Vivre là-bas ? Mais ça va pas ? Pour quoi faire ? Wafa, ce n’est pas la paix. Il n’y aura jamais la paix avec lui. Tu verras.
— Mais au moins, on aura une grande maison, on aura la famille.
— Quelle famille ? La tienne ? Celle qui me regarde de haut ? Moi, je n’ai plus personne là-bas, je n’ai plus de famille. L’Irak est fini. Tant qu’il est là, y a pas d’avenir. Et toi qui as toujours rêvé de vivre à Paris, voilà tu y es. Tu es chanceuse, tu sais ?
— Chanceuse ? On n’a rien, pas de maison, pas de stabilité, pas de famille !
— Qu’est-ce que tu racontes ? On a la paix ici ! C’est ça, le vrai luxe. La paix !
— Je ne vais pas y arriver comme ça ! Ma famille me manque, je veux les voir.
— Va les voir ! Je m’en fous ! Tu m’emmerdes !
Claquement de la porte du placard. Des sanglots, des bruits de pas, des jurons envers le ciel. Le silence. Je retournai dans ma chambre. Et ne parvins pas à fermer les yeux avant le milieu de la nuit.
Le lendemain, mes parents ne se parlèrent plus. La tension était palpable, elle flottait dans l’air. Je voulais la saisir pour la jeter par la fenêtre. Le soir, mon père restait dans son coin, plongé dans ses pensées. Tandis que j’observais les volutes de fumée s’échapper de son nez, je constatai que le regard de mon père sur moi avait changé.
Le second coup de fil ne tarda pas. Plus discret. Cette fois-ci, mon père avait visiblement composé le numéro lui-même, en tirant le téléphone jusque dans la cuisine. Je collai à nouveau mon oreille contre la porte. Il parlait en arabe. Je ne saisis que quelques mots. Voyage, avion, aller-retour, passeport, Bagdad, liste. Sa voix était pleine de doutes. Lorsqu’il raccrocha, je sentis qu’il avait pris une décision. La guerre qui se taisait, la paix qui s’ouvrait à nous, ma solitude, la dispute avec ma mère, il pensait sans doute trouver une opportunité dans cette trêve. Il ouvrit la porte. Et me regarda.
— Viens t’asseoir avec moi.
Il entoura mes épaules.
— Tu vas enfin voir ta famille.
— Celle qui nous connaît ?
— Celle qui vous connaît.
— On va aller vivre là-bas ?
Il me fixa droit dans les yeux.
— On ne va pas vivre là-bas. Vous irez ta sœur et toi avec ta mère et vous reviendrez en France.
— Tu ne viens pas ?
— Je ne peux pas venir. Tu as gardé la liste ?
Je la sortis de ma poche.
— Je préfère que tu ne l’emportes pas avec toi.
— Mais pourquoi ?
— Les listes de noms, c’est jamais bon là-bas. Je t’expliquerai un jour mais fais ce que je te dis.
Je ne compris pas cette demande, ni pourquoi il ne venait pas avec nous. Je lui promis de la jeter après avoir appris par cœur tous les noms, pour m’en imprégner avant de voyager. J’étais décidé à faire tout l’inverse, de la glisser dans ma poche et de la cacher. Cette liste, j’en avais besoin pour m’y retrouver. Avec cette immense famille, comment faire autrement ?
Ensuite, il m’expliqua brièvement que nous envoyer là-bas, ma mère, ma sœur et moi était risqué, mais possible sans lui. Lui aussi figurait sur une liste de noms – je ne saisis pas pourquoi. Mais il avait vérifié, nous ne craignions rien, il avait appelé un ami qui connaissait ses frères – des militaires – qu’il n’avait pas vus depuis qu’il avait quitté l’Irak.
— J’ai encore plus d’oncles alors ?
Il me sourit.
— Je te l’ai dit, ta famille est immense.
Ses frères, mon père ne m’en avait jamais parlé. Je repensai à cette phrase durant la dispute de mes parents. Moi, je n’ai plus personne là-bas. L’Irak, c’est fini.
Pour moi, l’Irak allait commencer. Mes vacances se profilaient enfin, des vacances un peu particulières, et surtout des histoires que je pourrais raconter à mes amis. En passant ce coup de fil, mon père avait répondu à ma solitude, j’en suis persuadé. L’Irak, qui a longtemps été pour moi une lointaine affaire de photos et de cousins au téléphone, se matérialisait enfin. J’allais découvrir le pays de mes parents et cette immense famille que je ne connaissais pas.
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