Je me souviens de Falloujah
Je suis ton fils, tu as une fille et une femme. Tu as une famille. (Automne 1987)
Je suis ton fils, tu as une fille et une femme.
Tu as une famille.
(Automne 1987)
La mort entra dans ma vie à l’âge de sept ans avec un synonyme : décès. Dans notre quartier populaire, de nombreuses personnes furent touchées par le fléau des années héroïne. Enfants, ma sœur et moi jouions souvent au milieu des seringues usagées dans le bac à sable.
Ce jour-là, le jeune homme gisait à proximité, une petite seringue blanchâtre plantée dans la cuisse. L’un des pompiers venus le récupérer ne s’embarrassa pas de précautions pour nous épargner la scène macabre.
— Décès ! hurla-t-il.
Des taches bleues constellaient le visage et les bras maigres de la victime. J’étais trop jeune pour cette mort bleue et je ne l’ai jamais oubliée. Elle m’empêcha de dormir durant des mois. Puis ces insomnies laissèrent place aux questions existentielles. Qu’est-ce que la vie et la mort ? Que faisons-nous là, qui sommes-nous ? Sans comprendre vraiment pourquoi je ressentais le besoin de m’interroger ainsi. Pourtant, je savais d’où ça venait. J’étais terrorisé à l’idée de mourir comme cet anonyme abandonné près du bac à sable. Dès mon plus jeune âge, je me suis senti invisible, seul, sans boussole, en observateur extérieur de ma propre vie, avec un sentiment de mal-être inexplicable.
À cette époque-là, je ne sortais plus jouer dehors. Je redoutais le monde extérieur à cause de ce corps inerte que j’avais aperçu. Alors je passais mes dimanches à la maison.
J’aimais bien les dimanches. Ils suivaient une routine immuable : le marché pour mon père, le ménage pour ma mère. Depuis la découverte du cadavre, mon père ne me demandait plus de l’accompagner. Ma sœur y allait à ma place. Je restais avec ma mère qui, comme tous les dimanches, de façon méthodique, époussetait les meubles, nettoyait les tapis et astiquait le frigidaire. Elle gardait toujours les placards pour la fin.
J’ai toujours été attiré par le fond des placards. J’aimais me couper du monde, respirer le parfum de la naphtaline, l’odeur du temps long, les effluves du passé. Au milieu des vêtements usés, je tombais souvent sur de vieux objets délaissés. Une machine à coudre usagée, un livre à la couverture déchirée, une ceinture en cuir élimé. Ces vestiges abandonnés là, sans espoir de retour, j’aimais les toucher et les respirer, puis laisser libre cours à mon imagination. Ces objets avaient-ils connu leur heure de gloire ? Cette vieille machine à coudre avait peut-être servi à rafistoler une robe de mariage, ce livre abîmé changé l’opinion d’une personne, et cette ceinture en cuir serré la panse de quelqu’un, sauvant sa dignité. Je pouvais passer des heures à les faire revivre, tel un enfant pirate à la recherche de trésors oubliés.
Un dimanche neigeux où la terre était froide et le ciel blanc, je fis une découverte : une robuste mallette en cuir marron avec une serrure à code affichant les chiffres 7, 5 et 8. Je ne l’avais jamais vue avant. Je pinçai les deux boutons-poussoirs et, à ma grande surprise, la mallette s’ouvrit en grinçant. La combinaison était la bonne. La valise sentait le renfermé. À l’intérieur, je découvris un film négatif enfermé dans une petite boîte. Aussitôt, je le déroulai et le dirigeai vers la fenêtre pour examiner les vignettes.
Sur la première, je reconnus mes parents en pattes d’ef, cheveux longs, lunettes de soleil carrées. Sur la deuxième, Bibi Nahda, ma grand-mère maternelle, élégante et vêtue d’une longue robe noire. Ma mère m’avait beaucoup parlé d’elle et montré des photos où elle me tenait dans ses bras. Elle était venue nous rendre visite mais j’étais trop petit pour me le rappeler. D’après ma mère, mon père l’adorait. Ensemble, ils pouvaient parler politique – Bibi Nahda était l’une des rares femmes irakiennes des années 1940 à avoir fait des études. J’aurais bien aimé la connaître. Hélas, ma grand-mère a quitté ce monde trop tôt, entourée de ses livres. Je ne me souvenais pas d’avoir ressenti quelque chose, hormis le chagrin de ma mère qui pleura des jours durant. Bibi Nahda était morte en pleine guerre entre l’Iran et l’Irak. Les portes du pays étant fermées, ma mère n’avait pas pu l’enterrer.
Sur d’autres vignettes, mes parents, entourés d’amis portant des pulls tricotés à rayures, cueillaient des fleurs dans les champs. Un concentré des années 1970 dans un monochrome sépia nuancé d’insouciance. Sur l’ensemble des négatifs, j’eus beau chercher la famille de mon père, elle ne figurait nulle part. Aucune photo de ses parents, ni d’un oncle ou d’une tante. Si je n’ai pas connu la famille de ma mère, j’avais au moins vu des photos. Du côté de mon père, rien.
Continuant mon exploration de la mallette, je repérai un sac en plastique glissé dans une poche intérieure. J’y découvris de nouveaux documents et d’autres photos. L’une d’elles attira aussitôt mon attention. Le portrait en noir et blanc d’un jeune homme assis sur une chaise en bois qui fixait l’objectif avec une telle intensité que j’eus l’impression de me trouver en sa présence. Son sourire en coin lui donnait un air moqueur. Son visage doux, sa mâchoire anguleuse et imberbe soulignaient sa jeunesse ; probablement la vingtaine. Vêtu d’un uniforme militaire impeccable, une fine cravate noire nouée autour du cou, il avait les jambes croisées. Sa main droite, posée sur la gauche, mettait en évidence une jolie montre avec un bracelet en cuir noir – un boîtier argenté et trois petits cadrans blancs. Le jeune homme, d’allure athlétique, se tenait droit avec une certaine décontraction. Une posture parfaite qui accentuait son charisme. En regardant de plus près, je reconnus cet homme.
C’était mon père.
Jamais je ne l’avais vu aussi jeune, aussi mince, aussi affirmé. En continuant de fouiller ce passé, je dénichai une petite photo d’identité jaunie, agrafée sur une petite carte. En lieu et place des noms et prénoms écrits en arabe et en anglais : Amir Mullah. Je ne compris pas tout de suite ce que je lisais. Mon père s’appelait Rami, pas Amir. Partagé entre la peur et la trahison, je sentis mon cœur s’emballer. Il s’agissait bien de mon père, mais le nom figurant sur la carte n’était pas le sien. Je glissai la photo dans ma poche, bien décidé à le confronter à ma découverte dès son retour du marché. Poursuivant mes investigations, j’aperçus un portefeuille contenant des cartes de visite. L’une d’elles présentait un logo rouge et deux outils croisés – un marteau et une faucille. Au verso, quelques inscriptions en arabe. Je refermai la valise sans avoir la moindre idée de ce que je venais d’exhumer. Je savais juste qu’une histoire se cachait derrière cette photo et cette carte au nom inconnu.
Je tendis l’image jaunie par le temps à ma mère qui s’affairait dans la cuisine.
— C’est papa ça, non ?
Elle releva la tête puis, sans quitter des yeux la photo, elle s’assit, visiblement aussi surprise que moi.
Elle resta un long moment silencieuse avant de se pincer la lèvre inférieure – ma mère faisait toujours ce geste lorsqu’elle était soucieuse. Elle d’ordinaire si gaie parut soudain attristée. Son sourire s’était envolé. Quelque chose clochait.
— Faudra demander à ton père, conclut-elle en reprenant son ouvrage.
Mon père. Il ne ressemblait pas aux autres. Il n’avait pas de voiture, n’allait pas au bureau, ne portait pas de cravate. Je ne connaissais pas grand-chose de sa vie, hormis sa date et son lieu de naissance : le 25 janvier 1944 à Falloujah. Quelle fut son enfance ? Je n’en avais aucune idée. J’imaginais une jeunesse passée au milieu de dunes dorées d’un vaste désert en compagnie de dromadaires et de Bédouins servant le thé et de génies sortis de leurs lampes.
Moi, je suis né en France en 1980, l’année d’une catastrophe, l’année où débuta une terrible guerre entre l’Iran et l’Irak. Cette guerre a jalonné mon enfance avant que je puisse comprendre pourquoi. Auparavant, l’Irak n’existait pas pour moi, à part au petit-déjeuner, à travers la radio familiale branchée sur Radio Orient. Je connaissais sa fréquence, 94.3, et son jingle par cœur. Le journal me rappelait sans cesse qu’il m’était interdit de voir ce pays. C’était apparemment à cause de Khomeini et de Saddam. Deux hommes qui se détestaient et que mon père haïssait tout autant. Dès qu’il entendait leur nom à la radio, il crachait et les traitait de Abna El kilab – fils de chiens. J’ai longtemps pensé qu’être irakien, c’était beaucoup se taire et cracher quand on n’était pas content. Alors j’imitais papa lorsqu’il n’était pas là. J’apprenais les gros mots et postillonnais sur la télé ou sur la radio pour être aussi irakien que lui.
Ma sœur et moi étions le fruit d’une rencontre imprévue entre un étudiant exilé et une jeune et belle touriste du même pays, qui ne supportait plus la fournaise des étés irakiens. Ma mère, jeune et insouciante, était belle comme un printemps. Le jour où Wafa avait fait la connaissance de Rami, une terrible rage de dents l’empêchait de prononcer un mot. Mais lorsqu’elle avait croisé le regard de cet homme aux cheveux mi-longs, un souffle salvateur avait apaisé sa douleur et elle s’était remise à parler. Je connaissais cette histoire par cœur, mais je ne savais rien de plus : deux étrangers, loin de l’Irak, visiblement heureux et pleins d’espoir avec la vie devant eux. Ma mère m’avait raconté ce hasard de la vie maintes fois en tournant les pages de l’album de famille. Mais il manquait toujours quelque chose. Dans cet album, il n’y avait que des photos de ma mère et de sa famille. Celles de mon père démarraient à l’âge adulte, comme si sa vie d’avant n’avait jamais existé.
Ici, en France, je savais qu’il consacrait son existence à subvenir à la nôtre. Le moindre argent qu’il gagnait, il le confiait à ma mère pour se faire pardonner les promesses non tenues. Longtemps, nous n’avions connu que la précarité, le manque et un frigo parfois vide. Rami et Wafa se disputaient souvent à cause de factures impayées et de silences trop lourds. Mon père s’endettait auprès d’amis. Un jour, je le surpris en train de passer un coup de fil à un « camarade » dont je ne connaissais ni le nom ni l’existence. Glissé derrière lui, je m’invitai dans sa conversation, l’oreille collée au petit combiné filaire du téléphone. La discussion fut brève.
— Oui, camarade, je peux te prêter un mille francs si tu veux, conclut une voix amicale.
— Pourquoi le monsieur a employé le terme un mille francs, est-ce qu’il n’a pas plutôt voulu dire un million ?
Je me souviens encore de la teinte rouge de son visage lorsque je l’interrogeai.
Mon père me répondit par un sourire qui n’en était pas un. Et à partir de ce jour-là, il commença à s’absenter la journée.
Notre enfance ressemblait à un plomb suspendu à un fil maintenu par des petits boulots qui ne duraient jamais longtemps. Nettoyeur de carreaux, gardien d’entrepôt, vendeur de journaux à la sortie du métro. Mon père se débrouillait tant bien que mal, ou tant mal que bien. Et puis un jour, on lui proposa un autre travail, encore dans la rue, mais plus lucratif.
Dès qu’il se mit à gagner régulièrement de l’argent, mon père posait tous les soirs sur la table basse du salon sa petite sacoche en cuir noir, remplie de toutes les devises du monde. Des yens, des dollars, des deutsche marks, des livres sterling, des lires italiennes. Avec ma sœur, on triait, on comptait, on recomptait, on disposait les liasses par monnaie nationale, on faisait le bilan de sa longue journée. Ça nous amusait, et je crois qu’il était fier de gagner tout cet argent à la sueur de son front.
Mon père ne faisait pas le tour du monde. Le monde venait à lui. Chaque jour, il arpentait les pavés du parvis de Notre-Dame de Paris pour vendre des cartes postales aux touristes. Chaque soir, il rentrait épuisé, s’asseyait sur « sa » chaise, silencieux, avec quelques crudités, une bouteille de vin et son casque de Walkman vissé aux oreilles. Il ne fallait pas le déranger, ne pas poser la mauvaise question, ne pas réveiller le volcan endormi.
Nous avions un toit, mais nous n’étions qu’à une enjambée du paillasson. Les huissiers nous le rappelaient régulièrement avec leurs lettres, leurs menaces et leurs sceaux. Alors, nous déménagions souvent. Nous n’avions aucune attache. Chaque fois, nous perdions nos amis. À l’époque, le monde était vaste. Quitter une ville, c’était comme changer de pays. Nous pouvions vivre à dix kilomètres les uns des autres sans jamais nous rencontrer.
Malgré tout, nous formions une famille solide, mes parents, ma petite sœur, Aroi, qui portait le nom d’une reine lointaine, et moi. Nous habitions un petit appartement de la banlieue parisienne, au premier étage d’un bâtiment blanc décrépi à la lisière de la cité des Tilleuls, laquelle était dépourvue du moindre tilleul. Le seul échantillon de nature résidait dans l’unique rue permettant de quitter ces grands ensembles, où dansaient de grands peupliers.
Nous étions en périphérie, en ZUP, face à une gare de fret. Tous les soirs, je m’endormais bercé par les interminables convois de marchandises qui faisaient tanguer mon lit. Cette cité-dortoir n’était qu’un point de passage, personne ne s’y arrêtait jamais. À l’instar des trains, nous aussi étions en transit.
Je l’aimais bien cet appartement, en dépit de sa cuisine qui donnait sur un cimetière grisâtre et ne se lassait pas de nous rappeler dès le petit-déjeuner que la lumière du soir n’était pas loin et qu’un jour la vie se terminerait là, au milieu des pierres tombales.
*
Le marché se vidait vers 13 heures. À midi, j’entendis les pas de mon père dans l’escalier. Je tenais à tirer les choses au clair, à dépoussiérer le portrait de ce père qui ne parlait jamais de son enfance et ne jurait que par le silence. J’étais avide d’en savoir plus sur celui qui n’évoquait jamais son pays. Quand mes copains me racontaient leurs vacances à la campagne ou les histoires de guerre de leurs grands-parents, je n’avais aucune anecdote à leur rapporter. Cette photo en noir et blanc retrouvée dans un sac en plastique allait-elle combler le vide ?
Au déjeuner, une gêne insidieuse s’installa dans la cuisine, celle d’un secret de famille sur le point d’être dévoilé. Mon père détourna les yeux.
— Qu’est-ce que tu veux savoir ? me demanda-t-il.
Je sortis la photo de ma poche.
— Pourquoi tu es habillé comme un militaire ?
Il y jeta à peine un coup d’œil.
— J’ai fait mon service. C’était obligatoire en Irak. Comme en France.
— Et pourquoi tu as un autre nom, là ? insistai-je en brandissant la carte.
Ma voix dérailla, trahissant mon émotion. Ma mère servit un verre de lait à ma petite sœur. Obstiné, j’attendais qu’on me serve plutôt un peu de vérité. Je patientais, immobile. Ma mère me servit à mon tour. Je gardai les bras croisés. Je désirais tout savoir. Tout de suite.
— Les choses ne sont pas toujours ce qu’elles semblent être, Euphrate, finit par me répondre mon père, avec la même gravité que devant mes mauvais bulletins de notes.
Il continuait de regarder ailleurs.
— Tu veux bien me raconter ?
— Tu es trop jeune, il y a des choses qu’il vaut mieux ne pas savoir à ton âge. Un jour, peut-être, je t’expliquerai. C’est trop compliqué.
C’est trop compliqué. Son point final. Sa manière à lui d’éviter le sujet.
Notre discussion s’arrêta là.
Ce soir-là, je ne terminai pas mon assiette. J’étais vexé, et frustré.
Au moment du coucher, ma mère vint me voir en veillant à refermer la porte derrière elle. Elle s’assit au bord de mon lit. Je persistai dans mes questionnements. Elle n’en savait guère plus que moi.
— Tu sais, habibi, toutes les familles ont un secret. Ton père c’était quelqu’un, me confia-t-elle. Si tu veux qu’il parle, sois patient, il le fera peut-être un jour.
Mon père était. Elle parlait de lui au passé. Qui était-il ?
Je ne comprenais pas la résistance de mon père à me raconter son passé. Depuis toujours, il était avec nous sans l’être tout à fait. Avec sa façon de tirer sur sa cigarette en regardant le plafond ou le ciel, soupirant sa fumée qui formait un nuage gris dans lequel se cachait un monde insoupçonné, plein de silences et de c’est trop compliqué.
Compliqué. À force de l’entendre, j’ai détesté ce mot. Il cumulait refus, échec, abandon. Je trouvais ça absurde. Fallait-il vieillir pour comprendre ? Le mot compliqué servait surtout à ne plus rien se dire, à s’éviter autant que possible.
Avec le temps, je m’efforçai de simplifier les affaires de la vie, les expliquer, les comprendre, les raconter, parce que tout était trop compliqué. J’avais compris une chose, là où mon père compliquait, je cherchais à simplifier. Voilà pourquoi je voulais à tout prix le faire parler, pour connaître celui qui s’abîmait la vie tous les jours afin que je réussisse la mienne.
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