Je me souviens de Falloujah

Feurat Alani · Chapitre 31 sur 31

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Je me souviens de Falloujah

Au revoir, papa (6 octobre 2019)

Au revoir, papa

 

(6 octobre 2019)

 

C’est arrivé à l’aube. À l’autre bout du fil, ma mère en pleurs : « Il est parti. » L’incrédulité d’abord. Puis l’injustice. Et enfin la nausée. J’ai raccroché. Je n’ai pas trouvé les mots, ni la force. Je n’étais pas là.

J’étais en route en scooter. J’ai grillé le feu rouge, je suis passé par l’avenue d’Iéna puis j’ai coupé par la rue Georges-Bizet. Sans me rendre compte, je parlais à haute voix. Je soufflais inlassablement contre le vent. Mon père, mon père, mon père. Il fallait qu’il existe. Encore. Coûte que coûte.

 

J’étais en chemin pour lui apporter la pièce manquante à son histoire, et boucler la boucle, car je ne lui avais pas tout raconté. Et je ne savais pas comment la lui révéler.

Ce qui suivit n’est qu’une brume dans mon esprit. Je ne voyais plus. Je n’entendais plus. Tout allait vite. Trop vite, on m’a guidé pour les rituels, on m’a arraché à mes pensées. Le lavage du corps, son placement dans la chambre froide, la mosquée, la prière funéraire, pour celui qui disait ne pas être croyant mais invoquait Dieu à chaque promesse, qui usait de Incha’Allah au gré de ses interlocuteurs.

Puis, un linceul blanc calé dans un cercueil en bois, mon père à même le sol.

J’aurais voulu crier, donner de la densité à ma peine, mais je me suis abstenu. Je suis resté silencieux face à cette boîte en bois. Comment mon père, cet immense personnage, qui avait fui l’Irak pour se réfugier en France, qui était passé par le palais de la fin, qui avait été torturé, pouvait-il tenir là-dedans ?

Entourés de bien plus d’inconnus que de proches, nous avons pris la direction du cimetière du Mont-Valérien sous une pluie battante. Les gouttes qui ruisselaient sur mon front se mêlaient à mes larmes, le cercueil de mon père ballottait entre le Tigre et l’Euphrate qui s’épousaient pour former le Shatt Al Arab avant de se jeter dans une mer de tristesse. Un déluge pour les yeux des hommes, pour les yeux de ceux qui ne pleuraient plus, pour les yeux des absents, un hommage du ciel rythmé par les cliquetis secs des pelles, aussi constants et réguliers qu’une horloge. L’horloge implacable de la vie.

Et lorsqu’on a descendu le cercueil de mon père en terre, j’ai songé au parvis de Notre-Dame, au Stop Cluny, à nos conversations manquées. J’ai repensé à sa difficile question, subitement formulée dans la chambre 219. Ai-je réussi ma vie ? J’ai cherché les mots. Ces mots que j’aurais aimé lui offrir. Papa, on t’enterre, et je suis perdu dans mes pensées.

Papa, tu as vendu des cartes postales sur le parvis durant quinze années. Tu as arpenté les pavés glissants en veillant à ne pas te faire attraper par la police. J’ai fait le calcul. Tu as vendu en moyenne vingt éventails de cartes par jour, et chaque éventail en comportait dix. En quinze années, tu as dû vendre plus de cent mille cartes. Papa, j’embrasse chacune de ces cartes, j’embrasse chaque personne qui a accepté de t’en acheter, qui a eu l’honneur d’échanger ne serait-ce qu’un mot avec toi, j’embrasse chaque personne qui ne t’a pas ignoré, qui t’a considéré, qui a échangé un sourire avec toi.

Papa, tu nous as fait l’honneur de te sacrifier pour nous, pour Aroi, pour maman, pour moi. Tu as survécu aux louves noires, tu as croupi dans le palais de la fin, tu as sacrifié tes rêves, tu as affronté le regard de badauds qui te voyaient suivre les policiers à contrecœur, tu as patienté dans les cellules moisies des commissariats, tu as pris le premier et le dernier RER A et humé tous les jours son odeur de soufre. Mon pauvre père, mon héros, tu m’as transmis tes valeurs, et voilà ma plus grande richesse. Puisse ton sacrifice porter ses fruits, puisse l’Irak, l’Euphrate, ton berceau, exister à jamais.

Papa, tu peux compter sur moi. Je fredonnerai cette chanson populaire sur ta tombe, celle que chantait Mouhja. Papa, j’ai traversé le fleuve pour toi. J’ai traversé le fleuve pour noyer tes blessures. Je ne t’en veux plus, mon père, maintenant que je suis devenu comme toi, sourd, muet et aveugle face à cette sacrée folie qu’est la vie.

Va, Rami, va rejoindre l’autre rive, il n’y a plus de maelström, ni de pastèque à enterrer, ni d’enfants à impressionner, ni de chagrin à oublier, ni de vie à regretter, ni de rêve à maudire. Disparus sont les maux de ton fleuve magnifique et silencieux.

Après la mise en terre, j’ai aperçu trois hommes, qui se tenaient à l’écart. Ils étaient très élégants, costume trois-pièces, chapeau sur la tête, pochette, parapluie ouvert. Je ne les avais jamais vus auparavant. Ils avaient l’âge de mon père. Ils venaient de loin, de là-bas, peut-être. Ils se sont approchés de la tombe et, chacun à leur tour, ont jeté une poignée de terre. L’un après l’autre, ils ont reculé de quelques pas et se sont inclinés.

Puis ils m’ont adressé un signe de tête. Et ils sont partis.

J’ai attendu leur départ pour rester seul avec toi.

Papa, m’entends-tu à l’intérieur de ta petite boîte en bois ? As-tu sorti ton paquet de clopes ? Il y a cette histoire manquante, que tu as oubliée – mais l’avais-tu vraiment oubliée ? –, à cause de cette pudeur qui te caractérisait. Alors écoute bien, car voici la vérité nue. Celle que j’aurais dû te révéler.

Papa, tu n’as pas été jeté en prison par hasard. Comme tu pouvais t’en douter, tu as été dénoncé. Non par un membre de la police de Saddam Hussein, ni par un opposant politique du camp adverse, ni par un revanchard auquel tu aurais piqué l’orgueil ou le cœur, mais par ta marâtre, papa. Par Samiya.

Oui, Samiya t’a dénoncé. Tu aurais dû mourir dans le palais de la fin, ne jamais en sortir et disparaître pour toujours. Mais sais-tu qui t’a sauvé, papa ? C’est Saad, celui dont tu avais entendu la voix, celui qui faisait partie du commando venu t’arrêter. Avais-tu vraiment oublié ?

Saad, ton demi-frère, ton frère malgré tout, te surveillait. Durant le trajet vers le palais de la fin, il avait détruit toutes les preuves. Ton coup d’État, tes tracts, ton arme. Tout avait disparu. Saad, qui t’avait autrefois tendu un piège, causant la perte de la moitié de ton ouïe, de la moitié de ta dignité face à ton père, avait finalement décidé de te sauver la vie. Les scorpions noirs n’étaient plus mortels, et j’ai complètement oublié de te le dire.

*

 

Aujourd’hui, je le sais. La mémoire est un art choisi, un canevas blanc sur lequel on fait courir des pinceaux de couleurs, pour un résultat bien loin de la représentation exacte de la réalité, mais proche d’une vérité subjective, celle qui nous habite à l’instant où nous la vivons. La mémoire n’est pas forcément une reproduction fidèle de ce qui s’est réellement passé. Elle retient aussi bien ce qu’elle désire que ce qu’elle abhorre.

Les photos ne disent jamais toute la vérité. En figeant le temps, elles immortalisent un sourire, ancrent un souvenir mais ne livrent pas les mensonges ou les secrets. On pense connaître nos proches mais on ne perçoit pas leurs zones d’ombre, ni les voiles occultants, ni les murmures, ni les oublis. Parfois, les photos nous permettent de nager quand bon nous semble dans les méandres de la mémoire, de revenir en arrière, de ressentir une émotion, mais elles nous posent des œillères sur un monde dépassé.

La mémoire est un mensonge qui marche du bon côté de la vérité, et les mots n’exposent qu’une représentation des faits. Je ne t’ai pas trahi, Rami. Je t’ai raconté ton rêve, papa, celui que tu n’as pu atteindre. Et il m’aura fallu trente ans pour le réaliser. Nous nous sommes menti mutuellement, peut-être pour mieux nous dire la vérité, celle que la pudeur nous avait empêchés d’exprimer. Oui, papa, tu m’as transmis ton silence. Et le silence n’est ni une vérité ni un mensonge.

À ta question, je peux désormais répondre. Oui, tu l’as réussie ta vie – la mienne n’est qu’un leurre à côté de la tienne. Là où ton rêve a échoué, j’ai rêvé à mon tour, je sais qui je suis, je sais d’où je viens, grâce à toi, j’ai vidé ma valise invisible de mes mauvais rêves. J’ai compris que, plutôt que de laisser le temps filer vers le néant, il faut le retenir, l’inscrire dans la mémoire, l’écrire et le parler, en faire peut-être ce qu’il y a de plus beau dans cette existence. Vivre éternellement à travers celui qui se souvient.

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