Je me souviens de Falloujah

Feurat Alani · Chapitre 4 sur 31

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Je me souviens de Falloujah

Chambre 219 (3 août 2019)

Chambre 219

 

(3 août 2019)

 

Euphrate. Je porte le nom de ce qui aurait pu tuer mon père.

Ce jour-là, c’était comme si j’entendais parler de lui pour la première fois.

Était-ce pour me préserver qu’il ne m’a jamais raconté cette histoire de noyade ? Mon prénom aurait-il été trop lourd à porter ? Comment l’aurais-je appréhendé si j’avais su ce qu’il signifiait pour lui ?

Être réveillé par les cris annonciateurs de la mort, perdre sa mère si jeune, manquer de se noyer, les premiers souvenirs de mon père m’ont permis de mesurer ma chance d’avoir toujours mes deux parents. Comme Rami, enfant, j’avais la phobie de l’eau. Une phobie dont il a été difficile de me défaire à cause d’un professeur de sport qui m’a poussé du plongeoir. J’avais l’âge de Rami lorsqu’il a sauté du pont vert. J’ai failli me noyer et on m’a sorti du bassin de justesse à l’aide d’une perche. Je me suis senti humilié. Cette trahison m’a forcé à affronter ma peur, à ne compter que sur moi-même. Alors, j’ai décidé d’apprendre à nager car je n’avais plus confiance en l’autre.

 

*

 

Une confiance encore éprouvée lors de la toute première consultation de mon père. Avant l’annonce de la maladie, il avait été transféré dans un centre de diagnostic, une clinique spécialiste du poumon, le temps d’identifier la source du problème. L’établissement ressemblait à une vieille école aux murs décrépis et aux longs couloirs étouffants. Il suintait la fin de vie.

Trois semaines de tests et de ponctions, d’allers-retours entre médecins, spécialistes, une kinésithérapeute qui massait les jambes enflées de mon père en l’écoutant tranquillement se plaindre, et deux jeunes infirmières qui mettaient leur épuisement professionnel sur le dos des patients. Le premier jour, le spécialiste s’était montré rassurant. Malgré le masque verdâtre qu’arborait mon père, ce n’était « pas si grave ». Au mieux, une infection pulmonaire ou une bactérie résistante. Au pire, une pneumonie. Très courant chez les fumeurs, disait-il. Quelques jours de repos, et il pourrait rentrer à la maison. Fumait-il depuis longtemps ?

— Depuis la révolution de 1958 ! avait ironisé mon père.

Rire confus du médecin, qui ne situait pas vraiment cette révolution dont parlait le très sympathique Monsieur Ahmed.

J’étais soulagé.

 

Le lendemain, tout avait basculé. Le mot « tache » était venu ternir notre soulagement. Très, trop, rapidement, la gravité avait retrouvé son chemin. Tache. Ce mot ouvrait la porte à d’autres, plus menaçants, que j’aurais souhaité ne jamais entendre. Ils s’étaient alignés les uns après les autres pour glisser sur la mauvaise pente, celle de mon déni. Désormais, c’était « très grave ». Le ton, les regards détournés et les termes employés résumaient le diagnostic définitif. Tumeur. Maligne. Poumon. Avancé. Seconde tumeur. Stade 4. Métastase. Il ne manquait plus que le mot décès. Le médecin affichait un sourire faussement rassurant. Comment pouvait-on sourire en annonçant la mort prochaine d’autrui ? Il avait néanmoins prononcé une phrase que je n’oublierais jamais. Il y a quand même de l’espoir.

Ce quand même signifiait c’est fini.

Une main sur l’épaule aurait été moins mensongère. Le médecin venait de sacrifier la vérité sur l’autel de mon espérance.

J’étais resté debout pour ne pas flancher. J’aurais voulu disparaître, fuir cette nouvelle réalité. Mon père était assis entre ces deux mots, coincé entre le quand et le même, son regard passant de moi au médecin, qui a refermé la porte de la chambre sur un dernier mensonge :

— Monsieur Ahmed, nous allons vous transférer à la clinique Bizet pour traiter votre cancer. Ne vous inquiétez pas, tout ira bien.

Après le départ du médecin, mon père avait demandé :

— Alors, qu’est-ce qu’il a dit ? Je sors quand ?

Il avait beau être sourd d’une oreille, et perdre son français depuis quelques années, ce jour-là, mon père avait fait semblant de ne pas comprendre. J’en reste persuadé.

Je l’ai contemplé un moment qui m’a paru aussi long qu’un été ennuyeux, sans admettre mon effroi, puis j’ai bredouillé les mots tumeur et traitement et feint la normalité avant de rappeler que le médecin avait parlé d’espoir. Oui, ce fol espoir, auquel on s’accroche quand tout est foutu, à quoi servirait-il sinon à croire et donc à douter ? J’ai essayé de nettoyer ce mot de la sale réalité qu’on venait de lui coller. Mon père m’a regardé sans répondre. Ses yeux me disaient : si tu veux rouler la mort, feindre la vie, l’espoir est vain.

 

*

 

Au lendemain de cette conversation, j’ai retrouvé mon père dans la chambre 219 de la clinique Bizet. J’étais encore son fils, jusqu’à ce maudit 2 août 2019, où le déni de la première maladie a laissé place à la seconde. Le cancer et l’amnésie luttaient à l’envi. Ma mère et ma sœur sont entrées dans la chambre quelques minutes après ma conversation avec le seigneur docteur. Mon père ne les a pas reconnues. J’ai tout expliqué. Que le médecin avait dit qu’on devait y aller doucement, qu’il ne fallait pas le bousculer avec trop de visages, que j’étais son premier repère et que la suite m’incombait donc, que je serais son seul confident pendant quelque temps, qu’il fallait se montrer patient. Ma mère et ma sœur ont quitté la chambre 219 en larmes. Pour ma mère, mon père représentait tout, un mari et un père. Elle qui n’en avait pas eu, avait tout appris de lui. À commencer par la cuisine. Toute mon enfance, je l’ai entendu reprendre ma mère avec douceur quand elle nous préparait notre plat préféré, le koubbet haleb, une sorte de beignet de riz farci à la viande hachée et au persil.

— Wafa, le riz, il faut bien le compresser dans tes mains, il ne faut pas laisser rentrer d’air dedans, sinon le koubbé va s’effriter.

Mon père adorait faire la démonstration de cette technique devant nous.

 

Dès lors que sa mémoire a commencé à s’effriter elle aussi, c’est moi qui ai commencé à manquer d’air. Je ne savais plus qui j’étais vraiment à ses yeux. Seul face à lui, j’ai pris conscience de ma nouvelle responsabilité. Chaque phrase, chaque mot, chaque détail aurait son importance. Je craignais aussi de chambouler sa nouvelle réalité en lui racontant la mienne.

Quelques jours à peine avant la découverte de son cancer, je mettais fin à mon mariage. Je n’avais pas osé le lui annoncer. La maladie était déjà là. Cette tragédie se suffisait à elle-même. La mienne était infime. Seules ma mère et ma sœur savaient. Je voulais épargner à mon père toute idée d’échec. Pour lui, l’échec arborait une autre couleur, une douleur enfouie, un cauchemar lointain. J’ai appris plus tard que ma mère, incapable de cacher quoi que ce soit à son mari, lui avait révélé mon secret juste avant l’oubli. Mon père lui avait répondu : il n’y a pas d’enfant, heureusement. Il avait oublié l’existence de mon fils. Quand j’y repense aujourd’hui, ces signes annonçaient déjà l’altération de sa mémoire. L’amnésie naissait en lui, et je n’en savais rien, contrairement à ma mère. Moi qui croyais la préserver, c’était elle qui me protégeait. Alors que je le voyais tous les jours, il savait. Est-ce qu’il attendait que je lui en parle ?

Aujourd’hui, il avait tout oublié, et j’en étais honteusement soulagé.

 

— Papa, tu sais toujours qui je suis ?

— Tu es mon fils. J’ai une fille et une femme. J’ai une famille.

— Pour avancer, le voyageur doit alléger sa valise des mauvais souvenirs et des mauvaises expériences afin qu’il puisse la porter, ai-je tenté.

Mon père n’a pas réagi. Il m’a simplement interrogé du regard.

— Tu m’as répété plusieurs fois cette phrase quand, enfant, je te posais des questions.

— Ah, j’en sais rien.

Avec l’amnésie, j’ai vu la mort de mon père d’avant. Mon père d’après perdait des pans entiers de son histoire, des prénoms, des dates, des visages. Et même la valise invisible.

— Je te demandais souvent qui j’étais, d’où je venais.

— Mais tu sais qui tu es, c’est moi qui ne sais plus, non ?

Sa réponse m’a frappé.

— Oui, papa, je sais qui je suis.

Il a gardé le silence un moment.

— Dis-moi qui était celui que j’étais.

L’ironie de l’histoire était un cruel miroir d’interrogations. Trente ans après, la question obsessionnelle de mon enfance se posait de nouveau, mais à l’envers.

— D’accord, je vais te raconter qui tu étais, qui était mon père.

J’ai pensé que cela pourrait l’aider à retrouver la mémoire. Nous allions improviser une joute verbale de souvenirs et nous découvrir sous un jour nouveau. J’ignorais ce que pouvait ressentir une personne qui ne savait plus comment raconter une vie et s’il fallait le protéger du monde qu’il avait oublié. Que valait le fait de ne rien dire face à la souffrance de ne plus savoir ? Se souvenir, pour mon père, n’était-ce pas le sortir une nouvelle fois de l’Euphrate comme l’avait fait Hatem ? La conversation que j’avais espérée était là, et elle m’interpellait. Pour retracer notre vie d’après l’oubli, fallait-il choisir le lumineux ou l’obscur ? Mépriser les nuances, les souffrances, les tourments, les fautes ? Privilégier les joies et les ciels sans nuage ? Choisir entre le bonheur et le malheur, ces faux jumeaux de l’existence ? Fallait-il chercher les angles morts ? Mais, surtout, comment reconstituer les fragments qu’il m’avait laissés ? J’ai lu quelque part que les traumatismes se transmettaient de génération en génération, que des études sur des survivants de génocide avaient constaté des modifications génétiques, une empreinte dans leur ADN de l’horreur subie, un trauma tatoué sous la peau, susceptible d’être transmis à leur descendance. Qu’en était-il des orphelins ? Ce sentiment d’abandon enfoui au plus profond d’eux se transmettait-il également ?

Mon père allait me raconter son enfance, et moi une partie de la mienne. Prendre le relais ne semblait pas si simple, mais cet échange de bons procédés me paraissait nécessaire. Je ne voulais pas aligner les mots comme on enfile des perles, ni gratter les plaies. Enfin peut-être que si. Par la force des choses, je pouvais choisir. Lui, non. Mais, et c’était le principal, il acceptait d’ouvrir sa valise invisible. Alors j’ai ouvert la mienne.

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