La Chambre de Jacob

Virginia Woolf · Chapitre 9 sur 13

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La Chambre de Jacob

Chapitre 10

 

 

Dans le cimetière désaffecté de la paroisse Saint-Pancras, Fanny Elmer errait entre les tombes blanches adossées au mur ; elle traversait l’herbe pour déchiffrer un nom, elle hâtait le pas à l’approche du gardien, et elle finit par sortir précipitamment. Dans la rue, tantôt elle interrompait sa marche, s’arrêtait devant un étalage de poterie bleue, tantôt rattrapait le temps perdu, en-trait chez un boulanger, achetait d’abord des petits pains, puis des gâteaux, et repartait à une telle allure que ceux qui auraient été tentés de la suivre étaient presque obligés de prendre le trot. Elle n’avait pas l’air, néanmoins, d’une prostituée de bas étage. Elle portait des bas de soie, des boucles d’argent à ses souliers ; mais la plume rouge de son chapeau baissait la tête, et le fer-moir de son sac devait être desserré, car un programme de chez Mrs Tussaud tomba par terre, tandis qu’elle poursuivait sa route. Elle avait des jambes de gazelle. On ne voyait pas son vi-sage. Mais, n’est-ce pas ? au crépuscule, des gestes vifs, des re-gards rapides, et des espérances hardies naissent tout naturel-lement.

C’est alors qu’elle passa sous la fenêtre de Jacob.

La maison était morne, obscure, silencieuse. Jacob était chez lui, plongé dans un problème d’échecs, l’échiquier posé sur un tabouret entre ses jambes. Sa main, à la base de son crâne, fourrageait dans ses cheveux. Il ramena lentement cette main en avant, prit la reine blanche dans sa case, puis l’y remit. Il garnit sa pipe, rumina ; déplaça deux pions : avança le cavalier blanc ; puis rumina de nouveau, le doigt posé sur le fou. C’est à ce moment que Fanny Elmer passa juste sous sa fenêtre.

 

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Elle allait faire une séance de pose chez le peintre Nick Branham.

Elle posait drapée dans un châle espagnol, brodé de fleurs, et tenait à la main un livre à couverture jaune.

« Un peu plus penchée, un peu plus de souplesse, c’est mieux, c’est bien », marmottait Branham, qui dessinait et fu-mait en même temps, et qui, par nature, n’était pas bavard. Sa tête semblait l’œuvre d’un sculpteur, qui aurait équarri le front, modelé la bouche, et laissé dans l’argile la marque de ses pouces et la trace de ses doigts. Mais il n’avait pas, comme une statue, les paupières closes. Ses yeux, assez proéminents, étaient injec-tés de sang, comme à force de regarder, de fixer ; et lorsqu’il parlait, son regard, semblait-il, s’égarait un instant, puis rede-venait attentif. Une ampoule sans abat-jour pendait au-dessus de la tête de Fanny.

La beauté féminine ressemble… elle ressemble, la beauté des femmes, à la lumière sur les flots, qui n’est jamais à de-meure sur une vague unique. Toutes la reçoivent, toutes la per-dent ; tantôt opaques et ternes comme du suif, tantôt translu-cides comme une pendeloque de cristal. Les visages qui ne va-rient pas sont des visages sans intérêt. Voyez, par exemple Lady Venice, qui s’exhibe comme une merveille, mais une merveille d’albâtre, faite pour être posée sur un socle sans qu’on l’époussette jamais. Une brune sémillante de pied en cap n’a pas plus d’intérêt qu’une gravure de modes, posée sur la table au sa-lon. Les femmes qu’on voit dans la rue ont des têtes de cartes à jouer, aux contours bien nets cernés d’un trait dur et remplis d’une teinte rose ou jaune. Mais voilà que tout à coup, se pen-chant du haut d’une fenêtre sous les toits ; ou assise dans l’angle d’un omnibus ; ou tapie au fond d’un fossé au bord de la route – apparaît la beauté même – la beauté resplendissante, subite-ment expressive, disparue l’instant d’après. Nul ne peut faire fond sur elle, ni la saisir, ni la garder enveloppée dans du pa-pier. On ne la trouve pas dans le commerce, et Dieu sait qu’il

– 138 – vaudrait mieux rester à la maison, que de s’immobiliser devant l’émeraude et le rubis exposés derrière une glace, dans l’espoir de subtiliser leurs feux. Même le cristal de la mer, dans le fond d’une soucoupe, perd son éclat comme, au soleil, une étoffe de soie se fane. Ainsi, lorsque l’on parle de la beauté des femmes, on pense à une chose fugitive, qui pendant un quart d’heure empruntera les yeux, les lèvres et les joues de Fanny Elmer, par exemple, pour resplendir au travers.

Dans sa pose guindée, elle n’était pas belle ; la lèvre infé-rieure trop saillante ; le nez trop grand ; les yeux trop rappro-chés. C’était une mince créature, aux joues vermeilles et aux cheveux noirs ; maussade pour le moment ou raidie par l’immobilité. Chaque fois que Branham cassait son fusain, elle sursautait. Branham était mal disposé. Il se baissa devant le feu pour se réchauffer les mains. Elle examina le dessin. Il gromme-la. Elle jeta une robe de chambre sur ses épaules, et mit l’eau à bouillir.

« Bon Dieu, que c’est mauvais, ce que je fais ! » dit Bran-ham. Elle se laissa glisser à terre, enferma ses genoux dans ses mains jointes, et regarda l’artiste : d’un beau regard – oui, ses yeux, c’était la beauté traversant la chambre, y resplendissant une seconde avant de s’envoler, Fanny semblait interroger, compatir, devenir pour un court instant l’amour même. Mais elle exagéra. Mais Branham ne vit rien. Et l’eau se mit à bouillir, et quand elle se releva, s’aidant des pieds et des mains, elle res-semblait davantage à un poulain, ou à un jeune chien, qu’à une femme amoureuse.

À ce moment, Jacob se dirigeait vers sa fenêtre, et restait devant, les mains dans les poches. Mr Springett sortit de la mai-son d’en face, regarda sa devanture, et rentra. Des enfants pas-sèrent devant la boutique, lorgnant les sucres d’orge roses. La voiture de livraison de Pickford descendait la rue. Un gamin vi-

– 139 – revoltait pour se dégager d’une corde enroulée autour de lui. Ja-cob quitta la fenêtre. Une ou deux minutes plus tard, il ouvrait la porte, et prenait la direction d’Holborn.

Fanny Elmer décrocha son manteau. Nick Branham désé-pingla son dessin et le roula sous son bras. Ils éteignirent les lumières, et se mirent en route, sans se laisser troubler par les nombreux passants, par les autos, les omnibus, les fourgons ; et ils arrivèrent à Leicester Square cinq minutes avant Jacob, qui avait un peu plus de chemin à faire, et qui avait été arrêté dans Holborn par un attroupement de badauds, désireux de voir pas-ser le Roi dans sa voiture ; si bien que Nick et Fanny étaient déjà accoudés sur la rampe garnie de velours du promenoir, lorsque Jacob poussa la porte battante et s’approcha auprès d’eux.

« Bonsoir, je ne vous avais pas vu, dit Branham au bout d’un instant.

– Sacré farceur ! dit Jacob.

– Miss Elmer », dit Nick.

Jacob ôta sa pipe de sa bouche d’un air très embarrassé. Et c’est vrai qu’il l’était.

Et lorsqu’un peu plus tard tous trois furent assis sur un di-van de peluche, laissant leur fumée de tabac monter entre eux et la scène, écoutant de très loin les voix perçantes et le joyeux or-chestre qui intervenait fort à propos, il continua d’être gêné. Cependant Fanny se disait : « Quelle voix il a ! » Il parlait peu, évidemment ; mais avec quelle autorité ! Les jeunes gens, se di-sait-elle, sont distants, et imbus d’eux-mêmes, et tellement in-conscients que l’on peut rester là, à les regarder, sans qu’ils s’en doutent. Elle regardait Jacob. Comme il devait ressembler à un enfant, quand il rentrait las après une soirée, et qu’il devait être imposant ! un peu impérieux, peut-être. « Mais je ne me laisse-

– 140 – rais pas faire », pensa-t-elle. Il se leva et s’accouda – sur la barre d’appui. La fumée l’enveloppait d’un nuage.

Elle semble à jamais noyée dans la fumée, la beauté des jeunes hommes, si vigoureusement qu’ils poursuivent le ballon, ou lancent la balle de cricket ; qu’ils dansent, qu’ils causent, ou qu’ils marchent à grands pas le long des routes. Peut-être sont-ils destinés à bientôt la perdre. Peut-être plongent-ils leur re-gard dans les yeux de leurs lointains modèles d’héroïsme et prennent-ils place parmi nous avec une espèce de mépris, son-geait-elle (vibrante comme une corde à violon, dont on tire des sons ou que l’on brise). En tout cas ils aiment le silence, et di-sent des choses magnifiques ; et chacune de leurs paroles tombe comme un disque neuf, et non comme une grêle babillarde de petite monnaie usée, bonne pour les jeunes filles ; ils se meu-vent avec décision, comme s’ils savaient combien de temps on doit rester, et à quel moment il faut partir. (Mais non, il n’est pas parti, il est simplement allé acheter le programme !)

« Le ballet n’a lieu que tout à la fin », dit Jacob, reprenant sa place.

Est-ce qu’elle n’est pas adorable, pensait Fanny, cette façon qu’ont les jeunes gens de fouiller au fond de leurs poches, pour en tirer un tas de pièces dont ils font le compte d’un coup d’œil, au lieu d’avoir juste l’indispensable dans leur porte-monnaie ?

Appuyée à la rampe, à deux pas de Jacob, elle eut tout à coup l’impression que ce tourbillon de blancheur qui allait et venait sur la scène, c’était elle, Fanny Elmer. Cette musique, c’était la danse et le bondissement de son âme ; et ces tour-noiements rapides, ces molles plongées, n’était-ce pas la figura-tion adoucie du mécanisme entier de l’univers de son mouve-ment, de ses remous ?

Son gant noir déformé tomba par terre. Quand Jacob le lui ramassa, elle eut un sursaut irrité. Car jamais coup de foudre fut-il si ridicule ? Pendant un instant, Jacob eut peur d’elle – car

– 141 – lorsqu’une jeune femme se crispe, se cramponne à une balus-trade, devient subitement amoureuse, c’est très dangereux ; c’est effrayant.

On était au milieu de février. Aux environs de Hampstead Garden, les toits des maisons baignaient dans une brume trem-blante. Il faisait trop chaud pour marcher. Un chien jappait, jappait, au loin, dans un pli de terrain. Des ombres fluides par-couraient la plaine.

Après une longue maladie, le corps est languissant, passif, sensible à la douceur ambiante, mais incapable de la supporter. Des larmes s’amassent et tombent parce qu’un chien aboie au fond d’un ravin, parce que des enfants courent derrière leurs cerceaux, parce que le paysage s’éclaire ou s’assombrit, se cache sous un voile, semble-t-il. Ah ! que ce voile s’épaississe, de peur que je ne défaille à force de douceur, soupirait Fanny Elmer, as-sise sur un banc dans l’allée du Juge, dominant le parc subur-bain de Hampstead. Mais le chien aboyait toujours. Les autos cornaient sur la route. On entendait au loin une ruée, un mur-mure ; et l’agitation remplissait son cœur. Elle se leva, reprit sa promenade. L’herbe nouvelle était verdoyante ; le soleil chaud. Tout autour de l’étang, des enfants accroupis lançaient leurs pe-tits bateaux ; et d’autres jetaient des cris, quand les nurses ve-naient les chercher et les entraînaient.

L’après-midi, les jeunes femmes sortent pour s’aérer. Les hommes sont à leurs affaires, en ville. Elles s’arrêtent près de l’étang bleu. Le vent éparpille les voix enfantines. Mes enfants, des enfants à moi, songeait Fanny Elmer. Les promeneuses s’arrêtent au bord de l’eau, et dispersent, à coups de cravache, de grands chiens bondissants au poil long et rude. Le bébé se balance doucement dans sa petite voiture. Les yeux des nurses, ceux des mères, ceux des passantes solitaires sont un peu vagues, et rêveurs. Elles hochent légèrement la tête, au lieu de

– 142 – répondre, lorsque les petits garçons s’accrochent à leurs jupes, et leur demandent de changer de place.

Et Fanny changea de place, dérangée par un cri – un coup de sifflet venant d’une usine, peut-être, venant de très loin, de très haut. Et alors, parmi les branches, une grive lança son trille joyeux et vif, mais comme anxieux, semblait-il, comme agité par l’émoi de l’oiseau à se sentir le cœur si heureux, lui aussi – ou comme si son chant était attendu, comme si le tumulte l’obligeait à chanter. Voyez-vous la grive inquiète voler d’arbre en arbre ? Son chant s’affaiblit ; et de loin, domine le bruit des roues, le passage du vent.

Son déjeuner lui avait coûté dix pence.

« Allons bon : cette demoiselle, elle a oublié son parapluie, dit la femme grêlée, dans sa cage de verre, au fond de la bou-tique de la Compagnie laitière express.

– Peut-être, je pourrais la rattraper ? » répliqua Milly Ed-wards, la serveuse aux nattes blond cendré ; et elle s’élança dans la rue.

« Rien à faire », dit-elle en rentrant, un instant après, avec le méchant parapluie de Fanny à la main. Elle caressa une de ses nattes.

« Oh ! cette porte ! » grommela la caissière.

Elle avait les mains dans des mitaines noires ; et ses doigts, qui happaient les fiches des clients, étaient gonflés comme des saucisses.

« Pâté, légumes verts pour un. Café complet avec crois-sants. Œufs pochés sur canapé. Deux tartes aux fruits. »

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Ainsi claquaient les voix sèches des serveuses. Les clientes entendaient ratifier leurs ordres ; voyaient la table voisine servie avant son tour, et venir enfin leurs œufs pochés. Leur regard cessait d’être errant.

Des cubes mous, en pâtisserie, tombaient dans des bouches ouvertes comme dans des sacs triangulaires.

Nelly Jenkinson, la dactylo, émiettait son gâteau d’un air plutôt distrait. Chaque fois que s’ouvrait la porte, elle levait les yeux. Qui donc attendait-elle ?

Un marchand de charbon, qui lisait le Telegraph sans lever les yeux, rata la soucoupe, et en tâtonnant, posa sa tasse à même sur la nappe.

« A-t-on jamais vu pareille inconvenance ? » dit Miss Percy exaspérée, tout en faisant tomber des miettes de sa fourrure.

« Lait chaud et sucre pour une personne. Thé complet. Pe-tit pain et beurre », cria la serveuse.

La porte s’ouvrit, et se referma.

Aspect de la vie, pour les gens d’âge.

C’est une chose curieuse, quand on est couché au fond d’un bateau, que de regarder les vagues. En voilà trois qui se succè-dent, régulières, toutes pareilles. Puis à toute vitesse en arrive une autre, forte et menaçante ; elle soulève le bateau ; elle con-tinue sa route, et se perd sans qu’on sache comment, sans que rien n’arrive ; elle se creuse et s’efface, avec les autres.

Que peut-il y avoir de plus tumultueux que la danse folle des branches, sous la rafale, lorsque l’arbre tout entier plie de-puis le tronc jusqu’au faîte, lorsque son feuillage flotte échevelé et s’agite au gré des vents, sans jamais pourtant s’envoler ?

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Le blé, lui, frissonne et se fait petit, se plaque contre terre comme s’il voulait s’arracher de ses racines, mais reste fixé au sol.

Et voyez, même des fenêtres, et même dans l’obscurité, on perçoit dehors quelque chose, comme un flot qui grossit, comme une aspiration – bras tendus, regard avide, lèvres en-trouvertes. Et puis le calme revient. Car si cette exaltation du-rait, nous nous disperserions comme un nuage d’écume, au tra-vers duquel les étoiles brilleraient. Et nous retomberions en gouttelettes salées qu’emporterait la rafale – ce qui arrive quel-quefois, car certaines âmes impétueuses ne veulent pas en-tendre parler de s’apaiser. Pour elles, ni berceau, ni vaines ber-ceuses. Pas de faux semblant, de repos douillet ; l’agréable sup-position que tout, pour tout le monde, est à peu près pareil, le feu vif et le vin bon, et l’extravagance un crime – elles se refu-sent à l’admettre.

« Les gens sont si gentils, une fois qu’on les connaît…

« Jamais je ne pourrais penser du mal d’elle. Il faut se rap-peler… » Mais des types comme Nick, peut-être, ou comme Fanny Elmer, vont de l’avant, rembarrent l’insolence, se dé-chaînent comme des grêlons.

« Ah ! dit Fanny, faisant irruption dans l’atelier avec trois quarts d’heure de retard, car elle avait flâné autour de l’Hospice des Enfants trouvés, dans le simple espoir de voir Jacob des-cendre la rue, sortir son passe-partout et ouvrir sa porte, ah ! j’ai peur d’être en retard ! » À quoi Nick ne répondit pas un mot, de sorte que Fanny devint agressive.

« Je ne reviendrai plus jamais ! cria-t-elle enfin.

– À ton aise », répliqua Nick. Et elle décampa sans même dire bonsoir.

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Elle était vraiment exquise, cette robe, en montre chez Eve-lyne, dans Shaftesbury Avenue ! Vers les quatre heures, cette journée du début de mars était magnifique : et Fanny était-elle femme à rester enfermée à quatre heures du soir par un beau jour ? Dans cette même avenue, des filles de son âge étaient as-sises devant de gros registres ; ou faufilaient avec lassitude la gaze et la soie ; ou, tout enrubannées chez Swan et Edgars, elles additionnaient rapidement pence et farthings au dos de la fiche du client, et roulaient le métrage dans un papier de soie, en di-sant : « Vous désirez ? » à la cliente qui entrait.

À l’étalage d’Evelyne, les différentes parties d’une femme étaient présentées séparément. Du côté gauche était sa jupe. Au milieu, un boa de plumes s’enroulait autour d’une tige en bois. Et comme des têtes de criminels sur les murailles de Temple Bar, s’alignaient les chapeaux – vert émeraude et blanc, garnis d’une fine guirlande, ou pliant sous le poids de plumes de teinte foncée. Enfin, sur le tapis, il y avait les pieds – chaussés d’or vé-ritable ou de cuir verni noir incrusté d’écarlate. Vers la fin de l’après-midi, toutes ces pièces d’habillement, dont se repais-saient les yeux des femmes, semblaient souillées par tant de re-gards comme des gâteaux par les mouches, à la devanture d’un pâtissier. Fanny à son tour les regardait. Mais du bout de Ger-rard Street arrivait un homme de haute stature, au pardessus râpé. Une grande ombre s’interposa sur l’étalage d’Evelyne – l’ombre de Jacob ; et pourtant, ce n’était pas lui. Fanny fit demi-tour, enfila Gerrard Street, en se disant qu’elle voudrait bien avoir beaucoup lu. Nick ne lisait jamais, ne parlait jamais ni de l’Irlande, ni de la Chambre des Lords ; et quant à ses ongles ! Elle fit le projet d’apprendre le latin, afin de lire Virgile. Elle avait aimé la lecture, autrefois. Elle connaissait Walter Scott ; elle connaissait Dumas. Au Slade, à l’atelier, personne ne lisait. Mais personne, là non plus, ne connaissait bien Fanny, ne devi-nait à quel point tout lui paraissait vain, tout lui paraissait vide : cette passion pour les boucles d’oreilles, pour la danse, pour tel

– 146 – ou tel peintre anglais, alors que seuls les Français savent peindre, Jacob l’avait dit. Oui, les modernes sont futiles ; la peinture est le moins respectable des beaux-arts ; et pourquoi lire autre chose que Marlowe et que Shakespeare – avait dit Ja-cob – et Fielding à la rigueur, s’il faut absolument qu’on lise des romans ?

« Du Fielding », déclara Fanny, lorsque le libraire de Cha-ring Cross Road lui demanda ce qu’elle désirait.

Elle acheta Tom Jones.

À dix heures du matin, dans la chambre qu’elle occupait avec une jeune institutrice, Fanny Elmer commença Tom Jones – ce livre incompréhensible. Mais ces assommantes billevesées, concernant des personnages aux noms bizarres, c’était là ce qui plaisait à Jacob. À Jacob et aux gens vertueux. Des femmes fa-gotées, qui ne pensent même pas à leur façon de croiser les jambes, lisent Tom Jones, un livre mystérieux. Il existe pourtant dans les livres, se disait Fanny, des choses que j’aurais pu aimer, moi aussi, bien préférables aux pendants d’oreilles et aux fleurs, si j’avais reçu de l’instruction, soupirait-elle, en se représentant les couloirs du Slade, et en pensant au bal costumé qui devait avoir lieu la semaine prochaine. Elle n’avait rien à se mettre.

Les livres contiennent la réalité, se disait Fanny, les pieds installés sur le manteau de la cheminée. Certaines gens sont des êtres réels. Nick, probablement, malgré sa bêtise. Et pas une femme n’est réelle, si ce n’est peut-être Miss Sargent – mais elle disparaît à l’heure du déjeuner, et fait des embarras. Il y a des gens qui restent chez eux, tranquillement, le soir, à lire ; qui ne vont pas au music-hall ; qui ne regardent pas les étalages ; qui ne mettent pas les habits les uns des autres, comme Robertson qui lui a un jour emprunté son châle, et à qui elle a emprunté son gilet – une chose que Jacob n’aurait faite que bien à contre-cœur – car il aime Tom Jones.

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Elle avait le volume ouvert sur les genoux, imprimé en deux colonnes ; et il lui avait coûté trois shillings et demi, ce livre fatidique dans lequel Fielding, il y a tant d’années, blâmait d’avance Fanny Elmer de sa préférence pour le rouge vif : en une prose parfaite, disait Jacob, qui ne lisait pas de romans mo-dernes. Il leur préférait Tom Jones.

« J’aime tellement ce livre ! » dit Fanny le même jour, lors-que Jacob, assis en face d’elle, eut fini de fumer sa pipe.

Toutes les femmes sont menteuses, hélas ! excepté Clara Durrant. Âme sans défaut ; nature candide ; vierge enchaînée à son rocher (quelque part du côté de Lowndes Square) ; versant éternellement du thé à de vieux messieurs en gilet blanc, de ces vieux messieurs qui vous dévisagent avec leurs yeux bleus, et qui jouent du Bach. Entre toutes les femmes, c’était elle que Ja-cob estimait le plus. Mais rester assis devant une table, à man-ger des toasts auprès de douairières vêtues de velours, sans ja-mais en dire plus long à Clara que Benson n’en disait au perro-quet de Miss Perry pendant que celle-ci servait le thé, c’était un outrage intolérable aux franchises et à la pudeur humaines – ou toute autre formule équivalente. Mais Jacob ne formulait rien. Il contemplait le feu d’un air furibond.

Fanny avait posé Tom Jones sur la table. Elle cousait, ou tricotait.

« Qu’est-ce que vous faites ? demanda Jacob.

– Quelque chose pour le bal du Slade. »

Et elle alla chercher sa coiffure ; ses pantalons ; ses souliers à bouffettes rouges. Qu’allait-elle mettre ?

« À ce moment-là, je serai à Paris », dit Jacob.

En effet, quel intérêt peut avoir un bal costumé ? pense Fanny. On y rencontre toujours les mêmes gens ; on y porte les mêmes costumes ; Mangin se saoule ; Florinda s’assied sur ses

– 148 – genoux. Elle flirte outrageusement – avec Nick pour le quart d’heure.

« À Paris ? dit Fanny.

– En route vers la Grèce », répondit-il.

Car, à son avis, rien de détestable comme Londres au mois de mai.

Il allait partir, oublier Fanny.

Un moineau passa devant la fenêtre, avec un brin de paille au bec – un brin de paille qui venait d’une meule, près d’une grange, dans une cour de ferme. Au bas de la meule, un vieil épagneul marron flaire une odeur de rat. Déjà les hautes branches des ormes sont ponctuées de nids. Les marronniers ont déployé leurs éventails ; et les papillons se pavanent dans les allées cavalières de la forêt. Peut-être même le magnifique Mars est-il en train de festoyer, si l’on en croit Morris, sur un tas de charogne en putréfaction au pied d’un chêne.

Et dire que Tom Jones est le seul responsable ! pensait Fanny. Jacob était capable de s’en aller tout seul, un livre dans sa poche, épier les blaireaux, surveiller leurs ébats. Il prenait le soir le train de 8 h 30, et marchait toute la nuit. Il voyait voler les lucioles, et rapportait des vers luisants dans une boîte à mé-dicaments. Et il chassait à courre, aussi, avec la meute de New-Forest. Tout cela, c’était la faute de Tom Jones : Jacob allait partir pour la Grèce, avec un livre dans sa poche, et l’oublier, elle, Fanny.

Elle atteignit sa glace à main, et vit s’y refléter son visage. Et aussi celui de Jacob. Comment serait-il, ceint d’un turban ? Elle alluma une lampe. Mais comme un reste de jour entrait par la fenêtre, une moitié seulement du visage du jeune homme pa-raissait éclairée. Et quoique d’un aspect terrible et magnifique, et disposé à renoncer à la forêt et à venir au Slade, déguisé en cavalier turc ou en empereur romain (il lui permit, serrant les

– 149 – dents, fronçant le sourcil, et la regardant de travers dans la glace, de lui charbonner la lèvre) – Tom Jones n’en était pas moins entre eux.

 

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