La Chambre de Jacob
Chapitre 9
En tête à tête avec Jacob, la comtesse de Rocksbier siégeait au haut bout de la table. Nourrie de champagne et d’épices de-puis deux siècles au minimum (et même quatre, par les femmes) elle paraissait en parfait état. Elle avait l’odorat subtil, le nez fin, un nez allongé qui semblait toujours en train de flai-rer. Sa lèvre inférieure, proéminente, formait comme un mince rebord rouge. Elle avait de petits yeux : à la place de sourcils, des houppes couleur de sable, et la mâchoire lourde. Derrière son dos (la fenêtre donnait sur Grosvenor Square), Moll Pratt, sur le trottoir, vendait des violettes ; et Mrs Hilda Thomas, re-troussant sa jupe, se préparait à traverser. L’une était de Walworth, et l’autre de Putney. Elles portaient toutes deux des bas noirs. Mais Mrs Thomas se pelotonnait dans ses fourrures. La comparaison entre les trois femmes eût été à l’avantage de Lady Rocksbier. Moll avait plus de grimpant, mais elle était co-lère, et bête par-dessus le marché. Hilda Thomas était miel-leuse : ses beaux cadres d’argent accrochés de travers ; des co-quetiers dans le salon ; les fenêtres ensevelies sous d’épais ri-deaux. Quelles que fussent les défectuosités de sa silhouette, Lady Rocksbier n’en était pas moins passionnée pour la chasse à courre. Elle se servait de son couteau avec autorité, mais elle achevait de dépecer son poulet avec ses doigts, en s’excusant auprès de Jacob.
« Qui est-ce qui passe ? demanda-t-elle à Boxhall, son maître d’hôtel.
– La voiture de Lady Fiddlemere, milady. » Ce qui la fit penser à faire demander des nouvelles de Sa Seigneurie. « Cette vieille dame a de mauvaises manières », se disait Jacob. Mais…
– 119 – le vin était excellent. Mais… elle se traitait elle-même de vieille femme : « Que c’est gentil de venir déjeuner avec une vieille femme ! » et Jacob était flatté. Elle parlait de Joseph Chamber-lain, qu’elle avait connu. Elle disait à Jacob de venir la voir pour être présenté à – une célébrité quelconque. Sur ce, sa belle-fille entra avec trois chiens en laisse, et le petit Jackie, qui courut embrasser sa grand-mère, pendant que le maître d’hôtel appor-tait un télégramme, et qu’un excellent cigare était offert à l’invité.
Au moment de sauter l’obstacle, le cheval ralentit, se place un peu de biais, se rassemble, et se hausse comme une vague monstrueuse, puis retombe de l’autre côté. Les haies et le ciel décrivent une courbe. Et comme si notre corps faisait partie de la bête, et comme si nos propres jambes, simplement prolon-gées par les jambes de devant de notre monture, accomplis-saient le saut, nous nous lançons dans le vide, et la terre semble élastique, et nous ne sommes plus qu’un paquet de muscles, bien que nous restions maîtres de nous, le corps ferme et assu-ré, le regard lucide. Tout à coup, les mouvements courbes ont pris fin ; de véritables coups de marteau leur succèdent, assour-dissants, et nous nous arrêtons d’une brusque secousse, le torse un peu rejeté en arrière, les yeux étincelants, les oreilles tin-tantes, les artères battant sous une couche de glace, et tout hale-tants nous crions : « Ah ! oh ! hé !… » et la vapeur monte du corps des chevaux rassemblés, qui se bousculent et s’ébrouent au croisement de routes, près du poteau indicateur. Une femme en tablier, sur le seuil de sa porte, les regarde avec de grands yeux. Son homme se lève du carré de choux, pour regarder, lui aussi.
C’est ainsi que Jacob, parcourant au galop les plaines de l’Essex, se flanqua dans la boue et perdit la piste, et continua seul en mangeant des sandwiches, en regardant par-dessus les
– 120 – haies, en examinant les traces comme si on venait de les frôler au passage, et en maudissant sa guigne.
Il prit du thé à l’auberge, où tout le monde était réuni, se tapant dans le dos, frappant du pied, disant : « Après vous… » ; tous gens rasés de près, brusques, facétieux, rouges comme des caroncules de dindons, et tenant des propos très libres, jusqu’au moment où Mrs Hornfield et son amie Miss Dudding apparu-rent au seuil de la porte, leurs jupes d’amazone retroussées et leurs cheveux défaits. Alors John Dudding frappa au carreau, avec le pommeau de sa cravache. Une auto vrombit dans la cour. Cherchant leurs allumettes, les messieurs sortirent, et Ja-cob entra dans le bar pour y fumer en compagnie des villageois. Il y avait là le vieux Jevons, privé d’un œil, avec ses vêtements couleur de terre, sa besace, et ses méninges à jamais enfouies dans le sol, parmi les racines des violettes et celles des orties ; il y avait Marie Sanders la colporteuse ; et Tom l’innocent, fils du sacristain, que l’on envoya chercher de la bière – tout ceci à moins de trente milles de Londres.
Mrs Papworth d’Ondell Street, Covent Garden, tenait le ménage de Mr Bonamy à New Square, Lincoln’s Hill, et tout en lavant sa vaisselle dans l’arrière-cuisine, elle entendait les jeunes messieurs causer dans la pièce à côté. Encore là, ce Mr Sanders ! (elle voulait dire Flanders) ; or, du moment qu’une vieille femme curieuse entend de travers un nom, quelle proba-bilité y a-t-il qu’elle interprète exactement une discussion ?
Tout en plongeant les assiettes dans l’eau, et en les instal-lant par piles au-dessous du bec de gaz sifflant, elle écoutait : elle entendait Sanders s’exprimer d’une voix forte, et quelque peu autoritaire : « le bien » disait-il ; et puis « l’absolu » ; « la justice » ; « le châtiment » ; « le vœu de la majorité ». Son jeune monsieur à elle répondait, en haussant la voix ; elle était avec lui dans la discussion, contre Sanders. Pourtant Sanders était un
– 121 – beau jeune homme (à ce moment-là, tous les détritus de l’eau de vaisselle s’étaient mis à tourbillonner autour de l’évier, et elle les pourchassait avec ses mains violettes, presque dépourvues d’ongles). Ils parlent des femmes, pensa-t-elle, et elle se de-manda comment ce Mr Sanders et son jeune monsieur réglaient cette question-là, une de ses paupières tombant visiblement tandis qu’elle réfléchissait ; et elle pouvait réfléchir, car elle était mère de neuf garçons, dont trois mort-nés, et un sourd-muet de naissance. Plaçant les assiettes dans l’égouttoir, elle entendit Sanders qui remettait ça. Il ne lui laisse seulement pas le temps de s’exprimer, à Bonamy, pensa-t-elle. « Objectif ceci cela », di-sait Bonamy ; et « terrain commun » : d’autres mots encore, tous des grands mots, remarqua-t-elle. « Ce que c’est que d’avoir étudié ! » dit-elle. Et juste au moment d’enfiler ses bras dans les manches de sa jaquette, elle entendit quelque chose tomber – peut-être la petite table au coin de la cheminée ; et puis après, des coups de pied, v’lan, v’lan, v’lan, comme si les deux jeunes gens se jetaient l’un sur l’autre, se poursuivaient autour de la pièce, en faisant danser la vaisselle.
« Et demain matin, pour déjeuner, monsieur ? » dit-elle en ouvrant la porte ; et voilà qu’elle vit Bonamy et Sanders, pareils à deux taureaux furieux, se bousculer, se pourchasser, se battre, en faisant un de ces raffuts ! Ils ne la remarquèrent même pas, elle qui se sentait pour eux un cœur de mère. « Pour déjeuner, monsieur ? » redemanda-t-elle, quand ils se furent un peu rap-prochés. Alors Bonamy, tout échevelé, la cravate défaite, s’arrêta net et poussa Sanders dans le fauteuil, en disant qu’il avait mis le filtre en miettes, et méritait une bonne leçon.
Effectivement, le filtre était en miettes sur le tapis.
« N’importe quel jour de cette semaine, sauf le jeudi », avait écrit Miss Perry : et cette invitation n’était pas la première. Toutes les semaines de Miss Perry étaient-elles donc vides, sauf
– 122 – le jeudi, et son unique désir était-il de recevoir la visite du fils de son amie de jeunesse ? Le temps se déroule, chez les vieilles filles, en longs rubans blancs, qu’elles pelotonnent, qu’elles pe-lotonnent, indéfiniment, indéfiniment, assistées de cinq bonnes et d’un maître d’hôtel, d’un magnifique perroquet du Mexique ; prenant leurs repas à heure fixe, ayant un abonnement de lec-ture chez Mudie, et de bonnes amies qui viennent leur dire bon-jour en passant. Miss Perry était légèrement vexée que Jacob ne lui eût pas encore rendu visite.
« Votre mère, lui dit-elle, est une de mes plus vieilles amies. »
Miss Rosseter, assise auprès du feu, interposant le Specta-tor entre sa joue et la flamme, refusa d’abord un écran, et finit par l’accepter. Puis on parla de la pluie et du beau temps, car en présence de Parker, le maître d’hôtel, occupé à disposer les pe-tites tables, les sujets sérieux étaient remis à plus tard. Miss Rosseter fit remarquer à Jacob la beauté du cabinet italien.
« Elle est tellement habile à découvrir des merveilles ! » dit-elle, parlant de son amie. Miss Perry avait fait cette décou-verte dans le Yorkshire. Chacun donna son opinion sur le nord de l’Angleterre. Lorsque Jacob parla, les deux dames l’écoutèrent, Miss Perry cherchant une réponse, une réponse appropriée et pouvant plaire à un homme. À ce moment la porte s’ouvrit, et Mr Benson fut annoncé. Ils étaient quatre, mainte-nant : Miss Perry, âgée de soixante-six ans ; miss Rosseter, de quarante-deux ; Mr Benson, de trente-huit ; et Jacob de vingt-cinq.
« Il a meilleure mine que jamais, mon vieil ami ! » dit Mr Benson, en tapant sur les barreaux de la cage. Au même ins-tant, Miss Rosseter faisait l’éloge du thé, Jacob présentait l’assiette qu’il ne fallait pas ; et Miss Perry laissait entendre qu’elle voulait donner à la conversation un tour plus intime.
« Vos frères… » murmura-t-elle vaguement.
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Jacob vint à son secours : « Archer et John », dit-il.
Alors, à son grand contentement, elle put retrouver le nom de Rébecca, et se rappela un jour précis : « Vous étiez tout pe-tits, vous jouiez dans le salon… »
« Mais c’est Miss Perry qui l’a, la poignée pour la théière ! » dit Miss Rosseter. Et de fait, Miss Perry la serrait sur son cœur. (Avait-elle donc été amoureuse du père de Jacob ?)
« Si rempli de talent… » – « un peu moins bien que d’habitude… » – « cela m’a paru bien injuste… » disaient Mr Benson et Miss Rosseter discutant la Gazette de Westmins-ter du samedi précédent. Ne prenaient-ils pas régulièrement part aux concours ? Mr Benson n’avait-il pas, à trois reprises, gagné une guinée, et Miss Rosseter n’avait-elle pas, une fois, re-çu un prix de dix shillings six pence ? Évidemment Everard Benson avait une faiblesse du cœur ; mais malgré ça, gagner des prix, s’occuper des perroquets, flagorner Miss Perry, dédaigner Miss Rosseter, offrir le thé chez soi, dans son appartement du plus pur style whistlérien, avec de beaux livres posés sur les tables… toutes ces choses, que Jacob devinait, faisaient de Ben-son à ses yeux un méprisable imbécile. Quant à Miss Rosseter, c’était une demoiselle qui avait soigné des cancéreux, et se con-sacrait maintenant à l’aquarelle.
« Vous vous sauvez déjà ? dit vaguement Miss Perry. Lors-que vous n’aurez rien de mieux à faire, rappelez-vous que je suis chez moi toutes les après-midi, sauf le jeudi.
– Je ne vous ai jamais vue une seule fois faire faux bond à vos vieilles amies », dit Miss Rosseter ; Mr Benson était penché sur la cage du perroquet, et Miss Perry se dirigeait vers la son-nette.
Un feu vif brûlait entre deux montants de marbre verdâtre, et il y avait sur la cheminée une pendule verte, gardée par la
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Grande-Bretagne appuyée sur son glaive. Quant aux tableaux – une jouvencelle, coiffée d’un grand chapeau de paille, offrait, par-dessus une barrière, des roses à un jeune gentilhomme en costume du XVIIIe siècle ; un chien de garde était couché au seuil d’une porte délabrée. Les carreaux inférieurs des fenêtres étaient en verre dépoli ; et les rideaux, artistement drapés, étaient en peluche, et verts aussi.
Côte à côte, le bout des pieds posés sur le garde-cendre, Laurette et Jacob étaient assis dans deux grands fauteuils de pe-luche verte. Les jupes de Laurette étaient courtes, ses jambes longues, et ses bas transparents. Elle se caressait les chevilles.
« Je ne peux pas dire que je n’y comprenne absolument rien, dit-elle d’un air pensif. Il faudra que j’y retourne, et que je fasse un effort.
– À quelle heure ? » demanda Jacob.
Elle haussa les épaules.
« Demain ?
– Non, pas demain… Par ce temps, j’ai la nostalgie de la campagne, dit-elle en tournant la tête, pour regarder par-dessus l’épaule l’horizon de hautes bâtisses encadré par la fenêtre.
– J’aurais aimé que vous puissiez m’accompagner samedi dernier, dit Jacob.
– Oui : j’ai fait du cheval, autrefois, moi aussi », dit-elle. Elle se leva gracieusement, tranquillement, et lui sourit. Lors-qu’elle eut disparu, il déposa un certain nombre de shillings sur la cheminée.
Une conversation des plus correctes ; une chambre des plus correctes ; une fille intelligente. Néanmoins, la Madame qui le reconduisit avait cette expression équivoque, cet air de lubricité, ce quelque chose d’inquiétant (visible surtout dans les
– 125 – yeux), qui fait craindre de voir tout le sac d’ordures se déverser sur le pavé. Bref, quelque chose d’odieux.
Il n’y avait pas bien longtemps que l’ouvrier avait redoré l’Y final du nom de Lord Macaulay, ainsi que les autres noms ins-crits, à la queue leu leu, tout autour du dôme du British Mu-seum. Et sous ce dôme, à une distance en profondeur considé-rable, plusieurs centaines de vivants occupaient chacun sa place entre les rayons d’une roue figurée par une table ronde ; en train de transcrire à la main des textes imprimés ; se levant de temps à autre pour consulter le catalogue ; regagnant discrète-ment leur place, tandis qu’à de longs intervalles un homme si-lencieux venait remplir leur case.
Une légère catastrophe eut lieu. La pile de livres de Miss Marchmont s’écroula, et tomba dans le compartiment de Jacob. C’était une mésaventure qui arrivait souvent à Miss Marchmont. Que cherchait-elle dans des millions de pages, elle et sa vieille robe de peluche jaune, sa perruque à reflets rougeâtres, ses bagues et ses engelures ? Tantôt ceci, tantôt cela, pour confir-mer sa théorie que la couleur, c’est la même chose que le son – ou du moins qu’elle a du rapport avec la musique. Elle n’arrivait jamais à dire au juste quoi, mais ce n’était pas faute d’essayer. Et comme elle ne pouvait proposer aux gens de l’accompagner chez elle, car « ma chambre n’est pas très en ordre, je le crains », elle était bien forcée de les saisir au vol au sortir de la Bibliothèque, ou d’aller s’asseoir avec eux à Hyde Park, afin de leur exposer son système. Le rythme de l’âme en dépend (« qu’ils sont mal élevés, ces gamins ! » disait-elle). Et là-dessus, elle vous parlait de la politique irlandaise, de Lord As-quith, et de Shakespeare, et de la reine Alexandra « qui avait daigné un jour lui accuser gracieusement réception de son opuscule ». Et d’un geste majestueux, elle écartait les petits gar-çons mal élevés. Mais il lui fallait des fonds pour publier son livre. « Les éditeurs sont des capitalistes – donc pusillanimes. » Et à cette pensée, elle lançait un coup de coude dans sa pile de livres, qui s’écroulait.
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En présence de la catastrophe, Jacob était resté complète-ment impassible. Mais de l’autre côté de Miss Marchmont, Fra-zer qui détestait la peluche pour avoir été maintes fois accosté, follicule en main, par cette demoiselle, se recula d’un air irrité. Il abhorrait le vague – la religion chrétienne, par exemple, et les affirmations du vieux doyen Parker. Ce Parker écrivait des livres que Frazer pulvérisait, par la puissance de sa logique ; et Frazer se refusait à faire baptiser ses enfants (sa femme s’en chargeait elle-même, en secret, dans la cuve à lessive). Mais il l’ignorait, et il continuait à soutenir les blasphémateurs, à distribuer des li-belles, à se documenter au British Museum, toujours vêtu du même complet à carreaux et cravaté de la même cravate, le teint de plus en plus brouillé, pâle, irritable. La religion, détruire la religion, en vérité, quelle tâche !
Jacob était occupé à transcrire un passage entier de Mar-lowe. Miss Julia Hedge, la féministe, attendait ses livres. Ils n’arrivaient pas. Elle trempa sa plume dans l’encrier. Elle regar-da autour d’elle. Son regard fut attiré par les lettres finales du nom de Macaulay. Et faisant des yeux le tour du dôme, elle lut l’un après l’autre les noms des grands hommes qui nous rappel-lent – « Mais mon Dieu ! dit Julia Hedge, pourquoi n’avoir pas laissé de place à une Eliot ou à une Brontë ? »
Infortunée Julia ! imbibant sa plume de fiel, et laissant dé-noués ses lacets de souliers. Quand elle eut enfin son livre, elle se lança dans son labeur gigantesque, mais en même temps un des filets nerveux de sa sensibilité exaspérée lui permettait de constater avec quel calme, quelle impassibilité, quel sérieux, les lecteurs masculins se consacraient à leur tâche. Ce jeune homme, par exemple… que venait-il faire ici ? Copier des vers ? Il y a plus de femmes que d’hommes (voir à ce sujet les statis-tiques). Oui, mais si l’on autorise les femmes à travailler comme des hommes, elles auront vite fait de disparaître. Leur sexe s’éteindra, tel était son raisonnement. La mort, l’amertume, une âcre poussière, étaient au bout de sa plume ; et à mesure que
– 127 – l’après-midi s’avançait, une rougeur envahissait ses joues, et une flamme luisait dans ses yeux.
Mais qu’est-ce qui pouvait inciter Jacob à venir étudier Marlowe à la Bibliothèque ?
La jeunesse, la jeunesse – quelque peu féroce – quelque peu pédante. Prenons, par exemple, Mr Masefield, Mr Bennett. Jetons leurs livres dans la flamme de Marlowe, et réduisons-les en cendre. Qu’il n’en reste pas trace. Ne pactisons pas avec le médiocre. Détestons notre époque. Forgeons-en une meilleure. Et pour y arriver, lisons, lisons à nos amis des essais sur Mar-lowe, ennuyeux comme la pluie. Et voilà pour quelle raison on est obligé de collationner des textes au British Museum. C’est un travail à faire soi-même. Il serait vain de s’en rapporter aux gens de l’époque victorienne, qui émasculent tout, pas plus d’ailleurs qu’il ne faut se fier aux contemporains : tous des journalistes. La chair et le sang de l’avenir dépendent absolument d’une demi-douzaine de jeunes. Et comme Jacob est l’un des six, rien d’étonnant à ce qu’il se montre un peu supérieur et solennel en tournant les pages, ni à ce qu’il déplaise, tout naturellement, à Julia Hedge.
À ce moment, un homme à face de pleine lune fit passer un billet à Jacob ; et celui-ci, à demi renversé sur le dossier de sa chaise, entreprit, à demi-voix, une incommode conversation ; il finit par se lever, et tous deux partirent ensemble (Julia Hedge les observait) ; et ils éclatèrent de rire (lui sembla-t-il) dès qu’ils furent dans le vestibule.
Dans la salle de lecture, personne ne riait. On n’entendait qu’un bruit de pieds traînés, que des chuchotements et des éternuements discrets, et les accès subits d’une toux dévasta-trice et sans pudeur. L’heure de l’étude était presque passée. Les pions ramassaient les copies. Les écoliers paresseux avaient be-soin de s’étirer, les bons élèves gribouillaient assidûment. Ah ! encore un jour de passé, et si peu de besogne faite ! Et de temps à autre partait, de cette collection d’êtres humains, un profond
– 128 – soupir ; et puis un malencontreux vieillard se remettait à tous-ser sans pudeur, et Miss Marchmont hennissait comme un che-val.
Jacob rentra dans la salle juste à temps pour rendre ses livres. On était en train de les replacer. Un certain nombre de majuscules parsemaient le pourtour de la Bibliothèque. Étroi-tement rassemblés en cercle, voisinaient Platon, Aristote, So-phocle et Shakespeare : les littératures de Rome, de la Grèce, de la Chine, de l’Inde, de la Perse. Une page de poésie s’accolait à une autre : une lettre d’or bruni se posait délicatement contre une autre lettre ; masse compacte chargée de sens, conglomérat de beauté.
« Une bonne tasse de thé fera vraiment plaisir », dit Miss Marchmont, en réclamant son minable parapluie.
Elle avait besoin de son thé, mais jamais elle ne résistait à la tentation de jeter un dernier coup d’œil sur les marbres d’Elgin. Elle les regarda en passant, mais sans s’arrêter, leur fai-sant un petit signe amical, et murmurant quelques mots qui fi-rent retourner Jacob. Elle lui sourit aimablement. Tout confir-mait sa théorie que la couleur, c’est le son, ou qu’elle a peut-être, du moins, quelque rapport avec la musique. Ayant célébré son culte, elle clopina vers son thé.
C’était l’heure de la fermeture. Le public se rassemblait dans le vestibule, pour y reprendre possession des cannes et des parapluies.
La plupart du temps, les lecteurs attendent leur tour très patiemment. Rester debout, et attendre, pendant que le préposé vérifie des numéros sur des jetons, cela repose. Et le parapluie n’est pas perdu, il se retrouvera certainement, bien qu’à travers la lecture de Macaulay, de Hobbes, de Gibbon ; à travers les in-octavos, les in-quartos, les in-folios, le fait de sa disparition pos-sible se soit imposé à vous toute la journée, s’enfonçant de plus
– 129 – en plus, parmi les pages ivoirines et les reliures de maroquin, dans cette densité de pensée, ce conglomérat de science.
La canne de Jacob était comme toutes les cannes ; peut-être l’avait-on mal placée.
Une gigantesque intelligence habite le British Museum. Songez que Platon y voisine avec Aristote, et Shakespeare avec Marlowe. Cet immense trésor spirituel dépasse les facultés de l’individu. Néanmoins quand on y songe (il faut si longtemps pour retrouver une canne !) comment ne pas se dire qu’on pour-rait peut-être s’asseoir chaque jour à une table, et tout lire d’un bout à l’autre ? Un lettré, par exemple, un type comme Hux-table, de Trinity College, qui écrit, dit-on, ses lettres en grec, et qui eût été capable de damer le pion à Bentley, est tout ce qu’il y a de plus respectable. Et sans compter les lettres, il y a les sciences, la peinture, l’architecture – une immense pensée col-lective.
La canne fut poussée sur le comptoir ; et sous le porche du British, Jacob s’arrêta. Il pleuvait. Great Russel Street chatoyait et luisait – tantôt jaune et tantôt (devant la pharmacie) rouge et bleu pâle. Les passants filaient en rasant les murs ; les voitures avançaient, pêle-mêle, à toute vitesse. Voyons, voyons, un peu de pluie ne fait de mal à personne. Jacob marchait à peu près comme il aurait marché en pleins champs ; une fois chez lui, il resta longtemps à sa table de travail, avec sa pipe et son livre.
Il pleuvait à verse. À moins d’un quart de mille de distance, le British Museum se dressait comme un énorme, un indestruc-tible tumulus, blême et luisant sous la pluie. Le prodigieux es-prit contenu en lui était enseveli sous la pierre : chaque case re-celée dans ses profondeurs était un lieu sûr et abrité. Les gar-diens de nuit qui projettent, sur le dos des ouvrages de Platon et de Shakespeare, un rayon lumineux, constataient qu’aujourd’hui, le 22 février, ni l’incendie, ni les rats, ni les cambrioleurs ne se préparaient à profaner ces trésors – les gar-diens, pauvres gens parfaitement honorables, qui ont femme et
– 130 – enfants à Kentish Town, font tout ce qu’ils peuvent pendant vingt ans pour protéger Platon et Shakespeare, et finissent par être enterrés à Highgate.
La pierre enveloppe le musée, comme la boîte crânienne enveloppe et contient la fièvre et les imaginations des cerveaux. Seulement, ici, les cerveaux sont ceux de Platon et de Shakes-peare. L’intelligence humaine a conçu des statues et des vases, des taureaux gigantesques et de délicats bijoux, et a traversé in-définiment, dans les deux sens, le fleuve de la mort, à la re-cherche de quelque point d’atterrissage : tantôt enveloppant dans des bandelettes le corps destiné à un long sommeil ; tantôt déposant une obole sur des paupières ; tantôt orientant les or-teils scrupuleusement vers l’Est. Quoi qu’il en soit, Platon pour-suit son dialogue ; en dépit de la pluie qui tombe ; en dépit des coups de sifflet des cabs ; en dépit de cette malheureuse qui ha-bite au bout d’Osmond Street, qui rentre saoule et qui crie toute la nuit : « Ouvrez-moi la porte ! ouvrez-moi la porte ! »
Sous les fenêtres de Jacob, un bruit de voix ; mais il conti-nue sa lecture. Car Platon, après tout, poursuit imperturbable-ment. Et Hamlet déclame son monologue ; et les marbres d’Elgin restent là, toute la nuit ; et la lanterne du veilleur rend parfois la vie à Ulysse, met en lumière une tête de cheval ; fait étinceler un point d’or, apparaître la joue creuse d’une momie. Platon et Shakespeare continuent, et pour Jacob, entendre voci-férer autour du réverbère, et cette femme frapper à coups re-doublés en criant : « Ouvrez-moi la porte ! » c’est la même chose que d’entendre un charbon tomber de la grille, ou dégrin-goler du plafond une mouche qui reste sur le dos, les pattes en l’air, trop faible pour se retourner.
Le Phèdre est très difficile. Aussi, lorsque, enfin, l’on pro-gresse, avançant, se mettant au pas ; lorsque l’on devient, semble-t-il, une part de cette force en mouvement, qui se dé-ploie, irrésistible, et depuis le temps où Platon cheminait vers
– 131 – l’Acropole, chasse l’obscurité devant elle – on ne peut pas sur-veiller le feu.
Le dialogue tire à sa fin ; la démonstration de Platon est terminée, ses arguments mis en réserve dans un coin du cerveau de Jacob, et pendant quelques instants, ce cerveau continue à fonctionner seul, dans les ténèbres. Enfin le jeune homme se lève, ouvre les rideaux, et constate avec une étonnante lucidité que les Springett, ses voisins d’en face, sont déjà couchés ; qu’il pleut ; que les Juifs et l’étrangère sont encore au coin de la rue, auprès de la boîte aux lettres, en train de se disputer.
Chaque fois que la porte s’ouvrait et qu’entraient de nou-veaux arrivants, ceux qui étaient déjà là s’écartaient un peu ; ceux qui étaient debout tournaient la tête, et regardaient par-dessus leur épaule ; ceux qui étaient assis s’arrêtaient au milieu d’une phrase. Que cela tînt à l’éclairage, aux vins, au raclement d’une guitare, chaque fois que la porte s’ouvrait, on s’attendait à quelque chose d’intéressant.
« Qui donc entre là ?
– C’est Gibson.
– Le peintre ?
– Mais reprenez le fil de votre discours. »
Les deux interlocuteurs parlaient de choses bien trop in-times pour être dites carrément. Mais les voix environnantes agissaient comme une crécelle sur le cerveau de la petite Mrs Wither, éparpillant ses pensées dans les airs comme une bande de petits oiseaux effarouchés – qui, sitôt posés, allaient lui faire peur ; elle portait alors sa main à sa coiffure puis elle enlaçait ses deux genoux, en levant timidement les yeux ; et elle disait à Olivier Skelton :
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« Promettez, promettez-moi, de ne répéter à personne… »
Il était si compréhensif, si tendre. C’est de son mari qu’elle lui parlait. De son mari qu’elle accusait de froideur.
Magdeleine, la belle Magdeleine, arriva droit sur eux, brune, sensuelle, amplement drapée, et foulant d’un pied léger l’herbe avec ses sandales. Elle avait les cheveux flottants ; des épingles semblaient à peine retenir les plis de la soie autour d’elle. Une actrice, bien entendu, éternellement devant la rampe. Pour dire simplement : « ma chère » elle modulait comme à travers les passes de la haute montagne. Et elle se lais-sa tomber sur le plancher, et se mit à chanter, sans paroles, car elle n’avait rien à dire, des oh !… et des ah !… à pleine voix. Mangin, le poète, se rapprocha d’elle, et resta en contemplation, la pipe à la bouche. Et l’on dansa.
La grisonnante Mrs Reymer demanda à Dick Graves de lui expliquer ce que c’était que Mangin, ajoutant qu’elle n’en avait que trop vu, à Paris, des choses pareilles (Magdeleine était sur les genoux du peintre, et lui avait emprunté sa pipe)… oui, elle en avait trop vu pour être scandalisée, « Quel est ce jeune homme ? » dit-elle, en assujettissant ses lunettes et en se rap-prochant de Jacob. Le fait est que celui-ci était remarquable par son calme ; non qu’il eût l’air indifférent, il faisait plutôt penser à quelqu’un, qui sur le bord d’un rivage, ferait le guet.
« Ah ! permettez-moi de prendre point d’appui sur vous, ma chère », dit Hélène Askow, toute haletante, et sautillant à cloche-pied, car la cordelette d’argent qui entourait sa cheville s’était dénouée. Mrs Reymer, tournée vers le mur, considérait un tableau.
« Regardez donc Jacob », dit Hélène. Jacob dont on ban-dait les yeux, pour prendre part à quelque jeu de société.
Alors Dick Graves, un peu ivre, très naïf et très fidèle, dit à Hélène qu’il considérait Jacob comme l’individu le plus remar-
– 133 – quable qu’il eût jamais rencontré. Hélène et lui s’assirent à la turque, sur des coussins, pour parler de Jacob ; et la voix d’Hélène se brisa, tant les deux jeunes gens lui semblaient des héros, et leur amitié quelque chose de tellement plus beau que les amitiés féminines !
À ce moment, Anthony Pollett vint inviter Hélène à dan-ser : et tout en dansant elle les regardait, Jacob et Dick, en train de boire ensemble.
Le monde magnifique – le monde vivant, sain et vigou-reux ! Entre deux heures et trois heures du matin, au mois de janvier, ces mots ne pouvaient s’appliquer qu’à la longue pers-pective de pavé de bois qui va de Hammersmith à Holborn. C’était le terrain sur lequel Jacob marchait. Ce terrain lui sem-blait salubre et magnifique, parce qu’une certaine salle, donnant sur des écuries, quelque part le long de la Tamise, avait contenu tout à l’heure une cinquantaine de gens, surexcités, bavards et sympathiques. D’ailleurs arpenter la chaussée (à peine s’il y avait en vue un cab ou un agent de police) c’est un plaisir en soi ; et la vaste courbe de Piccadilly, constellée de diamants, est plus belle quand elle est déserte. Un jeune homme n’a rien à craindre. Au contraire, quoiqu’il puisse fort bien n’avoir rien dit de remarquable, il se persuade volontiers qu’il est resté maître de ses positions. Jacob était ravi de connaître Mangin ; la jeune femme sur le plancher lui avait semblé merveilleuse ; et tout le monde lui était sympathique, et tout ce milieu lui plaisait. Bref, les tambours battaient, les trompettes sonnaient… À pareille heure, on ne rencontre que des balayeurs dans la rue ; à peine est-il nécessaire de dire à quel point Jacob se sentait favorable-ment disposé à leur égard ; à quel point il était content de ren-trer chez lui, d’ouvrir sa porte avec sa clef ; ayant le sentiment de ramener, dans sa chambre vide, dix ou douze personnes qu’il ne connaissait pas avant d’en sortir. Il chercha quelque chose à lire, et le trouva, et ne lut pas, et tomba profondément endormi.
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En vérité, parler de tambours, de trompettes, ce n’est pas dire une chose en l’air. En vérité, Piccadilly, Holborn, et ce petit logement vide, et la grande salle remplie de cinquante per-sonnes, peuvent répandre à tout instant une sorte de musique dans l’air. Les femmes y sont peut-être plus sensibles. On y fait rarement allusion, et à voir les hordes qui traversent le pont de Waterloo, afin d’attraper le train direct pour Surbiton, on pour-rait les croire menées par des motifs raisonnables. Mais non : ce sont les trompettes et les tambours qui les mènent. Pour peu que l’on s’écarte de la foule des passants, que l’on s’arrête pour réfléchir dans un des encorbellements du pont, tout cela sans doute peut paraître très obscur – un total mystère.
On ne cesse de passer le pont. Parfois, entre les camions et les omnibus, apparaît un fardier qui transporte des arbres nou-vellement abattus, et suspendus par des chaînes ; ou bien une remorque chargée de pierres tombales, dont les inscriptions toutes neuves disent que quelqu’un, aimé de quelqu’un, est en-terré à Putney. Tout à coup le tracteur bondit avec une secousse, et les pierres disparaissent trop vite pour qu’on puisse en lire davantage. Cependant le flot de la foule ne cesse de passer du Surrey au Strand, du Strand au Surrey. C’est à croire que les mi-séreux sont allés faire une incursion en ville, et se traînent vers leurs repaires, comme des cancrelats qui regagnent leurs trous ; témoin cette vieille qui tient serré contre elle son vieux sac lui-sant, et qui clopine allègrement vers Waterloo, comme si après avoir pris un bain de grand air, elle revenait se terrer dans sa caverne obscure. Dans la direction opposée, quoique le vent soit rude et leur souffle au visage, regardez ces filles qui marchent en se tenant par la main, en braillant une chanson : elles sem-blent ne ressentir ni froid, ni honte. Elles vont, la tête nue. Et l’air triomphant.
Le vent a soulevé les vagues. Le fleuve coule à toute vitesse, au-dessous des pieds des passants ; et les hommes debout dans
– 135 – les chalands doivent peser de tout leur poids sur le gouvernail. Une bâche noire recouvre une masse blonde et renflée. Des ava-lanches de charbon lancent des éclairs noirs. Comme de cou-tume, des peintres sont accrochés sur des planches aux façades des grands hôtels riverains, et aux fenêtres de ces hôtels appa-raissent déjà des points lumineux. Sur l’autre rive, la Cité est blanche comme de vieillesse ; au-dessus des bâtisses crénelées, des profils gothiques ou réguliers, Saint-Paul se dresse. Seule, sa croix d’or rose brille. Mais en quel siècle sommes-nous ? Cette procession du Surrey au Strand dure-t-elle depuis l’éternité ? Il doit y avoir six cents ans que ce vieillard traverse le pont, une bande de galopins à ses trousses parce qu’il est ivre, ou bien aveuglé par la misère, et ficelé dans de vieilles hardes telles qu’en pouvaient porter les pèlerins de jadis. Il se traîne péni-blement. Personne ne s’arrête pour le regarder. On dirait que l’on marche au son de la musique, peut-être celle du vent et de l’eau ; peut-être celle des trompettes et des tambours – extase et tumulte de l’âme.
Les malheureux eux-mêmes rient, et voici l’agent de police qui, loin de condamner l’ivrogne, le suit d’un œil facétieux ; les gamins décampent, le laissent tranquille, et le petit fonction-naire de Somerset-House n’a pour lui que de l’indulgence ; le flâneur en train de lire une page de Lothario à la devanture d’une librairie, lève les yeux et rêve charitablement, et la jeune fille hésite au moment de traverser, et tourne vers lui le regard, brillant mais vague, de la jeunesse.
Brillant, mais vague. Elle a peut-être vingt-deux ans. Elle est misérablement vêtue. Elle traverse la rue, et admire les jon-quilles, et les tulipes rouges, à la devanture de la fleuriste. Elle hésite, et file dans la direction de Temple Bar. Elle marche vite, et pourtant tout la distrait. Tantôt elle semble regarder, et tantôt ne rien voir.
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