La Chambre de Jacob
Chapitre 11
« Archer, dit Mrs Flanders avec cette tendresse que les mères affichent si souvent à l’égard de leur fils aîné, Archer sera demain à Gibraltar. »
Le courrier, qu’elle attendait en faisant un petit tour du cô-té de Dods Hill (tandis qu’à tort et à travers les cloches de l’église dispersaient autour d’elle un chant religieux ; que l’horloge sonnait quatre coups bien frappés au milieu de la ronde musicale ; que l’herbe s’empourprait d’un reflet orageux, et que les deux douzaines de maisons du village se blottissaient, infiniment humbles, dans le même pan d’ombre) – le courrier, avec ses multiples messages aux suscriptions tracées d’une main hardie ou d’une écriture hésitante, avec ses enveloppes tim-brées, soit de timbres anglais, soit de timbres coloniaux, ou par-fois hâtivement barrées d’un trait jaune – le courrier allait dé-verser sur le monde une myriade de nouvelles.
Si cette prodigalité épistolaire est avantageuse ou non, ce n’est pas à nous de le dire. Mais que, de nos jours, les lettres soient assez souvent mensongères, surtout celles des jeunes gens qui font un voyage à l’étranger – cela ne paraît que trop vraisemblable.
Prenons l’exemple suivant : Jacob Flanders, préparant son lointain voyage par un petit séjour à Paris (une vieille cousine de sa mère, morte le mois dernier, lui a légué cent livres).
« Tu n’as vraiment pas besoin de répéter indéfiniment cette sacrée rengaine, Cruttendon », dit Mallinson, le petit peintre chauve, assis devant une table de marbre éclaboussée de café, et
– 151 – couverte de ronds de vin rouge. Il parlait avec volubilité, et visi-blement était plus qu’à moitié ivre.
« Alors, Flanders vous avez fini d’écrire à la dame de vos pensées ? » dit Cruttendon, lorsque Jacob revint s’asseoir au-près d’eux, tenant à la main une enveloppe adressée à Mrs Flanders, près de Scarborough, Angleterre.
« Appréciez-vous Velasquez ? demanda Cruttendon.
– Parbleu oui, dit Mallinson.
– Toujours cette manière de répondre pour autrui ! » dit Cruttendon avec irritation.
Jacob regarda Mallinson avec un calme excessif.
« Les trois plus belles choses qu’on ait jamais écrites, je vais vous les réciter, reprit Cruttendon avec véhémence : « Que mon âme soit là, suspendue comme un fruit… »
– N’écoutez pas un homme qui n’aime pas Velasquez, dit Mallinson.
– Adolphe, dit Cruttendon, ne versez plus de vin à Mr Mallinson.
– Franc jeu, franc jeu, dit Jacob avec impartialité. Laissez les gens se saouler s’ils en ont envie. Elle est de Shakespeare, votre citation, Cruttendon. Et là, je suis d’accord avec vous. Shakespeare a plus de choses dans le ventre que toutes ces fi-chues mazettes réunies. « Que mon âme soit là, suspendue… » reprit-il d’une voix chantante et emphatique, gesticulant le verre en main. « Le diable d’enfer te noircisse, ô blême fripouille ! » s’exclama-t-il en voyant le vin déborder.
« Que mon âme soit là, suspendue comme un fruit… » re-prirent en chœur Cruttendon et Jacob : et tous deux éclatèrent de rire.
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« Sacrées mouches ! dit Mallinson avec une chiquenaude à son crâne dénudé. Je me demande pour quoi elles me prennent.
– Pour quelque chose d’odoriférant, dit Cruttendon.
– Fermez ça, Cruttendon, dit Jacob. C’est un homme sans éducation, expliqua-t-il très poliment à Mallinson. Qui veut em-pêcher les gens de boire. Mais voyons. J’ai envie d’un « grilled bone ». Comment dit-on « grilled bone » en français ? Un « gril-led bone », Adolphe. Eh ! bien, espèce d’idiot, vous ne compre-nez pas ?
– À présent, je vais vous citer, Flanders, la seconde des trois plus belles choses qui furent jamais écrites, reprit Crut-tendon, transportant ses pieds de la table sur le sol, et se pen-chant en avant, à tel point que son visage touchait presque celui de Jacob.
– Hé, va donc ! turlututu, chapeau pointu… interrompit Mallinson, en tambourinant sur la table. Le voilà, le plus mer-veil-leux morceau de toute la littérature. Cruttendon, c’est un bon garçon, remarqua-t-il d’un ton confidentiel. Mais quelque peu idiot. »
Et il appuya son discours d’un brusque plongeon en avant.
Eh ! bien, pas un seul mot de cette conversation ne parvint à Mrs Flanders ; elle ne sut pas davantage ce qui se passa au moment de la carte à payer, ni quand ils quittèrent le restaurant pour enfiler le boulevard Raspail.
Voici un autre bout de conversation : l’heure, onze heures du matin ; le lieu, un atelier ; et le jour, un dimanche.
« Je vous l’affirme, Flanders, déclara Cruttendon, une des petites toiles de Mallinson me ferait autant de plaisir qu’un Chardin. Et quand je parle de Chardin… il acheva de vider sur sa
– 153 – palette un tube de couleur réduit à rien… Chardin, c’est un grand bonhomme, vous savez. Mallinson, pour le quart d’heure, vend ses toiles pour pouvoir dîner. Mais attendez que les mar-chands le découvrent. Il sera parmi les grands… les très grands.
– Faire la bringue ici, s’amuser, c’est une existence vrai-ment épatante. Ça n’empêche pas la peinture d’être un art des moins intelligents, dit Jacob, sans cesser d’aller et de venir dans l’atelier. Tandis que voilà Pierre Louÿs… » Il prit un volume sur la table.
« Voyons, mon bon monsieur, vous ne pourriez pas vous tenir tranquille ? demanda Cruttendon.
– Ceci me paraît assez calé, dit Jacob, plaçant un tableau sur une chaise.
– Oh ! c’est une très vieille chose, dit Cruttendon, jetant un coup d’œil par-dessus l’épaule, sans se retourner.
– À mon avis, vous êtes un peintre qui sait son métier, dit Jacob, après un instant de silence.
– Tenez, si vous voulez voir ce que j’ai en train pour le moment, dit Cruttendon, plaçant une toile devant Jacob. Voilà. Il me semble que cette fois, ça y est. Que c’est ça, que… »
Autour d’un globe de lampe, peint en blanc sur la toile, il fit décrire une courbe à son pouce crispé.
« Calé, très calé, dit Jacob, se plantant devant le tableau. Mais ce que je voudrais vous voir m’expliquer… »
À ce moment fit son entrée Miss Jinny Carslake, pâle, mor-bide, couverte de taches de rousseur.
« Ah ! Jinny, voici un ami. Flanders. Anglais. Riche. Belles relations. Revenons à ce que vous disiez, Flanders. »
Mais Jacob resta muet.
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« C’est ça, ça, ça… ça qui ne colle pas, dit Jinny Carslake.
– Je crois bien ! dit Cruttendon avec autorité. C’est infai-sable. » Il retira la toile de la chaise, et la retourna contre le mur.
« Asseyez-vous, mesdames et messieurs. Miss Carslake est originaire de votre partie du monde, Flanders. Du Devonshire. Vous n’en êtes pas originaire ? Ah ! je croyais pourtant que vous m’en aviez parlé. Très bien. Et fille de l’Église comme vous. La brebis galeuse du troupeau. Sa mère lui écrit de ces lettres ! Tu n’en as pas une sur toi ? Elles arrivent généralement le di-manche. Ça fait un peu son de cloches natales, vous compre-nez ?
– Avez-vous fait la connaissance de ces messieurs les ar-tistes ? dit Jinny. Mallinson était-il saoul ? Si vous allez le voir à son atelier, il vous donnera un tableau. Dis donc, Teddy…
– Moment, moment ! dit Cruttendon. En quelle saison sommes-nous ? » Il regarda par la fenêtre. « Nous avons l’habitude de sortir le dimanche, Flanders, d’aller à la cam-pagne.
– Est-ce que… dit Jinny en regardant Jacob. Est-ce que vous…
– Oui, c’est entendu, il vient avec nous », dit Cruttendon.
Transportons-nous à Versailles.
Jinny, debout sur la margelle de pierre, se penchait au-dessus du bassin, retenue par Cruttendon, sans quoi elle serait tombée.
« Là ! Là ! cria-t-elle. Juste à fleur d’eau ! » Un poisson fu-selé, apathique, remontait du fond pour mordiller les miettes qu’elle venait de jeter. « Attention ! » dit-elle en sautant à terre.
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Éblouissante de blancheur, l’eau comprimée jaillit violemment. La gerbe s’épanouit. À travers le bruit liquide parvenait le son lointain d’une musique militaire. Toute la surface du bassin était ponctuée de gouttelettes. Un ballon d’enfant, en bau-druche, rebondissait doucement sur l’eau. Comme ils se pres-saient, jeunes et vieux, marmots et bonnes d’enfant ! Les hommes se penchaient, brandissaient leurs cannes. Une petite fille courait autour du bassin, tendant les bras vers son ballon bleu. Mais il disparut sous les grandes eaux.
Édouard Cruttendon, Jinny Carslake, et Jacob Flanders, marchèrent de front dans l’allée sablée de gravier blond ; traver-sèrent la pelouse, pénétrèrent sous les arbres, et arrivèrent de-vant le pavillon où jadis Marie-Antoinette buvait du chocolat. Édouard et Jinny entrèrent, mais Jacob resta dehors, assis sur la poignée de sa canne. À leur retour :
« Eh bien ? » dit Cruttendon, souriant à Jacob.
Jinny attendit ; Édouard attendit ; tous deux regardaient Jacob.
« Eh bien ? » dit celui-ci en souriant, les mains appuyées sur sa canne.
« On s’en va », décida-t-il. Et il partit. Toujours souriants, les deux autres le suivirent.
Ils entrèrent alors dans une petite crémerie du voisinage, où des consommateurs prenaient du café, regardaient passer les militaires, faisaient tomber d’un air rêveur leur cendre dans les cendriers.
« Mais Ted est tout différent de l’idée que vous vous en faites, dit Jinny, croisant les mains au-dessus de son verre. Quand il parle ainsi, je ne crois pas que vous sachiez réellement ce qu’il pense. Moi, je le sais, dit-elle en regardant Jacob. Et il y
– 156 – a des moments où je me tuerais ! Il reste parfois couché dans son lit la journée entière – couché, simplement. Mais je ne veux pas de vous sur cette table ! » s’écria-t-elle, frappant dans ses mains.
Des pigeons gonflés, irisés, se dandinaient autour d’eux, à la terrasse du petit café.
« Regardez ce chapeau de femme, dit Cruttendon. Où vont-elles chercher des idées pareilles ?… Non, Flanders, non, je ne crois pas que je pourrais mener votre genre de vie. Je veux dire… descendre chaque jour cette rue qui passe devant le Bri-tish – comment s’appelle-t-elle, déjà ? Toujours et partout la même chose – ces grosses femmes – cet agent planté au milieu de la chaussée, fixe comme s’il allait avoir une attaque…
– Tout le monde leur donne à manger, dit Jinny, chassant les pigeons. Pauvres bêtes, elles sont stupides !
– Mon Dieu, dit Jacob, tout de même… Il tira une bouffée de sa cigarette. Tout de même, à Londres, il y a Saint-Paul.
– Je voulais dire, aller tous les jours au bureau, dit Crut-tendon.
– Le diable m’emporte… lança Jacob.
– Son opinion ne compte pas, dit Jinny. Tu ne comptes pas. Tu es fou. Enfin, je veux dire… tu ne penses qu’à ta pein-ture.
– Oui, c’est vrai. Je ne peux pas m’en empêcher. Dites donc, croyez-vous qu’il va céder sur la question de la pairie, le roi Georges ?
– Il y sera fichtre bien forcé.
– Tu vois, dit Jinny. Il est au courant, lui, Flanders.
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– Moi aussi, j’y serais, si je pouvais, dit Cruttendon ; mais tout bêtement, je ne peux pas.
– Moi, je crois que je m’y mettrais, dit Jinny. Seulement, les gens informés sont tous des raseurs. En Angleterre, veux-je dire. Ils ne parlent que de ça. Même des personnes comme ma mère.
– Voyons, si je venais vivre ici ?… dit Jacob. Quelle est ma part, dans les frais, Cruttendon ? Ah ! très bien. Comme vous voudrez. Ces bêtes d’oiseaux, dès qu’on désire leur présence, les voilà partis ! »
Finalement, sous les lampes à arc de la gare des Invalides, par un de ces singuliers changements qui sont si discrets, mais si sensibles, qui peuvent faire souffrir ou laisser indifférent, mais qui généralement infligent un réel malaise, Jinny et Crut-tendon se rapprochèrent. Jacob resta isolé. L’heure de se sépa-rer était venue. Il y avait quelque chose à dire. Rien ne fut dit. Un employé fit passer un chariot si près de Jacob qu’il faillit lui érafler la jambe. Quand le jeune homme eut repris l’équilibre, ses deux compagnons étaient déjà loin, disparaissaient à un tournant ; non sans un dernier regard de Jinny, et un geste d’adieu de Cruttendon, qui s’évanouit comme un génie qu’il était.
Oui, Mrs Flanders ignora tout cela, bien que Jacob, on peut le dire sans crainte, fût persuadé que rien au monde n’était plus important, et considérât Cruttendon et Jinny comme les per-sonnages les plus remarquables qu’il eût jamais rencontrés – étant naturellement hors d’état de prévoir que par la suite Crut-tendon se mettrait à peindre des vergers ; et par conséquent à habiter le Kent ; et qu’il en aurait soupé, des fleurs de pommier – aurait-on pu croire – lorsque sa femme, en l’honneur de qui il
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était venu se fixer à la campagne, l’aurait quitté pour un roman-cier. Mais non, Cruttendon continua de peindre des arbres en fleurs, dans une solitude farouche. Quant à Jinny Carslake, après une aventure avec Le Fouru, peintre américain, elle fré-quenta des sages hindous ; et maintenant on la rencontre dans des pensions de famille italiennes, réchauffant dans son sein une petite boîte remplie de vulgaires cailloux ramassés sur la route. Mais lorsqu’on les regarde attentivement, dit-elle, la mul-tiplicité se change en unité, ce qui est en quelque sorte le secret de la vie. Cela ne l’empêche pas, du reste, de surveiller du coin de l’œil le macaroni quand il fait le tour de la table ; et parfois, les nuits de printemps, de faire les plus étranges confidences à de jeunes Anglais effarouchés.
Jacob n’avait pas le désir de rien cacher à sa mère. Son si-lence ne provenait que de ce qu’il était, vis-à-vis de lui-même, incapable de justifier son extraordinaire enthousiasme. Quant à le mettre en noir sur blanc…
« Comme elles lui ressemblent, ses lettres ! dit Mrs Jarvis en repliant la missive de Jacob.
– J’ai vraiment l’impression qu’il passe… dit Mrs Flanders – et elle s’interrompit, car elle était en train de tailler une robe, et le patron avait besoin d’être redressé… qu’il passe très agréa-blement son temps. »
Mrs Jarvis pensait à Paris. Derrière elle, la fenêtre était ou-verte, car la nuit était tiède ; calme et tiède ; une de ces nuits calmes où la lune semble emmitouflée ; et où les pommiers sont absolument immobiles.
« Je n’ai jamais plaint les morts », dit-elle, déplaçant le coussin qu’elle avait dans le dos, et croisant les mains derrière sa tête. Betty Flanders n’entendit pas ; car ses ciseaux faisaient beaucoup de bruit contre le bois de la table.
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« Ils reposent, dit Mrs Jarvis. Et nous, nous passons nos jours à faire sans savoir pourquoi des choses absurdes, inu-tiles. »
Dans le village, Mrs Jarvis n’était pas aimée.
« Vous n’allez jamais vous promener, à cette heure-ci ? demanda-t-elle à Mrs Flanders.
– Il fait extraordinairement doux, ce soir, c’est vrai », dit Mrs Flanders.
Depuis des années elle n’avait pas une fois ouvert la porte du jardin après le dîner, pour monter la pente de Dods Hill.
« L’herbe est absolument sèche, dit Mrs Jarvis, lorsque, après avoir refermé cette porte, elles marchèrent sur le gazon.
– Je n’irai pas bien loin, dit Betty Flanders. Oui, Jacob quittera Paris mercredi.
– De vos trois fils, il a toujours été mon préféré, dit Mrs Jarvis.
– Maintenant, ma chère, je m’arrête, cela me suffit », dit Mrs Flanders. Elles étaient montées, dans l’obscurité, jusqu’au camp romain.
À leurs pieds s’élevait le rempart – l’enceinte circulaire aplanie par le temps qui entourait la forteresse – ou la sépul-ture. Combien d’aiguilles à repriser Betty n’avait-elle pas per-dues, dans cet endroit ! Sans compter sa broche en grenats.
« Il fait parfois beaucoup moins sombre qu’aujourd’hui », dit Mrs Jarvis, debout sur la crête du mur.
Le ciel était sans nuages, et pourtant de la brume s’étalait sur la mer, ainsi que sur la lande. Les lumières de Scarborough étincelaient, comme le collier de diamants d’une femme qui ne cesserait de tourner la tête.
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« Quelle tranquillité ! » dit Mrs Jarvis.
Du bout du pied, Mrs Flanders éraillait le gazon, pensant à sa broche. Mrs Jarvis avait, ce soir, du mal à penser à elle-même. Tout était si calme ! Pas de vent ; rien de ce qui court, vole, s’enfuit. Des ombres opaques planaient sur la lande argen-tée. Les touffes d’ajoncs demeuraient dans une immobilité abso-lue. Et les pensées de Mrs Jarvis ne se tournaient pas non plus vers Dieu. L’église, bien entendu, était là, derrière elle. L’horloge du clocher sonna dix heures. Les coups parvenaient-ils jusqu’aux touffes d’ajoncs, le buisson d’aubépine entendait-il ?
Mrs Flanders s’était baissée pour ramasser un petit caillou. On fait parfois des trouvailles, dans la lande, pensa Mrs Jarvis. Mais avec ce clair de lune voilé, il était impossible de rien dis-tinguer, si ce n’est des ossements ou des morceaux de craie.
« Jacob l’avait achetée avec son argent, murmurait Mrs Flanders ; et moi, il a fallu que j’amène ici Mr Parker, pour contempler la vue : c’est à ce moment-là qu’elle a dû tomber ! »
Tressaillaient-ils, les ossements ? vibraient-elles, les épées rouillées ? La broche à vingt-cinq sous de Mrs Flanders était-elle à jamais enfouie parmi ces reliques accumulées ? et si tous les fantômes, rassemblés en troupeau, avaient frôlé de leur épaule l’épaule de Mrs Flanders, n’aurait-elle pas semblé parfai-tement à sa place, cette matrone anglaise bien vivante, en train de prendre de l’embonpoint ?
L’horloge sonna le quart.
Les frêles ondes sonores s’éparpillaient parmi l’ajonc rude et l’aubépine, lorsque la cloche de l’église divisait ainsi le temps par quarts d’heure.
Sans mouvement et sans réponse, à moins que le frémis-sement d’une feuille de ronce n’en fût une, la lande aux vastes
– 161 – ondulations accueillait la nouvelle que depuis quinze minutes, l’heure était dépassée.
D’ailleurs, même dans cette pénombre, on pouvait encore, sur les tombes, déchiffrer les inscriptions, les brèves formules qui disaient : « Je suis Bertha Ruck » – « Je suis Tom Gage », avec la date de leur mort, et une citation du Nouveau Testa-ment, appropriée, fière, emphatique ou consolante.
La lande acceptait tout cela.
Le clair de lune tombe, comme une page pâle, sur le mur de l’église, éclairant la famille agenouillée dans sa niche, ainsi que la plaque érigée, en 1780, à ce squire de la paroisse qui secourait les pauvres et croyait en Dieu – telle est l’inscription, savam-ment rythmée, qui se déroule le long du marbre, comme pour s’imposer au temps et à l’espace.
Et parfois un renard se glisse hors du fourré d’ajoncs.
Souvent, même la nuit, l’église semble pleine. Les bancs sont usés et luisants, et les surplis à leur place, et les recueils d’hymnes dans leurs casiers. On croirait un vaisseau, avec tout l’équipage à bord. La charpente se distend pour contenir vivants et morts, les laboureurs, les charpentiers, les élégants chasseurs de renards, et les fermiers imprégnés de boue et d’eau-de-vie. Leurs voix s’unissent pour prononcer les mots définitifs qui sé-parent à jamais du temps la lande aux vastes ondulations. Par les fenêtres sortent lentement les cris de douleur : la confiance en Dieu et la tristesse élégiaque ; le désespoir et le triomphe, mais avant tout la sagesse et une sereine philosophie. Et cela, depuis cinq cents ans.
Pourtant, comme le disait tout à l’heure Mrs Jarvis : « Quel calme ! quelle tranquillité ! » Calme à midi, sauf quand la chasse passe ; calme à la fin du jour, sauf les moutons errants ; calme le soir ; la lande est parfaitement calme.
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Une broche en grenats est perdue dans l’herbe. Un renard chemine furtivement. Une feuille tourne sur sa tige. Mrs Jarvis, qui a cinquante ans, se repose dans le camp romain par un clair de lune voilé.
« … et vous savez, dit Mrs Flanders en se redressant, il ne m’intéressait pas du tout, Mr Parker.
– Ni moi non plus », dit Mrs Jarvis. Et elles reprennent le chemin de la maison.
Mais pour un peu de temps encore, leurs voix continuent de flotter au-dessus du camp. Le clair de lune n’abolit rien. La lande admet tout. Les squelettes romains y sont bien gardés. Les aiguilles à repriser de Mrs Flanders et sa broche, aussi ; et par-fois au milieu du jour, en plein soleil, la lande a l’air de veiller, comme une gardienne attentive, sur ces humbles trésors. Mais à minuit, lorsque personne ne parle, lorsque nul galop ne se fait entendre, lorsque l’aubépine ne bouge pas, pourquoi poser des questions, demander : « Qu’est-ce que ceci ? à quoi bon cela ? » Ce serait ridicule.
L’horloge, cependant, sonne douze coups.
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