La Chambre de Jacob
Chapitre 13
« Nous sommes au cœur de la saison », dit Bonamy.
Déjà le soleil avait fait lever des cloques sur le dossier des fauteuils verts de Hyde Park ; écaillé l’écorce des platanes ; changé la terre en poussière, ou en grumeaux doux et lisses. Des roues ne cessaient de tourner autour de Hyde Park.
« Au cœur de la saison », répéta Bonamy d’un ton sarcas-tique.
Sarcastique, à cause de Clara Durrant ; sarcastique, à cause de Jacob, qui était revenu de Grèce très maigre et très basané, les poches bourrées de notes de voyage, qu’il sortit quand l’homme aux chaises vint lui réclamer son dû. Bonamy était sar-castique, parce que Jacob était silencieux.
Il ne m’a pas dit une parole pour montrer qu’il était content de me revoir, pensait Bonamy avec amertume.
Sans discontinuer, les autos traversaient la Serpentine.
Les gens élégants marchaient en levant très haut la tête, ou s’accoudaient avec grâce sur les palissades : les gens du com-mun étaient étalés, à plat sur le gazon, les genoux remontés ; les moutons paissaient, sur leurs pattes raides ; et les petits enfants descendaient en courant la pente herbue, étendaient les bras, et tombaient.
« D’une élégance, tout cela… » remarqua Jacob.
D’une élégance… cette expression, sur les lèvres de Jacob, exprimait par on ne sait quel mystère toute la beauté d’une na-
– 201 – ture que Bonamy trouvait de jour en jour plus sublime, plus dé-vastatrice, plus inquiétante, quoique son ami fût encore, et peut-être dût toujours rester, un barbare incompréhensible.
Quels superlatifs ! quelles épithètes ! comment disculper Bonamy d’une sentimentalité des plus vulgaires, comment ne pas l’accuser d’être ballotté comme un bouchon par les vagues ; sans se laisser guider par la raison, et sans tirer aucun avantage de la connaissance des classiques ?
« Le summum de la civilisation », dit Jacob.
Il adorait se servir de mots latins.
Magnanimité, vertu – de tels mots, quand Jacob les pro-nonçait dans ses conversations avec Bonamy, signifiaient qu’il se sentait maître du terrain ; que Bonamy n’avait qu’à jouer au-tour de lui comme un affectueux épagneul ; et que probable-ment, l’entretien finirait par une bataille.
« Et la Grèce ? dit Bonamy. Le Parthénon, etc. ?
– Je n’y ai rien découvert qui corresponde à notre mystique européenne, dit Jacob.
– Question d’atmosphère, je suppose, dit Bonamy. Et tu es allé à Constantinople ?
– Oui », dit Jacob.
Bonamy se tut ; fit rouler un caillou : puis, jaillissant avec la vivacité et la précision d’une langue de lézard, ces mots sorti-rent de ses lèvres : « Tu es amoureux ! »
Jacob rougit. Jamais le couteau le mieux aiguisé ne fit en-taille plus profonde.
Quant à répondre, ou à paraître le moins du monde avoir entendu, cela, non. Jacob resta les yeux perdus, immobile, mo-nolithique.
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« Oh ! charmant ! charmant, admirable ! un véritable ami-ral anglais ! » cria Bonamy avec fureur, se levant pour partir, partant ; attendant un mot qui ne vint pas ; trop fier pour regar-der en arrière ; et marchant de plus en plus vite, jusqu’au mo-ment où il se surprit à inspecter l’intérieur des autos, en mau-dissant les femmes. Qui était la jeune beauté ? Clara ? Florin-da ? Fanny ? quelle était la mignonne petite créature ?
Certainement pas Clara Durrant.
Il fallait faire faire de l’exercice au terrier d’Aberdeen ; et comme justement Mr Bowley prenait congé, et ne demandait qu’à se promener, Clara et lui sortirent ensemble. Ce brave petit Bowley – qui avait un appartement à l’Albany, qui écrivait au Times des lettres humoristiques sur les hôtels à l’étranger et les aurores boréales – Bowley aimait la jeunesse, et descendait Pic-cadilly le bras droit posé au creux de ses reins.
« Petit démon ! » s’écria Clara ; et elle mit le chien en laisse.
Bowley s’attendait à des confidences, les espérait. Bien que profondément attachée à sa mère, Clara avait parfois le senti-ment… mon Dieu, que sa mère était si sûre d’elle-même, qu’elle ne comprenait pas que les autres fussent… fussent… « ridicules comme je le suis », lança-t-elle, tirée par le chien. Elle faisait à Bowley l’effet d’une chasseresse, dont il cherchait en vain à re-trouver le nom – une vierge au pâle visage, avec un fugitif rayon de lune sur les cheveux. Grand essor d’imagination, de la part de Bowley.
Clara était toute rougissante. Avoir parlé si librement de sa mère… Uniquement à Mr Bowley, il est vrai, à ce brave Mr Bowley, qui aimait beaucoup Mrs Durrant, selon son de-voir ; mais parler n’était pas naturel à Clara ; et pourtant c’était
– 203 – affreux de sentir, comme elle l’avait fait tout le jour, qu’elle ne pouvait pas ne pas parler à quelqu’un.
« Attends que nous ayons traversé », dit-elle au chien, en se penchant.
Heureusement, elle commençait à se remettre.
« Maman se fait tant de souci pour l’Angleterre, dit-elle. Tant de souci… »
Et Bowley se vit frustré comme d’habitude. Clara ne ferait pas de confidences.
« Pourquoi donc est-ce que les jeunes ne mettent pas ordre à tout ça, hé ? » avait-il envie de demander. « Qu’est-ce que c’est que toutes ces histoires au sujet de l’Angleterre ? » Question à laquelle la pauvre Clara eût été bien empêchée de répondre, car au moment même où Mrs Durrant discutait avec Sir Edgard la politique d’Edward Grey, Clara se demandait pourquoi le cabi-net italien était poussiéreux, et pourquoi Jacob n’était pas venu. Ah ! Mrs Cowley Johnson…
Et elle avait tendu les jolies tasses à thé de porcelaine, et accepté avec un sourire le compliment coutumier – personne ne faisait le thé comme elle, à Londres.
« Nous le prenons chez Brocklebank », disait-elle. N’aurait-elle pas dû être satisfaite ? Surtout depuis que sa mère avait si bonne mine, et trouvait tant de plaisir à s’entretenir, avec Sir Edgard, du Maroc, du Venezuela, que sais-je ?
« Jacob ! Jacob ! » pensait Clara ; et le brave Mr Bowley, toujours si aimable avec les vieilles dames, la regardait ; ne la regardait pas ; se demandait si Mrs Durrant n’était pas trop sé-vère pour sa fille ; se posait des questions sur Bonamy, sur Ja-cob – lequel des deux, lequel des deux ? Il bondit lorsque Clara lui rappela que le chien avait besoin d’exercice.
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Leur promenade les avait conduits jusqu’à l’emplacement de l’ancienne Exposition. Ils regardaient les tulipes. Raides ou contournées, les minces tiges de cire lisse sortaient de terre, prêtes à fleurir, mais pas encore épanouies, déjà teintées de pourpre et de corail, pleines de vigueur et de vie. Chaque tulipe projetait son ombre ; chacune croissait correctement dans les limites du losange que le jardinier lui avait assigné.
« Ce n’est pas Barnes qui obtiendrait un pareil résultat », dit Clara pensive ; et elle soupira.
« Vous négligez vos amis ! » dit Mr Bowley, lorsqu’un pas-sant, allant en sens inverse, souleva son chapeau.
Elle tressaillit, reconnut la façon de saluer de Mr Lionel Parky – et gaspilla en son honneur un sourire destiné à Jacob.
(« Jacob ! Jacob ! » pensait-elle.)
« Mais tu vas te faire écraser, si je te détache ! » dit-elle au chien.
« L’Angleterre me paraît se porter fort bien », dit Mr Bowley.
La grille qui protège la statue d’Achille était entourée d’une multitude d’ombrelles et de gilets ; de bracelets et de chaises ; de dames et de messieurs bien installés, observateurs superfi-ciels, flâneurs élégants.
« Cette statue a été érigée par les femmes anglaises… » Cla-ra lut ces mots à haute voix, avec un bête de petit rire. « Ah ! Mr Bowley, mon Dieu, mon Dieu ! » Au galop, au triple galop – un cheval passait, sans cavalier ; les étriers pendaient ; les cail-loux giclaient.
« Arrêtez-le ! arrêtez-le, Mr Bowley ! » cria-t-elle toute pâle, toute tremblante, cramponnée au bras de son compagnon, totalement égarée, prête aux larmes.
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« Tt-tt-tt-tt ! » disait, une heure plus tard, Mr Bowley dans son cabinet de toilette. « Tt-tt-tt-tt ! » – commentaire suffisant, bien qu’inarticulé à cause de son valet de chambre, qui lui ten-dait ses boutons de manchette.
Julia Eliot, elle aussi, avait vu le cheval échappé, et avait quitté sa place pour observer les suites de l’incident, qui lui semblait assez grotesque, à elle qui sortait d’une famille spor-tive.
En tout cas, un petit bout d’homme désarçonné était arrivé tout courant, la culotte couverte de poussière, et paraissant fort ennuyé ; et un agent de police l’avait aidé à se remettre en selle, au moment même où Julia Eliot, avec un sourire sardonique, partait dans la direction de Marble Arch, pour aller remplir sa mission de sœur de charité. Cette mission ne consistait qu’en une visite à une vieille dame qui avait autrefois beaucoup connu sa mère, et peut-être aussi Wellington. Julia partageait la pas-sion de son sexe pour les malheureux ; aimait à visiter des chambres mortuaires ; recevait des confidences à la douzaine ; connaissait plus de généalogies qu’un écolier ne sait de dates ; lançait la pantoufle en l’air aux mariages ; et c’était une des meilleures, des plus généreuses et des plus indiscrètes des femmes.
Nonobstant, cinq minutes après avoir dépassé la statue d’Achille, elle avait le regard rêveur d’une personne mêlée à la foule par une après-midi d’été, quand les arbres sont bruissants, quand les rayons des roues jaunes étincellent ; quand le tumulte du temps présent est une sorte d’élégie à la jeunesse envolée, aux étés défunts ; si bien qu’une étrange tristesse naissait dans son âme, comme si au travers des gilets et des robes, le temps et l’éternité devenaient visibles ; comme si elle voyait les humains marcher tragiquement vers leur destruction. Pourtant, Dieu sait que Julia Eliot n’était pas sentimentale ! Une femme plus dure
– 206 – en affaires, on ne l’aurait pas trouvée. Elle était toujours exacte. Lady Congreve l’attendait à cinq heures. La montre qu’elle por-tait au poignet lui donnait douze minutes et demie pour arriver à Burton Street.
La pendule dorée, chez Verrey, sonnait cinq heures. Flo-rinda la regarda d’un œil morne, d’un œil animal. Elle regarda la pendule ; elle regarda la porte ; puis elle regarda la glace, en face d’elle ; elle rajusta son manteau, et se rapprocha de la table – elle était enceinte. Pas de doute possible, la mère Stuart l’avait dit – conseillant des remèdes, consultant des amies. Coulée, Florinda, coulée, à pic, happée au talon, alors qu’elle marchait, si légère, sur les eaux.
Sa consommation, rose et douceâtre, lui avait été servie ; et elle aspira le liquide au moyen d’une paille, les yeux fixés tantôt sur la glace, tantôt sur la porte, réconfortée par ce breuvage su-cré. Lorsque Nick Branham, à son tour, entra, il parut évident, même aux yeux d’une jeune servante suisse, qu’ils avaient une question à débattre ensemble. Nick tirait sur ses vêtements, d’un air gêné, se passait la main dans les cheveux ; et il finit par s’asseoir, timidement, comme quelqu’un qui se prépare à passer un examen. Elle le regarda, et éclata de rire ; elle riait, riait, riait. Debout contre un pilier, les pieds croisés l’un sur l’autre, la jeune Suissesse riait aussi.
La porte s’ouvrit : anonyme, impitoyable, la rumeur de Re-gent Street entra dans la salle, en même temps qu’un rayon de soleil souillé de boue et de poussière. La serveuse eut à s’occuper des arrivants. Branham leva son verre.
« Tiens, il ressemble à Jacob ! » dit Florinda, regardant un nouveau venu. « Il a son regard… » Elle cessa de rire.
Cependant Jacob, la tête baissée, dessinait par terre, à Hyde Park, un plan du Parthénon, ou du moins un réseau de
– 207 – lignes enchevêtrées, qui aurait tout aussi bien pu être un sché-ma géométrique quelconque. Et pourquoi ce caillou s’obstinait-il à vouloir rester là, dans le coin ? Ce n’est pas pour faire le dé-nombrement de ses notes de voyage qu’il tira de sa poche une liasse de papiers ; mais bien pour relire une longue lettre, d’un style facile et coulant, écrite deux jours auparavant, à Milton Dower House, par Sandra Williams – le livre offert par Jacob devant elle, et dans l’esprit, le souvenir d’une certaine chose qu’elle avait dite ou voulu dire ; d’une certaine minute, dans l’obscurité, sur le chemin de l’Acropole, qui (c’était du moins sa conviction) était inoubliable.
Il me fait penser, songeait-elle, à ce personnage de Molière.
Elle voulait dire Alceste. Elle voulait dire que Jacob était peu maniable. Elle voulait dire en même temps qu’elle saurait bien se moquer de lui.
Le pourrais-je, ne le pourrais-je pas ? pensait-elle, en allant ranger les poèmes de Donne. Il serait, continua-t-elle, en s’approchant de la fenêtre pour regarder les parterres multico-lores semés parmi le gazon, où paissaient des vaches blanches et noires, à l’ombre des bouleaux – il serait scandalisé s’il m’entendait.
La voiture du bébé passait par la petite porte ménagée dans la clôture. Sandra porta les mains à ses lèvres et envoya un bai-ser : Jimmy, guidé par sa bonne, agita la main.
« Lui aussi, lui aussi, c’est un petit garçon », dit-elle, pen-sant à Jacob.
Mais alors – Alceste ?
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« Ce que vous pouvez être assommant ! » grommela Jacob, tendant premièrement une jambe, puis l’autre, et tâtant cha-cune de ses poches pour y trouver son ticket.
« Les moutons doivent l’avoir brouté, dit-il. Pourquoi en-tretenir ici des moutons ?
– Bien contrarié d’vous déranger, M’sieur, dit l’homme aux chaises, la main dans son sac plein de menue monnaie.
– Enfin, je pense que vous êtes payé pour faire ça, dit Ja-cob. Ah ! le voilà. Non. Gardez, gardez. Allez vous saouler. »
Il s’était allégé d’une demi-couronne, avec indulgence, avec compassion, avec un immense mépris pour l’espèce humaine.
En ce même moment, la malheureuse Fanny, cheminant le long du Strand, pensait, sans être capable de se l’expliquer, à cette façon nonchalante, indifférente et superbe qu’avait Jacob de parler aux chefs de train ou aux porteurs, dans les gares, ain-si qu’à Mrs Whitehorn, quand celle-ci lui demandait conseil au sujet de son fils, constamment corrigé par le maître d’école.
Abreuvée exclusivement depuis deux mois de cartes pos-tales coloriées, Fanny se faisait de Jacob une image plus sculp-turale, plus magnifique et moins ressemblante que jamais. Pour renforcer sa vision, elle s’était mise à fréquenter le British Mu-seum – où tenant les paupières baissées jusqu’à ce qu’elle fût coude à coude avec certaine statue d’Ulysse ravagée par le temps, elle levait les yeux tout à coup, et recevait en plein visage le choc de la présence de l’absent – de quoi vivre une demi-journée. Mais cette impression s’usait, à la longue. Alors elle s’était mise à écrire – des poèmes, des lettres qu’elle n’envoyait pas ; elle retrouvait partout Jacob : sur des affiches, des pan-neaux de réclame ; et elle traversait la rue, pour permettre à l’orgue de Barbarie de transformer sa rêverie en chant lyrique. Mais au petit déjeuner, qu’elle partageait ainsi que sa chambre, avec une institutrice, quand le beurre souillait le bord de
– 209 – l’assiette, et quand les dents de la fourchette étaient barbouil-lées de jaune d’œuf, elle révisait avec colère ces imaginations, et se montrait, en réalité, de fort méchante humeur ; son teint se fanait. Margery Jackson le lui disait bien, en laçant ses gros sou-liers, et en ramenant toute l’histoire sur le plan du bon sens vul-gaire et de la sentimentalité banale – car elle avait aimé, elle aussi. Et elle avait été dupe.
Nos grand-mères auraient dû nous prévenir, se disait Fan-ny, tout en contemplant la devanture de Bacon, le marchand de cartes géographiques, et nous avertir que faire des histoires ne sert à rien, que c’est la vie ; voilà, voilà ce qu’elles auraient dû nous dire… comme se le disait aujourd’hui Fanny, devant un énorme globe terrestre colorié en jaune, et sillonné de lignes de navigation.
« C’est la vie, c’est la vie ! » répétait Fanny.
Quelle dureté sur ce jeune visage ! pensait Miss Barnel, de l’autre côté de la glace ; elle était venue acheter des cartes de Sy-rie, et attendait impatiemment son tour. « Comme les jeunes filles vieillissent vite, à présent ! »
L’équateur tremblait à travers des larmes.
« Piccadilly ? » demanda Fanny au conducteur. Et elle monta sur l’impériale. Après tout, Jacob reviendrait, il lui re-viendrait, il fallait qu’il revînt. Mais Jacob, assis sous un platane à Hyde Park, aurait aussi bien pensé au grand Turc ; à Rome ; à l’architecture ; à la jurisprudence – qu’à Fanny Elmer.
L’omnibus était arrêté à la hauteur de Charing Cross : et à sa suite s’entassaient d’autres omnibus, camions et autos, car une procession avec des bannières défilait dans Whitehall, et des hommes d’âge descendaient, les jambes raides, d’entre les
– 210 – pattes des lions luisants de Trafalgar : ayant témoigné de leurs croyances en chantant à plein gosier, ne quittant des yeux leur musique que pour regarder le ciel, et restant les yeux au ciel pendant qu’ils suivaient les étendards où leur credo s’inscrivait en lettres d’or.
La circulation étant interrompue, et la chaleur n’étant plus atténuée par la brise, le soleil devenait presque trop ardent. Mais la procession passa ; les bannières, à présent, étincelaient tout au bout de Whitehall : le passage redevint libre ; la circula-tion reprit brusquement ; déchaîna son grondement monotone et continu ; prit son tournant à la hauteur de Cockspur Street, et lancée à toute vitesse, passa devant les bâtiments officiels et les nombreuses statues équestres semées le long de la grande ar-tère, pour aboutir aux clochers aigus, à l’immense vaisseau de pierre grise ancré au sol, et à la grande horloge blanche, de Westminster.
Big Ben psalmodia cinq heures. Nelson reçut la salve ac-coutumée. Une communication à longue distance fit vibrer les fils téléphoniques de l’Amirauté. Une voix, sans interruption, annonça que des premiers ministres et des vice-rois parlaient au Reichstag ou arrivaient à Lahore ; que l’empereur d’Allemagne était en voyage : qu’il y avait des troubles à Milan ; des rumeurs à Vienne ; ajoutant que l’ambassadeur à Constantinople avait obtenu une audience du Sultan, et que la flotte était à Gibraltar.
La voix continua ses révélations, faisant passer sur le visage des rédacteurs à Whitehall (Jimmy Durrant était du nombre), et dans la pensée de ceux qui écoutaient, déchiffraient, transcri-vaient, quelque chose de son inexorable gravité. Les feuillets s’entassaient, remplis de discours du Kaiser, de statistiques re-latives à la production du riz ; de revendications de centaines d’ouvriers qui, dans des ruelles écartées, complotaient des sou-lèvements, ou qui s’assemblaient dans les bazars de Calcutta, ou qui groupaient leurs forces dans les hautes terres d’Albanie,
– 211 – pays aux montagnes couleur de sable, semées d’ossements sans sépulture.
La voix parlait avec netteté, dans la grande pièce silen-cieuse où un homme d’un certain âge rédigeait des notes en marge de feuilles dactylographiées, son parapluie à pomme d’argent dressé contre la bibliothèque.
Sa tête chauve, couperosée, aux traits tirés, représentait toutes les têtes contenues dans cet édifice. Ce visage, au regard pâle et bienveillant, portait d’un ministère à l’autre le fardeau de la connaissance : le déposait devant ses collègues, qui en étaient également accablés ; et alors ces seize personnages, levant leur plume, ou peut-être se déplaçant avec lassitude dans leurs fau-teuils, décrétaient que le cours de l’histoire allait changer ; no-blement résolus, d’ailleurs, à imposer quelque sagesse aux Ra-jahs et aux Kaisers ; aux murmures des bazars ; aux rassemble-ments secrets, parfaitement visibles de Whitehall, des monta-gnards albanais ; à diriger, en un mot, le cours des événements.
Les bustes de Pitt et de Chatham, de Burke et de Gladstone, s’entre-regardaient, d’un air d’éternelle quiétude que les vivants d’aujourd’hui auraient pu leur envier : car l’atmosphère était pleine d’appels et de menaces, pendant que la procession défi-lait le long de Whitehall. En outre, certains de ces messieurs étaient atteints de dyspepsie ; l’un d’eux avait fêlé le verre de ses lunettes ; un autre devait prendre la parole le lendemain, à Glasgow. Dans l’ensemble, ils étaient trop rouges, trop pâles, trop gras, trop maigres, pour diriger – comme l’avaient fait les bustes de marbre – le cours de l’histoire.
Dans son petit bureau de l’Amirauté, Jimmy Durrant s’étant levé pour consulter un livre bleu, s’arrêta un instant près de la fenêtre, et remarqua un placard fixé à un réverbère.
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Miss Thomas, une des dactylos, dit à son amie que si le Ca-binet s’obstinait à siéger encore longtemps, elle allait manquer son type, qui lui avait donné rendez-vous devant le théâtre de la Gaîté.
Jimmy Durrant, retournant à sa place avec son livre bleu sous le bras, vit un petit rassemblement au coin de la rue : un tas de gens pressés autour de quelqu’un, comme si ce quelqu’un savait quelque chose ; et, les uns contre les autres, ces gens re-gardaient autour d’eux avec inquiétude. Que leur apprenait-on donc ?
Posant devant lui le livre bleu, Jimmy examina un papier envoyé par la Trésorerie pour réclamer un renseignement. Mr Cardley, son collègue, empala une lettre dans un fichier.
En ce moment Jacob, à Hyde Park, quittait sa chaise, dé-chirait son ticket, et s’en allait.
« Quel coucher de soleil ! écrivait Mrs Flanders à son fils Archer, à Singapour. Impossible de se décider à rentrer. En perdre une seule minute paraissait un crime. »
Lorsque Jacob se remit en route, les hautes fenêtres du pa-lais de Kensington ruisselaient d’un feu rose ; une bande de ca-nards sauvages volaient au-dessus de la Serpentine ; et les arbres se détachaient, sombres, magnifiques, sur le ciel.
« Jacob, écrivait Mrs Flanders, avec un reflet rouge sur son papier, Jacob s’est courageusement remis au travail, après son admirable voyage. »
« Le Kaiser – disait la voix lointaine dans Whitehall – le Kaiser m’a reçu en audience. »
« Mais je connais cette figure ! s’écria le Révérend Andrew Floyd, sortant de chez Carter dans Piccadilly. Je veux bien être
– 213 – pendu… » et il regarda Jacob, se retourna pour le voir encore, mais sans être certain…
« Ah ! je sais ! Jacob Flanders ! » finit-il par s’écrier, frappé d’une lueur soudaine. Mais le garçon qu’il venait de voir était si grand, semblait si étranger à ce qui l’entourait, c’était un si beau garçon !
« Je lui avais donné les œuvres de Byron… » dit Andrew Floyd rêveur ; et il fit un pas en avant, au moment où Jacob al-lait traverser ; mais il hésita, laissa passer l’instant favorable.
Une seconde procession, sans bannière cette fois-ci, blo-quait Long Acre. Des voitures, contenant des douairières aux vêtements de teinte améthyste, et des messieurs décorés d’œillets rouges, barraient la route aux cabs et aux autos, où des hommes en gilet blanc, harassés, en route vers les bosquets fleuris et les salles de billard de Putney et de Wimbledon, se re-posaient des fatigues de la journée.
Deux orgues de Barbarie glapissaient au bord du trottoir, et des chevaux sortant de chez Alridge avec une étiquette blanche sur la croupe, se cabraient, et étaient élégamment ramenés d’un coup de rênes vigoureux.
Mrs Durrant, assise en auto à côté de Mr Wortley, s’impatientait, craignant de manquer l’ouverture. Mais Mr Wortley, comme toujours plein d’urbanité, comme toujours certain d’arriver à l’heure, boutonnait ses gants et admirait Cla-ra.
« Passer une soirée pareille au théâtre, c’est honteux » dit Mrs Durrant, en voyant resplendir les glaces des carrossiers de Long Acre.
« Vous pensez sûrement à votre lande ? dit Mr Wortley à Clara.
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– Oh ! mais Clara aime autant être ici, dit en riant Mrs Durrant.
– Réellement – je ne sais pas », dit Clara, qui regardait les fenêtres étincelantes. Tout à coup, elle tressaillit.
Elle avait aperçu Jacob.
« Qu’est-ce ? » demanda vivement Mrs Durrant en se pen-chant à la portière. Mais elle ne vit personne.
Sous la voûte de l’opéra, des faces larges et de maigres vi-sages, les uns poudrés, les autres moustachus, étaient tous du même rouge au soleil couchant ; l’esprit stimulé par les im-menses lustres aux lumières voilées couleur de primevère, par la rumeur des pas, les tentures écarlates, et tout cet ensemble pompeux, quelques dames, pendant un instant, se tournèrent en pensée vers des chambres nauséabondes, tout près du théâtre, dans des ruelles, avec des femmes dépeignées, ou des jeunes filles, ou des enfants, qui mettaient la tête à la fenêtre – les hautes glaces, au passage, faisaient s’attarder les dames – mais il fallait suivre le courant, ne pas obstruer le passage.
La lande chère à Clara était de toute beauté. Les restes mortels des Phéniciens dormaient sous leurs entassements de pierre grise ; les vestiges visibles des mines de jadis montaient rigides, vers le ciel ; déjà le vol des phalènes jetait un frémisse-ment sur les bruyères. Sur la route, en contrebas, on entendait grincer les roues des charrettes ; et l’aspiration et le soupir des vagues montait avec douceur, obstiné, éternel.
Protégeant ses yeux de sa main, Mrs Pascoe, debout dans son carré de choux, regardait l’horizon mouvant. Deux vapeurs et un voilier se croisèrent ; se dépassèrent ; et dans la baie, les mouettes venaient sans cesse se poser sur une épave flottante, puis s’élevaient très haut, puis revenaient, tandis que d’autres se laissaient porter par la vague vers le rivage où elles restaient vi-
– 215 – sibles, jusqu’à ce que la lune répandît sur toutes choses une égale blancheur.
Mrs Pascoe était rentrée depuis longtemps. Mais les co-lonnes du Parthénon recevaient encore un reflet rouge, et les femmes grecques qui tricotent, et rappellent de temps à autre leurs enfants pour les épouiller, étaient aussi vives que des hi-rondelles par la grande chaleur ; se querellaient ; grondaient ; donnaient le sein à leurs mioches ; jusqu’à la minute où les vais-seaux du Pirée tirèrent leurs coups de canon.
Le son s’étala, puis se propagea, par explosions irrégu-lières, entre les îles.
La nuit se referma sur la Grèce, comme un couteau.
« Le canon ? » dit Betty Flanders à moitié endormie, sor-tant de son lit et allant à la fenêtre enguirlandée de feuillage sombre.
Pas à une pareille distance, pensa-t-elle. C’est la mer.
De nouveau, très loin, elle entendit ce bruit sourd, comme si les filles de la nuit battaient des tapis immenses. Son frère Morty avait disparu. Son mari, Seabrook, était mort ; ses fils se battaient pour leur pays. Mais les poulets étaient-ils en sûreté ? On aurait dit que quelqu’un bougeait ? Était-ce Rébecca qui avait mal aux dents ? Non. Les filles de la nuit battaient leurs grands tapis. Les poules s’agitaient un peu sur leurs perchoirs.
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