La Chambre de Jacob

Virginia Woolf · Chapitre 3 sur 13

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La Chambre de Jacob

Chapitre 4

 

 

À quoi bon vouloir lire Shakespeare, particulièrement dans une de ces petites éditions sur papier mince dont toutes les pages s’ébouriffent, ou sont collées ensemble par l’eau de mer ? Bien que les pièces de Shakespeare aient été fréquemment louées, et même citées, et mises au-dessus du théâtre grec, ja-mais depuis le début du voyage Jacob n’avait trouvé moyen d’en lire une d’un bout à l’autre. Et pourtant, la belle occasion !

En effet, les îles Scilly venaient d’être repérées par Timmy Durrant, comme une ligne de sommets presque au ras des flots, exactement à la place prévue. Tous ses calculs avaient été par-faitement justes, et réellement, rien qu’à le voir, tel qu’il était là, assis la main sur le gouvernail, avec ses bajoues couleur de rose et sa barbe en train de pousser, regardant d’un œil sévère les étoiles, puis la boussole, épelant tout à fait bien sa page de l’éternelle leçon de choses, réellement, rien qu’à le voir, une femme aurait été émue. Jacob, évidemment, n’était pas une femme. Le spectacle de Timmy Durrant n’en était pas un pour lui : quant à le dresser contre le ciel et l’adorer, il en était à mille lieues ! Car ils venaient de se disputer. Comment il peut se faire que le meilleur procédé pour ouvrir une boîte de singe, quand on a Shakespeare à bord, et autour de soi tant de splendeur, transforme deux amis en collégiens hargneux, bien malin qui pourra le dire. Il est vrai que le bœuf conservé se mange froid ; que l’eau salée gâte les biscuits ; et que les vagues roulent, défer-lent, d’une façon bien fastidieuse – déferlent, roulent, pendant des heures – à perte de vue. Tantôt flotte une touffe d’algues, tantôt un morceau de bois. Des navires ont dû sombrer, par ici. On aperçoit un ou deux bateaux, suivant chacun sa route. Tim-my devine leur destination, sait quel est leur chargement, et

– 52 – grâce à sa longue-vue, peut dire à quelle compagnie ils appar-tiennent, et deviner le dividende payé aux actionnaires. Il n’y a pas, dans tout cela, de quoi mettre Jacob de mauvaise humeur.

Les îles Scilly se présentent comme une chaîne basse, presque au niveau de la mer… Malheureusement, Jacob a dé-moli la clavette du réchaud « Primus ».

Une forte lame qui passerait, irrésistible, pourrait parfai-tement dérober à la vue les îles Scilly.

Mais il faut accorder, du moins, aux jeunes gens, que si un déjeuner, pris dans ces conditions, manque de gaieté, il manque également d’hypocrisie. Nulle nécessité de causer. Le repas fini, on allume sa pipe.

Timmy se mit à rédiger quelques observations scienti-fiques ; et quelle fut donc la question qui rompit le silence ? – l’heure exacte ? le jour qu’il était ? en tout cas elle fut posée sans la moindre gêne : de la façon la plus naturelle. Ensuite Jacob déboutonna ses vêtements, et resta tout nu, sauf sa chemise, dans l’intention probable de se baigner.

Les îles Scilly bleuissaient : subitement, des teintes vertes, des teintes violettes, des teintes bleues, envahirent la mer ; la laissèrent toute grise ; une bande colorée apparut, puis s’évanouit ; mais quand Jacob eut enfin passé sa chemise par-dessus sa tête, toute la plaine des vagues était bleue et blanche, ondoyante et crêpelée ; bien que de temps à autre une tache vio-lette se montrât, comme une meurtrissure, à la surface, ou par-fois une grosse émeraude, flottante et nuancée d’or.

Dans le bateau, le banc était positivement brûlant, et le so-leil chauffait le dos de Jacob, assis tout nu, sa serviette à la main, et contemplant les îles Scilly, qui – ah ! diable, la voile se mit à claquer. Shakespeare fut projeté par-dessus bord. On put le voir flotter et s’en aller gaiement, ses pages innombrables toutes rebroussées ; puis il sombra.

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Chose assez surprenante, ça sentait la violette – ou du moins, si la violette est invraisemblable en juillet, on devait cul-tiver, à l’intérieur des terres, une autre fleur au parfum péné-trant.

Elles n’étaient pas bien loin, les terres ! on apercevait dis-tinctement toutes les anfractuosités de la falaise, et de petites maisons blanches, avec de la fumée qui montait. – Le paysage avait un aspect étonnant de calme, de paix ensoleillée, comme si toute sagesse et toute piété y étaient descendues parmi les habi-tants. Parfois retentissait un cri, analogue à celui d’un vendeur de harengs dans une grand-rue. Oui, ce pays avait un aspect étonnant de paix et de douceur – sans doute, de vieilles gens fumaient devant les portes : sans doute les filles, le poing sur la hanche, se réunissaient à la fontaine, auprès des chevaux à l’attache : on aurait dit que la fin du monde était arrivée et que les champs de choux et les murets de pierre, les postes des garde-côtes, et surtout les baies de sable blanc où les vagues se brisent sans être vues de personne, allaient s’élever au ciel dans une sorte d’extase.

Mais, imperceptiblement, la fumée des maisonnettes bais-sa, devint comme un emblème de deuil, un drapeau dont la ca-resse flotte au-dessus d’une tombe. Les mouettes, prenant leur vaste envolée, et revenant flotter, paisibles, semblaient désigner l’endroit.

Nul doute que pour un voyageur, en Italie, en Grèce, ou même sur le littoral espagnol, la tristesse de ce paysage n’eût été dissipée par la sensation de nouveauté, l’excitation du voyage, et le coup de coude rassurant d’une éducation classique. Mais sur les collines de Cornouailles se dressent de rudes cheminées, et quelle qu’en soit la cause, la beauté y est d’une tristesse épou-vantable. Oui, les cheminées des chaumières, les postes des garde-côtes, et les petites baies où les vagues se brisent sans être vues de personne, évoquent la peine qui nous accable.

Mais d’où peut venir cette pensée ?

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Elle nous est fournie par la terre elle-même. Elle vient des maisons de la côte. Nous partons transparents, le nuage s’épaissit. Toute l’histoire vient s’appuyer à notre panneau de verre. Toute tentative d’évasion est vaine.

Mais si telle est la véritable explication de la tristesse de Jacob, assis tout nu, au soleil, à regarder le Bout du Monde, im-possible de le dire, car il ne prononça pas un mot. Quant à Timmy, il se posait (de temps à autre, l’espace d’une seconde) la question de savoir si sa famille, oui ou non, le rasait… Peu im-porte. Il y a des choses dont il vaut mieux ne pas parler. Se-couons tout cela. Séchons-nous, et emparons-nous de ce qui nous tombera sous la main… le carnet d’observations de Timmy Durrant, par exemple.

« En ce cas », dit Jacob.

Une discussion terrible commença.

Il y a des gens qui sont capables de suivre une route pas à pas et même d’en ajouter un de plus pour finir, un tout petit, de quinze centimètres environ ; d’autres se contentent de juger d’emblée, sur des indices.

Les yeux se fixent sur le tisonnier : la main droite s’en em-pare, et le soulève ; elle le fait tourner lentement ; et avec une grande précision, elle le remet en place. La main gauche, sur le genou, scande une marche militaire, majestueuse bien qu’intermittente. Suit une profonde reprise de souffle, invitée d’ailleurs à expirer sans avoir servi à rien. Le chat passe devant le foyer. Personne n’y fait attention.

« Me voilà aussi près que possible du cœur du sujet », con-clut Timmy.

La minute suivante est calme comme la tombe.

« Il s’ensuit… » dit Jacob.

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La phrase reste inachevée ; mais pour l’observateur des signes visibles, ces moitiés de phrases sont comme des drapeaux placés au sommet d’un bâtiment. Et qu’est-ce que la côte de Cornouailles, avec son parfum de violette, et ses symboles de deuil, et son calme recueillement, sinon une image sur l’écran, un film à laisser derrière soi, tandis que l’esprit continue sa route ?

« Il s’ensuit… dit Jacob.

– Oui, dit Timmy après réflexion, tu es dans le vrai. »

Alors Jacob se précipita dans l’action, moitié par besoin de détente, moitié pour donner carrière à une sorte d’allégresse. Sûrement – car tandis qu’il carguait la voile, ou récurait les as-siettes, le bruit le plus singulier sortait de ses lèvres – un son rude, discordant, une sorte de péan – parce qu’il avait saisi l’argumentation, parce qu’il était maître de la situation, brûlé du soleil, pas rasé, capable par-dessus le marché de faire le tour du monde dans un yacht de dix tonnes, ce qu’il finirait bien par faire un jour sans doute, au lieu de s’installer dans une étude de notaire, et de porter des guêtres.

« Accoutrés comme nous le sommes, dit Timmy, l’ami Masham aimerait autant ne pas être vu en notre compagnie. »

Il n’avait plus un seul bouton à ses habits.

« Connais-tu sa tante, à Masham ? demanda Jacob.

– J’ignorais qu’il eût une tante, dit Timmy.

– Masham en a des millions, dit Jacob.

– Il est inscrit au cadastre anglais, dit Timmy.

– Ses tantes également, dit Jacob.

– Sa sœur, dit Timmy, est une bien jolie fille.

– Toi, mon vieux, tu sais ce qui t’attend, dit Jacob.

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– Cela t’arrivera avant de m’arriver, dit Timmy.

– Mais cette dame dont je te parlais – la tante de Mas-ham…

– Oh ! je t’en prie, mon vieux, accouche, dit Timmy ; car Jacob riait tellement qu’il ne pouvait plus parler.

– La tante de Masham…

Timmy riait tellement qu’il ne pouvait parler.

– La tante de Masham…

– Pour quelle raison Masham prête-t-il ainsi à rire ? dit Timmy.

– Tiens ! un type qui semble avoir avalé son épingle de cra-vate !

– Avant l’âge de cinquante ans, il sera Lord chancelier, dit Timmy.

– C’est un gentleman, dit Jacob.

– Le duc de Wellington était un gentleman, dit Timmy.

– Et Keats n’en était pas un.

– Lord Salisbury en était un.

– Et le bon Dieu, à ton avis ? » dit Jacob.

Les îles Scilly apparaissaient maintenant comme directe-ment signalées par un index de lumière dorée qui sortait d’un nuage : et chacun sait à quel point ce spectacle est prodigieux ; à quel point ces larges rayons, qu’ils illuminent les îles Scilly ou les tombeaux des croisés dans les cathédrales, ébranlent jusqu’en ses fondations le scepticisme, et conduisent à plaisan-ter sur la divinité.

« Reste avec moi,

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« Rapide, le soir tombe.

« L’ombre grandit ;

« Seigneur, reste avec moi ! »

se mit à chanter Timmy Durrant.

« Dans mon pays, on chante un hymne qui commence par ces mots :

« Grand Dieu, que vois-je et qu’est-ce que j’entends ? »

Avec un mol balancement, les mouettes flottaient par petits groupes de deux ou trois autour du bateau : le cormoran, comme acharné à la poursuite éternelle de son long cou fuyant devant lui, rasait l’eau à distance d’un pouce, jusqu’au prochain rocher ; et le sourd murmure du flot dans les anfractuosités de la côte passait sur la mer, bas et monotone, comme la voix de quelqu’un qui se parle à soi-même.

« Roc des Âges, ouvert pour moi,

« Laisse-moi me cacher en toi »

chanta Jacob.

Pareil à la dent émoussée de quelque monstre, un rocher paraît au-dessus des eaux : il est brun, et perpétuellement inon-dé de petites cascades.

« Roc des Âges… »

chantait Jacob, couché sur le dos, levant en cette fin de journée les yeux vers le ciel, un ciel libéré du moindre nuage, si bien qu’il semblait, pour l’éternité, exhibé sans voiles.

Vers six heures, de quelque banquise, la brise se mit à souf-fler ; vers sept heures, l’eau devint plus violette que bleue ; vers

– 58 – sept heures et demie, tout autour des îles, s’étala un voile de grossière baudruche, et le visage de Durrant, à la barre, prit la teinte rouge d’un coffret de laque poli depuis des générations. Vers neuf heures, toute flamme et toute agitation avaient aban-donné le ciel, n’y laissant que des échancrures d’un vert pâle et des zébrures d’un jaune éteint ; vers dix heures les feux du ba-teau projetèrent des lueurs difformes, tantôt allongées, tantôt raccourcies, selon que les vagues s’étiraient, ou faisaient le gros dos. La lumière versée par le phare courait rapidement sur la mer. À d’innombrables millions de milles, une poussière d’étoiles scintillait ; et le bateau était flagellé par le flot, qui se brisait avec une effrayante solennité, à intervalles réguliers, contre les roches.

Frapper à la porte du cottage et demander un verre de lait, c’est la soif seule qui peut contraindre à une pareille indiscré-tion. Et cependant Mrs Pascoe l’accueillerait peut-être avec plai-sir. Il est possible, en effet, que ce jour d’été lui semble long, tandis qu’occupée à laver son linge dans sa petite arrière-cuisine, elle entend le réveil faire : tic-tac… tic-tac… Elle est toute seule à la maison. Son mari est allé donner un coup de main au fermier Hosker. Sa fille est mariée et partie pour l’Amérique. Son fils aîné est marié aussi, mais elle ne s’entend pas avec sa belle-fille. Un ministre wesleyien est venu dans le pays, et lui a enlevé son second garçon. Elle est toute seule chez elle. Un steamer, probablement à destination de Cardiff, passe en ce moment au large – tandis que là, tout près d’elle, la clo-chette d’une digitale, avec un bourdon pour battant, s’agite.

Ces blancs cottages de Cornouailles sont bâtis au bord de la falaise : il pousse dans le jardin plus d’ajoncs que de choux ; quant à la haie, un homme de l’ancien temps l’a construite en blocs de granit superposés. Une cuvette destinée – telle est la conjecture de l’histoire – à recevoir le sang des victimes, est creusée dans une de ces pierres. Aujourd’hui, usage plus vul-

– 59 – gaire, elle sert de siège aux touristes qui veulent contempler longuement Gurnard’s Head. Non qu’aucun d’eux trouve à re-dire à la présence d’une robe en coton bleu à fleurs, et d’un ta-blier blanc, dans un jardin de paysanne.

« Oh ! voyez – elle est obligée d’aller tirer son eau au puits, hors de la maison !

– Que ce doit être triste ici, pendant l’hiver, quand le vent balaie les collines, et lorsque les vagues bondissent par-dessus les rochers ! »

Ayant puisé son eau, Mrs Pascoe rentra. Les touristes dé-plorèrent de n’avoir pas apporté leurs longues-vues – qui leur auraient permis de lire le nom du cargo en partance. Car la journée était si belle qu’on n’imaginait même pas ce qu’une lu-nette d’approche n’arriverait pas à découvrir, dans le lointain. Deux barques de pêche, probablement de la baie Saint-Yves, louvoyaient maintenant dans une direction opposée à celle du steamer, et la surface de la mer devenait alternativement opaque et transparente. Quant au bourdon, ayant sucé son plein de miel, il alla visiter les chardons à foulon, et revint en droite ligne vers le jardinet, orientant de nouveau le regard des tou-ristes vers la robe imprimée et le tablier blanc de Mrs Pascoe ; la bonne femme, venue sur le pas de sa porte, y était restée.

Et elle était là, s’abritant les yeux de la main, à regarder la mer.

Pour la millionième fois, peut-être, elle regardait la mer. Un paon du jour, à présent, étalait ses ailes sur un chardon ; un paon du jour tout neuf et fraîchement éclos, comme en témoi-gnaient l’azur et l’acajou de ses ailes. Mrs Pascoe rentra, attei-gnit une tourtière, et se mit à la récurer, debout. Son visage n’était assurément ni doux, ni sensuel, ni dépravé : mais dur, sagace, et sain en quelque sorte, représentant la chair et le sang de la vie parmi la sophistication générale. Elle était du reste éga-lement capable de mentir et de dire la vérité. Derrière elle, pen-

– 60 – dait au mur une immense raie desséchée. Dans son parloir bien clos, elle collectionnait avec amour des nattes de Chine, des pots de faïence et des photographies, bien que cette petite pièce moi-sie ne fût protégée de l’embrun que par l’épaisseur d’une brique, et qu’entre les rideaux de guipure on pût voir le fou, l’oiseau des tempêtes, se laisser tomber comme une pierre, et les feux des vaisseaux apparaître, tantôt en haut, tantôt en bas de la fenêtre. Et les bruits d’alentour étaient mélancoliques, les soirs d’hiver.

Les hebdomadaires illustrés arrivaient ponctuellement le dimanche, et alors Mrs Pascoe contemplait longuement, en pho-tographie, le mariage de Lady Cuthrie à l’Abbaye, par exemple. Elle aussi, elle aurait aimé se promener dans une voiture bien suspendue. La douce, la rapide élocution des gens instruits la faisaient rougir de son rude langage. Et puis, écouter toute la nuit l’Atlantique user les rochers, au lieu du roulement des han-soms, du coup de sifflet des valets de pied pour appeler les au-tos… Telle est peut-être sa rêverie, pendant qu’elle récure sa tourtière. Mais les beaux parleurs, les malins, s’en retournent à la ville. Comme une avare, elle a gardé ses sentiments dans son sein. Elle n’a pas, depuis bien longtemps, fait pour deux sous de confidences ; et la regardant d’un œil envieux, nous nous disons que tout, en elle, doit être d’or pur.

La sage vieille, ayant contemplé la mer, rentre chez elle une fois de plus. Et les touristes décident qu’il est temps de se diri-ger vers Gurnard’s Head.

Trois secondes plus tard, Mrs Durrant frappait à la porte.

« Mrs Pascoe ? » demanda-t-elle.

D’un air quelque peu dédaigneux, elle regarda les touristes défiler dans le sentier. Elle descendait d’une grande famille highlandaise, fameuse par ses chefs de clan.

Mrs Pascoe apparut.

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« Comme je vous envie ce buisson, Mrs Pascoe ! » dit Mrs Durrant, désignant de la pointe de l’ombrelle dont elle s’était servie pour frapper à la porte une magnifique touffe d’herbe de la Saint-Jean. Mrs Pascoe regarda le buisson d’un air désapprobateur.

« J’attends mon fils d’un jour à l’autre, dit Mrs Durrant… Il vient de Falmouth avec un ami, dans un petit bateau à voile… Toujours pas de nouvelles de Lizzie, Mrs Pascoe ? »

Arrêtés au bord de la route, les deux poneys à longue queue secouaient les oreilles. De temps à autre Curnow, le groom, leur chassait les mouches. Il vit sa patronne entrer dans le cottage ; en ressortir, et tout en parlant avec véhémence, si l’on en jugeait du moins par ses gestes, faire le tour du petit potager situé de-vant la maisonnette. Mrs Pascoe était la tante de Curnow. Les deux femmes examinaient un petit buisson. Mrs Durrant se baissa, et en cueillit une brindille. Puis elle désigna du doigt (ses gestes étaient péremptoires ; elle se tenait extrêmement droite) le plant de pommes de terre. Elles étaient malades. Toutes les pommes de terre, cette année, avaient la maladie. Mrs Durrant faisait constater à Mrs Pascoe à quel point ses pommes de terre étaient attaquées. Mrs Durrant parlait avec autorité. Mrs Pascoe écoutait avec soumission. Le petit domestique le savait, Mrs Durrant était en train de dire que c’était on ne peut plus simple : on mélange la poudre dans quatre litres d’eau.

« Je l’ai fait de mes propres mains, chez moi, disait Mrs Durrant.

« Il ne vous restera pas une pomme de terre, pas une », di-sait-elle du ton emphatique qui lui était habituel, tout en se rapprochant de la barrière. Le jeune Curnow devint immobile comme une souche.

Mrs Durrant prit les rênes et s’installa sur le siège.

 

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« Soignez bien cette jambe-là, ou je vous envoie le méde-cin », cria-t-elle par-dessus l’épaule ; elle toucha les poneys, et la voiture partit, et le jeune Curnow eut juste le temps de s’enlever sur la pointe de sa botte. Assis au milieu du siège ar-rière, il regarda sa tante.

Mrs Pascoe était restée sur le seuil pour assister au départ ; elle y resta jusqu’à ce que la voiture eût pris le tournant ; elle resta debout sur le seuil de sa porte, à regarder autour d’elle ; puis rentra dans sa maison.

Bientôt les poneys, luttant de vitesse, attaquèrent la route onduleuse qui coupe à travers la lande. Mrs Durrant laissa flot-ter les rênes, et s’adossa légèrement. Toute son animation avait disparu. Son nez d’aigle était mince comme une lame d’os blan-chi, à travers laquelle on voit passer la lumière. Ses mains, qui maintenaient les rênes sur ses genoux, étaient fermes même au repos. Sa lèvre supérieure était tellement courte, qu’elle laissait à découvert les incisives, et que cela lui donnait presque l’air de ricaner. Son esprit voyageait à des lieues de la route où les po-neys s’escrimaient. Son esprit voyageait à des lieues de l’endroit où celui de Mrs Pascoe adhérait à son enclos solitaire. Vers le passé, vers l’avenir, elle projetait sa pensée, comme si les chau-mières privées de toit, les tertres de lave, et les jardins rustiques envahis de digitales et de ronces, faisaient peser sur elle une ombre. Une fois en haut de la côte, elle arrêta la voiture. Les pâles collines l’entouraient, jonchées de pierres séculaires ; plus bas était la mer changeante comme une mer des pays chauds ; et elle-même elle était là, promenant son regard de la colline à la mer, à mi-chemin entre la tristesse et le rire. Brusquement, elle cingla l’attelage, si bien que le jeune Curnow n’eut que le temps de s’enlever sur la pointe de sa botte.

Les corneilles se posaient ; les corneilles s’envolaient. Les arbres qu’elles effleuraient d’un vol si capricieux semblaient en trop petit nombre pour les loger toutes. Les cimes balancées par le vent chantaient : on entendait le craquement des branches,

– 63 – qui laissaient choir de temps à autre, bien que l’on fût en plein été, des coques sèches et des rameaux. Les corneilles montaient et redescendaient, de moins en moins nombreuses à chaque voyage, parce que les plus raisonnables gîtaient déjà pour la nuit ; la soirée étant assez avancée pour que le sous-bois fût presque obscur. Au-delà s’étendait une prairie argentée. Le gy-nérium dressait ses panaches plumeux sur des tertres gazonnés, au bout de cette prairie. Une petite ligne d’eau luisait. Déjà le phalène du liseron tournoyait au-dessus des fleurs. Le violet et l’orangé, la capucine et l’héliotrope, s’effaçaient dans le crépus-cule, mais la fleur du tabac et celle de la Passion, au-dessus des-quelles voltigeait le grand papillon nocturne, étaient d’une blan-cheur d’émail. Les ailes des corneilles, avec un bruissement, s’entrechoquaient en haut des arbres : et elles s’installaient pour dormir quand, de très loin, un son familier s’éveilla, vibra – grandit – leur tinta, pour ainsi dire, aux oreilles – éparpilla de nouveau dans l’air des ailes somnolentes et épouvantées… C’était la cloche du dîner, chez Mrs Durrant.

Après six jours d’air salin, de vent, de pluie et de soleil, Ja-cob Flanders avait revêtu un smoking. Ce vêtement noir et dis-cret avait fait de temps à autre son apparition sur le bateau, parmi les boîtes de fer-blanc, les pickles, la viande en conserve ; et plus le voyage durait, plus il paraissait hors de saison – presque inconcevable. Et voilà qu’aujourd’hui, à la lueur des bougies, le monde ayant repris sa stabilité, seul son smoking protégeait Jacob. Il ne pouvait en être assez reconnaissant. Même ainsi vêtu, toutefois, son cou, ses poignets, son visage, apparaissaient dans leur nudité ; et toute sa personne, visible ou non, éprouvait des picotements, une chaleur intérieure, qui rendaient insuffisant, comme écran dissimulateur, ce vêtement noir.

Jacob retira de dessus la table sa grande main rouge, et la referma subrepticement sur des verres en cristal mousseline ou

– 64 – des fourchettes en argent ciselé. Les os de côtelettes s’ornaient de papillotes en papier rose : et dire qu’hier encore, il mordait à belles dents la viande autour de l’os au jambon ! En face de lui, il voyait vaguement des formes floues, à demi transparentes, vê-tues de jaune clair et de bleu pâle. Derrière ces formes, il décou-vrait le jardin couleur de vert-de-gris, et des bateaux de pêche paraissaient suspendus entre les feuilles piriformes de l’escallonia. Un voilier passait lentement derrière le dos des femmes. Deux ou trois silhouettes confuses traversèrent en se hâtant la terrasse plongée dans le crépuscule. La porte s’ouvrit et se referma. Rien n’était stable, rien n’était continu. Comme des rames qui s’enfoncent tantôt à droite, tantôt à gauche, des bouts de phrases surgissaient tantôt ici, tantôt là, des différents points de la table.

« Oh ! Clara ! Clara ! » s’exclama Mrs Durrant : et comme Timothée répétait : « Clara, Clara », Jacob conclut que la per-sonne vêtue de gaze jaune à laquelle on s’adressait, c’était Clara, la sœur de Timmy. La jeune fille sourit et rougit. Elle avait les mêmes yeux noirs que son frère, mais elle paraissait plus douce, plus effacée que lui. Les rires ayant cessé, elle dit : « Mais, ma-man, c’est vrai, je vous assure. Il l’avait dit, n’est-ce pas qu’il l’avait dit ? Miss Eliot en est convenue… » Mais Miss Eliot, une grande femme grisonnante, était occupée à faire place à côté d’elle au vieux monsieur qui venait d’arriver de la terrasse.

Jamais ce dîner ne finira, pensait Jacob, et il n’en désirait pas la fin : bien que le voilier fût passé d’un angle à l’autre de la fenêtre, et qu’une lumière signalât l’extrémité de la jetée. Il vit Mrs Durrant regarder cette lumière. Elle se tourna vers lui.

« Était-ce vous ou Timothée, qui gouverniez ? demanda-t-elle. Excusez-moi de vous appeler Jacob. J’ai tellement entendu parler de vous ! » Puis ses yeux se tournèrent de nouveau vers la mer. Son regard se voila tandis qu’elle regardait.

« Un petit village autrefois, dit-elle, et aujourd’hui… »

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Sa serviette à la main, elle se leva de table et alla vers la fe-nêtre.

« Vous êtes-vous disputés, vous et Timothée ? demanda Clara timidement. C’est ce qui me serait arrivé, à moi. »

Mrs Durrant reprit sa place.

« On dîne tous les jours un peu plus tard, dit-elle en s’asseyant, rigide, et en dominant la table. Vous devriez être honteux, tous tant que vous êtes ! Mr Clutterbuck, vous devriez avoir honte ! » Elle avait élevé la voix, car il était sourd.

« Honteux ? mais nous le sommes sincèrement », dit une jeune fille.

Mais le vieillard à la longue barbe continua de manger sa tarte aux prunes. Mrs Durrant se mit à rire, appuyée au dossier de sa chaise, comme si elle avait pour lui toutes les indulgences.

« Nous vous faisons juge, Madame, dit un jeune homme à grosses lunettes et à moustache rutilante. Je soutiens que les conditions ont été remplies. Elle me doit un souverain.

– Pas avant le poisson – en même temps que le poisson, Mrs Durrant dit Charlotte Wilding.

– Oui, tel était le pari ; en même temps que le poisson, dit sérieusement Clara. Des bégonias, maman, en même temps que le poisson.

– Seigneur ! dit Mrs Durrant.

– Charlotte ne paiera pas, dit Timmy.

– Comment avez-vous l’audace… dit Charlotte.

– Ce sera mon privilège », dit le tout aimable Mr Wortley.

Il tira de sa poche un porte-monnaie gonflé de pièces d’or, et en glissa une sur la table. Alors Mrs Durrant se leva, et tra-

– 66 – versa la salle à manger, toujours se tenant très droite, et les jeunes filles en mousseline rose, en mousseline bleue et gaze d’argent la suivirent, ainsi que la vieille Miss Eliot, dans son ve-lours ; plus une petite femme aux joues roses, hésitante au seuil de la porte ; proprette et timorée ; une gouvernante, sans doute. Tout le monde sortit par la porte ouverte sur le jardin.

« Quand vous serez aussi vieille que moi, Charlotte… dit Mrs Durrant, passant le bras de la jeune fille sous le sien pour faire les cent pas sur la terrasse.

– Pourquoi êtes-vous si triste ? demanda Charlotte impul-sivement.

– Je vous parais triste ? J’espère que non, dit Mrs Durrant.

– Mon Dieu, oui, en ce moment-ci. Mais vous n’êtes pas vieille.

– Assez pour être la mère de Timothée. » Elles s’arrêtèrent. Miss Eliot regardait, au bout de la terrasse, le ciel dans le téles-cope de Mr Clutterbuck. Le vieil homme sourd se tenait à côté d’elle, caressant sa barbe, et citant les noms des constellations : Cassiopée, Andromède, Arcturus, Sidonie…

« Andromède… » murmura Miss Eliot, déplaçant légère-ment le télescope.

Mrs Durrant et Charlotte parcouraient du regard le corps de l’instrument pointé vers le ciel.

« Il y a des millions d’étoiles », dit Charlotte avec convic-tion.

Miss Eliot s’écarta du télescope. Dans la salle à manger, un jeune homme éclata de rire.

 

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« Laissez que je regarde, moi aussi », dit Charlotte avec vi-vacité.

« Les étoiles m’ennuient, dit Mrs Durrant, continuant sa promenade avec Miss Eliot. Autrefois, j’ai lu un ouvrage sur l’astronomie… Qu’est-ce qu’ils racontent, par là ? » Elle s’arrêta devant une des fenêtres de la salle à manger.

« Je vois Timothée, remarqua-t-elle.

– Et le jeune muet.

– Oui, Jacob Flanders, dit Mrs Durrant.

– Oh ! maman, je ne vous reconnaissais pas ! s’exclama Clara Durrant, arrivant du côté opposé avec Elsbeth. Quel dé-lice ! » murmura-t-elle, en froissant entre ses doigts une feuille de verveine.

Mrs Durrant tourna le dos et s’écarta légèrement.

« Clara ! » appela-t-elle.

« Comme elles se ressemblent peu ! » dit Miss Eliot.

Mr Wortley passait, fumant son cigare.

« Je m’aperçois, chaque jour de ma vie, que je donne mon adhésion… » entendit Miss Eliot.

« Deviner, deviner, que c’est intéressant ! murmura-t-elle.

« Les premières fois que nous avons pu sortir après le dî-ner, on distinguait les fleurs des parterres, dit Elsbeth.

– On ne distingue plus grand-chose, dit Miss Eliot.

– Elle doit avoir été bien belle… tout le monde en était amoureux, naturellement, dit Charlotte. Et j’imagine que Mr Wortley… Elle s’interrompit.

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– La mort d’Édouard a été une chose tragique », dit Miss Eliot d’un ton péremptoire.

À ce moment, Mr Erskine se joignit aux dames.

« Rien de tel que le silence, dit-il avec fermeté. Par une soi-rée comme celle-ci, je distingue vingt bruits différents, sans compter vos voix.

– Un pari ? demanda Charlotte.

– Tope-là, dit Mr Erskine. Un, la mer ; deux, le vent ; trois, un chien ; quatre… »

Il continua l’énumération.

« Pauvre Timothée ! dit Elsbeth.

– Une bien belle soirée ! cria Miss Eliot à l’oreille de Mr Clutterbuck.

– Tentée de regarder les étoiles ? dit le vieillard, tournant le télescope vers Elsbeth.

– Cela ne vous rend pas mélancolique, monsieur, de regar-der les étoiles ?

– Mon Dieu, non ; mon Dieu, non, dit en riant doucement Mr Clutterbuck, quand il eut compris. Mélancolique ? et pour-quoi ? Pas un instant ; mon Dieu, non.

– Merci, Timothée, mais je rentre, dit Miss Eliot. Elsbeth, voici un châle.

– Je rentre aussi, murmura Elsbeth, l’œil rivé sur le téles-cope. Cassiopée… murmura-t-elle. Où êtes-vous tous ? cria-t-elle, cessant de regarder l’instrument. Comme il fait noir ! »

 

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Mrs Durrant, assise près de la lampe, dévidait un écheveau de laine. Mr Clutterbuck lisait à haute voix le Times. Plus loin, sous une seconde lampe, s’affairaient autour de la table, avec leurs ciseaux étincelants, des jeunes filles occupées à tailler des costumes, dans des étoffes de clinquant, pour une représenta-tion qu’elles voulaient donner.

Mr Wortley était plongé dans un livre.

« Oui, tout cela est parfaitement juste », dit Mrs Durrant en se redressant et en cessant de pelotonner. Et pendant le temps que Mr Clutterbuck mit à finir le discours de Lord Lans-downe, elle se tint très droite, sans toucher à sa laine.

« Ah ! Mr Flanders », dit-elle, en lui parlant d’un air fier, comme si elle s’adressait à Lord Lansdowne lui-même. Puis elle soupira et se remit à l’ouvrage.

« Asseyez-vous ici », dit-elle.

Jacob sortit de l’encoignure sombre où il se tenait, ne sa-chant que faire de lui. La lumière l’inonda, illuminant jusqu’à la moindre gerçure de sa peau, mais pas un muscle de son visage ne bougea. Il s’assit, face au jardin.

« Je voudrais que vous me parliez de votre voyage, dit Mrs Durrant.

– Oui, dit-il.

– Nous en avons fait un semblable il y a vingt ans, mon mari et moi.

– Oui », dit-il. Elle le regarda avec attention.

Il est extraordinairement gauche, se disait-elle, en le voyant tripoter nerveusement sa chaussette. Mais il a l’air si dis-tingué !

 

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« Dans ce temps-là… » reprit-elle, et elle lui raconta leur navigation… « Mon mari, qui connaissait bien le maniement de la voile, car il possédait un yacht avant notre mariage… » et elle dit avec quelle témérité ils avaient défié les pêcheurs, « risquant de le payer de leur vie, mais si fiers d’eux-mêmes ! » Elle étira subitement la main qui tenait la pelote de laine.

« Voulez-vous que je tienne l’écheveau ? demanda Jacob d’un ton contraint.

– Vous en faites sans doute autant pour votre mère ? » dit Mrs Durrant, le regardant encore une fois d’un air pénétrant, en lui passant l’écheveau.

Il sourit, mais sans rien dire.

Elsbeth Siddons papillonnait autour d’eux, les bras chargés d’une masse argentée.

« Nous voudrions bien… dit-elle… Je suis venue… Elle s’interrompit.

– Pauvre Jacob ! dit Mrs Durrant d’une voix douce, comme si elle l’avait connu toute sa vie. Ces jeunes filles se préparent à vous confier un rôle dans leur pièce.

– Comme je vous aime ! dit Elsbeth, s’agenouillant contre le fauteuil de Mrs Durrant.

– Rendez-moi ma laine, dit celle-ci.

– Il vient… le voilà ! cria Charlotte Wilding. J’ai gagné mon pari ! »

« Il y en a encore une grappe tout là-haut », murmura Cla-ra Durrant, escaladant un nouveau barreau de l’échelle. Jacob la lui tint, tandis qu’elle se haussait pour atteindre les raisins.

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« Là ! » dit-elle, coupant le sarment. Elle semblait semi-transparente, pâle, merveilleusement belle, perchée parmi les feuilles de vigne et les grappes dorées et violettes ; la lumière flottait sur elle en îlots colorés. Il y avait des géraniums et des bégonias en pots sur les gradins ; des tomates garnissaient les murs.

« Les feuilles ont réellement besoin d’être éclaircies », dit-elle d’un ton pensif ; aussitôt une feuille verte, étalée comme la paume de la main, tomba en tournoyant derrière Jacob.

« J’en ai déjà plus que je n’en pourrai manger, dit Jacob.

– Cela fait l’effet d’une absurdité, commença Clara, de re-tourner à Londres.

– C’est ridicule, dit Jacob avec conviction.

– Alors… dit Clara… il faudra venir l’an prochain faire un véritable séjour, dit-elle, coupant un peu au hasard une autre feuille de vigne.

– Peut-être… Peut-être… »

Un enfant passa en criant devant la serre. Clara descendit lentement avec son panier plein de raisin.

« Une grappe de blanc, et deux de noir, dit-elle ; et elle re-couvrit de deux larges feuilles les fruits douillettement blottis dans le panier.

– Je me suis énormément amusé, dit Jacob, sans lever les yeux.

– Oui, c’était délicieux, dit-elle, d’un ton vague.

– Oh ! miss Durrant », dit-il, lui prenant le panier ; mais elle le précéda vers la porte.

 

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« Vous êtes bien gentil, vous êtes très gentil, disait-elle en elle-même, pensant à Jacob. Mais si vous croyez que je vais permettre que vous me fassiez une déclaration… Ça, non ! »

Les enfants grouillaient autour de la serre, lançant en l’air on ne savait quoi.

« Petits démons ! cria-t-elle, qu’est-ce qu’ils ont dans les mains ?

– Des oignons, je crois », dit Jacob. Immobile, il les regar-dait.

« En août prochain, n’oubliez pas, Jacob, dit Mrs Durrant, lui serrant la main sur la terrasse, où comme des boucles d’oreilles cramoisies, des fuchsias pendaient autour de sa tête. Mr Wortley, en pantoufles jaunes, sortit par la porte-fenêtre, traînant le Times avec lui, et fit des adieux cordiaux.

« Au revoir », dit Jacob. « Au revoir », répéta-t-il. « Au re-voir », dit-il encore une fois. Charlotte Wilding ouvrit brusque-ment sa fenêtre, et cria : « Au revoir, Mr Jacob ! »

« Mr Flanders ! cria Mr Clutterbuck, essayant de s’extraire de sa guérite d’osier.

– Trop tard, Joseph ! dit Mr Durrant.

– Pas pour moi, Mr Clutterbuck, vous allez me donner une heure de pose », déclara Miss Eliot, en plantant son chevalet sur la pelouse.

 

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