La Chambre de Jacob

Virginia Woolf · Chapitre 11 sur 13

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La Chambre de Jacob

Chapitre 12

 

 

L’eau tombait, comme du plomb fondu, comme une chaîne composée d’épais chaînons d’argent, du haut d’une corniche ro-cheuse. Le train contournait à toute vapeur le flanc escarpé d’une verte prairie ; et Jacob voyait des champs de tulipes mul-ticolores, et il entendit un oiseau chanter : c’était l’Italie.

Une auto remplie d’officiers italiens filait le long de la route plate, et soulevant la poussière derrière elle, luttait de vitesse avec le train. Les arbres étaient reliés entre eux par des cordons de vignes – comme au temps de Virgile. Une gare : toute pleine d’adieux tumultueux, de femmes en hautes bottines jaunes et d’étranges garçons en chaussettes à raies transversales. Elles ont essaimé dans la plaine lombarde, les abeilles des Géor-giques ; et cet enlacement de la vigne aux ormeaux, c’est bien une coutume de l’antiquité. Au-dessus de Milan planaient des faucons ; leurs ailes coupantes, mordorées, traçaient des ara-besques dans l’air.

Ces compartiments italiens deviennent d’une chaleur étouffante, sous le soleil de l’après-midi ; et avant que la loco-motive soit parvenue à hisser les wagons jusqu’en haut de la rampe qui mène au défilé, il y a pas mal de chances pour que les chaînes d’attelage soient rompues. Le train monte, monte, grimpe comme un train vu sur l’écran. Tous les sommets sont ornés d’arbres au dur profil, et de surprenants villages blancs se pressent sur les plates-formes rocheuses. Il y a toujours au point culminant une tour blanche, et des toits frangés de rose, domi-nant le vide. Ce n’est point un pays fait pour qu’on s’y promène, après le thé. La meilleure raison, c’est qu’il n’y a pas d’herbe, que tout le versant d’une colline sera toujours couvert d’une

– 164 – plantation d’oliviers. Dès avril, la terre s’agglomère en poussière autour de leurs souches. Et l’on ne rencontre ici ni échaliers, ni sentiers, ni chemins où s’entremêle le réseau des ombres, ni au-berge du XVIIIe siècle, avec des fenêtres en saillie, où l’on puisse manger des œufs et du jambon. Ah ! non. L’Italie n’est qu’inhumanité, nudité, absence de mystère, et prêtres qui traî-nent les pieds le long des routes. Ce qui paraît surprenant aussi, c’est de n’être jamais loin d’une villa.

Cependant, voyager par ses propres moyens, avec une cen-taine de livres devant soi, c’est quelque chose. Et, pensait Jacob, si l’argent vient à manquer – comme c’est possible – on peut toujours aller à pied. On peut vivre de pain et de vin – de vin contenu dans des fiasques – se disait-il ; d’autant plus qu’au re-tour de Grèce, il était décidé à bâcler Rome. La civilisation ro-maine est de qualité inférieure, cela ne fait aucun doute… bien que Bonamy dise, sur ce sujet, un tas de bêtises. « Tu devrais vi-siter la Grèce », voilà ce qu’il allait dire à Bonamy à son retour. « Devant le Parthénon… » lui dirait-il encore : ou bien : « Les ruines du Colisée inspirent des réflexions vraiment sublimes. » Il développerait cela dans ses lettres, et ce pourrait être le point de départ d’un essai sur la civilisation. D’une comparaison entre les anciens et les modernes, avec quelques pointes à l’adresse de Mr Asquith – un peu dans le style de Gibbon.

Un monsieur corpulent se hisse, non sans peine, dans la voiture ; vêtements poudreux, avachis, gilet traversé de chaînes d’or. Jacob, avec le regret de n’être pas de race latine, se tourne vers la fenêtre.

Il est curieux de se dire qu’il suffit de voyager deux jours et deux nuits pour être en pleine Italie. À l’improviste, des villas surgissent entre les oliviers ; le jardinier arrose des cactus. Des victorias noires franchissent des portails monumentaux, ornés d’écussons de plâtre. Vision fugitive à la fois et extraordinaire-ment intime, pour des yeux étrangers. Ce sommet désert où personne ne passe, il est devant moi, je le vois, moi qui si ré-

– 165 – cemment descendais Piccadilly en omnibus. Mais ce que j’aimerais par-dessus tout, ce serait de parcourir la campagne, de m’y arrêter pour entendre le chant des cigales, et de prendre dans mes mains un peu de terre – de cette terre qui est ita-lienne, comme aussi la poussière de mes souliers.

Toute la nuit, Jacob entendit crier dans les gares des noms inconnus. Le train s’arrêtait, et tout près de là, on entendait coasser les grenouilles ; et en écartant légèrement le rideau, on découvrait avec surprise un vaste marais blanc sous la lune. Tout le compartiment était plein de fumée ; elle flottait autour du globe voilé d’un rideau vert. L’Italien, étendu, ronflait, dé-chaussé, le gilet déboutonné… Et toute cette histoire de voyage en Grèce inspirait à Jacob un dégoût insurmontable – des-cendre seul à l’hôtel, visiter des monuments – il aurait bien mieux fait d’aller en Cornouailles avec Jinny…

« Ouh-h-h-h-h ! » gémit Jacob, lorsque l’obscurité céda lentement la place au jour. Mais à ce moment le gros Italien, obèse, hirsute, le plastron fripé, se planta devant lui, étendit la main et se haussa pour prendre quelque chose dans sa valise ; ensuite il ouvrit la porte, et alla se faire la barbe.

Jacob à son tour se redressa, et aperçut un maigre chasseur du pays, armé d’un fusil, qui s’avançait sur la route dans la lu-mière matinale – et brusquement dans sa pensée surgit l’image du Parthénon.

« Fichtre ! mais nous devons être presque arrivés ! » dit-il ; et il mit la tête à la portière, et reçut l’air frais en plein visage.

Il est vraiment exaspérant de constater que vingt per-sonnes de notre connaissance seraient capables de dire ex abrupto quelque chose d’intéressant à propos d’un voyage en Grèce, et de sentir on ne sait quoi intercepter en nous toute es-pèce de sensations. Ainsi, par exemple, Jacob, une fois sa toi-

– 166 – lette faite dans un hôtel de Patras, avait suivi pendant un mille ou deux la ligne du tramway ; il l’avait également suivie, pen-dant un mille ou deux, en sens inverse. Il avait rencontré plu-sieurs troupeaux de dindes et plusieurs files d’ânes ; passé sur une place qui empestait le fromage ; et c’est avec plaisir qu’enfin il s’était retrouvé juste devant l’hôtel. Un vieil exemplaire du Daily Mail traînait parmi les tasses de café ; il s’était hâté de le lire. Mais après dîner, que faire ?

Sans doute serions-nous, à tout prendre, dans une situa-tion bien pire, sans notre extraordinaire faculté d’illusion. Quand nous avons, vers l’âge de douze ans, renoncé aux pou-pées et cassé notre locomotive mécanique, il arrive alors que la France, mais bien plus vraisemblablement l’Italie, et l’Inde presque certainement, séduisent notre imagination inoccupée. La tante de tel ou tel a été à Rome ; et tout le monde a bien un oncle qui résidait à Rangoon – le pauvre homme ! – la dernière fois qu’on a entendu parler de lui.

Mais les véritables responsables du mythe grec, ce sont les gouvernantes, les institutrices. Regardez cette tête (disent-elles). Admirez ce nez, droit comme une flèche, cette bouche, ces cheveux bouclés, ces sourcils – toutes les caractéristiques de la beauté virile… et voyez les lignes de la jambe, et celles du bras, qui indiquent un parfait développement corporel – car les Grecs attachaient autant d’importance au corps qu’au visage. Les Grecs, capables de peindre des fruits avec tant de ressem-blance que les oiseaux venaient becqueter leurs toiles ! On dé-bute par Xénophon ; on continue par Euripide. Le jour vient – Dieu ! quel heureux jour ! – où tout ce qui nous a été dit semble prendre une signification : « l’âme grecque » ; les Grecs par-ci, les Grecs par-là ; ceci, cela, autre chose ; bien qu’il soit absurde, en réalité, de prétendre qu’un seul poète grec approche de Sha-kespeare. N’importe, la vérité, c’est que nous sommes pétris d’illusions.

 

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Le Daily Mail tout fripé dans la main, Jacob, les jambes al-longées, parfaite image de l’ennui, pensait certainement à peu près cela.

« Mais c’est ainsi qu’on nous forme l’esprit », conclut-il. Et cela lui parut complètement odieux. Une chose à laquelle il fau-drait porter remède. Bref, d’une légère dépression, il passa dans l’état d’esprit d’un condamné : en effet, dans une réunion, Clara Durrant l’avait plaqué pour un Américain nommé Pilchar. Et lui, il était parti pour la Grèce, afin de s’éloigner d’elle. Elles mettent des robes décolletées, elles ne disent que des inepties – et quelles inepties bon Dieu ! Il tendit la main vers le Globe Trotter, une revue internationale servie gratuitement aux hôte-liers.

En dépit de sa misérable condition actuelle, la Grèce mo-derne est très, très avancée en ce qui concerne les trams élec-triques ; si bien que du salon de l’hôtel, Jacob les entendait pas-ser sous ses fenêtres, avec un bruit de ferraille, et carillonner, sonner : sonner, sonner impérieusement, pour écarter les ânes d’entre les rails, ainsi qu’une vieille femme obstinée à ne pas bouger : c’était la condamnation définitive de la civilisation.

Le garçon d’hôtel, Aristote, était indifférent à cela comme au reste. Malpropre, et s’intéressant comme à une proie à la personne de l’unique client installé pour le moment dans l’antique fauteuil, il entra dans la salle avec ostentation, remit un objet en place, en redressa un autre, et reconnut Jacob.

« Vous me réveillerez de bonne heure demain matin, dit Jacob. Je vais à Olympie. »

Cette noire tristesse, cet abandon aux eaux sombres qui clapotent autour de nous, c’est une invention moderne. Peut-être est-ce, comme le dit Cruttendon, la conséquence du manque de foi. Nos pères, à tout le moins, croyaient avoir

– 168 – quelque chose à détruire. « Quant à cela, nous aussi », pensa Jacob, froissant dans sa main le Daily Mail. Et il se promit que plus tard, il entrerait au Parlement, prononcerait d’éloquents discours – mais à quoi servent les discours, du moment qu’on s’abandonne, si peu que ce soit, aux sombres eaux ? En vérité, le flux et le reflux du bonheur et du malheur, dans nos veines, n’a jamais reçu d’explication ; que la cause véritable en soit, d’une part, le souci des convenances et l’obligation de se mettre en habit pour aller en soirée ; et d’autre part, les taudis misérables qui abondent autour de Gray’s Inn, toutes choses également so-lides, indestructibles et absurdes, Jacob en était persuadé. Mais alors, c’est toute la question de l’Empire qui se posait et l’embarrassait, lui qui n’était nullement disposé à accorder le Home Rule à l’Irlande. Qu’est-ce que le Daily Mail disait à ce sujet ?

Car c’est pour devenir un homme qu’il avait grandi ; et bientôt, il allait se voir plongé au milieu des choses réelles – comme le constatait, en vérité, la femme de chambre qui, là-haut, vidait sa cuvette, maniait ses clefs, ses boutons de che-mise, ses crayons et les flacons de comprimés divers épars sur sa table de toilette.

Qu’il fût un homme, à présent, c’était un fait ; Florinda le savait comme elle savait tout, d’instinct.

Et Betty Flanders elle-même commençait à s’en douter, en lisant, timbrée de Milan, la lettre de son fils. « Il ne me dit rien, absolument rien de ce que je voudrais savoir », confiait-elle d’un ton plaintif à Mrs Jarvis. Et ces pages la laissaient rêveuse.

Fanny Elmer aussi, en avait conscience, de ce qu’était à présent Jacob, et conscience jusqu’au désespoir. À son retour, quand il viendrait la voir, il prendrait tout à coup sa canne et son chapeau – elle le savait – et il irait se planter devant la fe-nêtre, d’un air totalement absent et des plus rébarbatifs.

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« Au revoir, dirait-il, je vais chez Bonamy, le taper d’un dî-ner. »

« Il me restera toujours la ressource de me jeter dans la Tamise », s’écria Fanny, en passant très vite devant l’Hospice des Enfants trouvés.

« Il ne mérite aucune confiance, ce Daily Mail ! » dit Ja-cob, cherchant autour de lui quelque autre chose à lire. Et il soupira une fois de plus, car il était, en vérité, si profondément triste qu’il fallait que la tristesse fût logée en lui, pour lui obs-curcir ainsi l’âme à tout instant – chose étonnante chez un gar-çon si disposé à jouir de tout, pas trop enclin à l’analyse, mais, il faut le dire, terriblement romanesque. Voilà ce que pensait Bo-namy, tout là-bas, à Lincoln’s Inn.

« Il va faire quelque sottise, pensait-il. S’amouracher de quelque Grecque au nez rectiligne. »

C’est à Bonamy que Jacob avait écrit de Patras – à Bonamy aussi incapable de s’attacher à une femme que de lire un sot livre.

En somme, il y a peu de bons livres, car on ne saurait compter comme tels des traités d’histoire diffus, des récits de voyage à la découverte des sources du Nil, sur un chariot traîné par des mules, ou des romans interminables.

J’aime les livres dont la force se rassemble en une page ou deux. J’aime les phrases qui ne bougeraient pas quand même une armée les traverserait. J’aime que les mots soient durs – telles étaient les opinions de Bonamy, et elles lui valaient l’hostilité de tous ceux dont le goût se tourne uniquement vers la fraîcheur matinale ; l’hostilité de ceux qui ouvrent la fenêtre pour regarder les coquelicots éparpillés en plein soleil, et ne peuvent retenir des cris de ravissement devant l’étonnante fé-condité de la littérature anglaise. Ce n’était nullement le genre

– 170 – de Bonamy. Que ses goûts littéraires affligeassent ses amis, et le rendissent, lui, peu communicatif, et difficile à satisfaire, et seu-lement tout à fait à l’aise avec un ou deux jeunes gens qui pen-saient comme lui – voilà ce qu’on avait à lui reprocher.

Toutefois, Jacob Flanders ne partageait pas ses goûts – loin de là, soupira Bonamy, en posant sur la table les minces feuillets de papier, et en réfléchissant – non pour la première fois – à la nature de Jacob.

L’ennui, chez lui, c’était cette tendance romanesque. « Mais concurremment avec la bêtise qui l’engage dans de ridicules mésaventures, il y a en lui quelque chose… quelque chose… » Bonamy poussa un soupir, car il avait pour Jacob plus d’amitié que pour personne au monde.

Jacob se planta devant la fenêtre, les mains dans les poches. De cette fenêtre il voyait trois Grecs enjuponnés ; des mâts de vaisseaux ; des oisifs, ou des gens pressés, de la classe la plus humble, flânant ou allongeant le pas, formant des groupes et gesticulant. Ce n’était pas la certitude de leur indifférence qui était cause de sa tristesse ; celle-ci provenait d’une source plus profonde – la conviction qu’il n’était pas le seul à être seul, que c’est le sort commun. Le lendemain, toutefois, tandis que le train qui le menait à Olympie contournait la colline, les pay-sannes grecques étaient dans les vignes, ensemble ; dans les gares, des vieillards buvaient, tous ensemble, du vin doux. Et bien que Jacob restât triste, il ne s’était jamais douté – il décou-vrait seulement aujourd’hui – à quel point il est agréable d’être seul ; loin de l’Angleterre : ne dépendant que de soi, séparé de tout. Le long de la route d’Olympie, on est entouré de collines escarpées et nues : entre elles, la mer bleue se découpe en triangles. Un peu comme sur la côte de Cornouailles. Ma foi, marcher seul tout le jour, gagner ce sentier et le suivre entre les buissons – sont-ce des buissons, ou des taillis ? – jusqu’au

– 171 – sommet de cette montagne du haut de laquelle on découvre la moitié du monde connu des anciens… « Voyons, dit Jacob à haute voix, car il était seul dans son compartiment, voyons, con-sultons la carte. »

Qu’on le trouve bon ou mauvais, il n’y a pas à nier en nous la présence d’un cheval indompté ; qui galope avec excès ; tombe sur le sable, fourbu ; sent sous lui la terre tourner ; éprouve – c’est positif – un élan de tendresse pour l’herbe et les cailloux, comme si l’humanité ne comptait plus, comme si les hommes et les femmes pouvaient aller se faire pendre ailleurs – désir, il n’y a pas à le nier, qui s’empare de nous assez souvent.

L’air du soir agitait un peu les rideaux sales de la fenêtre, à l’hôtel d’Olympie.

« Je suis remplie d’amour pour toutes les créatures, se di-sait Mrs Wentworth Williams – principalement pour les pauvres gens, pour les paysans qui rentrent le soir courbés sous leur fardeau. En même temps tout est plein de douceur, et vague, et triste. Oh ! triste, triste… Mais tout a un sens », ajou-tait Sandra Wentworth Williams, relevant un peu la tête ; et elle était belle, tragique, exaltée. « Tout a un sens, et il faut tout ai-mer. »

Elle tenait à la main un petit volume de format commode pour le voyage – des nouvelles de Tchékhov – et elle se tenait debout, vêtue de blanc et voilée, devant la fenêtre de l’hôtel, à Olympie.

Le soir était d’une beauté qui se confondait pour elle avec sa propre beauté. La destinée tragique de la Grèce, c’était celle des grandes âmes. Le compromis inévitable… Elle crut avoir fait une découverte. Elle noterait cela plus tard. Et se dirigeant vers la table où son mari était installé à lire, elle prit son menton dans ses mains, et se mit à penser aux paysans, à la souffrance,

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à sa propre beauté, au compromis inévitable… et à la façon d’exprimer tout cela. Et lorsque Evan Williams ferma son livre et le mit de côté pour faire place au potage que l’on apportait, il ne fit aucune réflexion, brutale, banale, ou sotte. Seuls ses yeux de chien policier, aux paupières tombantes, et ses lourdes joues blêmes, exprimaient sa mélancolique résignation, et sa convic-tion que forcé de vivre d’une façon prudente et circonspecte, il ne lui serait jamais possible d’atteindre un de ces buts qui seuls, il en était sûr, méritent d’être recherchés. Sa déférence d’époux était impeccable ; son silence, complet.

« Tout me paraît si plein de signification… » dit Sandra. Mais sa propre voix rompit le charme. Elle oublia les paysans. Seul survécut le sentiment de sa beauté ; et comme, heureuse-ment, devant elle il y avait un miroir : « Je suis très belle », se dit-elle.

Elle inclina un peu son chapeau. Son mari la vit se regar-der, et reconnut que la beauté a son importance : c’est un héri-tage que l’on ne peut pas laisser perdre. Mais en même temps c’est une barrière, et en réalité, c’est une plaie. Aussi mangea-t-il son potage les yeux tournés vers la fenêtre.

« Des cailles, dit languissamment Mrs Wentworth Wil-liams. Et ensuite du chevreau, je pense. Et puis… »

« Et puis de la crème au caramel, probablement », dit son mari sur le même ton qu’elle, préparant déjà son cure-dents. Elle posa sa cuiller sur l’assiette, et on lui enleva son potage à moitié terminé. Elle ne faisait jamais rien sans y mettre de la di-gnité ; car elle avait ce type anglais, qui rappelle tellement le type grec – sauf que les villageois lui tirent leur chapeau et que le curé le révère : et que les premiers jardiniers et que les aides-jardiniers redressent respectueusement le dos, quand la châte-laine, le dimanche matin, descend de la vaste terrasse, et, ac-compagnée du Premier Ministre, voltige autour des vases de pierre pour se choisir une rose – toutes images, peut-être, qu’elle essaie d’oublier, en ce moment où son regard erre à tra-

– 173 – vers la salle, cherchant la fenêtre où elle a laissé son livre, et où si peu d’instants auparavant, elle a fait la découverte – la décou-verte de quelque chose de très profond sur l’amour du prochain, sur la tristesse, sur les paysans.

Mais le soupir, ce fut son mari qui le poussa ; pas un soupir de désespoir, ni même de révolte. Mais comme il était par na-ture le plus ambitieux des hommes, et par tempérament le plus paresseux, il n’avait jamais abouti à rien ; il connaissait sur le bout du doigt l’histoire politique de l’Angleterre, et comme il avait vécu dans l’intimité de Chatham, Pitt, Burke et Charles James Fox, il ne pouvait pas s’empêcher d’établir une comparai-son entre eux et lui, son temps et le leur. « Et pourtant, disait-il souvent en soupirant profondément, jamais, à aucune époque, on n’a eu plus besoin de grands hommes. » Que faisait-il donc, lui, à Olympie, en train de se curer les dents, à l’auberge ? Il avait fini. Mais l’œil de Sandra restait rêveur.

« Ces melons sont sûrement mauvais pour la santé », dit-il d’un air sombre. Juste à ce moment la porte s’ouvrit, et un jeune homme en complet gris à carreaux entra.

« Superbes, mais bien indigestes ! » dit Sandra, qui s’empressait d’adresser la parole à son mari dès qu’un tiers était présent.

Tiens, un jeune Anglais en voyage ! pensa-t-elle.

Evan ne le savait que trop.

Oui, il n’était que trop instruit ; et il admirait Sandra. Des aventures, pensait-il, mais c’est charmant ! Lui, que ce fût à cause de sa taille médiocre (pourtant Napoléon, ne l’oublions pas, n’avait que cinq pieds quatre pouces) ou à cause de sa cor-pulence, ou de son inaptitude à imposer sa personnalité (et pourtant jamais les grands hommes n’ont été plus nécessaires qu’aujourd’hui, soupirait-il), lui, il n’avait rien à espérer. Rien à faire. Il jeta son cigare, s’approcha de Jacob, et lui demanda,

– 174 – avec une sorte de simplicité qui plut au jeune homme, s’il arri-vait directement d’Angleterre.

« Voilà qui est bien anglais ! » dit Sandra en riant, lorsque le garçon lui raconta, le lendemain matin, que le jeune monsieur était parti à cinq heures pour faire l’ascension de la montagne. « Je suis sûre qu’il vous a demandé un bain ? » ajouta-t-elle. À quoi le garçon répondit en secouant la tête, et en disant qu’il al-lait s’informer près du gérant. « Vous ne comprenez pas, dit Sandra, mais ça n’a pas d’importance. »

Étendu au sommet du mont, dans une solitude absolue, Ja-cob éprouvait une immense satisfaction. Jamais de sa vie, peut-être, il n’avait été si heureux.

Mais le soir, à dîner, Mr Williams lui proposa le journal ; ensuite (tandis qu’ils faisaient ensemble les cent pas sur la ter-rasse, en fumant – car comment refuser le cigare de cet homme ?) Mrs Williams lui demanda s’il avait vu le théâtre au clair de lune ; s’il connaissait Everard Sherbon ; s’il lisait cou-ramment le grec (Evan se leva silencieusement, et rentra) : et, dans le cas où il aurait à sacrifier soit la littérature française, soit la russe, laquelle il préférerait ?

« Et maintenant, écrivit Jacob dans sa lettre à Bonamy, il va falloir que je lise son sacré bouquin » – son Tchékhov, vou-lait-il dire : car elle le lui avait prêté.

Bien que cette opinion soit peu répandue, il paraît assez probable que les lieux dénudés, les champs trop caillouteux pour être cultivés, les flots verts et tumultueux qui séparent l’Angleterre de l’Amérique, sont plus sains pour nous que les villes.

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Quelque chose en nous d’absolu méprise les conventions. C’est ce quelque chose qui est irrité et dénaturé par la vie so-ciale. Les gens se rassemblent dans un salon. « Que je suis charmé de vous voir ! » dit l’un ; et c’est un mensonge. Puis : « À présent, je préfère le printemps à l’automne ; c’est ce qui arrive, je crois, quand on commence à vieillir. » Car les femmes, tou-jours, toujours, toujours, parlent de leurs sentiments : et lors-qu’elles disent : « quand on commence à vieillir », elles s’attendent à une réponse qui n’a rien à voir avec la question.

Jacob s’assit, pour se reposer, dans une ancienne carrière, d’où les Grecs avaient extrait le marbre nécessaire à la construc-tion du théâtre. C’est, en effet, une dure entreprise, que d’escalader en plein jour une montagne de l’Hellade. Les cycla-mens pourpres étaient en fleur ; les petites tortues clopinaient de touffe d’herbe en touffe d’herbe ; l’air avait un parfum puis-sant, et tout à coup plein de douceur, et le soleil, frappant sur des éclats de marbre, était aveuglant. Calme, dominateur, un peu mélancolique, et plein d’un auguste ennui, Jacob trônait, fumant sa pipe.

Bonamy aurait déclaré que c’était là, justement, la cause de son souci – cette habitude qu’avait Jacob de broyer du noir, de se donner des airs de pêcheur en chômage, ou d’amiral anglais en retraite. Impossible, impossible de rien lui faire comprendre, dans ces moments-là. Mieux valait le laisser tranquille. Il était assommant. Et même, parfois, désagréable.

Le lendemain, Jacob sortit de bonne heure, et alla voir la sculpture, son Baedeker en main.

Sandra Wentworth Williams, parcourant le monde avant déjeuner, à la recherche d’une aventure ou d’un point de vue, entièrement vêtue de blanc, pas très grande, mais droite comme un I – Sandra Williams aperçut tout à coup la tête de Jacob, exactement sur le même plan que celle de l’Hermès de Praxitèle. La comparaison était toute en faveur du jeune Anglais. Mais avant qu’elle pût placer un mot, Jacob était déjà sorti du Musée.

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D’ordinaire, une femme élégante voyage avec plus d’une robe, et si le blanc convient aux heures matinales, peut-être qu’un costume de teinte sable semé de pois violets, un chapeau noir, et un volume de Balzac, conviennent pour la soirée. C’est ainsi que Sandra était équipée lorsque rentra Jacob. Elle était très belle. Les mains jointes d’un air pensif, écoutant parler son mari, elle semblait voir les paysans qui revenaient avec des branchages sur le dos ; semblait remarquer que la colline pas-sait du bleu au noir ; semblait faire la différence entre le faux et le vrai. C’était l’impression de Jacob, qui croisa subitement les jambes, en constatant à quel point son pantalon était défraîchi.

« Il a tout de même l’air bien distingué », décida Sandra.

Et Williams, étalé dans un fauteuil avec un journal sur les genoux, les enviait tous les deux. Lui, ce qu’il aurait de mieux à faire, ce serait de publier, chez Macmillan, sa monographie sur la politique étrangère de Chatham. Mais que diable venait faire en lui ce sentiment malsain, nauséabond, qui l’envahissait tout entier ? cette agitation, cet emportement, cette fièvre – la jalou-sie ! la jalousie ! la jalousie… qu’il s’était juré de ne plus jamais ressentir.

« Venez avec nous à Corinthe, Flanders », dit-il avec plus d’énergie que d’habitude, en s’approchant de Jacob. La réponse le soulagea, ou plutôt il fut soulagé par la manière ferme, di-recte, bien que timide, dont le jeune homme lui dit qu’il serait enchanté de les accompagner.

Voilà un garçon, pensa Williams, qui est fait pour réussir en politique.

« Je suis décidé, tant que je vivrai, à retourner chaque an-née en Grèce, écrivit Jacob, le même soir, à Bonamy. C’est la seule chance que j’entrevoie de me défendre contre la civilisa-tion. »

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« Dieu sait ce qu’il entend par là ! » soupira Bonamy. Comme lui-même ne disait jamais les choses par à-peu-près, les propos obscurs de Jacob lui inspiraient de la méfiance, lui fai-saient une sorte d’effet, à lui qui était uniquement pour le défini, le concret, le rationnel.

Impossible d’imaginer récit plus simplement fait que celui de Sandra, redescendant vers Corinthe en suivant l’étroit sen-tier, tandis que Jacob, à côté d’elle, marchait sur un sol plus rude. Elle avait perdu sa mère à l’âge de quatre ans ; et le parc du château était immense. « On aurait cru n’en pouvoir jamais sortir », dit-elle en riant. Il y avait bien la bibliothèque, avec ce bon Mr Jones et ses leçons de choses. « Mais il m’arrivait sou-vent de rester à la cuisine, sur les genoux du maître d’hôtel », ajouta-t-elle en riant toujours, mais d’un rire mélancolique.

Jacob pensait que s’il avait été présent, il serait venu à son secours ; car elle avait dû courir de grands dangers. Et en lui-même il se disait : « Bien des gens ne comprendraient pas qu’une femme raconte ces choses-là. »

Elle attachait peu d’importance aux difficultés du chemin, et Jacob remarqua qu’elle portait des culottes, sous sa jupe courte.

« Voilà ce que ne feraient pas des personnes comme Fanny Elmer, pensa-t-il. Ou comme cette… Carslake, dont je ne me rappelle plus le petit nom… elles ont pourtant la prétention… »

Mrs Williams parlait en toute simplicité. Et lui, Jacob, était surpris de sa propre connaissance des règles du savoir-vivre, de voir combien on peut dire plus de choses qu’on n’en avait l’intention ; à quel point on peut être confiant envers une femme ; et comme il se connaissait peu lui-même avant au-jourd’hui.

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Evan vint au-devant d’eux sur la route ; et pendant que la voiture montait et descendait les côtes (car la terre de Grèce est accidentée, bien qu’étonnamment pure de lignes : une terre sans arbres, où l’on voit le sol entre les brins d’herbe, où chaque colline nettement modelée, découpée, se profile généralement sur des eaux bleues, d’un bleu sombre, étincelantes, semées d’îles pâles qui flottent à l’horizon ; de loin en loin, un bouquet de palmiers, au creux d’un vallon ponctué de chèvres noires et de petits oliviers ronds, et creusé parfois d’excavations blanches, qui s’entrecoupent et rayonnent en tous sens…). Donc, pendant que la voiture montait et descendait les côtes, Evan, dans son coin, fronçait le sourcil ; sa main, telle une griffe de tigre, était si fortement repliée sur elle-même que la peau se tendait aux jointures des doigts, et que les poils, sur les pha-langes, se hérissaient. Sandra lui faisait vis-à-vis, altière comme une victoire qui se prépare à prendre son vol.

Pas de cœur ! pensa Evan (et c’était faux).

Pas de cervelle ! jugea-t-il (et ce n’était pas vrai non plus).

« Enfin !… » Il enviait sa femme.

Quand vint l’heure du coucher, Jacob, devant son papier à lettres, ne sut que dire à Bonamy. Pourtant il avait vu Salamine, Marathon dans la distance. Mais non… ce brave Bonamy ! Im-possible de lui écrire. C’était bizarre.

« J’irai tout de même à Athènes », résolut-il d’un air fa-rouche, nonobstant l’hameçon qui le tiraillait.

Les Williams avaient déjà visité Athènes.

Athènes peut encore surprendre un jeune homme, comme le plus étrange des composés, le plus incongru des assemblages.

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Tantôt c’est une simple bourgade, tantôt la ville éternelle. Tan-tôt des bijoux importés, de la pure camelote, s’étalent sur des cadres de peluche. Tantôt la Femme, dans sa majesté, apparaît nue, sauf une draperie flottante à partir du genou. Le visiteur ne peut donner aucune forme à ses impressions, tandis que par une journée brûlante, il se promène sur le Boulevard de Paris, et se range précipitamment pour faire place au landau royal, in-croyablement délabré, qui roule avec fracas le long de la chaus-sée inégale, salué par les citoyens des deux sexes, en chapeau melon, ou en toilettes bon marché d’un genre bien parisien ; ce qui n’empêche pas qu’un berger en jupon, bonnet phrygien et houseaux, fasse passer son troupeau de chèvres presque sous les roues royales, ni l’Acropole de surgir, et de dominer la ville, comme une large vague immobile où seraient solidement plan-tées les colonnes jaunies du Parthénon.

Ces colonnes dorées, fortement plantées sur l’Acropole, sont à toute heure visibles ; bien qu’au coucher du soleil, à l’heure où les vaisseaux du Pirée tirent leurs salves, on entende sonner une cloche, on voie apparaître un gardien revêtu d’un uniforme (le gilet déboutonné). Alors les femmes roulent la chaussette qu’elles étaient en train de tricoter, appellent leurs mioches, et redescendent ensemble vers leurs demeures.

Ils sont éternellement présents, et les piliers et le fronton, et le Temple de la Victoire, et l’Érechthéion posé sur un roc fauve crevassé d’ombres ; dès que l’on ouvre ses volets, et qu’appuyé sur le rebord de la fenêtre, on écoute le brouhaha, les cris, le fouet qui claque, on les revoit. Ils sont là.

L’extrême netteté de leur aspect, tantôt d’une blancheur éclatante, tantôt d’une teinte dorée ou rosée suivant la lumière, impose l’idée de la durée, de la présence indestructible d’une force spirituelle, qui se dissipe ailleurs en frivoles recherches. Mais cette pérennité existe tout à fait en dehors de notre admi-ration. Quoique d’une beauté suffisamment humaine pour nous émouvoir, et pour agiter au fond de nous le trouble dépôt des

– 180 – souvenirs, des abandons, des regrets, des cultes sentimentaux – le Parthénon est étranger à tout cela ; et lorsqu’on se dit qu’il est là, toujours là, depuis tant de nuits, depuis des siècles, on com-mence à saisir un lien entre son rayonnement (il éblouit en plein jour, et la frise est presque invisible) et cette idée que peut-être, c’est la beauté seule qui est immortelle.

En outre, comparé au moderne stuc lépreux, au son grin-çant des chansons à la mode, raclées sur des guitares ou mou-lues par le gramophone, et à ces visages mobiles, mais insigni-fiants, que l’on voit dans la rue, le Parthénon réellement nous surprend par son immobilité silencieuse, et si pleine de force, que loin de sembler décrépit, il nous apparaît, au contraire, comme fait pour survivre à l’univers entier.

« Et les Grecs, en gens raisonnables, ne se donnaient pas la peine de fignoler le dos de leurs statues », dit Jacob, protégeant ses yeux du soleil et remarquant que les parties de la sculpture non destinées à être vues étaient demeurées à l’état brut. Il re-marqua également cette légère irrégularité, dans la disposition des degrés, que « le sens artistique des Grecs (comme on peut le lire dans le guide) préférait à l’exactitude mathématique ».

Il s’arrêta à l’endroit même où la grande statue de Pallas Athéna avait été placée autrefois, et identifia les illustres points de repère du paysage.

Bref, il fut consciencieux et diligent ; mais excessivement morose. Et de plus, empoisonné par les cicérones. Ceci se pas-sait le lundi.

Mais le mercredi, il télégraphia à Bonamy pour lui dire de venir immédiatement. Ensuite il froissa le télégramme et le jeta dans le ruisseau.

D’abord, il ne voudra pas venir, pensa-t-il. Et puis ces états-là, d’ordinaire, ne durent pas. « Ces états-là », c’était ce

– 181 – sentiment pénible, ce malaise non sans rapport avec l’égoïsme, qui fait qu’on désire que tout disparaisse, qu’on voudrait ne plus rien voir, parce qu’on a dépassé la limite de ce qu’on est capable de supporter. « Si cela dure encore longtemps, je n’y résisterai jamais. Tandis que si j’ai quelqu’un près de moi… » Malheureu-sement, ce Bonamy, il colle à son Lincoln’s Inn. Ma foi, que tout aille au diable, tout et le reste… C’est ainsi qu’on reste accablé devant la splendeur de l’Hymette, du Pentélique, du Lycabet, d’un côté, et de la mer de l’autre, quand on est arrêté au pied du Parthénon, à l’heure où le soleil se couche, où le ciel s’empanache de rose, où le marbre fauve se dore sous nos yeux. Heureusement, chez Jacob, le sens des associations person-nelles était peu développé ; il ne faisait pas de retours sur lui-même, il évoquait rarement Platon et Socrate ; d’autre part, son goût pour l’architecture était prédominant ; il préférait la sta-tuaire à la peinture, et il commençait à se sentir fortement pré-occupé des problèmes de la civilisation, résolus par les gens, ce-la va sans dire, d’une manière si remarquable, sans que d’ailleurs leur solution nous soit présentement d’aucun secours. Tandis qu’il méditait là-dessus, le mercredi soir, une fois cou-ché, il sentait son flanc tiraillé par le maudit hameçon, et se re-tournant dans son lit, avec une sorte de violence désespérée il évoquait l’image de Sandra, dont il était amoureux.

Le lendemain, il monta au Pentélique.

Le surlendemain, il retourna au Parthénon. L’heure était matinale, la place presque déserte : il y avait dans l’air une me-nace d’orage. Mais le soleil tombait en plein sur l’Acropole ; si bien qu’ayant l’intention de s’arrêter là pour lire, et découvrant un tambour de marbre d’où l’on pouvait voir Marathon, tout en étant à l’ombre, il s’y installa ; devant lui, flamboyait l’Érechthéion éblouissant de blancheur.

Au bout d’une page, il glissa le pouce entre les feuillets du livre, et le ferma à moitié. Pourquoi ne pas gouverner les

 

– 182 – peuples comme il le faudrait ? se demanda-t-il. Et il reprit sa lecture.

Nul doute que sa position, en face et au-dessus de Mara-thon, ne lui remontât le moral dans une certaine mesure. Il est possible aussi qu’un cerveau lent, mais vaste, ait de ces illumi-nations soudaines. Ou peut-être, insensiblement, durant son voyage sur le continent, avait-il pris goût à la politique ?

Car lorsqu’il leva les yeux, et contempla le dur profil du monument, subitement ses réflexions prirent une extraordi-naire acuité : la Grèce était un pays fini ; le Parthénon, une ruine ; et lui, Jacob, existait. (Des dames aux ombrelles vertes et blanches passèrent alors devant lui – des Françaises, qui al-laient rejoindre leurs époux à Constantinople.)

Jacob reprit sa lecture. Puis, posant le livre sur le sol, il se mit, comme inspiré, à rédiger une note sur l’importance de l’histoire – celle de la démocratie – un de ces gribouillis qui peuvent aussi bien servir de point de départ à l’effort de toute une vie, que tomber, vingt ans après, d’entre les feuillets d’un livre, sans qu’on parvienne à s’en rappeler un seul mot. C’est une épreuve assez pénible ; on aurait mieux fait de brûler ça.

Jacob écrivit : puis il dessina ; il dessina un nez grec ; à ce moment, les Françaises, ouvrant et fermant leurs parasols sous son nez à lui, s’exclamèrent sur l’état du ciel – disant qu’on ne savait jamais sur quoi compter, dans ce pays ; serait-ce la pluie, ou le beau temps ?

Jacob se leva et se dirigea vers l’Érechthéion, dont un cer-tain nombre de cariatides soutiennent encore le toit. Il se re-dressa légèrement, car avant d’agir sur l’âme, la stabilité et l’équilibre ont tout d’abord une action sur le corps. Comme elles réduisaient tout à peu de chose, ces statues ! Il les contempla, et se retournant, surprit Mme Lucien Gravé, perchée sur un bloc de marbre, en train de braquer sur lui son kodak. Naturellement elle sauta d’un bond, en dépit de son âge, et de sa corpulence, et

– 183 – de ses souliers trop étroits – depuis que sa fille était mariée, elle s’abandonnait avec volupté, mais non sans quelque héroïsme, à un grotesque embonpoint ; elle sauta, mais pas assez vite pour ne pas être aperçue.

Au diable toutes ces femelles ! pensa-t-il. Et il courut cher-cher son livre, qui gisait au pied du Parthénon. « Comme elles s’arrangent pour tout gâter ! » murmura-t-il, debout contre une des colonnes, son livre serré sur sa poitrine. (Le temps ? pas de doute, il allait changer ; l’orage était imminent ; Athènes sous un nuage.)

« Ces sacrées femmes, elles sont cause de tout », dit Jacob, sans aucune trace d’amertume, mais plutôt avec tristesse et dé-senchantement, à la pensée de ce qui aurait pu être et ne serait pas. (Cette brutale désillusion est fréquente chez les tout jeunes gens, chez des garçons sains de corps et d’esprit, qui devien-dront bientôt pères de famille, et directeurs de banques.)

S’assurant d’un œil circonspect que les Françaises étaient bien parties, Jacob retourna vers l’Érechthéion, et glissa un re-gard furtif vers la cariatide qui, du côté gauche, soutient le toit. Elle lui rappelait Sandra Wentworth Williams. Il la contempla, puis détourna les yeux. Il la regarda de nouveau, et de nouveau détourna les yeux. Il était extraordinairement ému, et bien qu’effrité par les ans, le nez grec de la statue le hantait, Sandra le hantait, toutes sortes de choses le hantaient ; et toutes ces hantises dans la tête, il partit faire l’ascension du mont Hy-mette, seul, par la grande chaleur.

Durant cette même après-midi Bonamy, tout exprès pour parler de Jacob, alla prendre le thé chez Clara Durrant, dans le square situé derrière Loane Street, où, par les chaudes journées de printemps, des stores à rayures apparaissent aux façades ; où des chevaux de sang piaffent sur le macadam, le long du trot-toir, devant les portes ; où de vieux messieurs en gilet clair son-

– 184 – nent, et font leur entrée avec grande politesse, quand la femme de chambre accorte leur dit que Mrs Durrant est chez elle.

Bonamy s’assit près de Clara dans une pièce sur le devant, tout ensoleillée, d’où l’on entendait la ritournelle d’un orgue de Barbarie ; et l’arrosoir municipal qui éclaboussait lentement la chaussée ; et la vibration des voitures, tandis que sur l’argenterie, la percale glacée, les tapis beiges et bleus, les vases garnis de feuillage, passaient de tremblantes rayures d’or.

L’insipidité de leur causerie ne mérite même pas qu’on en cite un échantillon. Bonamy ne cessait de faire, avec douceur, des réponses tranquillisantes, et son étonnement allait crois-sant, devant une existence comprimée et minimisée au point de tenir tout entière dans un soulier de satin blanc (cependant que Mrs Durrant, dans la pièce voisine, échangeait d’une voix stri-dente des vues politiques avec Sir X…) – ceci jusqu’à l’instant où l’âme de Clara, cette âme aux profondeurs inconnues, apparut dans toute sa candeur ; et Bonamy aurait prononcé le nom de Jacob, s’il n’avait pas commencé à être intimement convaincu qu’elle était amoureuse de lui – et qu’on n’y pouvait absolument rien.

« Absolument rien ! » s’écria-t-il au moment où la porte se referma ; et pour un homme de son tempérament, il éprouva, en traversant le parc, une impression très singulière : des voitures irrésistiblement entraînées : des parterres inflexiblement symé-triques : une force qui se rue aveuglément autour de dessins géométriques, de la façon la plus ridicule du monde. Est-ce que par hasard Clara, pensa-t-il en s’arrêtant pour regarder de jeunes garçons qui se baignaient dans la serpentine, est-ce que par hasard Clara serait la femme qui se tait – et Jacob finira-t-il par l’épouser ?

Mais à Athènes, en plein soleil, à Athènes où il est impos-sible d’obtenir à cinq heures du soir une tasse de thé, et où les

– 185 – vieux messieurs qui parlent politique ne cessent de tourner en rond ; à Athènes, Sandra Williams, vêtue de blanc et voilée, les jambes allongées devant elle, un coude sur le bras du fauteuil de rotin, capricieusement entourée de bleus nuages de fumée de cigarette, Sandra Wentworth Williams était assise.

Les orangers qui prospèrent dans le square de la Constitu-tion, l’orchestre, les piétinements, le ciel, les maisons de teinte citron ou rose, tout prenait une telle signification qu’après sa seconde tasse de thé elle se mit à romancer l’histoire de l’Anglaise noble et impulsive qui, à Mycènes, offre une place dans sa voiture à une vieille dame américaine, Mrs Duggan – histoire qui n’était pas entièrement fausse, bien qu’il n’y fût pas tenu compte de la présence d’Evan, perché tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, en attendant que ces dames eussent terminé leur conversation.

« Je suis occupée en ce moment à mettre en vers la Vie du Père Damien », disait Mrs Duggan. Elle avait tout perdu, mari, enfant – tout au monde ; mais il lui restait la foi.

Sandra, flottant à la dérive du particulier à l’universel, se laissait aller en arrière, sur le dossier de son fauteuil, en proie à une sorte de transe. La fuite éternelle du temps, qui nous pour-chasse d’une façon si tragique ; l’éternelle formule : « Esclave ou parasite », s’éclairaient, prenaient à cette minute l’éclat de ces globes d’or éphémères suspendus dans le vert feuillage ; les bai-sers sur des lèvres destinées à périr ; le monde qui tourne, qui tourne, dans un dédale de fièvre et de bruit – quoique à vrai dire ce soir soit un beau soir paisible, d’une adorable pâleur… Mais moi, je suis sensible à tous les aspects des choses, pensait San-dra ; et Mrs Duggan m’écrira toujours, et toujours je lui répon-drai. Bientôt le défilé de l’orchestre royal, précédé du drapeau grec, souleva en elle de plus amples vagues d’émotion – et la vie devint quelque chose que les plus hardis enfourchent et mon-tent – pour aller prendre la mer, les cheveux au vent. (Voilà du moins ce qu’elle imaginait, au moment même où la brise se le-

– 186 – vait doucement parmi les orangers) – et elle se voyait elle-même émerger de l’écume des flots, lorsqu’elle aperçut Jacob. Il était debout dans le square avec un livre sous le bras, et regardait dis-traitement autour de lui. Qu’il fût puissamment bâti, et destiné à épaissir avec le temps, c’était incontestable.

Elle se demandait, d’ailleurs, si ce n’était pas un simple lourdaud.

« Le voilà, ce jeune homme, ce Mr Flanders ! dit-elle d’un ton malveillant.

– Où ? dit Evan. Je ne le vois pas.

– Oh ! il s’en va… il est à présent derrière les arbres. Non, vous ne pouvez pas le voir. Mais nous sommes sûrs de nous je-ter dessus dans la soirée. » Ce qui arriva, bien entendu.

Jusqu’à quel point était-ce un lourdaud ? Jusqu’à quel point Jacob Flanders, à l’âge de vingt-six ans, était-il un imbé-cile ? Il est vain de vouloir inventorier les gens, en faire la somme totale. On ne peut que s’en rapporter à des indices, sans tenir absolument compte de leurs paroles, ni même de leurs actes. Certaines personnes, il est vrai, éprouvent à première vue d’ineffaçables impressions. D’autres tâtonnent, procèdent par étapes, se laissent mener ici et là. De bonnes vieilles dames af-firment que les chats sont les meilleurs juges du caractère. Les chats recherchent toujours les braves gens, disent-elles ; en ce cas, que faut-il penser de Mrs Whitehorn, la logeuse de Jacob, qui a les chats en horreur ?

Une opinion hautement respectable, c’est que le boniment psychologique est vraiment exagéré de nos jours. Après tout, si Fanny Elmer est tout sentiment et sensation ; si Mrs Durrant est dure comme du fer ; et si Clara, par suite surtout de l’emprise maternelle (au dire des marchands d’analyse) n’a jamais été ca-pable de faire quoi que ce soit par elle-même, et ne laisse dis-

– 187 – cerner qu’à des regards très fins ses profondeurs sentimentales positivement inquiétantes ; si elle est certainement destinée à se jeter un jour ou l’autre dans les bras d’un homme indigne d’elle, à moins (disent les débitants de psychologie) qu’elle ne possède quelque étincelle de la force d’âme de sa mère – ne soit en quelque sorte héroïque – quelle importance cela a-t-il ? Hé-roïque ! quelle épithète à appliquer à Clara Durrant, naïve au suprême degré ! diront certaines personnes. C’est là pourtant, semble-t-il, la vraie raison de l’attrait qu’elle exerce sur Dick Bonamy – ce jeune homme qui a le nez de Wellington. Il est vrai que ce garçon-là est un garçon énigmatique. Les commérages s’arrêtent court, devant cette allusion évidente à une disposition spéciale – dont on parle à mots couverts depuis longtemps.

« Mais c’est parfois, justement, une femme dans le genre de Clara qui convient à ce type d’hommes… insinue Julia Eliot.

– Ma foi, réplique Mr Bowley, ma foi, c’est possible. »

Car, si longtemps que durent ces potins, et quelle que soit la manière dont on farcit la victime, jusqu’à ce qu’elle soit dodue et succulente comme le foie d’une oie rôtie à feu vif, jamais on n’arrive à une conclusion.

« Ce jeune homme, dira-t-on, ce Jacob Flanders, qui a l’air si distingué – et pourtant si emprunté… » Et les voilà qui por-tent leur attention sur lui, et oscillent éternellement entre deux extrêmes. « Il montait à cheval, il suivait les chasses, disent-ils, et Dieu sait comment il faisait… il n’a pas le sou. »

« Avez-vous jamais entendu parler de son père ? demande Miss Julia Eliot.

– Sa mère était, dit-on, je ne sais trop comment, apparen-tée aux Rocksbier, répond Mr Bowley.

– En tout cas, il ne se surmène pas.

– Il est très aimé de ses camarades.

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– De Dick Bonamy, voulez-vous dire ?

– Non, ce n’est pas à cela que je pensais. Ce n’est pas du tout le genre de Jacob. Lui, c’est précisément le garçon qui tombe amoureux à première vue, quitte à s’en repentir toute sa vie.

– Ah ! Mr Bowley, s’écrie Mrs Durrant, autoritaire comme de coutume, vous vous rappelez Mrs Adam ? Voici sa nièce que je vous présente. » Et Mr Bowley, se levant, salue poliment et va chercher l’assiette de fruits glacés.

Ceci nous ramène à considérer l’opinion des gens sérieux qui font partie des clubs et des ministères – et représentent l’étude des caractères comme un frivole passe-temps, exercé au coin du feu par des gens qui ont des impatiences dans les jambes : linéaments exquis circonscrivant le vide, fleurs de rhé-torique et pur fatras.

Les vaisseaux de guerre se déploient dans la mer du Nord, maintenant habilement leurs positions respectives. À un signal donné (le maître canonnier, montre en main, compte les se-condes – à la sixième il lève les yeux) tous les canons partent à la fois, visant une même cible qui s’enflamme et vole en éclats. Avec une égale indifférence, une douzaine de jeunes gens, au printemps de la vie, descendent, le visage calme, dans les pro-fondeurs de l’Océan ; et là, impassiblement, quoique en parfaite connaissance de cause, ils asphyxient ensemble, sans se plaindre. Comme des carrés de soldats de plomb, la troupe couvre le champ de blé, escalade le flanc de la colline, s’arrête, tournoie, s’éparpille, et s’aplatit sur le sol, sauf quelques débris qui s’agitent (on peut les voir à la lorgnette) et retombent comme une jonchée d’allumettes cassées.

Toutes ces formes d’activité, jointes aux échanges inces-sants des banques, des laboratoires, des chancelleries, et des en-

– 189 – treprises commerciales, ce sont les coups de rame qui, dit-on, font avancer le monde. Et cette avance est réglée par des hommes aussi inoffensifs, en apparence, que l’impassible ser-gent de ville de Ludgate Circus. Faites attention toutefois que le visage de cet homme, loin d’être rembourré jusqu’à la boursou-flure, est tendu par l’effort de la volonté et amaigri par la fatigue de cet effort. Quand il lève le bras droit, la puissance de ses veines se propage de son cœur jusqu’au bout de ses doigts ; pas une once n’en est perdue, ni en impulsions soudaines, ni en re-grets sentimentaux, ni en cheveux coupés en quatre. Aussi les omnibus s’arrêtent pile.

C’est ainsi que nous vivons, paraît-il, menés par une force insaisissable. Et l’on dit aussi que les romanciers ne la captent jamais tout à fait ; elle passe avec effraction à travers leurs filets, qu’elle réduit en lambeaux. Et c’est d’elle que nous vivons – de cette insaisissable force.

« Mais des hommes ? dit le vieux général Gibbons, faisant du regard le tour du salon, rempli comme tous les dimanches après-midi, de gens bien habillés. Mais des canons ? » Mrs Durrant, à son exemple, inspecte les alentours.

Clara, croyant que sa mère la cherche, approche ; et puis s’en va.

On parle de l’Allemagne, ici, chez les Durrant, tandis que Jacob, mené par l’insaisissable force, descend rapidement la rue d’Hermès, pour aller se jeter dans les bras des Williams.

« Ah ! » s’écria Sandra, avec une cordialité qu’elle éprouva aussitôt. Evan ajouta : « Quel heureux hasard ! »

Le dîner offert à Jacob, dans l’hôtel qui donne sur le square de la Constitution, fut un excellent dîner. Des corbeilles en ar-gent plaqué contenaient des petits pains frais. Il y avait du beurre authentique. Et c’est à peine si la viande avait besoin

– 190 – d’être déguisée sous un amas de petits légumes verts et rouges, glacés de sauce.

Une impression d’étrangeté n’en subsistait pas moins. Les petites tables étaient dressées, à intervalles réguliers, sur un ta-pis rouge orné du monogramme en jaune du roi de Grèce.

Sandra avait gardé son chapeau et son voile, comme d’habitude. Evan regardait à droite et à gauche, imperturbable et pourtant victime résignée ; et de temps à autre il soupirait. Oui, tout cela paraissait étrange : ces Anglais, qui se rencon-traient à Athènes un soir de mai… Jacob, tout en faisant hon-neur au dîner, répondait intelligemment, mais d’une voix un peu stridente.

Les Williams partaient le lendemain matin pour Constan-tinople. Ils l’annoncèrent.

« Vous ne serez pas encore levé », dit Sandra.

Ils allaient donc abandonner Jacob. Se détournant un peu, Evan donna un ordre – commanda une bouteille de vin – dont il servit un verre à Jacob avec une sorte de sollicitude, paternelle, si l’on peut dire. Rester seul – mais c’est excellent, pour un jeune homme. Et jamais le pays n’avait eu plus grand besoin de bons serviteurs. Evan soupira.

« Et vous êtes allé à l’Acropole ? demanda Sandra.

– Oui », dit Jacob. Tous deux se dirigèrent vers la fenêtre, pendant qu’Evan donnait des ordres pour se faire éveiller de bonne heure le lendemain matin.

« C’est prodigieux », dit Jacob, d’un ton rogue.

Sandra leva légèrement les paupières. Peut-être aussi que ses narines se dilatèrent légèrement.

« C’est convenu, à six heures et demie », dit Evan, venant les rejoindre, avec l’air de se voir en face d’un événement, alors

– 191 – qu’il avait devant lui Jacob et Sandra sa femme, debout, le dos tourné à la fenêtre.

Elle lui sourit.

Et comme, sans mot dire, il se rapprochait, elle parla, sans prendre la peine de finir ses phrases.

« Mais… ce serait délicieux, ne croyez-vous pas ? Evan, si vous n’êtes pas trop fatigué… l’Acropole ?… »

Evan, à ces mots, les regarda ; ou du moins – car Jacob fixait le fond de la pièce – regarda sa femme d’un air hargneux, renfrogné, mais avec une sorte de détresse. Non qu’il crût qu’elle allait avoir pitié de lui – pas plus qu’il ne s’attendait à ce que l’implacable ardeur de l’amour, quoi qu’il fît pour s’en gué-rir, cessât de le torturer.

Jacob et Sandra partirent, et il resta seul dans le fumoir, qui donne sur le square de la Constitution.

« Il est plus content comme ça, dit Sandra ; tout seul avec ses journaux, dont nous avons été privés depuis quelques jours. Et, mon Dieu, ne vaut-il pas mieux que chacun ait ce qu’il dé-sire ?… Depuis que nous ne nous sommes vus, vous avez admiré bien des merveilles… quelle impression ? – je vous trouve chan-gé.

– Vous désirez aller à l’Acropole ? dit Jacob. En ce cas, par ici.

– Ce sont des souvenirs à garder toute sa vie, dit Sandra.

– Oui. Je regrette que vous n’y soyez pas allée dans la jour-née.

– C’est encore plus beau à cette heure-ci », dit Sandra avec un geste expressif.

– 192 –

Jacob eut un regard vague.

« Vraiment, il vaut mieux voir le Parthénon le jour, dit-il. Vous ne pourriez pas y retourner demain matin – ce serait trop tôt ?

– Vous avez dû y passer des heures, tout seul.

– Seul ? ce matin, c’était plein d’horribles femmes.

– D’horribles femmes ? répéta Sandra.

– De Françaises.

– Quelque chose de merveilleux vous est quand même arri-vé, dit-elle. (Dix minutes, un quart d’heure, une demi-heure peut-être, voilà le temps dont elle disposait.)

– Oui, dit-il.

– Quelque chose qui est merveilleux quand on a votre âge, quand on est jeune. Et maintenant, qu’allez-vous faire ? Devenir amoureux, sans doute… oh ! sûrement. Mais ne précipitez rien. Je suis tellement plus vieille que vous… »

Un groupe de gens encombrants l’écarta du trottoir.

« Continuons-nous ? demanda Jacob.

– Continuons », répondit-elle.

Elle ne pouvait pas s’arrêter avant de lui avoir dit… ou de lui avoir entendu dire… quoi ? mais était-ce un acte de sa part qu’elle attendait ? Qu’elle entrevoyait dans la distance, inca-pable de se calmer ?

« Vous ne verrez jamais d’Anglais installés dehors comme ces gens-là, dit Jacob.

 

– 193 –

– Non, jamais. Quand vous serez de retour en Angleterre, souvenez-vous de cette soirée – ou tenez ! Venez avec nous à Constantinople.

– Mais… »

Sandra soupira.

« Oui, je sais, il faut que vous visitiez Delphes », dit-elle. En même temps, elle se demandait : « Mais qu’est-ce que j’attends de lui ? peut-être quelque chose que je n’ai jamais eu ? »

« Il faut y arriver vers six heures du soir, reprit-elle. Vous verrez planer les aigles. »

Un réverbère, au coin de la rue, éclaira le visage de Jacob : un visage contracté, et même désespéré ; l’air maître de lui, pourtant. Peut-être souffrait-il. Il était naïf. Non sans causticité, toutefois. Déjà il portait en lui le germe de la totale désillusion qui lui viendrait plus tard, dans sa maturité, sur le compte des femmes. Peut-être ne viendrait-elle pas fatalement, cette désil-lusion de l’âge mûr, si l’on se donnait la peine de monter vail-lamment la côte ?

« L’hôtel est abominable, dit Sandra. Les précédents voya-geurs avaient laissé leurs cuvettes pleines d’eau sale. D’ailleurs, c’est la règle, ajouta-t-elle en riant.

– Les gens qu’on rencontre en voyage sont vraiment odieux, dit-il. Son agitation était évidente.

– Écrivez-moi, faites-moi part de vos impressions, dit-elle. Dites-moi ce que vous pensez, ce que vous éprouvez. Dites-moi tout. »

La nuit était sombre ; l’Acropole, un tertre déchiqueté.

« Cela me ferait un immense plaisir, dit-il.

 

– 194 –

– Quand nous serons de retour à Londres, nous nous re-verrons.

– Oui… Je suppose que ce n’est pas fermé le soir ? dit Ja-cob.

– Nous escaladerons la clôture », dit-elle avec véhémence.

Obscurcissant l’éclat de la lune, et plongeant en même temps l’Acropole dans l’obscurité, les nuages glissaient d’est en ouest. Les nuages se massaient ; les vapeurs s’épaississaient ; les voiles traînants s’immobilisaient, s’étalaient.

Tout était noir à présent dans Athènes, sauf le trait rouge un peu flottant qui marquait la place des rues ; et la façade du Palais, à la lumière électrique, paraissait cadavéreuse. En mer, on voyait les jetées, représentées par des taches distinctes ; les vagues étaient invisibles, et les promontoires et les îles n’étaient que des renflements sombres semés de points lumineux.

« J’aimerais vous présenter mon frère, si vous le permettez.

– Et quand votre mère viendra à Londres… » dit Sandra.

La terre grecque était dans l’ombre ; quelque part au large d’Eubée, un nuage, sans doute, avait frôlé les vagues en les écla-boussant de pluie – à la surface de la mer, les dauphins décri-vaient des cercles, de plus en plus en profondeur. Et c’était un vent violent, le vent qui parcourait la mer de Marmara, entre la Grèce et les plaines troyennes.

En Grèce, et sur les hauts plateaux d’Albanie et de Turquie, le vent balaie la poussière et le sable, et s’alourdit de leurs parti-cules desséchées. Il crible le dôme lisse des mosquées, il cingle les roides cyprès, auprès des tombes musulmanes enturban-nées.

Le voile de Sandra flottait autour d’elle.

 

– 195 –

« Je vais vous donner mon exemplaire, dit Jacob. Vous le garderez ? »

C’étaient les poèmes de Donne.

Tantôt l’agitation du ciel rendait visible une étoile au pas-sage. Tantôt l’obscurité redevenait totale. L’une après l’autre, les lumières s’éteignaient. À cette heure-ci, de grandes villes – Pa-ris, Constantinople, Londres – étaient noires comme des ro-chers épars au milieu des flots. Les routes fluviales étaient ca-chées. En Angleterre, à cette saison, les arbres étaient couverts de feuilles. Ici, peut-être, au fond de quelque bois méridional, un vieux mettait le feu à des fougères sèches, et faisait peur aux oiseaux. Les brebis toussaient : une fleur se penchait, légère, vers une autre fleur. Le ciel anglais a plus de suavité, est plus laiteux que le ciel d’Orient. Montant des rondes collines her-bues, une sorte de douceur se communique à lui, une humidité le pénètre. Le vent chargé de sel entre par la fenêtre de la chambre de Betty Flanders, et la veuve, se soulevant un peu sur son coude, soupire comme quelqu’un qui fait la découverte – mais qui voudrait bien l’écarter encore un peu – la découverte accablante de l’éternité.

Mais revenons à Jacob et à Sandra.

Ils avaient disparu. L’Acropole était là, mais eux, où étaient-ils ? Les colonnes du temple demeurent ; les émotions des vivants reviennent s’y briser d’âge en âge ; mais qu’en reste-t-il ?

Quant à monter à l’Acropole, qui peut dire que personne y soit jamais parvenu ? qui peut affirmer que Jacob, le lendemain à son réveil, ait retrouvé quelque chose d’éternel, à garder à ja-mais dans sa mémoire ?

Il n’en alla pas moins à Constantinople.

Quant à Sandra Wentworth Williams, quand elle s’éveilla ce fut pour trouver, à son chevet, un exemplaire des poèmes de

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Donne, destiné à prendre place un jour sur un rayon de biblio-thèque, dans une maison de campagne anglaise, où la Vie du Père Damien, en vers, par Sally Duggan, le rejoindrait un jour ou l’autre. À côté de dix ou douze autres petits volumes. En ren-trant du jardin, le soir, au crépuscule, Sandra feuilletterait ces livres, et les yeux brillants (mais non à cause de leur contenu), elle se laisserait tomber dans un fauteuil, et savourerait à nou-veau l’âme de ce qui fut ; à moins qu’elle ne restât debout, agi-tée, tirant de la bibliothèque un volume, puis un autre, sautant d’un épisode à l’autre de sa vie comme un acrobate saute de tra-pèze en trapèze. Elle avait eu ses heures. Pourtant, la grande horloge, placée sur le palier, battrait à petits coups, et Sandra entendrait s’accumuler le temps. Elle se demanderait :

« À quoi bon ? pourquoi ? »

« À quoi bon ? pourquoi ? » se dirait Sandra, mettant le livre de côté, et se dirigeant vers la glace pour tripoter ses che-veux. Et le soir, pendant le dîner, au moment d’ouvrir la bouche pour y enfourner une bouchée de gigot, Miss Edwards serait bien surprise par la sollicitude imprévue de Sandra. « Êtes-vous heureuse, Miss Edwards ? » – question que la vieille demoiselle ne s’était pas posée depuis des années.

« À quoi bon ? pourquoi ? » Jamais Jacob ne se posait pa-reille question. À en juger par sa façon de défaire ses cordons de souliers ; de se raser ; à en juger par la façon dont il dormit cette nuit-là, tandis que le vent s’acharnait autour de ses persiennes et qu’une demi-douzaine de moustiques lui cornaient aux oreilles. Jacob ne se demandait rien. Il était jeune – et c’était un homme. Sandra n’avait pas tort de le croire naïf, du moins jusqu’à présent. Mais à quarante ans, les choses changeraient sans doute. Déjà les passages soulignés par lui, dans les poèmes de Donne, étaient assez crus, bien qu’on pût toutefois y compa-rer certains vers des plus purs poèmes de Shakespeare.

Cependant le vent chassait devant lui l’obscurité dans les rues d’Athènes, la pourchassait, pourrait-on dire, avec une es-

– 197 – pèce d’accablant mépris, qui rendait vaine l’analyse subtile des sentiments ou la description des traits d’un individu, quel qu’il fût. Tous les visages – grecs, levantins, turcs, anglais – devaient être à peu près semblables dans cette obscurité. La nuit finit, à la longue : les colonnades et les temples blanchissent, puis se dorent, puis deviennent roses. Les Pyramides et Saint-Pierre apparaissent, et enfin, comme à regret, Saint-Paul.

Les chrétiens ont le droit, dans la plupart des villes, de ré-veiller les gens, par leur interprétation musicale du sens à don-ner à la journée. Ensuite, moins mélodieusement, les dissidents des différentes sectes lancent une réplique tintamarresque. Les grands vapeurs, retentissants comme de gigantesques diapa-sons, confirment cette vieille, cette antique vérité, qu’une mer froide, verte et houleuse s’étend là-bas, à l’horizon. Mais de nos jours, c’est la voix du devoir, sa voix perçante, sortant d’une cheminée d’usine en même temps qu’un pâle filet de fumée, qui rassemble les plus vastes multitudes, et la nuit n’est qu’une halte, un long soupir entre deux coups de marteau – une pro-fonde reprise de respiration – que l’on perçoit par chaque fe-nêtre ouverte, même en plein cœur de Londres.

Mais qui, sauf les détraqués, ou les insomnieux, ou les pen-seurs debout, les deux mains au-dessus des yeux, sur quelque roche escarpée – qui donc voit ainsi les choses, sous une forme squelettique privée de chair ? Le squelette, à Surbiton, n’est pas décharné.

« Jamais la bouilloire ne bout si bien que par un matin de soleil », déclare Mrs Grandage, en regardant l’heure à la pen-dule. Alors le chat persan s’étend sur le bord de la fenêtre, et de sa patte de velours soufflette un papillon de nuit. Et avant la fin du déjeuner (on est en retard, aujourd’hui) la bonne apporte un marmot sur les genoux de sa mère, et il va falloir qu’elle veille sur le sucrier, pendant que son mari parcourt dans le Times la rubrique Golf, sirote son café, essuie ses moustaches, et part pour son bureau, où il jouit d’une grande autorité en matière

– 198 – d’échanges commerciaux, et où il est désigné pour la prochaine promotion.

Le squelette est confortablement revêtu de chair. Même par cette nuit sombre où le vent chasse devant lui l’obscurité dans Lombard Street, et Fetter Lane, et Bedford Square, et agite doucement (car on est en été, en plein été) les platanes mouche-tés de lumière électrique, et les rideaux qui protègent les chambres contre l’arrivée de l’aube. Les dormeurs murmurent encore la dernière parole échangée au bas de l’escalier, ou se débattent, à travers leurs rêves, dans l’attente de la sonnerie du réveille-matin.

Ainsi, lorsque le vent rôde dans la forêt, d’innombrables rameaux palpitent ; les ruches sont caressées ; les insectes se-coués sur les brins d’herbe ; l’araignée se réfugie dans une fente de l’écorce ; et toute l’atmosphère est parcourue de souffles, tendue d’élastiques réseaux.

Mais ici, dans Lombard Street, Fetter Lane et Bedford Square, chaque insecte porte dans sa tête le globe terrestre tout entier ; les toiles d’araignée de cette forêt sont les projets élabo-rés pour la réussite d’une affaire ; le miel, un trésor caché ; et l’ébranlement de l’atmosphère, c’est l’indicible agitation de la vie.

Mais la couleur reparaît ; gagne le long des brins d’herbe : explose au cœur des tulipes et des crocus ; barre les troncs de traits vigoureux, imprègne le tissu impalpable de l’air, revêt les gazons et les étangs.

La Banque d’Angleterre sort de l’ombre, ainsi que le Mo-nument, couronné de sa raide chevelure d’or ; les gros chevaux qui passent sur London Bridge semblent argentés, violets, ou couleur de fer. Lorsque les trains suburbains se ruent dans les gares terminus, on entend un bruissement d’ailes. Et la lumière monte le long des façades des hautes maisons aux volets clos, se glisse par une fente et chatoie sur les amples rideaux de soie

– 199 – cramoisie ; sur les gobelets de cristal vert ; les tasses à café ; les chaises en désordre.

Le soleil vient frapper le miroir à barbe ; et les rutilants brocs de cuivre ; et les gaies parures destinées au jour : ce joyeux, cet indiscret, cet invincible et resplendissant jour d’été, qui a depuis longtemps vaincu le chaos, dissipé les tristes brumes du moyen âge ; qui a drainé les marais, édifié à leur place des demeures de pierre et de cristal, et muni nos esprits et nos corps d’un tel arsenal d’armes de combat, que voir tout simplement l’attaque foudroyante et la riposte de ceux qui sont engagés dans la lutte journalière, c’est plus beau que de con-templer l’antique déploiement en ordre de bataille des armées dans la plaine.

 

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