La Chambre de Jacob
Chapitre 3
« Ce n’est pas un compartiment de fumeurs, ici », protesta Mrs Norman avec véhémence, mais d’une voix faible, au mo-ment où la portière s’ouvrit avec brusquerie, et où un jeune homme à forte carrure fit irruption dans l’intérieur. Il ne parut pas entendre. Le train n’avait pas d’arrêt avant Cambridge et voilà qu’elle était enfermée toute seule, dans un compartiment de chemin de fer, avec un jeune homme.
Elle fit jouer le ressort de son sac de voyage, et s’assura que son roman de chez Mudie et son flacon de parfum étaient bien à sa portée (le jeune homme alors lui tournait le dos, occupé qu’il était à placer sa valise dans le porte-bagages). De la main droite, décida-t-elle, elle tirerait la sonnette d’alarme. C’était une femme de cinquante ans, et qui avait un fils au collège. Il n’en est pas moins notoire que les hommes sont dangereux. Elle lut une demi-colonne de son journal, puis regarda furtivement par-dessus, pour décider de la question de sécurité par l’infaillible témoignage des apparences. Elle aurait volontiers offert son journal à ce monsieur. Mais les jeunes gens lisent-ils le Morning Post ? Elle regarda – il tenait en main le Daily Telegraph.
Ayant remarqué ses chaussettes (mal tirées) et sa cravate (très défraîchie) elle examina le visage de son compagnon de route. Elle s’attarda à considérer sa bouche. Les lèvres serrées. Les yeux baissés, naturellement, puisqu’il lisait. Tout cela ferme, mais juvénile, indifférent, inconscient – attaquer quelqu’un, il n’y songeait guère. Non ! cent fois non ! Elle se remit à la fe-nêtre, mais cette fois avec un léger sourire, puis se tourna de nouveau vers lui, qui ne faisait pas attention à elle. Grave, in-conscient… parfois il levait les yeux, mais sans paraître la voir…
– 31 – pour on ne sait quelle raison, il semblait si peu à sa place, tout seul avec cette dame entre deux âges… Il leva les yeux – des yeux bleus – et les fixa sur la campagne. Il ne s’est pas encore aperçu que j’existe, pensa Mrs Norman. Enfin, tout de même, pense-t-il que c’est ma faute, à moi, si ce compartiment n’est pas un compartiment de fumeurs ?
Aucun de nous ne voit les autres tels qu’ils sont, et pas plus une cinquantenaire assise en face d’un jeune inconnu, dans le train. Ce qu’on voit, c’est un ensemble – c’est toutes sortes de choses – c’est soi qu’on voit.
Mrs Norman en était à la troisième page d’un roman de Mr Morris. Devrait-elle dire à ce jeune homme (qui, après tout, était de l’âge de son fils) : « Si vous avez envie de fumer, ne vous gênez pas ? » Non, puisqu’il semblait ignorer absolument sa présence. Elle ne voulait pas être indiscrète.
Mais, puisque, même à son âge, elle remarquait son indif-férence, on pouvait présumer (elle, du moins, le pouvait) qu’il était, d’une façon ou d’une autre, sympathique, généreux, inté-ressant, distingué, bien charpenté – comme son propre fils. Des impressions de Mrs Norman, tirons ce que nous pouvons. Ce qu’il y a de certain, c’est que ce jeune homme était Jacob Flan-ders, âgé de dix-neuf ans. Inutile de vouloir inventorier les gens, en faire la somme totale. On ne peut que s’en rapporter à des indices, sans tenir absolument compte de leurs paroles, ni même de leurs actes – de ce qui se passa, par exemple, quand le train entra en gare : Mr Flanders ouvrit vivement la portière, sortit du compartiment les bagages de Mrs Norman, en disant ou plutôt en marmottant : « Permettez… », de l’air le plus ti-mide du monde, le plus embarrassé, vraiment ! « Qui donc est… » demanda la mère à son fils, qui l’attendait sur le quai ; mais comme il y avait beaucoup de monde, et que Jacob était déjà loin, elle ne termina pas sa phrase. Elle était arrivée à Cambridge, elle allait y passer le week-end ; on ne voyait dans cet endroit, le jour durant, que des jeunes gens dans les rues et
– 32 – autour des tables rondes ; aussi oublia-t-elle complètement son compagnon de voyage ; il disparut de son esprit, comme une épingle tordue, jetée par un enfant au fond d’un puisard, tour-billonne un instant dans l’eau et disparaît pour toujours.
On dit que le ciel est partout le même. Les voyageurs, les naufragés, les exilés et les mourants tirent de cette pensée du réconfort ; et si l’on a des dispositions au mysticisme, nul doute qu’une consolation – et même une explication – ne tombe comme une pluie bienfaisante de cette morne étendue. Mais au-dessus de Cambridge – en tout cas au-dessus du toit de la cha-pelle de King’s College – on constate une différence. Une grande ville, vue de la pleine mer, projette une lueur dans la nuit. Est-il chimérique d’admettre que le ciel qui s’insinue entre les déchi-quetures de la chapelle, s’y purifie, devient plus léger, plus clair, plus étincelant que partout ailleurs ? Cambridge ne rayonne-t-il pas, non seulement la nuit, mais le jour ?
Regardez-les voltiger, les grandes robes en marche vers le service divin : comme si rien de pesant ni de corporel ne les ha-bitait. Et sur ces visages de statues, quelle assurance, quelle autorité, tempérée par la piété ! pourtant de fortes chaussures se dissimulent sous les robes. Et quelle majesté dans ce défilé ! De gros cierges de cire s’érigent ; des jeunes gens en surplis se lèvent ; et l’aigle rampant du lutrin soutient, pour l’exposer à la vue, le grand livre immaculé.
Par chaque baie entre avec précision un plan incliné de lu-mière, toujours pourpre et dorée, même quand elle est diffuse, et impalpable comme une poussière ; cependant qu’aux endroits où elle vient se briser sur les dalles, la pierre est suavement nuancée de rouge, de jaune et de violet. Ni la neige, ni la ver-dure, ni l’hiver, ni l’été n’influent sur les antiques vitraux. Comme les pans d’une lanterne protègent la flamme de telle sorte qu’elle brille tranquillement dans la nuit la plus tourmen-
– 33 – tée – brûle et gravement illumine le tronc des chênes – ainsi, à l’intérieur de la chapelle, tout est ordre et discipline. Solennel-lement résonnent les voix ; sagement l’orgue leur répond, comme pour fortifier la croyance humaine par l’assentiment des choses insensibles. Les formes vêtues de blanc passent d’un côté à l’autre du chœur, tantôt montant, tantôt descendant les de-grés ; tout cela, avec discipline.
Quand on dépose une lanterne sous un arbre, tous les in-sectes de la forêt rampent vers elle – curieuse assemblée. Car bien qu’ils se traînent, se bousculent, s’accrochent, et se cognent la tête contre la vitre, ils semblent n’avoir aucun dessein – une force dénuée de sens les guide. On se fatigue à les regarder, tan-dis qu’ils déambulent autour de la lanterne, et y frappent aveu-glément comme pour être admis à l’intérieur ; pendant ce temps, un énorme crapaud, le plus ahuri de la bande, se fraie un chemin à coups d’épaule. Mais qu’est-ce ? Dieu, que se passe-t-il ? Une volée de coups de pistolet, effroyable, éclate durement – des ondes sonores s’étalent – puis le silence, avec douceur, se pose sur le bruit. Un arbre – c’est un arbre qui s’est abattu – on dirait qu’il y a un mort dans la forêt. Et le vent souffle avec mé-lancolie dans la ramure.
Mais ce service dans la chapelle de King’s College, pour-quoi permettre aux femmes d’y assister ? Évidemment, si l’esprit vagabonde (et Jacob semblait extraordinairement dis-trait, la tête rejetée en arrière, son livre de prières ouvert à la mauvaise page) – si l’esprit vagabonde, c’est parce qu’un tas de boutiques de modistes, et le contenu d’armoires pleines de robes de toutes les couleurs, s’étalent sur les chaises de paille. Bien que les têtes et les corps soient peut-être suffisamment pieux, on sent qu’on a devant soi des êtres individuels – celle-ci aime le bleu, celle-là le marron ; certaines préfèrent les plumes, les autres les pensées, ou les myosotis. Il ne viendrait à l’esprit de personne d’introduire un chien dans une église. Car bien qu’un chien soit tout à fait supportable dans un jardin, sur un sentier sablé, où il ne manque pas de respect aux fleurs – avec
– 34 – cette manière qu’il a d’errer le long des bas-côtés de la nef, et de s’approcher d’un pilier dans des intentions qui font frémir d’horreur (si du moins l’on fait partie d’une assemblée de fidèles – seul, s’effaroucher est hors de question) un chien détruit complètement l’harmonie du service. Bien qu’isolément toutes ces dames soient pieuses, distinguées, et que la théologie, les mathématiques, le latin et le grec de leurs époux soient leurs ga-rants, il en est de même pour elles – Dieu sait pourquoi ! Pour une bonne raison, pense Jacob : c’est qu’elles sont laides comme le péché.
Un piétinement, un murmure. Jacob rencontra le regard de Timmy Durrant, le fixa d’un air fort sérieux ; puis, on ne peut plus solennellement, cligna de l’œil.
« Waverley », tel était le nom de la villa sise au bord de la route ; ce n’est pas que Mr Plumer admirât tellement Walter Scott, ni qu’il fût tenté de choisir pour sa demeure une dénomi-nation quelconque, mais les noms sont bien utiles quand il faut recevoir chez soi des étudiants de première année ; aussi pen-dant que l’on était assis à attendre l’arrivée du quatrième con-vive, on discuta des noms inscrits sur les portes des maisons.
« C’est bien ennuyeux ! interrompit brusquement Mrs Plumer. Mr Flanders, est-ce que quelqu’un le connaît ? »
Mr Durrant le connaissait : et c’est pourquoi il rougit légè-rement, et dit avec embarras quelque chose comme : « Je suis sûr… » tout en regardant Mr Plumer, et en plissant la jambe droite de son pantalon. Mr Plumer se leva, et vint se placer de-vant la cheminée. Mrs Plumer eut un rire de bonne et franche camarade. Bref, impossible d’imaginer rien de plus abominable que cette scène, ce cadre, cet horizon, jusqu’au jardin encore af-fligé, en mai, d’une stérilité transie, jusqu’au nuage qui choisit précisément cette minute pour obscurcir le soleil. Évidemment,
– 35 – le jardin… Mais à cause du nuage, les feuilles se rebroussaient toutes grises, et les pierrots – il n’y en avait que deux.
« Je crois, dit à son mari Mrs Plumer, profitant de la mi-nute où les jeunes gens regardaient fixement par la fenêtre, je crois… » : et lui, sans toutefois prendre la pleine responsabilité de cet acte, tira la sonnette.
Rien ne saurait excuser cet outrage à une heure unique dans la vie humaine, sauf la réflexion qui vint à Mr Plumer tan-dis qu’il découpait le gigot : c’est que si un professeur d’université n’invitait jamais ses élèves ; si tous les dimanches se passaient, si tous les étudiants terminaient leurs études, de-venaient légistes, médecins, membres du Parlement, hommes d’affaires – sans que jamais un professeur…
« Voyons, est-ce la sauce à la menthe qui fait l’agneau, ou l’agneau qui fait la sauce ? demanda-t-il à son plus proche voi-sin, pour rompre un silence qui durait depuis cinq minutes et demie.
– Je ne sais pas, Monsieur », dit le jeune homme.
À cette minute, Mr Flanders fit son entrée. Il s’était trompé d’heure.
Alors, bien qu’on eût terminé le plat de viande, Mrs Plumer reprit du chou. Jacob décida, naturellement, qu’il aurait mangé sa viande quand elle aurait mangé son chou, la regardant de temps à autre pour régler sa vitesse – par malheur, il avait une faim épouvantable. Ce que voyant, Mrs Plumer dit qu’elle était sûre que Mr Flanders ne se formaliserait pas, et elle fit servir la tarte. D’un signe de tête particulier, elle fit comprendre à la bonne qu’il fallait offrir une seconde fois du gigot à Mr Flanders. Elle regarda furtivement le plat. Il ne resterait pas grand-chose pour le déjeuner du lendemain.
Elle n’était pas à blâmer – car comment aurait-elle empê-ché son père de l’engendrer, quarante ans auparavant, dans les
– 36 – faubourgs de Manchester ? et une fois engendrée pouvait-elle faire autrement que de grandir pour tondre sur un œuf, que d’être intéressée, arriviste, douée d’une connaissance intuitive et sûre des barreaux de l’échelle sociale, et d’une assiduité de fourmi à pousser devant elle, jusqu’au dernier échelon, Georges Plumer son mari ? Qu’y avait-il, en haut de l’échelle ? Sans doute le sentiment que tous les échelons sont franchis ; car de-puis l’époque où Georges Plumer était devenu professeur de physique, ou de je ne sais trop quoi, Mrs Plumer n’avait plus qu’à se tenir solidement cramponnée à son perchoir, à regarder à ses pieds, et à stimuler ses deux laiderons de filles pour leur faire escalader l’échelle à leur tour.
« Je suis allée aux courses, hier, dit-elle, avec mes deux pe-tites filles. »
Ce n’était pas leur faute non plus, à ces petites, si elles étaient déplaisantes. Elles parurent au salon, en robe blanche à ceinture bleue. Elles passèrent les cigarettes. Rhoda avait hérité de son père des yeux d’un gris froid. Georges Plumer avait des yeux d’un gris froid, mais où passaient des lueurs abstraites. C’était un homme qui pouvait parler de la Perse et des vents ali-zés, du Reform Bill et de l’ordre des récoltes. Il avait sur les rayons de sa bibliothèque les ouvrages de Wells et de Bernard Shaw, sur sa table des hebdomadaires sérieux, à douze sous, ré-digés par des hommes pâles à chaussures boueuses ; tristes journaux – grincement et plainte de cerveaux rincés à l’eau froide et tordus chaque semaine.
« Tant que je ne les ai pas lus l’un et l’autre entièrement, je n’ai pas le sentiment de connaître la vérité sur quoi que ce soit », s’écria avec conviction Mrs Plumer, tapant sur la table des matières avec sa grosse main rouge et nue, si peu faite pour porter une bague.
« Oh ! Dieu, oh ! Dieu, oh ! mon Dieu ! » s’exclama Jacob, lorsque les quatre étudiants sortirent ensemble de la maison.
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« Infect, répugnant ! » dit-il en scrutant la rue, à la re-cherche d’un lilas, d’une bicyclette – de n’importe quoi qui pût lui rendre le sentiment de la liberté.
« Bougrement infect ! » répéta-t-il, s’adressant à Timmy Durrant, et résumant ainsi son malaise devant la vision du monde qui lui avait été offerte à ce déjeuner. Un monde capable d’exister – cela ne faisait pas de doute – mais si peu nécessaire, si inconcevable ! Shaw, Wells, et les hebdomadaires à douze sous, peut-on imaginer ça ? Où voulaient-ils en venir, avec toutes leurs lessives et leurs démolitions, ces vieux ? N’avaient-ils donc jamais lu Homère, Shakespeare, les poètes élisabé-thains ? La piètre matière à méditations que ces pauvres hères plaçaient si haut, elle apparaissait à Jacob comme clairement dirigée contre les sentiments issus de sa jeunesse et de ses ten-dances naturelles. Pourtant il éprouvait une espèce de pitié. Ces malheureuses petites filles…
L’excès même de son trouble prouve à quel point il était prêt à être troublé. Insolent et inexpérimenté, il l’était : mais non moins certain que les villes édifiées par la génération pré-cédente n’offrent aux yeux que faubourgs de brique, casernes, et lieux de géhenne se profilant sur un flamboiement rouge et jaune. Il était impressionnable : toutefois ce terme est contredit par le sang-froid avec lequel il abritait son allumette aux creux de sa main repliée. C’était un jeune homme sérieux.
N’importe comment, que l’on soit étudiant de première année ou garçon de magasin, homme ou femme, vers l’âge de vingt ans on subit, comme un choc – et c’est inévitable – la ré-vélation du monde des hommes faits, du monde qui se dresse, avec des contours si sombres, contre ce que nous sommes, contre la réalité : la lande et Byron, la mer et le phare ; la mâ-choire de mouton avec ses dents jaunies ; contre la conviction tenace, irrésistible, qui rend la jeunesse si insupportable : « Je suis ce que je suis, je le suis, je veux l’être » : une forme pour la-
– 38 – quelle il n’existe en ce monde aucun moule, sauf celui que Jacob fabriquera lui-même. Les Plumer essaieront de l’en empêcher : Wells, Shaw et les hebdomadaires sérieux s’assoiront sur sa tête. Chaque fois qu’il sera invité à déjeuner le dimanche – dans tous les thés et les dîners où il ira – il subira le même choc, le même sentiment d’horreur, le même malaise, accompagné de plaisir : car à chaque pas de la promenade qu’il fait ensuite le long de la rivière, il tire de ce qui l’environne, il emmagasine en lui-même, une si ferme certitude, un tel retour de confiance – qui lui vient de tout, des arbres penchés, des clochers gris si doux contre le bleu du ciel, de cet air crispé de mai, vivifiant, résistant, plein de particules – fleur des marronniers, pollen, tout ce qui donne au printemps sa puissance, enveloppe les arbres de vapeur, les bourgeons de gomme, et répand du vert partout !
Et la rivière aussi suit son cours, ni débordée, ni trop ra-pide ; mais gorgeant la rame qui plonge, laisse tomber de la pa-lette des gouttelettes argentées, et replonge verte et profonde, frôlant les roseaux inclinés comme si elle se complaisait à leur caresse.
À la place où ils amarrèrent leur barque, les saules pleu-reurs penchaient si fort que l’extrémité de leur feuillage traînait parmi les vaguelettes, et que le grand triangle vert enfoncé dans l’eau comme un coin, étant composé de reflets, se déplaçait feuille à feuille, chaque fois que les vraies bougeaient. Parfois un frisson de vent… aussitôt, dans l’eau, un coin de ciel ; et tout en mangeant des cerises, Durrant laissait tomber celles qui étaient gâtées, celles qui étaient rabougries, dans le triangle sombre : elles descendaient en tourbillonnant, la queue scintillante, et parfois une cerise à moitié croquée s’enfonçait, rouge, dans l’eau verte. La prairie était au niveau des yeux de Jacob couché au fond de la barque : toute jaune de boutons d’or, mais l’herbe n’était pas rampante comme celle du cimetière – mince flot vert tout prêt à envahir les tombes ; elle poussait dure et gonflée de sève.
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Les yeux levés, la tête renversée, il apercevait des mollets d’enfants, et aussi des pattes de vaches, profondément enfon-cées dans l’herbe. Munch, munch, entendait-il ; puis une courte foulée ; puis de nouveau munch, munch, munch, tandis que les bêtes tondaient le gazon jusqu’aux racines. Devant lui, deux pa-pillons blancs tournoyaient autour d’un orme, et montaient de plus en plus haut. « Le voilà parti ! » pensa Durrant, levant les yeux pour regarder Jacob. Il lut encore quelques pages de son roman, en levant les yeux de temps à autre, d’une manière cu-rieusement systématique ; et chaque fois qu’il regardait, il tirait quelques cerises du sac, et les mangeait d’un air distrait. Des barques les dépassaient, s’écartant du fil de l’eau, obliquant d’une rive à l’autre pour s’entre-éviter ; car il y en avait mainte-nant beaucoup d’amarrées le long des rives ; des robes blanches apparaissaient ; une tache ternissait la base de la colonne de ciel qui montait entre deux arbres, autour desquels s’enroulait un fi-let bleu de fumée : c’était le pique-nique de Lady Miller. De nouvelles barques arrivaient sans cesse, et Durrant, sans se le-ver, rapprocha la sienne du bord.
« Hou-h-h-h ! » gémit Jacob. La barque oscillait, les arbres se balançaient, et les robes blanches, les pantalons blancs s’étiraient, longs et tremblotants, puis remontaient vers la rive.
« Hou-h-h-h ! » Il se redressa, s’assit, avec la même sensa-tion que si un morceau d’élastique lui claquait en plein visage.
« Ce sont des amis de ma mère, dit Durrant. À ce que je vois, notre vieux loup de mer n’a pas plaint sa peine, avec ce ba-teau ! »
Il avait suivi toute la côte, de Falmouth à la baie Saint-Yves. « Vers le quinze juin prochain, un autre bateau plus important, un yacht de dix tonnes, bien équipé, dit Durrant…
– La question d’argent se pose, dit Jacob.
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– Ma famille y pourvoira, dit Durrant (fils d’un banquier décédé).
– Je tiens à garder mon indépendance, au point de vue pé-cuniaire, dit Jacob avec roideur. D’ailleurs ma mère a parlé de quelque chose comme Harrogate, ajouta-t-il avec un peu d’ennui, tâtant ses lettres au fond de sa poche.
– Qu’est-ce qu’il y a de vrai, dans cette histoire de ton oncle converti au mahométisme ? demanda Timmy. La veille au soir, Jacob lui avait raconté les aventures de l’oncle Morty.
– Pour te dire la vérité, je pense qu’il nourrit les requins, répondit Jacob. Mais dis donc, Durrant, tu n’en laisses pas une ! » s’exclama-t-il en froissant le sac qui avait contenu les ce-rises, et en le jetant dans la rivière. Ce faisant, il put voir, dans l’île, la troupe d’invités de Lady Miller. Une sorte de timidité, de mauvaise humeur, de tristesse passa dans son regard.
« Si nous allions plus loin… avec tous ces sales gens… » dit-il.
Ils remontèrent le courant, laissant l’île derrière eux.
La lune d’argent, molle, ennuagée, ne laissait jamais le ciel dans une obscurité totale : toute la nuit, les fleurs des marron-niers blancs restaient visibles parmi le feuillage : la carotte sau-vage, dans les prés, luisait vaguement.
À Trinity College, les garçons de salle devaient battre les assiettes comme un jeu de cartes, à en juger par le vacarme qu’on entendait dans la cour d’honneur.
Le logement de Jacob était dans la cour Neville, à l’étage supérieur ; de sorte qu’on arrivait à sa porte un peu essoufflé : mais il n’était pas chez lui. En train de dîner dans le Hall, sans doute. Bien avant minuit, il fera très sombre dans Neville Court,
– 41 – sauf que d’un côté les piliers, ainsi que les fontaines, seront blancs de lune ; et que le portail fera un curieux effet de dentelle noire sur fond vert pâle. Même par les fenêtres on entend le bruit des assiettes, un murmure de conversation aussi, et les portes à va-et-vient qui s’ouvrent et se referment avec un choc mat – il y a des retardataires.
Dans la pièce où Jacob travaille, il y a une table ronde et deux fauteuils bas. Des glaïeuls jaunes dans une jarre sur la cheminée ; une photographie de sa mère ; des cartes de diverses associations, ornées de croissants gravés en relief, de cottes de mailles, d’initiales ; des notes entassées et des pipes ; sur la table, du papier réglé à marge rouge – un devoir, sans aucun doute. « L’histoire consiste-t-elle dans la biographie des grands hommes ? » Il y a pas mal de livres : très peu en français, car, n’est-ce pas, les garçons de quelque valeur ne lisent que ce qui les intéresse, mais avec quel fol enthousiasme ! La vie du duc de Wellington, entre autres ; Spinoza ; les romans de Dickens ; la Reine des fées ; un dictionnaire grec, avec des pétales de pavot, pareils à de la soie, entre les feuillets ; tous les Élisabéthains. Les pantoufles de Jacob, incroyablement usées, ont l’air de car-casses de bateaux échoués et brûlés sur le rivage. Qu’y a-t-il en-core, dans cette pièce ? des reproductions photographiques de statues grecques, et une estampe à la manière noire de Sir Jo-suah (Reynolds) le tout bien anglais. Les œuvres de Jane Austen aussi sont là, peut-être par déférence envers un autre idéal. Car-lyle, c’est un prix qu’il a reçu. Notons aussi quelques ouvrages sur la Renaissance italienne, un Traité des maladies du cheval, et tous les textes classiques. L’air est languide dans une chambre déserte ; à peine gonfle-t-il les rideaux : les fleurs bou-gent dans la jarre. Une fibre du fauteuil d’osier craque, bien qu’il n’y ait personne dedans.
Descendant les degrés un peu obliquement (Jacob, assis à sa fenêtre, causait avec Durrant qui fumait en examinant une
– 42 – carte) le vieillard, les deux mains nouées derrière le dos, sa robe flottant, noire, autour de lui, s’avança d’un pas incertain le long du mur : puis il prît l’escalier pour monter chez lui. Un autre suivit qui, la main levée, s’extasia devant les colonnes, la porte sculptée, le ciel ; puis un autre parut, trébuchant, renfrogné. Chacun monta ses étages : trois lumières apparurent à des fe-nêtres noires.
Si Cambridge émet un rayonnement, c’est sans doute de ces chambres-là qu’il sort ; ici resplendit la langue grecque ; ici, la science ; au rez-de-chaussée la philosophie. Le pauvre vieil Huxtable ne sait plus marcher droit ; Sopwith célèbre la beauté du ciel tous les soirs depuis vingt ans ; et Cowan rit toujours tout seul des mêmes histoires. Elle n’est ni simple, ni pure, ni d’une totale splendeur, la lampe du savoir ; car si on les regarde, ces maîtres, à sa lumière (que ce soit Rossetti ou Van Gogh qui orne les murs, qu’il y ait des lilas ou de vieilles pipes dans une potiche) quel air sacerdotal ils ont ! Et comme ils font penser à ces coins de banlieue où l’on va contempler un certain point de vue et manger un certain gâteau ! « Nous en sommes les seuls fournisseurs. » Après quoi, on retourne à Londres : la partie de plaisir est terminée.
Ayant procédé à son changement de costume avec une ponctualité d’horloge, le vieux professeur Huxtable se laissa tomber dans un fauteuil ; bourra sa pipe ; choisit son papier ; croisa les jambes ; et sortit ses lunettes. Toute la chair de son vi-sage flasque tomba en plis comme si des étais en avaient été re-tirés. Pourtant, arrachez à toutes les banquettes d’un comparti-ment de métro leurs têtes (de clous) ; et celle du vieil Huxtable les contiendra toutes (de chapitres). En ce moment même où son œil parcourt un texte imprimé, quelle procession se met en marche, avec ordre et rapidité, le long des couloirs de sa cer-velle, procession sans cesse grossie, à mesure qu’elle défile, par de nouveaux afflux, jusqu’au moment où tout le hall, tout le dôme, toute la boîte crânienne – qu’on l’appelle comme on vou-dra – sera grouillante d’idées. Pareil rassemblement n’a lieu
– 43 – dans aucune autre tête. Malgré cela, il lui arrive parfois, au pro-fesseur Huxtable, de rester durant des heures cramponné d’une main crispée au bras de son fauteuil, comme un naufragé ; et ce-la, sans autre raison que des élancements dans le pied, dus peut-être à un cor, peut-être à la goutte. Et alors, quelles impré-cations ! et quand on l’entend parler d’argent, quand on le voit sortir sa bourse de cuir, et comme une vieille paysanne méfiante et cachotière qui ne sait que mentir, en tirer à contrecœur sa plus petite pièce de monnaie ! Étrange paralysie, étrange rétré-cissement – merveilleuse lumière de l’esprit ! Plein de sérénité, au-dessus de toutes choses plane le vaste front plein de pensées, et qu’on le suppose endormi, ou veillant dans le calme de la nuit, on peut aisément l’imaginer posé sur un oreiller de pierre, dans un repos triomphal.
Sopwith, à cette même heure, s’éloignant de la cheminée d’un pas singulièrement inégal, s’était mis à découper le gâteau au chocolat. Jusqu’à minuit, ou plus tard, il aurait des étudiants chez lui, parfois douze en même temps, parfois trois ou quatre ; mais personne ne se dérangeait pour les entrants ou les sor-tants ; Sopwith continuait à discourir. À parler, parler, parler – comme si tout pouvait se muer en paroles – l’âme même glis-sant entre les lèvres sous forme de disques légers, de disques brillants qui se dissolvent dans l’esprit de la jeunesse comme une coulée d’argent, comme le clair de lune. Ah ! combien ils s’en souviendront, et du fond de leur vie médiocre, regarderont en arrière, et reviendront se régénérer !
« Tiens, par exemple, ce vieux Chucky ! Mon cher garçon, comment le monde se comporte-t-il envers vous ? » Et il avan-ça, ce pauvre Chucky, le petit provincial malchanceux, de son vrai nom Stenhouse, dont le surnom, dans la bouche du maître, ressuscitait tant de choses, tout, « tout ce que je n’ai pu être » – oui, bien que le lendemain matin, tandis qu’il achetait le journal avant de repartir par le premier train, cette soirée, le gâteau, les
– 44 – jeunes gens, Sopwith lui-même et ses paroles définitives, dus-sent lui paraître quelque chose d’enfantin, d’extravagant. Mais non, pas tant que cela ; et il enverrait son fils à Cambridge. Il économiserait jusqu’au dernier penny pour y envoyer son fils. Sopwith parlait inlassablement – il entrelaçait les fibres rebelles de discours embarrassés – tout ce que sortaient les étudiants – et les tressant à sa propre guirlande, si unie, si régulière, il en faisait ressortir les nuances vives, les pointes acérées, la virilité. Il aimait cela. Réellement, à Sopwith, un homme pouvait tout dire, à moins d’être vieux, peut-être, ou d’avoir sombré dans la profondeur jusqu’aux lieux où les disques d’argent sonnent le creux, où l’exergue de la médaille paraît un peu trop sommaire, la frappe un peu trop nette, et la figure gravée toujours pareille – une tête d’éphèbe grec. Malgré tout, ce respect subsiste. Seule une femme, devinant le pontife, éprouverait involontairement du mépris.
Cowan, Erasmus Cowan, buvait son porto tout seul, ou bien avec un certain petit homme aux joues roses dont les sou-venirs remontaient aussi loin que les siens ; il dégustait son por-to, racontait ses petites histoires, et sans avoir besoin du livre, scandait en latin Virgile et Catulle, comme si les mots, pour ses lèvres, étaient un nectar. Seulement – c’est une idée qui vient parfois à tout le monde – que se passerait-il si le poète entrait ? « C’est cela, moi ? » pourrait-il se demander, en désignant du doigt ce petit homme joufflu, dont après tout l’esprit est parmi nous le représentant de Virgile – bien que son aspect soit celui d’un goinfre, et que sans souci des abeilles, de la charrue et autres symboles bucoliques, Cowan voyage en Italie avec un roman français dans sa poche, une couverture sur les genoux, et se félicite de rentrer chez lui, dans son milieu, à sa place, nous montrant dans son élégant petit miroir toujours la même image de Virgile, auréolée de bonnes histoires sur les professeurs de Trinity, et de rutilants reflets de porto. Les mots n’en sont pas moins un nectar pour ses lèvres. Nulle part ailleurs Virgile ne
– 45 – trouverait une diction plus parfaite. Car bien qu’en flânant dans les allées, au fond du parc, la vieille Miss Umphelby déclame as-sez mélodieusement l’Énéide, et même assez exactement, elle retombe toujours sur le même problème : « Si je devais le ren-contrer, Virgile, que mettrais-je ? » Et tout en remontant l’avenue qui mène à Newham College, elle laisse son imagina-tion errer sur certains détails de rencontres entre homme et femme, qui n’ont jamais été imprimés. C’est pourquoi ses confé-rences ne sont pas moitié aussi suivies que celles de Cowan, et les choses qu’elle aurait pu dire pour élucider le texte resteront à jamais ignorées. En résumé, placez un maître en présence de ce qu’il enseigne ; et le miroir se brisera.
Cowan avait fini son porto, son exaltation était tombée ; il ne se croyait plus l’image de Virgile. Non, mais plutôt un chef d’entreprise, un censeur, un surveillant ; occupé à tirer des lignes entre des noms, à accrocher des listes au-dessus des portes. C’est le système grâce auquel la lumière doit briller, si elle en est capable – la lumière de toutes les langues, du chinois et du russe, du persan et de l’arabe, de tous ces signes et de toutes ces figures, la lumière de l’histoire, des choses que l’on sait, et de celles qu’on est sur le point de savoir. C’est pourquoi si le soir, en mer, au milieu des vagues mouvantes, on aperçoit de loin une lueur sur les eaux, une ville illuminée, une pâleur dans le ciel (toute pareille à celle qui planait, en ce moment même, au-dessus du Hall de Trinity, pendant qu’on y dînait ou qu’on y lavait les assiettes) elle a son foyer ici – c’est le rayon-nement de Cambridge.
« Allons faire un tour chez Siméon », dit Jacob : et ils re-plièrent la carte, tout étant décidé.
Toutes les lumières des chambres donnaient sur la cour, et tombaient sur les pavés, faisant ressortir les gazons, et par-ci par-là une marguerite. Les étudiants, à cette heure-ci, étaient
– 46 – rentrés chez eux, Dieu sait pour y faire quoi. Mais qu’est-ce qui pouvait dégouliner comme ça ? Et penché à la fenêtre, par-dessus la banquette garnie d’interlocuteurs véhéments, quelqu’un appelait quelqu’un qui passait en toute hâte ; et cha-cun montait, descendait, jusqu’à ce qu’une sorte de grouille-ment s’établît dans la cour, ruche pleine d’abeilles, d’abeilles rentrant lourdes de butin, somnolentes, bourdonnantes et sou-dain harmonieuses : une valse en guise de réponse à la Sonate au Clair de lune.
La Sonate au Clair de lune se tut : la valse cessa brusque-ment. Bien que les jeunes gens continuassent à entrer et à sor-tir, tous se pressaient comme s’ils avaient rendez-vous. De temps à autre, on percevait un choc sourd : comme si quelque gros meuble tombait, à l’improviste et de son plein gré, non par suite de l’agitation générale qui suivait le repas du soir. Proba-blement, à ce bruit, les étudiants levaient les yeux de dessus leur livre. Lisaient-ils ? L’atmosphère, indiscutablement, donnait une sensation de tension intellectuelle. Des jeunes gens vivaient derrière ces murs ; les uns, sans doute, occupés à lire des re-vues, des romans-feuilletons à vingt-cinq sous, les jambes ins-tallées, peut-être, sur les bras des fauteuils, et la pipe à la bouche ; d’autres, vautrés sur les tables, écrivaient, avec un mouvement circulaire de la tête, pendant que leur plume courait sur le papier – des naïfs, ceux-ci, qui plus tard… Mais inutile de penser à eux dans leur vieillesse ; d’autres croquaient des bon-bons : ici, on boxait ; et ma foi ! Hawkins avait dû subitement devenir fou, pour ouvrir ainsi sa fenêtre en braillant : « Jo - seph ! Jo - seph ! » et se précipiter dans la cour, où un homme âgé, en tablier vert, chargé d’une énorme pile de couvercles de fer-blanc, hésitait, indécis, et continuait sa route. Mais ceci est une diversion. Certains étudiants travaillaient, étendus dans leurs fauteuils peu rembourrés, tenant leurs livres dans leur main comme si c’étaient de futurs sauveurs pour les moments d’adversité : des jeunes gens anxieux par nature, tourmentés,
– 47 – fils de pasteurs, venant des comtés du centre. Certains lisaient des poèmes de Keats. Et ces interminables traités d’histoire en je ne sais combien de volumes – sûrement quelqu’un en com-mençait un, le commençait par le commencement, afin de bien saisir – c’est si nécessaire ! ce que c’est que le Saint-Empire ro-main germanique. La haute tension intellectuelle, cela en faisait partie, bien qu’il fût dangereux peut-être, par une nuit de prin-temps, d’appliquer son esprit à une lecture unique, à tel ou tel chapitre d’un livre – alors qu’à chaque instant la porte s’ouvrait, pour laisser entrer Jacob : ou Richard Bonamy qui, fatigué de Keats, se mettait à faire des allumettes roses avec du papier de journal tortillé, penchant la tête, ayant perdu son expression ar-dente et heureuse, et pris un aspect plutôt farouche. Pourquoi ? Simplement peut-être, parce que Keats est mort jeune – on voudrait bien, soi aussi, faire des vers, et aimer – ah ! les brutes ! – mais c’est bougrement difficile. Et peut-être, après tout, pas tellement difficile, du moment qu’à l’étage au-dessous, dans une vaste pièce, deux, trois, cinq jeunes gens réunis en sont convaincus – convaincus, veux-je dire, de cette brutalité humaine, et de la claire différence entre le bon et le mauvais. Dans cette pièce, il y a un sofa, des sièges, une table carrée, et par la fenêtre ouverte, on peut les voir du dehors, ces garçons – ici, des pieds projetés en avant ; là, une jambe recroquevillée dans le coin du divan ; et très probablement – mais ça, on ne peut pas le voir – l’un d’entre eux en train de discourir, debout devant le garde-étincelles. En tout cas, Jacob est là, à califour-chon sur une chaise, occupé à manger des dattes qu’il prend dans une longue boîte ; il rit aux éclats. La réponse arrive du coin du divan ; en effet, une pipe surgit, tenue à bout de bras, puis disparaît ; Jacob fait demi-tour. À cela, il a une réponse toute prête, bien que le grand type aux cheveux roux assis à la table paraisse le contredire par de lents hochements de tête, et que, sortant son canif, il en enfonce la pointe, à mainte et mainte reprise, dans un des nœuds de la table, comme pour af-firmer que la voix venant de la cheminée dit vrai – ce que Jacob ne peut nier. Peut-être, quand celui-ci aura fini de mettre en
– 48 – ordre ses noyaux de dattes, trouvera-t-il quelque chose à dire – en vérité, ses lèvres s’entrouvrent, mais à ce moment éclate une tempête de rires.
Le rire s’éteint subitement. À peine aurait-il eu le temps d’atteindre quelqu’un qui serait arrêté près de la chapelle, de l’autre côté de la cour. Le rire s’éteint, et seuls des gestes, gestes des bras, déplacement des corps, paraissent donner une forme tangible à ce qui se passe dans la chambre. Est-ce une querelle ? un pari sur les courses d’aviron ? n’est-ce rien de semblable ? Que dessinent-ils, ces bras, ces corps, qui s’agitent dans la chambre à la tombée de la nuit ?
Une fois la fenêtre dépassée d’un pas ou deux, il n’y a plus rien à regarder, dans la cour, sauf les bâtisses environnantes – les hautes cheminées, les toits plats : trop de brique et de ma-çonnerie pour une nuit de mai, peut-être. C’est alors qu’aux yeux de l’esprit surgissent les collines dénudées de Turquie – lignes découpées, terre sèche, fleurs éclatantes : de la couleur et de la couleur encore, sur les épaules des femmes, jambes nues dans le ruisseau, foulant le linge sur les cailloux. Alentour de leurs chevilles, le courant forme des bracelets d’eau. Mais tout cela n’est pas très distinct, parmi les emmaillotements, les em-mitouflements d’une nuit de Cambridge. Même les coups de l’horloge semblent assourdis ; on dirait que des générations d’hommes doctes, ayant entendu l’heure dernière sonner pour eux, la communiquent atténuée et comme affaiblie par l’âge, avec leur bénédiction, au commun des mortels.
Était-ce pour recevoir ce legs du passé qu’un jeune homme vint à la fenêtre et y resta ? C’était Jacob. Il était là qui fumait sa pipe, lorsque le dernier coup de l’heure vint ronronner autour de lui. Peut-être une discussion était-elle en train ; peut-être était-elle terminée. Il avait un air satisfait ; supérieur, en vérité ; mais cette expression changea légèrement, tandis qu’il était là, debout, à écouter le son de l’horloge, qui convoyait vers lui, peut-être, le sentiment de l’antiquité de ces murs et la notion du
– 49 – temps qui passe : et de lui-même, qui en est l’héritier ; et du lendemain ; et de ses amis : en pensant à eux, avec une con-fiance et un plaisir sans mélange, il s’étira et bâilla.
Pendant ce temps, derrière lui, la forme que lui et ses ca-marades avaient ébauchée, au cours ou non d’une discussion, cette forme spirituelle, résistante bien que fragile, comme le verre par rapport aux sombres pierres de la chapelle, cette forme vola en éclats, lorsque les jeunes gens quittèrent leurs sièges et leurs encoignures de divan, parlant tous à la fois et se bousculant, si bien que l’un d’eux en poussa un autre contre la porte de la chambre à coucher, laquelle céda : et ils s’étalèrent. Alors Jacob seul resta, dans le mauvais fauteuil : seul avec Mas-ham ? avec Anderson ? avec Siméon ? eh ! oui, avec Siméon. Les autres étaient partis.
« Julien l’Apostat… » Lequel des deux prononça ce nom, et le flot de paroles qui suivit ? Vers minuit parfois se lève, comme un fantôme soudain réveillé, un grand vent ; et celui qui battait des ailes, à cette heure, dans Trinity, soulevait des feuilles invi-sibles, et brouillait tous les sons. « Julien l’Apostat… » et puis, le vent. Les branches de l’orme s’agitent ; les voiles se gonflent ; les vieilles goélettes se cabrent et piquent du nez ; et dans le tor-ride océan Indien, roulent les vagues blêmies, couleur d’orage ; soudain, calme plat.
De même, si la forme voilée passe dans les cours de Trinity, elle retombe vite dans son sommeil, ses draperies flottant au-tour d’elle, la tête appuyée contre un pilier.
« En tout cas, cela semble avoir de l’importance. »
Cette voix lasse était celle de Siméon. La voix qui répondit était encore plus lasse. Les petits coups secs d’une pipe contre le manteau de la cheminée empêchaient de distinguer les mots. D’ailleurs peut-être Jacob s’était-il borné à dire : « Hum ! » ou
– 50 – n’avait-il rien dit du tout. En vérité, les mots n’étaient pas per-ceptibles. Mais l’intimité se devinait, cette sorte de plasticité mentale qui fait que l’esprit s’imprime sur l’esprit d’une manière indélébile.
« Ma foi, tu me parais au courant de la question », dit Ja-cob, qui se leva et se pencha sur Siméon. Il se balançait, tan-guait un peu. Il paraissait extraordinairement heureux, comme si sa joie allait déborder et se répandre de tous côtés quand Si-méon parlerait.
Siméon ne dit rien. Jacob resta debout. Mais cette intimité dont la chambre était remplie – calme, profonde comme un étang – cette intimité subsista. Sans qu’il fût besoin de gestes ni de paroles, son flot montait doucement et se répandait, apaisant tout, éclairant tout, et revêtant l’esprit de l’éclat des perles. Si l’on parle de rayonnement, du rayonnement de Cambridge, ce n’est pas une manière de dire. Témoin Julien l’Apostat.
Mais Jacob bougea, dit bonsoir tout bas. Il descendit dans la cour. Il boutonna sa veste sur sa poitrine. Il regagna sa chambre, et comme il était le seul être humain, à cette minute, qui rentrait chez lui, ses pas retentirent, sa silhouette prit de l’importance. De la Chapelle et du Hall, et de la Bibliothèque, se répercutait l’écho de ses pas, comme si les vieilles murailles di-saient et redisaient, avec une autorité magistrale : « Voilà le jeune homme – voilà le jeune homme – voilà le jeune homme qui rentre chez lui. »
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