La Chambre de Jacob

Virginia Woolf · Chapitre 4 sur 13

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La Chambre de Jacob

Chapitre 5

 

 

« Je croirais plutôt, dit Jacob, ôtant sa pipe de sa bouche, que c’est de Virgile. » Il recula sa chaise, et gagna la fenêtre.

Il n’y a rien de plus téméraire en ce monde qu’un conduc-teur de voiture postale. Descendant à grandes embardées Lamb’s Conduit Street, un de ces véhicules écarlates, en prenant son tournant devant la boîte aux lettres, rasa le trottoir de telle façon qu’une petite fille, dressée sur la pointe du pied pour mettre la lettre dans cette boîte, leva les yeux, mi-effrayée, mi-curieuse. Elle demeura en arrêt, la main sur le trou de la boîte ; puis laissa tomber l’enveloppe, et s’enfuit. Il est rare qu’on s’attendrisse sur le sort d’une gamine en équilibre sur la pointe du pied – ce qu’on éprouve, le plus souvent, c’est une sourde in-quiétude, comme lorsqu’on a dans son soulier un grain de sable, qui mérite à peine d’être retiré ; le voilà, ce qu’on éprouve – aussi Jacob revint vers la bibliothèque.

Il y a longtemps, de hauts personnages habitaient ces lieux ; et en revenant de la Cour, passé minuit, ils attendaient dans l’embrasure sculptée des portes – serrant contre eux leurs basques de soie – que leur valet se levât de son matelas étalé par terre, boutonnât le dernier bouton de son gilet, et vînt leur ou-vrir. La pluie glaciale du XVIIIe siècle dévalait dans le ruisseau. Mais Southampton Road, de nos jours, n’a plus rien de remar-quable, si ce n’est qu’à chaque instant on y rencontre un brave homme qui voudrait bien vendre ses tortues : « Ça met l’tweed en valeur, mossieur, ça fait valoir un étalage ; c’que désirent les gens d’la haute, mossieur, c’est quèque chose qui tire un peu l’œil – et c’est propre dans ses habitudes, ces petites bêtes-là, vous savez, m’sieur. » Alors, l’homme exhibe ses tortues.

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Devant la librairie Mudie, dans Oxford Street, la circulation était interrompue. Les autobus bloqués. Mr Spalding, qui se rendait dans la Cité, regardait Mr Budgeon, en partance pour Shepherd’s Bush. La proximité des véhicules fournissait aux voyageurs l’occasion de se dévisager d’une voiture à l’autre. Peu en profitaient, d’ailleurs. Chacun avait assez de penser à ses propres affaires. Chacun contenait son passé enfermé en lui, tel un livre connu par cœur ; livre dont ses amis ne lisaient que le titre, « James Spalding » ou « Charles Budgeon », et dont les voyageurs allant en sens inverse ne pouvaient rien lire du tout – si ce n’est « un homme à moustache rousse » ou « un jeune homme en gris qui fume sa pipe ». Le soleil d’octobre se posait sur tous ces gens, arrêtés là sans pouvoir bouger ; et c’est alors que le petit Johnnie Sturdgeon, chargé d’un gros paquet mysté-rieux, profita de l’occasion pour dégringoler de l’impériale, et se faufiler à toute vitesse entre les roues des voitures ; une fois sur le trottoir, il se mit à siffler, et bientôt on le perdit de vue – pour jamais. Les autobus, avec une secousse, se remirent en marche, et chacun, à part soi, éprouva du soulagement, en pensant qu’il se rapprochait du terme de son voyage. Même ceux qui char-maient leur ennui par l’agréable perspective (une fois le pro-chain rendez-vous liquidé) d’un pâté de bœuf et de rognons, d’un apéritif, d’une partie de dominos dans le coin enfumé d’un restaurant de la Cité, tous étaient contents de repartir. Mais oui, la vie humaine est vraiment supportable, du haut d’un autobus, dans le quartier d’Holborn, lorsque l’agent de police lève le bras, et que le soleil vous tape dans le dos : et s’il existe quelque chose comme une coquille sécrétée par l’homme pour son usage per-sonnel, c’est ici qu’on peut la trouver, sur les bords de la Tamise, au point de jonction des grandes artères, avec Saint-Paul, la ca-thédrale, comme couronnement de la dernière volute.

Jacob, descendu d’autobus, flâna sur les marches de la grande église, consulta sa montre, et prit finalement le parti d’entrer. Cela demandait un effort ? Mais oui. Quoi de plus épuisant que de changer de dispositions ?

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Saint-Paul est un édifice obscur, hanté de fantômes de marbre blanc, auxquels s’adressent éternellement les chants de l’orgue. Quand une chaussure crie, là-dedans, c’est terrible : de l’ordre… de la discipline. Le bedeau, portant sa verge, voit toute l’existence devant lui, aplanie sous son autorité. Doux et pieux sont les chœurs angéliques. Autour des épaules de marbre, et se glissant entre les doigts joints des statues, voltigent les notes hautes et grêles de la voix humaine et de l’orgue. Requiem æternam – repos.

Lasse de frotter les marches des bureaux de la Société de Prévoyance, ce qu’elle faisait d’un bout de l’année à l’autre, Mrs Lidgett choisit une chaise à l’ombre du tombeau du noble duc, joignit les mains et ferma les yeux à demi. Quel merveilleux endroit pour se reposer, à côté, tout à côté, des ossements de ce duc célèbre, dont les victoires ne lui représentent rien, à la pauvre vieille, dont elle ne sait même pas les noms, bien qu’elle ne manque jamais de saluer au passage les petits anges qui se font pendant de chaque côté du monument ; elle les salue chaque fois ; elle voudrait bien en avoir de pareils sur sa propre tombe ; le rideau de cuir de son cœur s’est écarté, grand ouvert, et des pensées de repos de douces mélodies s’en échappent, comme qui dirait sur la pointe du pied. Le vieux Spicer, le mar-chand de jute, n’a aucunement ce genre de pensées. Chose assez curieuse, depuis cinquante ans, il n’est pas une fois entré à Saint-Paul, bien que les fenêtres de ses magasins donnent sur le cimetière. « Ce n’est que ça ? Ma foi, c’est triste, ces vieux murs… où donc est le tombeau de Nelson ? Pas le temps d’y voir aujourd’hui – je reviendrai – ah ! une petite pièce dans le tronc… Va-t-il pleuvoir, va-t-il faire beau ?… Si seulement le temps voulait se décider ! » Des gamins désœuvrés viennent er-rer dans l’église – le bedeau les en dissuade, et il arrive des gens, des gens… un homme, une femme, une femme, un homme, un jeune garçon… tous ils lèvent les yeux vers le ciel, serrent les lèvres, et la même ombre passe sur leurs visages : le rideau tan-né de leur cœur s’écarte et s’ouvre tout grand.

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Du haut des marches de Saint-Paul, rien ne saurait appa-raître avec plus de certitude que le phénomène suivant : chacun est miraculeusement pourvu d’un manteau, d’une jupe, et de chaussures ; d’un revenu ; d’un but dans la vie. Seul Jacob, por-tant à la main l’Empire byzantin de Finlay, qu’il vient d’acheter dans Ludgate Hill, se différencie un peu : car il porte un livre, un livre qu’il ouvrira, et qu’il lira ce soir au coin de son feu, chose que ne ferait, dans cette multitude, nul autre que lui. Tous ces gens-là n’ont pas de maisons : la rue est à eux ; les bou-tiques ; les églises ; à eux les innombrables pupitres et les enfi-lades de lumières dans les bureaux : à eux les voitures de livrai-son et le chemin de fer aérien qui passe au-dessus de la rue. En regardant plus attentivement, on distingue trois hommes âgés qui, à peu de distance l’un de l’autre, font courir leur triporteur, perché sur ses hautes roues, au ras du trottoir, comme si la rue leur appartenait ; et contre un mur, une femme regarde dans le vide, avec son éventaire de lacets qu’elle n’offre à personne. Les manchettes des journaux aussi, avec les nouvelles qu’elles col-portent : une ville détruite, une course gagnée, sont pour ce peuple sans foyer qui circule sous le ciel, ciel dont un plafonnant réseau de fils de fer et un nuage de crottin séché font reculer le bleu et le blanc.

Là-bas, sous l’abat-jour vert, la tête penchée sur le papier blanc, Mr Sibley a reporté des chiffres sur les feuillets du grand-livre ; et sur chaque bureau l’on remarque, posée comme une provende, une liasse de papiers, nourriture quotidienne, lente-ment consommée par la plume laborieuse. D’innombrables pardessus de la qualité appropriée pendent vides toute la jour-née le long des couloirs : mais dès que six heures sonnent, tous exactement sont remplis, et de petites silhouettes, les unes fen-dues par le pantalon, les autres d’un bloc, s’élancent d’une al-lure rapide et saccadée sur le trottoir, et disparaissent dans l’obscurité.

Sous la chaussée, profondément enfouies, des galeries où s’alignent des séries de lampes jaunes mènent éternellement ces

– 77 – gens ici ou là, et dans ce monde souterrain, des noms peints en grands caractères sur des plaques d’émail représentent les parcs, les squares et les carrefours du monde visible. « Marble Arch » et « Shepherd’s Bush » – pour la plupart, cet Arc-de-triomphe et ce Buisson du Berger ne seront jamais que des lettres blanches sur fond bleu. En un seul point, Acton ou Hol-loway, Kensal Rise ou Caledonian Road, le nom représente un endroit où il y a des magasins pour acheter ce que l’on veut, et des maisons dont une entre autres, celle-ci, sur la droite, près de ces arbres étêtés qui poussent entre les pavés, présente une fe-nêtre carrée ornée de rideaux, et contient une chambre pour dormir.

Longtemps après le coucher du soleil, une vieille aveugle reste assise sur un pliant, adossée au mur de pierre de la banque Smith et Londonienne réunies, tenant serré entre ses bras un roquet noir, et chantant de toutes ses forces, non pas pour ga-gner des sous, mais du fond de son cœur joyeux et déchaîné – de son vieux cœur endurci dans le mal – puisque l’enfant qui vient la chercher est encore le fruit du péché, et devrait être dans son lit, à l’heure qu’il est, au lieu d’écouter, le long du mur de la banque, sa vieille folle de mère chanter, tenant son chien contre son cœur, et pas même pour gagner des sous.

Les voilà rentrés chez eux. Les flèches des églises grises, la vieille Cité chenue, pécheresse et magnifique, les ont accueillis. L’un derrière l’autre, voûtés ou élancés, perçant le ciel ou ra-massés sur eux-mêmes, comme des vaisseaux à la voile, comme des falaises de granit, les clochers et les magasins, les quais et les manufactures, peuplent la berge où les éternels marcheurs cheminent, traînant la jambe : les chalands lourdement chargés sont amarrés au milieu du fleuve ; cette ville, certains le croient, aime jusqu’à ses prostituées.

Mais peu de gens, semble-t-il, atteignent ce degré d’indulgence. De toutes les voitures qui passent sous la voûte de l’Opéra, pas une ne se dirige vers les quartiers pauvres : et lors-

– 78 – qu’un jeune chenapan se fait pincer sur la place déserte de Co-vent garden, pas une femme en robe du soir noire et blanche ou couleur de rose ne pose sa main sur la portière, et ne s’arrête, pour secourir ou pour condamner – n’empêche que Lady Charles, rendons-lui cette justice, soupire tristement en mon-tant son escalier, va prendre dans sa bibliothèque le livre de Thomas A’Kempis, et n’arrive pas à s’endormir avant la minute précise où son esprit se perd dans la complexité souterraine des choses. « Pourquoi ? pourquoi ? pourquoi ? » soupire-t-elle. Dé-cidément, il est préférable de marcher pour revenir de l’Opéra. La fatigue est le meilleur des narcotiques.

La saison d’automne battait son plein. Deux fois par se-maine, Tristan remontait jusque sous ses bras sa couverture : Isolde agitait son écharpe, en concordance miraculeuse avec le bâton du chef d’orchestre. Dans toutes les parties de la salle, on apercevait des visages roses et des poitrines étincelantes. Au moment où une main royale, dépendant d’un corps invisible s’avançait discrètement pour prendre le bouquet rouge et blanc posé sur le rebord écarlate de la loge, le nom de la Reine d’Angleterre semblait valoir qu’on mourût pour lui. La beauté (ou du moins ses variétés de serre chaude, qui ne sont pas à dé-daigner) fleurissait de loge en loge ; et quoique rien de bien in-téressant ne fût dit, et qu’il soit généralement admis que l’esprit a déserté les lèvres de rose depuis la mort de Walpole à peu près – en tout cas depuis que Victoria, en costume de nuit, descendit à la rencontre de ses ministres – ces lèvres (vues à la lorgnette) restaient vermeilles et adorables. Des messieurs distingués et chauves, avec des cannes à pommes d’or, se promenaient dans les travées, entre les fauteuils cramoisis de l’orchestre, et ne ces-saient d’échanger des propos avec les loges que lorsque les lu-mières baissaient, et que le chef d’orchestre, saluant d’abord la Reine, puis les messieurs au crâne dénudé, faisait demi-tour et levait sa baguette.

Deux mille cœurs, dans la pénombre, se souvenaient alors, anticipaient, erraient dans des labyrinthes obscurs ; et Clara

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Durrant renonçait à Jacob Flanders, en savourant en effigie la douceur de la mort : et Mrs Durrant, derrière sa fille, au fond de la loge obscure, soupirait de son sec soupir ; et Mr Wortley, changeant de position derrière la femme de l’ambassadeur d’Italie, se disait que Brangienne était un peu enrouée ; et per-ché dans la galerie à cent pieds au-dessus de leurs têtes, Édouard Whittaker, subrepticement, dirigeait la lueur de sa torche électrique sur sa partition miniature, etc., etc.

Bref, l’observateur perd le souffle, tant il a de choses à ob-server. Seulement, pour nous empêcher d’être submergés par le chaos, la nature et la société réunies ont organisé un classe-ment, qui est la simplicité même : les fauteuils, les loges, l’amphithéâtre, les galeries. Chaque soir, tous ces moules sont remplis. Point n’est besoin de distinguer les détails. Mais la dif-ficulté subsiste – il y a tout de même un choix à faire. Car bien que je n’éprouve pas le désir d’être la Reine d’Angleterre – ou alors pour une seule minute – je m’assiérais volontiers à côté d’elle ; j’aimerais entendre papoter le premier ministre, et chu-choter la comtesse, et participer à ses souvenirs de halls et de jardins princiers. Le front dur des gens respectables dissimule en somme, un code secret : autrement, pourquoi serait-il si im-pénétrable ? Et comme d’autre part ce serait étrange, se débar-rassant pour un instant de son masque protecteur, d’assumer un personnage – celui de n’importe qui ; d’être le grand homme qui a gouverné l’Empire : de se reporter, pendant que Bran-gienne chante, à des passages de Sophocle, ou d’entrevoir dans un éclair, tandis que le berger joue sur son chalumeau, des ponts et des aqueducs. Mais non – il faut choisir son rôle. Fut-il jamais plus dure nécessité ? nécessité qui entraîne plus de dou-leur, un désastre plus certain ? car en quelque lieu que je me fixe, je suis certain de mourir exilé : Whittaker dans son garni ; Lady Charles en son manoir.

Un jeune homme orné d’un nez comparable à celui de Wel-lington, après avoir occupé une place à six shillings et demi, fendit la foule, le long des escaliers de pierre, dès le baisser du

– 80 – rideau ; comme si, sous l’influence de la musique, il se sentait encore quelque peu différent de ses semblables.

À minuit, Jacob Flanders entendit tambouriner à sa porte.

« Par Jupiter ! s’écria-t-il, tu es justement l’homme qu’il me faut ! » Et sans plus de cérémonie, il montra les vers qu’il avait tout le jour cherché à identifier. Seulement ils étaient de Lucrèce, non de Virgile.

« Il va en être quelque peu assis », dit Bonamy lorsque Ja-cob eut terminé la lecture de son article. Jacob était excité. C’était la première fois qu’il lisait à haute voix quelque chose de lui.

« Sacré cochon ! » dit-il, avec un peu d’outrance : car les compliments de Bonamy lui étaient montés à la tête.

Le professeur Bulteel, de Leeds, avait publié une édition de Wicherley, en omettant d’indiquer qu’il avait fait disparaître, ou vidé de leur sens, ou simplement remplacé par des astérisques, un certain nombre de termes ou de passages trop licencieux. Outrage au texte, disait Jacob ; manque de conscience ; simple pruderie ; marque d’un esprit libidineux et d’une nature mépri-sable. Dans son article, le titre de professeur était fortement tourné en ridicule, et Leeds comme centre d’érudition devenait objet de risée. La chose extraordinaire, c’est qu’ils étaient par-faitement dans le vrai, ces jeunes gens, bien qu’au moment même où Jacob recopiait son travail, il sût qu’il ne serait jamais imprimé ; et cette prévision n’était que trop juste, puisque l’article lui fut retourné par la Fortnightly, le Contemporary, le Nineteenth Century – et fut jeté par lui dans le coffre en bois noir où il gardait les lettres de sa mère, ses vieux pantalons de flanelle, et un ou deux billets timbrés de Cornouailles. Le cou-vercle sur la vérité.

Ce coffre de bois noir, sur lequel on pouvait encore distin-guer son nom peint en bleu, était placé entre les deux hautes fe-

– 81 – nêtres de la pièce où il se trouvait avec son ami. Cette pièce donnait sur la rue. Évidemment la chambre à coucher était par-derrière. Les meubles – trois fauteuils d’osier et une table à bar-reaux, étaient ceux de Cambridge, et l’immeuble, qui apparte-nait à Mrs Whitehorn, fille de Mrs Garfit, datait d’environ cent cinquante ans. Dans les maisons de cette époque, les pièces sont belles, les plafonds élevés ; au-dessus des portes une rosace, ou bien une tête de bélier, est sculptée en plein bois. Le XVIIIe siècle a son caractère, un caractère de distinction. Même les lambris, de couleur framboise, ont de la distinction.

« Distinction… » Mrs Durrant trouvait à Jacob l’air distin-gué. « Extraordinairement emprunté, mais l’air si distingué. » À première vue, sans conteste, c’était le mot, pour Jacob. Quand on le voyait, allongé dans son fauteuil, retirer sa pipe de sa bouche, et dire à son camarade : « Et dis-moi, cet opéra… (car ils en avaient terminé avec les propos indécents) ce Wagner… » le mot « distinction » venait tout naturellement aux lèvres ; bien qu’à l’examiner de près, ce garçon, on fût incapable de dire où il se plaçait, à l’Opéra, orchestre, galerie ou balcon ? Écrivain ? Il n’était pas assez poseur. Peintre ? Dans la conformation de sa main (il descendait, du côté de sa mère, d’une famille de la plus haute antiquité et de la plus profonde obscurité) quelque chose indiquait qu’il avait du goût. Et sa bouche – mais en vérité, de toutes les vaines occupations, celle de cataloguer ses traits est la plus futile. Un seul mot devrait suffire. Mais si on ne le trouve pas ?

« J’aime bien Jacob Flanders, écrivait Clara Durrant dans son « Journal ». Il est si peu mondain, fait si peu de manières ; on ne peut pas dire ce qui plaît en lui, bien qu’il soit intimidant, car… » Mais le fabricant de carnets de poche à un shilling oc-troie peu de place pour chaque jour. Et Clara n’était pas fille à empiéter sur le lendemain. La créature la plus modeste, la plus candide ! « Non, non, non, soupirait-elle, l’été passé, au seuil de la serre, non, ne parlez pas, ne gâtez pas… » Quoi ? quelque chose d’absolument merveilleux.

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Mais, n’est-ce pas, ce ne sont là que des paroles de jeune fille – et amoureuse par-dessus le marché, ou qui se défend d’aimer. Elle aurait souhaité que cette minute, précisément telle qu’elle était par ce matin de juillet, durât toujours. Et les mi-nutes passent. En ce moment même, par exemple, Jacob racon-tait une anecdote, une histoire qui lui était arrivée au cours d’un voyage à pied ; l’auberge s’appelait : « Le Pot qui mousse », et ce nom, rapproché de celui de l’hôtelière… Lui et son ami criaient à force de rire. La plaisanterie était des plus roides.

C’était lui, pourtant, que Julia Eliot appelait « le jeune muet » ; et lorsqu’elle dînait en ville avec des premiers mi-nistres, sans aucun doute elle pensait : « S’il veut faire son che-min dans le monde, il faut que sa langue se délie. »

Après le séjour de Jacob, Timmy n’avait fait aucun com-mentaire.

La femme de chambre s’était trouvée bien rémunérée de ses peines.

L’opinion de Mr Sopwith était toute de sentiment, comme celle de Clara, quoique moins explicite.

Betty Flanders, au sujet d’Archer, était romanesque ; tendre à l’égard de John : et déraisonnablement irritée de la gaucherie de Jacob, lorsqu’il venait à la maison.

Jacob était le préféré du capitaine Barfoot ; mais quant à dire pourquoi…

Il semble que les hommes et les femmes soient également sujets à l’erreur : qu’une opinion de nos semblables, perspicace, impartiale, et vraiment justifiée, soit entièrement impossible. Ou nous sommes hommes, ou nous sommes femmes. Nous sommes froids, ou sentimentaux. Nous sommes jeunes, ou nous vieillissons. Dans tous les cas, la vie n’est qu’une procession d’ombres, et Dieu sait pour quelle raison – puisqu’il s’agit d’ombres – nous nous y cramponnons si fort, et les voyons dis-

– 83 – paraître avec une telle angoisse ! Et pourquoi, si cela est vrai et plus que vrai, pourquoi nous arrive-t-il encore d’être surpris, dans l’embrasure d’une fenêtre, par la soudaine révélation que ce jeune homme, dans ce fauteuil, est de toutes les choses de ce monde la plus réelle, la plus consistante, la mieux connue de nous ? – pourquoi, en vérité, puisqu’un instant après, nous ne savons plus rien de lui ? Telle est notre façon de juger. Telles sont les conditions de nos amours.

(J’ai vingt-deux ans. Voici bientôt la fin d’octobre. Quoique malheureusement l’on soit environné d’un grand nombre d’imbéciles, la vie est parfaitement agréable. Il faut porter son effort sur une chose ou sur une autre – n’importe laquelle. Tout est réellement très amusant – sauf de se lever chaque matin, et de mettre parfois un habit à queue.)

« Dis donc, Bonamy, et Beethoven ? qu’est-ce que tu en penses, de Beethoven ? »

(Bonamy est un type étonnant. Pratiquement au courant de tout – en littérature anglaise, pas plus calé que moi… mais tous ces écrivains français, il les a lus…)

« J’ai plutôt l’impression que tu te mets le doigt dans l’œil, Bonamy. En dépit de tes paroles, ce malheureux Tennyson… »

(La vérité, c’est qu’il aurait fallu nous enseigner le français. À cette heure-ci, j’imagine, le vieux Barfoot fait la causette avec ma mère. Drôle d’histoire, celle-là, à coup sûr ! Je ne vois pas Bonamy à la maison… Sale Londres !) Des voitures maraîchères passaient, avec fracas, dans la rue.

« Si on faisait une grande balade à pied, samedi pro-chain ? » (Qu’est-ce qui se passe, samedi ?)

Alors, tirant son carnet, Jacob s’assure que la soirée chez les Durrant a lieu la semaine suivante.

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Mais quoique tout ceci puisse fort bien être vrai – car c’est bien ainsi que parlait et réfléchissait Jacob – c’est ainsi qu’il croisait les jambes et regarnissait sa pipe – buvait son whisky à petits coups, et par instants consultait son carnet, en se passant la main dans les cheveux – oui, quoique tout ceci soit vrai, il y a quand même quelque chose qui ne peut pas être communiqué, si ce n’est par Jacob lui-même. En outre, une partie de ce qui nous occupe, ce n’est pas Jacob Flanders, mais Richard Bonamy – et la pièce où ils sont ; les voitures qui passent ; l’heure qu’il est ; cet instant précis de notre histoire. Et puis, considérez l’influence du sexe – voyez comme, entre homme et femme, il oscille, tremblant, hésitant, si bien qu’on découvre ici une val-lée, ici un pic, alors qu’en vérité, peut-être, tout est plat comme la main. Les mots justes eux-mêmes ont l’accent mal placé. Mais sans arrêt on ne sait quoi nous oblige à bourdonner, à vibrer comme le sphynx du troène à l’entrée de la caverne mystérieuse, et à doter Jacob Flanders d’un tas de qualités qu’il ne possède nullement – car bien qu’il soit, c’est un fait, en train de causer avec Bonamy, la moitié de ce qu’il dit ne vaut pas la peine d’être répété ; est en grande partie inintelligible (concerne des incon-nus, des membres du Parlement) : le reste est avant tout ma-tière à conjectures. Pourtant nous voici devant lui, les ailes vi-brantes.

« Oui, dit le capitaine Barfoot, en vidant sa pipe contre le montant de la cheminée de Betty Flanders, et en boutonnant son pardessus, oui, cela double ma besogne ; mais je n’en ai cure. »

Il venait d’être nommé conseiller municipal. Lui et Betty regardaient la nuit ; la même que celle de Londres, mais beau-coup plus limpide. Onze heures sonnaient aux horloges des églises. Le vent venait de la mer. Et toutes les fenêtres des mai-sons voisines étaient obscures – les Page dormaient ; les Garfit

– 85 – dormaient ; les Cranck dormaient, tandis qu’en ce moment, à Londres, sur la colline du Parlement, on brûlait Guy Fawkes.

 

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