La chanson de la Bretagne

Anatole Le Braz · Chapitre 14 sur 24

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La chanson de la Bretagne

Chapitre V

Le lendemain, à l’aube grise,

Karduner le vieux, dans sa cour, Regardait, en bras de chemise, Partir ses gens pour le labour.

 

Lors, parut, pliant sous sa charge, Une chercheuse de bois mort:

«A ton chariot le plus large,

Attelle ton bœuf le plus fort!

 

«Là-haut, parmi les feuilles jaunes, Sont deux cadavres enlacés,

Pour qui les grands pins monotones Chantent le chant des trépassés!…»

 

Elle dit. Le soir, la barrière Restait ouverte à Kerantour,

Et, pour la funèbre prière,

Entraient des pâtres d’alentour.

 

Sur la table de la cuisine

Les morts côte à côte allongés, A la lueur d’une résine,

Dormaient, veillés par les bergers!…

 

Ainsi mourut, sans qu’on sût comme, Pour avoir offensé l’amour,

A la fleur de son âge d’homme, Le fils aîné de Kerantour.

 

Ainsi mourut, en mi-novembre,

Jeanne Lezveur, de Kerprigent, Les prés étant couleur de l’ambre, Et les ruisseaux couleur d’argent!

 

Vœu

 

C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir.

Les soirs de Mai sont beaux; la terre va fleurir; L’air est comme peuplé de voix inentendues, Et l’on sent Dieu qui passe au fond des étendues.

Dans les lointains, ainsi qu’une paupière d’or, S’abaisse le couchant sur la mer qui s’endort.

Les nuages, vêtus de gaze aux longues franges, Glissent, furtifs et doux, et c’est comme un chœur d’anges Qui des hauteurs du ciel descendraient vous chercher.

 

Le paisible angélus de quelque vieux clocher Tinterait seul mon glas aux paroisses prochaines.

Dans les sentiers bretons pleureraient les grands chênes.

Le laboureur tardif qui s’en vient en chantant Vers sa maison de chaume où le sommeil l’attend, Se signerait la bouche, en fermant la barrière, Et, sans savoir mon nom, m’enverrait sa prière.

 

La paix du soir invite à de vastes oublis.

En Mai, l’espace ondule, et, derrière ses plis, On entend, on voit presque errer la grande chose; La pierre du tombeau n’est plus la porte close; Tout rassure. Et la nuit, l’auguste nuit d’été Verse à la lèvre humaine un goût d’éternité.

L’œil qu’on ferme ici-bas là haut s’éveille étoile; Le silence a chanté, l’inconnu se dévoile, Comme un seuil lumineux, le ciel semble s’ouvrir…

C’est par un soir de Mai que je voudrais mourir.

 

Le long de ma route

 

A madame Gaston Deschamps.

 

Le long de ma route incertaine, Quand je me retourne, je vois, Comme un horizon de grands bois, S’enfuir ma jeunesse lointaine, Verte encor d’un vert d’autrefois!

 

Elle fuit dans une ombre douce…

Oh! l’exquise odeur de printemps!

Lorsque je fais halte, j’entends S’égoutter, claire, dans la mousse, La source d’or de mes vingt ans!

 

Quand j’aurai terminé ma course, Quand je verrai monter d’ailleurs L’aube des jours qu’on dit meilleurs, Agenouillé sur cette source,

J’y puiserai mes anciens pleurs.

 

Et je reboirai goutte à goutte, Longuement je savourerai

Ce pleur que mes yeux ont pleuré Au temps où tu fleurissais toute, Ma jeunesse, printemps sacré.

 

Le chant de ma mère

 

Le chant que me chantait naguère Ma mère douce, au long des nuits, A dû mourir avec ma mère…

Nul ne me l’a chanté depuis.

 

Et c’est en vain qu’au seuil des portes Obstinément je l’ai quêté.

O ma mère, tes lèvres mortes

Dans la tombe l’ont emporté.

 

En vain, sous les lampes huileuses, J’ai fait, dans l’âtre des maisons, Sourdre au cœur des vieilles fileuses L’eau vive des vieilles chansons.

 

La berceuse qui me fut chère,

Le doux chant naguère entendu, Le chant que me chantait ma mère Avec ma mère s’est perdu.

 

Mais aux heures, aux heures chastes Où les nocturnes ciels d’été

Nous haussent sur leurs ailes vastes A des songes d’éternité.

 

Je vois soudain, dans ma mémoire, Champ du repos peuplé d’aïeux, Circuler la grande ombre noire D’un laboureur mystérieux.

 

Sa charrue étrange et sacrée

Ouvre au loin des sillons mouvants Et fait, de la terre éventrée, Jaillir des morts restés vivants.

 

Muet, sur les fosses rouvertes, Je l’entends aller et venir

Ce grand faiseur de découvertes Qui se nomme le Souvenir.

 

Et, hors des glèbes retournées, Se lèvent d’antiques moissons

Où court, dédaigneux des années, Le pied nu des jeunes chansons.

 

Et le chant, le chant dont ma mère Berça mon somme au temps jadis Exhale en moi l’odeur légère

D’un fin bleuet du paradis.

 

Les troupeaux de l’air

 

Comme des vaches au poil roux

Qui, le pas lent et les yeux doux, Vont à de lointains pâturages, Dans le ciel pur, lavé d’hier, Humide encor des grands orages, Les nuages passent dans l’air.

 

Quelqu’un est là-haut qui les garde, Et la Bretagne les regarde

Défiler paresseusement.

C’est la vieille qui, près de l’âtre, Sur son rouet va s’endormant

Au bruit de la chanson d’un pâtre.

 

Passez, passez, troupeaux de l’air, Nuages qui paissez la mer!

Et que la Bretagne sommeille!

Que toujours vienne voltiger,

Autour de sa pieuse oreille,

La chanson du divin berger.

 

Qu’elle dorme, la bonne vieille!

Que jamais elle ne s’éveille!

Qu’elle rêve (le rêve est doux), Tandis que dans le souple espace, Comme des vaches au poil roux, Le troupeau des nuages passe.

 

Qu’elle rêve!… Tout en dormant Ses yeux mi-clos, au firmament, Suivent les lentes vaches rousses, Et de longs pleurs délicieux,

Les pleurs naïfs des races douces Tombent en perles de ses yeux.

 

Berceuse d’Armorique

 

Plac’had ann ôd a gan eur gân Hac a zo trist, hac a zo splân.

 

Dors, petit enfant, dans ton lit bien clos; Dieu prenne en pitié les bons matelots!

 

—Chante ta chanson, chante, bonne vieille!

La lune se lève et la mer s’éveille.

 

Quand tu seras mousse, hélas! c’est le vent Qui te bercera dans ton lit mouvant.

 

—Chante ta chanson, chante, bonne vieille!

La lune se lève et la mer s’éveille.

 

Déjà dans ton âme a chanté la mer Son chant doux aux fils, aux mères amer.

 

—Chante ta chanson, chante, bonne vieille!

La lune se lève et la mer s’éveille.

 

Au Pays du Froid[8] ton père a sombré.

Tu naissais alors, je n’ai pas pleuré.

 

—Chante ta chanson, chante, bonne vieille!

La lune se lève et la mer s’éveille.

 

Au Pays du Froid, la houle des fiords Chante sa berceuse en berçant les morts.

 

—Chante ta chanson, chante, bonne vieille!

La lune se lève et la mer s’éveille.

 

Dors, petit enfant, dans ton lit bien doux, Car tu t’en iras comme ils s’en vont tous.

 

—Chante ta chanson, chante, bonne vieille!

La lune se lève et la mer s’éveille.

 

Tes yeux ont déjà la couleur des flots.

Dieu prenne en pitié les bons matelots!

 

—Chante ta chanson, chante, bonne vieille!

La lune se lève et la mer s’éveille.

 

Car c’est pour les flots que nous enfantons; Tous meurent marins, qui sont nés Bretons.

 

[8] Brô ar riou; on désigne souvent ainsi l’Islande ou Terre-Neuve.

 

La Chanson de ma nourrice

 

Il me souvient d’une ballade Que ma nourrice à faible voix Me chantait, quand j’étais malade.

Autrefois.

 

«C’étaient deux marins du même âge Qui s’étaient connus tout petits, Et qui s’aimaient. Un soir, tous deux étaient partis Pour on ne sait plus quel voyage.

Ils étaient partis, tous les deux, Tous deux braves marins, tous deux bons capitaines, Pour on ne sait plus trop quelles plages lointaines, Et, depuis, on n’a pas entendu parler d’eux.»

 

Nourrice, j’en ai bien vu d’autres Qui s’aimaient et qui sont partis, S’étant connus, comme les vôtres, Tout petits.

 

«On chuchotait, mais sans y croire, Sur le quai, la nuit du départ, Qu’ils avaient entrepris d’aborder quelque part Dans un pays nommé la Gloire.

Par exemple, on disait encor Qu’un long pavillon vert flottait à leur grand’hune.

Et qu’on pouvait du port y lire au clair de lune Le nom de l’Espérance écrit en lettres d’or.»

 

Ce pavillon vert qu’on arbore Au départ, et qui claque au vent, N’est, hélas! qu’un haillon sonore, Trop souvent.

 

«Combien ont fait le tour du monde, Qui sains et saufs sont revenus!

Mais ces deux-là sont morts, sous des cieux inconnus, Dans l’oubli de la mer profonde.

Ils sont morts, ils sont morts tous deux.

Tous deux braves amis, tous deux bons capitaines, Sans avoir abordé dans les plages lointaines, Et les poissons d’argent n’ont rien épargné d’eux.»

 

Oh! la triste, triste ballade, Que ma nourrice à faible voix Me chantait, quand j’étais malade, Autrefois!

 

La Chanson de la mal mariée

 

En jupon de rouge futaine,

Autrefois, quand j’allais aux prés, Je mirais des galons dorés

Dans l’eau verte de la fontaine.

 

Maintenant, l’eau verte se rit De mes haillons de laine rousse, Et j’entends, j’entends sous la mousse Se gausser un méchant esprit.

 

Lorsque les conscrits de la reine, Autrefois, rentraient au pays, Disaient-ils pas, tout ébahis: «Tudieu! c’est notre souveraine!»

 

Et c’est moi, Fanchon, qui passais, Royale, sur ma jument grise;

Je me fâchais de n’être prise

Que pour la Reine des Français!

 

Et maintenant, la tête basse,

Les mendiants, tortus, boiteux, Plaignent Fanchon, quand devant eux L’ombre de ma misère passe.

 

Je rêvais d’un beau clerc vainqueur, A la longue et fine parole

Qui, telle qu’une banderole,

Eût enlacé vingt fois mon cœur.

 

L’homme à qui je songeais en songe Est venu, m’a prise, et voici

Que, dans la lande du souci,

Mon cœur paît au bout d’une longe.

 

Filles, mes sœurs, pleurez mon deuil.

Au foyer clair de la famille,

Il n’est que d’être jeune fille!

Femme, on grelotte sur le seuil.

 

Le vent d’hymen souffle à vos portes, Et vous dites, le rire aux yeux: «C’est de l’or qui tombe des cieux.»

Hélas! ce sont des feuilles mortes.

 

Filles, mes sœurs, tout ment, tout ment A la fille qui se marie.

C’est le jardin de duperie

Où ne fleurit que le tourment.

 

Priez Dieu qu’il vous garde sages!

Mais, hélas! vous ne m’en croirez Que lorsque vos galons dorés

Pendront, flétris, à vos corsages.

 

Comme moi, vous irez alors

Pleurant votre jeunesse en route.

Vous serez la chèvre qui broute L’herbe mauvaise du remords.

 

Vaines attentes