La chanson de la Bretagne

Anatole Le Braz · Chapitre 21 sur 24

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La chanson de la Bretagne

Chapitre IV

La longue, la triste veillée!…

Au bord de l’âtre agenouillée, Jeanne Hélari, les bras ballants, Sent bondir son fruit dans ses flancs.

Le blanc courlis, par la fenêtre, A vu Jean l’Arc’hantec renaître…

Plus que la mer, plus que la mort Le ventre de la femme est fort.

Courlis blanc, retourne au rivage; Dis au noyé du flot sauvage

Qu’au doux sein de Jeanne Hélari Son âme morte a refleuri!…

Cloches qu’on hait, cloches qu’on aime, Sonnez le glas et le baptême!

Et toi, remets, gai charpentier, Remets barque neuve en chantier!

 

Cimetière intime

 

A M. Pierre Loti.

 

J’entends des portes se fermer, Lugubres, sur des gens qui sortent…

Ils se sont lassés de m’aimer; Les vents passent et les emportent.

 

Voici que je vais rester seul!

Je serai comme un cimetière

Où, de-ci de-là, sur la pierre, Claquera le pan d’un linceul.

 

Sur les têtes inanimées

De mes mortes et de mes morts

Pleureront en vain mes remords De les avoir trop mal aimées.

 

Plus tard, hélas! désert, vieilli, Abandonné de mes morts mêmes,

Je n’aurai pour amis suprêmes

Que les maigres lichens d’oubli.

 

Je vis pourtant, et ma tristesse, Quand je me suis couché le soir, Prie au chevet de mon lit noir, Comme une pâle et grave hôtesse.

 

La Chanson des vieux lits

 

Lits bretons, frères des armoires, Lits de Trégor, lits de Kerné, Où, dans les encognures noires, Pend un bouquet de buis fané,

 

C’est ici votre chanson vieille, La berceuse qu’au long des nuits M’a si souvent dite à l’oreille L’âme des vieux bouquets de buis.

 

Elle disait: Je t’ai vu naître, J’ai vu tes yeux d’enfant s’ouvrir; Je sais aussi quel fut l’ancêtre Que tu sens en toi refleurir.

 

C’était un pêcheur, un barbare, Un cœur de cire, un corps de fer.

Le vent s’asseyait à la barre; L’homme causait avec la mer.

 

Et de la mer, de la mer douce, Son pauvre cœur s’éprit si fort Qu’un soir de pêche on vit le mousse Sans le patron rentrer au port…

 

C’est ici votre chanson vieille, Lits de Trégor, lits de Kerné, La berceuse, qu’à mon oreille, Chante l’âme du buis fané.

 

La Chanson de la légende

 

Ann hini goz ê ma dous

Ann hini goz ê zui[9].

 

[9] C’est la Vieille qui est ma «douce», C’est la Vieille, à coup sûr!

 

A Charles Seignobos.

 

Au temps que j’étais petit pâtre, Pâtre de moutons, au Kerdu,

Je m’oubliais parfois dans l’âtre A veiller plus tard qu’il n’est dû.

 

Un soir, la nuit déjà bien sombre, Brusquement la porte s’ouvrit; Sur le seuil apparut une ombre, Et je songeai: «C’est un esprit!»

 

Mais, comme on avait dit les «grâces», Je m’enhardis à murmurer:

«Qui que tu sois, Ame qui passes, De profundis! tu peux entrer.»

 

L’Ame entra… C’était une vieille, Comme on en voit par les chemins, Lasses de corps, dures d’oreille, Avec un bâton dans les mains.

 

De leurs crocs aigus, les vents aigres Avaient dû la mordre longtemps, Car ses vieux os étaient plus maigres Que des carcasses de cent ans.

 

Elle vint s’accroupir, toussante, Sur le foyer de pierre, et là, D’une voix, grise et comme absente, Étrangement elle parla:

 

*

 

«Je suis le cœur, le cœur qui saigne, A toutes les ronces épars…

Je fus reine, hélas! mais mon règne N’est plus de ce monde,—et je pars!

 

«Petit, j’ai pour nom la Légende.

Tu m’as vue errer bien des fois, Parmi les ajoncs de la lande,

Un fuseau d’or clair dans les doigts.

 

«J’ai filé les plus doux mensonges Où l’univers se soit bercé.

Mais le fil d’or, le fil des songes A ma quenouille s’est cassé.

 

«Écoute, petit, je suis vieille Comme les temps, comme les dieux.

C’est ce soir ma dernière veille.

Demain, tu me clorras les yeux.

 

«Demain, je saurai qu’il existe, Le paradis que j’ai chanté,

Pour égayer l’enfance triste

De la naissante humanité…

 

«Des bergers, des chanteurs de sônes Mèneront avec toi mon deuil;

Et trois ou quatre coiffes jaunes[10]

Suivront peut-être le cercueil.

 

«Mais la foule, la foule grande, Qu’un autre souffle emporte ailleurs, Sur le tombeau de la Légende

Ne versera ni pleurs ni fleurs.»

 

*

 

Elle dit alors son histoire…

On voyait au fond de ses yeux, On voyait luire sa mémoire

Comme un trésor mystérieux.

 

Elle dit les pasteurs des chèvres, Premiers pères des nations,

Et comme ils buvaient à ses lèvres Le miel fort des illusions.

 

En Orient, sous des cieux calmes, Au pied des monts, des monts altiers, Sa jeunesse, à l’ombre des palmes, Grandit, fleur libre des sentiers.

 

Les héros que seule elle nomme Semaient, dans le matin vermeil, Le premier pain qu’ait mangé l’homme Devant la face du soleil.

 

Tant que le jour dorait les branches, Ces grands laboureurs inconnus Avaient les grosses gaîtés franches De ceux qui peinent, les bras nus.

 

Mais, le soir, sous les huttes closes, Ils se taisaient avec stupeur, Écoutant glisser sur les choses L’aile furtive de la peur.

 

L’immense nature endormie,

Où bruissent d’étranges bruits, Semblait une louche ennemie

Qui rôdait autour de leurs nuits.

 

La Légende alors, rassurante,

Entrait sur la pointe des pieds, Et soudain la flamme mourante

Se ranimait dans les foyers.

 

Et c’étaient de belles histoires, Des poèmes, plus beaux encor,

Qui, dans la hutte aux ombres noires, Ouvraient leurs larges ailes d’or…

 

Une nuit, près du feu de brande, Son siège en vain resta dressé; Dans le sentier de la Légende

Des hommes blonds avaient passé.

 

«Nous suivons le vol des nuages», Chantaient ces passants aux yeux doux; «Goûte à l’ivresse des voyages, Belle fille, et viens avec nous!

 

«Notre rêve va!… Sur ses traces, Épris de lui seul, nous allons!»

Comme elle aimait les nobles races, Elle suivit les hommes blonds…

 

*

 

Voilà comme à la mer sauvage,

Aux durs Ménez de Breiz-Izel,

S’en vint, de rivage en rivage, La Légende aux lèvres de miel.

 

Et c’est là qu’elle est enterrée, Sous un chêne aux rameaux épais…

Pauvre grand’mère tant pleurée, Que le bon Dieu te fasse paix!

 

[10] Le jaune est encore en Cornouailles la couleur adoptée pour le deuil.

 

A la sortie de l’École

 

En souvenir des soirs du Pichéry.

 

C’est l’heure où les enfants s’épandent par la rue, Troublant de jeunes cris la paix grave du soir; Et le peuple des morts, la race disparue Du haut du ciel breton se penche pour les voir.

 

Car les Celtes défunts revivent dans l’espace; Dieu pour eux, chaque soir, rouvre l’azur clément, Et, par les bleus sentiers, leur procession passe, Leur procession passe interminablement: Ceux qui furent marins tendent comme des voiles Les nuages errants qui se gonflent dans l’air, Et vont, comme autrefois, allumer des étoiles Devant la Vierge douce, Étoile de la mer.

 

D’autres, jadis pasteurs, paissent les nébuleuses, Tandis qu’à leur rouet, plaintif et somnolent, Des saintes d’aujourd’hui qui furent des fileuses Filent du clair de lune en fuseaux de lin blanc.

 

Des clercs adolescents, voués à la soutane, Feignent de méditer sur des livres ouverts; Mais le cœur saigne encor de quelque amour profane, Et la lèvre s’oublie à fredonner des vers.

 

Ainsi vont cheminant au pays de mystère, Dans les brumes du soir, les Celtes d’autrefois; Et les petits Bretons qui cheminent sur terre S’étonnent de s’entendre appeler par des voix.

 

Quelqu’un leur a-t-il dit qu’il fallait être sages?…

Leurs sabots dans les mains, une tristesse aux yeux, Ils traversent, muets, la paix des paysages, Et ce sont des enfants qui semblent des aïeux.

 

Ballade