La chanson de la Bretagne
Chapitre III
Maï, la servante d’auberge,
Te ressemblait comme une sœur.
Elle avait tes yeux fins de vierge, Ta beauté sobre, ta douceur.
Une senteur fraîche et subtile De son cou jeune s’exhalait.
Et c’était ce parfum d’idylle
Qu’ont en Kerné les «fleurs de lait».
Comme au soleil naissant se lève Le brouillard qu’a tissé la nuit, Ainsi la brume de mon rêve
A son regard s’évanouit.
Plus de chambre morne, oppressée Par on ne sait quelle stupeur!
Plus d’ombre grise balancée
Au vent suggestif de la peur!
Non! Des perspectives lointaines, Un ciel voilé, mais transparent; Et dans la clarté des fontaines Un pays grave se mirant;
Une atmosphère impondérable
De paradis élyséen,
Et l’oraison d’un misérable
Mêlée à l’aboiement d’un chien…
Des vieilles aux rides sévères Vont pieds nus accomplir un vœu…
Pays hérissé de calvaires,
Par une race ivre de Dieu!…
Dans les sonores étendues
Vibrent des cloches et des chants; Et des fermes inattendues
Se lèvent du milieu des champs; Des murs bas coiffés de vieux chaume, Telle une ruche en un courtil.
Tout à l’entour, la terre embaume L’odeur de miel, l’odeur d’avril.
C’est ici le printemps Celtique Où l’âme des eaux et des bois
S’épanouit en fleur mystique
A l’arbre même de la Croix.
Ici, dans sa grâce première.
Entre les talus éblouis,
On voit cheminer la lumière
Comme l’ange blond du pays.
Ici, dans les demeures closes, Habitent les songes heureux,
Et, sur la molle paix des choses, Flotte encor l’âme de Brizeux.
Noël de Bretagne
Canomp Nouël da Nedelek!
(Chant populaire.)
A tante Marie.
Plus brillantes, ce soir, les étoiles du ciel Luisent, et les petits Bretons chantent Noël.
Dans le grand ciel d’hiver les étoiles s’avivent, Et les petits Bretons, par groupes qui se suivent, De seuil en seuil, de ferme en ferme, vont chantant L’Enfant Dieu qui va naître et que l’enfance attend.
Ils vont, pasteurs d’agneaux et gardeuses de chèvres.
Le miel de l’évangile a coulé sur leurs lèvres.
Ils sont les messagers du mystique printemps, Et les seuils devant eux s’ouvrent à deux battants.
Ils entrent. Saluez les blonds évangélistes!
Leurs yeux versent du ciel dans les chaumières tristes.
La bassine de cuivre, au-dessus du foyer, Comme une lune d’or s’est mise à flamboyer; Les lourds bahuts en chêne aux puissantes ferrures Ont le poli des clairs étangs sous les nuits pures; Les faïences à fleurs embaument le dressoir…
Et les petits Bretons sont priés de s’asseoir.
*
—Chanteurs de Nedelek[3], dites-nous, quelle est Celle Qui monte par la rue et dont le pas chancelle?
Quelle est celle qui vient là-bas si lentement?
—C’est la mère du Dieu qui fit le firmament, C’est la mère du Dieu qui fit la terre douce, Par qui fleurit la fleur et par qui le blé pousse.
Avec sa robe blanche, avec son manteau bleu, Elle vient lentement, car elle porte un Dieu.
Et l’homme qui soutient cette femme en sa marche, C’est Joseph l’ouvrier, le dernier patriarche.
Ce soir le Dieu naîtra, dans l’étable à côté; C’est par les bœufs d’abord qu’il veut être fêté, Il veut être fêté par les bœufs et les ânes; Puis les bergers viendront avec les «artisanes», Puis tous les maîtres, puis les rois, en dernier lieu…
Et les pauvres Bretons auront enfin leur Dieu!
[3] Nom breton de Noël.
La Chanson du vent qui vente
Ann avel a zeu deus a bell; Dén na oar piou ê ann avel[4]…
[4] Le vent vient de loin; Personne ne sait qui est le vent.
Le vent qui vente est à ma porte Qui pleure, comme une âme morte.
Il geint: «Ouvrez au nom de Dieu!
Je vois chez vous lueur de feu, Je voudrais me chauffer un peu!»
Alors j’ai dit à la servante:
«Annik, ouvrez au vent qui vente.»
Et le vent qui vente est entré, Et, devant l’âtre vénéré,
Doucement il a soupiré.
Avec des bonds de chien folâtre, La flamme a sursauté dans l’âtre.
«Salut!» a dit le foyer clair, (Car le foyer parle en hiver)
«Salut au pauvre vent de mer!»
Le vent, assis sur l’escabelle, A répondu de sa voix belle:
«Langue du feu, chère aux humains, Lèche les pieds, lèche les mains Du vagabond des grands chemins.»
A la claire flamme vivante
S’est réchauffé le vent qui vente; S’est réchauffé le vent errant Qui toujours va courant, courant, Si maigre qu’il est transparent.
Il m’a raconté son histoire,
Sa misère, son purgatoire.
Père ni mère il n’a connu;
Il ne sait où va son pied nu,
Ni d’où, nu-pieds, il est venu.
Une âme est en lui, qu’il ignore, Une âme innombrable et sonore; Il la traîne par l’univers;
Elle est la chanson des blés verts Et le rugissement des mers.
Il sème les graines fécondes,
Il creuse les fosses des ondes, Il chante et hurle tour à tour; C’est un aveugle, c’est un sourd Ouvrier de mort et d’amour.
La Chanson du rocher qui marche
Or, c’était par un soir où montaient les étoiles; Et, sur le ciel mourant, l’aile brune des voiles S’éployait, et la mer chantait, et sur les eaux Les barques ondulaient ainsi que des berceaux.
La mer chantait son chant, et les choses muettes Écoutaient; on voyait leurs ombres se pencher…
Dans l’espace attentif planait un vol de mouettes; Et, sur les flots, marchait en extase un rocher.
Dans ses yeux sans regard, ses larges yeux de pierre.
Luisait, en flaque d’ombre, un pleur mystérieux.
Et les cils des varechs pendus à sa paupière Égouttaient dans la mer les larmes de ses yeux.
Les vagues, tour à tour, sirènes aux longs charmes, Frôlaient son dos de monstre avec des baisers lourds; Et souriait la mer, la buveuse de larmes, La trompeuse éternelle en qui l’on croit toujours!
Et les voiles, au ras des eaux, diminuées, Fuyaient. L’air agrandi s’ouvrait infiniment, Et la procession des pudiques nuées S’agenouillait, sereine, au fond du firmament.
Une d’elles, pareille à la blanche statue D’une Vierge, priait mains jointes, à l’écart; Et c’était sa candeur, de lumière vêtue.
Que l’aveugle rocher saluait du regard.
L’âme des matelots
A Lucien Herr.
L’âme des matelots est sœur des Mers sauvages…
Des cloches de tristesse y tintent sous les flots; Sur l’aile de la brume ondulent les rivages…
Elle est sœur de la Mer, l’âme des matelots.
*
L’Ame des matelots est pure… On voit en elle, Par les soirs transparents, les vierges soirs d’été, Surgir et se mouvoir l’image solennelle D’une mystérieuse et sereine Cité.
Des pays de silence où cheminent des rêves Nagent au fond des eaux,—lumineusement verts; Comme des tresses d’or, sur le dos blond des grèves, Roulent les goëmons, cheveux errants des mers.
Et de graves chansons qui semblent des prières, En une cathédrale aux mouvantes parois, S’agenouillent, et les phares, cierges en pierres, Se ravivent dans l’ombre au souffle de leurs voix.
*
L’Ame des matelots est sœur des Mers fleuries…
Des violes d’amour ont frissonné dans l’air Et, les seins ruisselants d’humides pierreries, Ahès, la grande impure, entonne son chant clair…
Comme la mer, comme la mort, Ahès est forte.
Que sa volonté règne, et, comme au temps jadis, Qu’un inconnu masqué vienne rouvrir la porte, La porte des noyés, la sombre porte d’Is!
Hou!… Sur son cheval blanc, le blanc Guennolé passe.
Le moine de la mer, de lumière vêtu, D’un long signe de croix exorcise l’espace: Le chant d’impureté, le mauvais chant s’est tu.
Mais il s’efforce en vain, le puissant exorciste, D’emprisonner Ahès au gouffre des flots sourds; L’âme de la sirène embaume la mer triste; Ses cheveux enlaçants y surnagent toujours!
*
La Mer, comme les bois, pâlit quand vient l’automne.
C’est le temps où, plaintive, avec des yeux voilés, La veuve du soleil, la lumière bretonne Pleure la race éteinte et les Dieux en allés.
L’Ame des matelots est sœur de la Mer pâle.
Des rochers douloureux en hérissent les bords; Le fond,—champ de granit, vaste pierre tombale,—
Vide d’inscriptions, couvre un peuple de morts.
N’importe! On leur a dit qu’une terre splendide Fleurit là-bas, plus loin que les eaux, que les cieux, Et l’invincible espoir des chercheurs d’Atlantide Reprend vers l’inconnu la marche des aïeux.
Le chant d’Ahès
Je suis Ahès! La mer en moi s’est faite femme.
Ma chevelure éparse aux quatre vents des cieux Embaume l’univers de son puissant dictame.
Le firmament n’est beau que miré dans mes yeux.
Mes flancs sont d’or liquide, et le soleil s’y pâme.
J’endors en mes bras purs les soirs mystérieux.
L’homme à me contempler se sentit naître une âme Et vit de mon sein clair surgir ses premiers dieux.
Homme, les dieux sont sourds; stérile est la prière.
Baigne-toi dans Ahès comme en ta fin dernière.
Viens! Je te verserai l’amour. Je sais aimer.
Laisse au vent de la nuit voguer ta voile errante.
Il n’est que de sentir ses yeux las se fermer Sous le baiser muet de la mer transparente.
Les hantises
Il vente!
C’est le vent de la mer qui nous tourmente (Chanson des matelots de Groix.) Il vente, il vente affreusement!…
La mer entière
N’est plus qu’un long gémissement Qui monterait d’un cimetière.
Il vente, il vente! Aux foyers clos.
On croit entendre
Passer les éternels sanglots
De ceux qu’on s’est lassé d’attendre.
Il vente, il vente! Et, dans leurs draps, Les épousées
Se sentent par d’humides bras
D’une étreinte moite enlacées.
Il vente, il vente! Sur leurs corps De chair vivante,
Les caresses des baisers morts Courent en frissons d’épouvante.
Il vente, il vente! Le vieux lit Craque et murmure;
Une odeur âcre le remplit,
Odeur de mort ou de saumure!
Il vente, il vente! Des yeux verts Luisent dans l’ombre,
Des yeux à tout jamais ouverts, En qui se figea la mer sombre.
Il vente, il vente! Le regard
De ces yeux vagues
Qui ne regardent nulle part
A le glauque infini des vagues.
Il vente, il vente! La chanson Des âmes mortes
Fait geindre toute la maison
Et miauler le gond des portes.
Oh! le vent, le lourd vent d’hiver Tout chargé d’âmes!…
Ceux qui se sont noyés en mer
Ne laissent plus dormir leurs femmes.
En novembre
A M. Luzel.
La pluie erre, pleurante, et c’est la mort des choses.
Les tristes mois bretons gémissent un long deuil: Quelque pauvre de Dieu frappe à mes vitres closes; Des sabots de misère ont sonné sur mon seuil…
—Entre, bon mendiant, chemineur de grand’route!…
Il s’est assis dans l’âtre, a béni les tisons, Puis, se signant au cœur, grave, il m’a dit: «Écoute Le vieux chercheur de pain, ô chercheur de chansons.»
Alors il a chanté… De sa longue mémoire, A l’appel de sa voix, ont surgi tour à tour Et les noires Guerziou, rudes comme l’histoire, Et les blanches Soniou, douces comme l’amour.
Salut, fragments sacrés de nos frustes annales, Ame d’un peuple éparse aux lèvres des chanteurs!
Salut, fleurs de bruyère, idylles virginales!
Salut, vers de granit, sculptés par des pasteurs!
Salut, adieu plutôt, mystiques aventures!
Refrains chastes, adieu! vos jours sont révolus, Et c’est fini de vous, et les mères futures Aux berceaux des enfants ne vous chanteront plus.
En ce morne ossuaire, hélas! qu’on nomme un livre, Par nos pieuses mains tristement entassés, Il vous faudra pourrir, vous qui nous faisiez vivre, Oubliés des ingrats que vous avez bercés.
Ah! quand vous serez morts, morte aussi, la Bretagne S’étendra toute nue en son linceul d’hiver.
Et les rochers pensifs qui gardent la montagne Descendront des sommets pour rentrer dans la mer.
Les saints mêmes, les saints s’enfuiront des églises.
On les verra partir, le rêve celte au front, Et, s’essuyant les yeux avec leurs barbes grises, Dans leurs auges de pierre ils se rembarqueront.
Les derniers mendiants qui vous chantaient aux portes, Si beaux qu’on les eût pris pour des portraits d’aïeux, Chercheront à l’écart un lit de feuilles mortes Où mourir, comme on meurt chez nous,—silencieux!
Sône
Dans un coffret de vieux chêne Mon cœur jeune est enfermé.
Quand ma mort sera prochaine,
Vous direz à mon aimé;
Vous direz à mon aimé,
Quand ma mort sera prochaine,
Que mon cœur est enfermé
Dans le coffret de vieux chêne.
Sur le coffret de vieux chêne
Par un artisan famé
Vous ferez sculpter la chaîne
Qui me lie à mon aimé.
Une chaîne en fleurs de mai
Qui s’enroule autour du chêne, Pour que mon cœur embaumé
Sente moins la mort prochaine.
L’amour est comme une chaîne
Qui vous lie au seul aimé.
Dans un coffret de vieux chêne Mon cœur gît inanimé.
La Chanson des pêcheuses de nuit
Ar merc’hedigou zav ho broz Vit mont da besketa d’ann noz[5].
[5] Les fillettes troussent leur jupe, Pour s’en aller pêcher la nuit.
Sur la grève nue, aux soirs de mer basse, La procession des fillettes passe.
La grève blanchit comme un pré tondu; Le foin de la mer y sèche étendu.
Les filles du port vont, une par une, Pêcher les lançons au clair de la lune.
Un mouchoir autour de leurs cheveux bruns Pour les préserver du sel des embruns, Et toutes en mains ayant leurs faucilles, Au clair de la lune ainsi vont les filles; Mais dans les rochers guettent les garçons, Et l’on fait à deux la pêche aux lançons.
Le chant des vieilles maisons
A M. Sully-Prudhomme.
Je vous aime, ô vieilles maisons Que ma jeunesse a traversées!
Sur de magiques horizons,
Vous vous dressez en mes pensées.
Vos fenêtres ont des regards,
Et vos vitres sont des prunelles, Des yeux étranges de vieillards, Mirant des choses éternelles.
Les souvenirs des morts chéris Prennent des formes de colombes Pour s’abriter dans vos murs gris, Vos murs fleuris de fleurs des tombes.
Sur les marches de votre seuil, L’ombre des ancêtres s’allonge: Pieuses, vous portez leur deuil Après avoir bercé leur songe.
*
J’en sais une, au fond d’un courtil…
Des pleurs coulent à ses croisées, Depuis qu’aux chemins de l’exil Nos âmes traînent, dispersées.
Car nous nous sommes tous enfuis…
Quelqu’un a fermé la barrière; Et la vieille maison, depuis,
Est comme restée en prière.
Maison veuve, cœur déserté,
Gémis, pauvre maison bretonne, Sur le jardin vide en été,
Sur l’âtre muet en automne!
—«Où sont-ils ce soir, les absents?»
Ainsi tu songes, désolée.
La vie est pleine de passants, La mort seule, hélas! est peuplée.
Il te souvient du «tout petit»?
Avec les oiseaux de passage,
Un soir qu’il ventait, il partit.
Les vents fous en ont fait un sage.
Et si tu lui criais: reviens!
Hélas! il reviendrait peut-être.
Mais si vieux que tes murs anciens Pleureraient de le reconnaître.
Ne souhaite pas ces retours
Plus affligeants que les partances!
Laisse errer au fleuve des jours L’épave de nos existences.
*
O notre logis d’autrefois,
Ma maison, l’unique, la seule.
Dans ma mémoire, je te vois
Comme une chère et blanche aïeule.
Un ange grave me sourit
Dans l’embrasure de la porte,
Et c’est le caressant Esprit
De mon enfance à jamais morte.
*
Je suis un chanteur de chansons; A tous les logis je fais halte.
Mais, au seuil des vieilles maisons.
Mon cœur vibre, ma voix s’exalte.
Mon cœur s’élance dans ma voix, Comme un rossignol dans un hêtre…
C’est qu’alors, c’est qu’alors je vois Ma vieille maison m’apparaître.
Quand s’éteindra mon soir dernier, Que du moins près d’elle on me trouve!
Puisse un matinal cantonnier
Ramasser mon corps dans la douve!
Qu’on l’enterre, ce pauvre corps, Sous l’âtre de la maison vieille; Et qu’au pays où sont les morts Mon âme, en chantant, se réveille!
Sur le chemin d’exil
Dieu fasse de longs jours prospères, O mon pays, à tes maisons!
Puissent, auprès de leurs vieux pères, Y vieillir les jeunes garçons!
J’ai laissé le pays que j’aime En un rêve calme endormi.
Les marches de l’escalier même Sous mon départ n’ont point gémi.
Or, voici qu’un soleil de joie Se lève dans le ciel d’avril.
La route blanche au loin poudroie, Et c’est la route de l’exil.
Nul ne m’a tiré par la manche
Pour me crier: Reste avec nous!
Sur la grand’route, morte et blanche, Sonnent seuls mes souliers à clous.
Dors, mon pays, je te pardonne!
J’ai cependant le cœur navré,
Mais c’est pour la coiffe bretonne, Qui là-bas sèche au bord d’un pré.
En passant, je l’ai reconnue…
Celle qui la mettra demain
Disait qu’elle serait venue
Me «bonjourer» sur le chemin.
Mais, hélas! elle aussi repose Dans son lit de chêne sculpté.
C’est en vain qu’à sa porte close.
Comme un chien perdu, j’ai gratté.
Francéa Rannou
Voulez-vous savoir comment on l’appelle?
Les gens du pays diront: C’est la Belle!
Ses parents diront que c’est Francéa, Francéa Rannou, de Sainte-Tryphine!
Dieu la fit très douce et la fit très fine Quand il la créa.
Je sais quant à moi qu’elle est ma maîtresse!
Que sa nuque est blanche, et blonde sa tresse, Blonde comme un pain que l’on sort du four; Je sais qu’aux pardons nous dansons ensemble; Qu’auprès de son cœur mon cœur à moi tremble La fièvre d’amour.
Voulez-vous savoir quelle est sa demeure?
D’aucuns vous diront—mais ce n’est qu’un leurre Qu’à Sainte-Tryphine elle a son manoir!
A Sainte-Tryphine elle a sa famille; Mais elle est en moi qui chante et babille Du matin au soir.
La lépreuse
Monna Keryvel met pour aller paître, Pour aller, aux champs, paître ses brebis, Avec sa croix d’or qu’a bénite un prêtre, Monna Keryvel met ses beaux habits.
Un doux cavalier s’en vient d’aventure: Il a «bonjouré» Monna Keryvel, C’est un fils de noble, à voir sa monture, Et son parler fin sent l’odeur de miel.
Monna Keryvel n’a su que répondre Au doux cavalier qui la bonjoura; Mais son joli cœur s’est mis à se fondre, Monna Keryvel demain pleurera.
Le cœur qui se fond en larmes ruisselle…
Le vent de la nuit traverse les cieux.
Quand le cavalier repartit en selle, Le cœur de Monna pleurait dans ses yeux.
*
A l’aube, le coq a chanté l’aubade: Monna Keryvel à sa mère a dit: —L’enfant de ma mère a le cœur malade Et le mal qu’elle a, c’est le «mal maudit».
—Monna, n’en ayez angoisse trop grande.
On vous bâtira, pour y demeurer, Une maison neuve, au haut de la lande, Où vous pourrez, seule, en secret pleurer.
Vous pourrez pleurer dans la maison neuve, La nuit et le jour, été comme hiver; Et les gens croiront que c’est une veuve Pleurant son marin qui mourut en mer.
—Dans la Lande-Haute, il fera bien triste.
Donnez-moi du moins, en l’honneur de Dieu, Servante ou valet, quelqu’un qui m’assiste Pour laver mon linge et souffler mon feu.
—Monna, vous n’aurez valet ni servante.
Dans la maison neuve, hélas! vous vivrez, Seule avec le vent, le vent dur qui vente Sur la Lande-Haute au pays d’Arez.
*
Monna Keryvel, de la Lande-Haute, Fais-toi belle et mets ta croix à ton cou; Un cavalier doux a grimpé la côte…
Mais c’est l’épouseur des mortes, l’Ankou!
Jeanne Larvor
C’est une histoire lamentable
Qu’on m’a contée un soir d’hiver.
Les vaches meuglaient dans l’étable, Et le vent soufflait de la mer.