La Conception Matérialiste De La Question Juive

Abraham Léon · Chapitre 13 sur 27

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La Conception Matérialiste De La Question Juive

A) La royauté et les Juifs

C’est seulement lorsque la campagne commence à se « ca-pitaliser », lorsque seigneurs et paysans commencent à conqué-rir un champ d’activité de plus en plus étendu, que toutes les classes de la société se trouvent d’accord pour persécuter et ex-pulser les Juifs. La victoire de l’économie basée sur l’argent est aussi la défaite de l’ancien « homme d’argent ». Éliminés de leur rôle de banquiers de la noblesse, quelques Juifs parviennent encore à se cramponner dans les « trous » de l’économie. Deve-nus tenanciers des Monts-de-Piété, marchands de vieux habits, colporteurs et fripiers, ils mènent une vie misérable dans de sombres ghettos, en butte à la haine et au mépris du peuple. C’est de plus en plus avec les pauvres, les artisans et les paysans que les Juifs sont uniquement en rapport. Et souvent la colère du peuple, dépouillé par les rois et les seigneurs et obligé d’en-gager ses dernières hardes chez les Juifs, se tourne contre les murs du ghetto. Les seigneurs et les riches bourgeois qui se ser-vent des Juifs pour exploiter encore le peuple, utilisent souvent ces émeutes populaires pour dépouiller les « esclaves de leur trésor ».

 

A) La royauté et les Juifs

 

Lorsque l’ennemi des Juifs, Gonzalo Matiguez, offrit au roi de Castille trois millions de pièces d’or à condition qu’il chassât les Juifs, l’évêque don Gil lui répondit :

 

« Les Juifs sont un trésor pour le roi, un vrai trésor ! Et toi, tu veux les chasser… Tu n’es donc pas un moindre ennemi du roi que des Juifs… »

 

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Encore, en 1307, à la suite d’une résolution des prêtres cas-tillans contre l’usure juive, le roi interdit de susciter des diffi-cultés aux Juifs.

 

« Les Juifs, dit un décret à ce sujet, appartiennent au roi à qui ils paient des impôts ; et c’est la raison pour laquelle il est impossible d’admettre une quelconque limitation de leur vie économique, étant donné que cela porterait préjudice au trésor royal. »

 

En Pologne, la protection royale a pris des proportions inaccoutumées à cette époque. Ainsi, en 1504, le roi polonais Alexandre déclare « qu’il agit envers les Juifs comme il sied aux rois et aux puissants qui ne doivent pas se distinguer seulement par leur tolérance à l’égard des chrétiens, mais aussi envers les

adeptes d’autres religions 185 ».

 

Un autre roi polonais, le roi Casimir Jagellon, dit de même « qu’il fait ce que lui dicte le principe de tolérance imposé par la loi divine ».

 

La raison de cette attitude n’est pas difficile à comprendre. Les Juifs constituaient pour les rois une source de revenus des plus appréciable. Par exemple, en Espagne, ce sont les finan-ciers juifs, les frères Ravia, qui ont permis aux rois castillans de finir heureusement la guerre contre les Maures. D’autres ban-quiers juifs ont soutenu les rois espagnols dans leur lutte contre la noblesse. Une organisation fiscale spéciale, constituée pour la perception d’impôts juifs fonctionnait dans plusieurs pays. En Angleterre, le scaccarium judaeorum permettait d’enregistrer toutes les affaires des Juifs et c’est par son intermédiaire que s’effectuait le recouvrement de leurs créances. Il était dirigé par

 

185 Le principe de tolérance religieuse prôné, à la fin du Moyen Age, dans un des pays les plus arriérés de l’Europe ! N’est-ce pas embar-rassant pour les historiens idéalistes qui voient tout le problème juif à travers le prisme des persécutions religieuses ?

 

– 106 – un collège de sept membres, dont trois juifs, deux chrétiens et deux employés du roi. Chaque opération de crédit rapportait 10 % au trésor royal.

 

Il va de soi que la royauté ne pouvait se contenter d’une aussi maigre part. Aussi, les mesures appropriées, telles que des confiscations extraordinaires, venaient suppléer à la carence des impôts normaux.

 

Juridiquement, les Juifs étaient des Kammerknechte, des esclaves du trésor royal, et dans les pays où le pouvoir politique était extrêmement morcelé, les esclaves du trésor des seigneurs.

 

Remplir les caisses des puissants, telle devint leur raison

d’être 186.

 

Dans les lois anglo-saxonnes, il est dit : « Ipsi Judaei et omnia sua regis sunt », c’est-à-dire, les Juifs et tous leurs biens appartiennent au roi. La législation de l’Espagne du Nord s’ex-prime de la même façon :

 

« Les Juifs sont esclaves du roi et appartiennent pour tou-

jours au fisc royal 187. »

 

186 « Chez des peuples qui ont peu de commerces et de manufactu-res, le souverain ne peut guère, dans les cas extraordinaires, tirer de ses sujets aucun secours considérable... Aussi est-ce dans ces pays qu’en gé-néral, il tâche d’amasser un trésor comme la seule ressource qu’il y ait pour de pareilles circonstances. » Adam Smith, Wealth of Nations, cf. t. II, pp. 390, 393 (Everyman’s Library). C’est aux Juifs « servi camerae » qu’incombe la fonction de remplir ce trésor.

187 Une interprétation allemande de cette situation ne manque pas d’une certaine saveur : « Par gratitude pour Flavius Josèphe qui avait guéri son fils, l’empereur Vespasien s’est résolu à protéger les Juifs et Titus accueillit après la ruine du deuxième temple beaucoup de Juifs qu’il réduisit en esclavage. Depuis ce temps, les Juifs sont esclaves de l’État et

 

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Le système était d’une grande simplicité. Les Juifs dépouil-laient les seigneurs et les rois écorchaient les Juifs. Mais pour pouvoir les écorcher, il fallait qu’ils fussent là. C’est pourquoi les rois protégeaient les Juifs et stimulaient leurs entreprises par tous les moyens en leur pouvoir.

 

Mais si le roi, en tant que représentant de l’État, avait inté-rêt à protéger les Juifs, il ne faut pas oublier qu’il était en même temps un grand seigneur, par conséquent un de leurs grands débiteurs.

 

Dans ce rôle, il était évidemment tenté de mettre un terme à leurs entreprises, ce qui constituait toujours une opération fort fructueuse. Mais tandis que la volonté des seigneurs de moindre importance de se libérer de leurs dettes et de leur convoitise était précisément mise en échec et contenue par la protection que la royauté accordait aux Juifs, le « Grand Sei-gneur-roi » n’avait évidemment pas de telles entraves extérieu-res à surmonter. « Deux âmes habitaient donc son corps. » En tant que roi, il combattait les revendications de la noblesse et de la bourgeoisie et s’opposait aux massacres et à l’expulsion des Juifs ; en tant que le plus grand propriétaire terrien, il avait lui-même le plus grand intérêt aux persécutions dirigées contre les Juifs.

 

Les moyens dont disposaient les rois pour « extraire » de l’argent de leurs esclaves juifs étaient très variés. Il y avait d’abord les arrestations en masse. On emprisonnait les Juifs sous le premier prétexte venu et on ne les libérait que lorsqu’ils s’étaient acquittés de sommes considérables. Par ce moyen, en 1180, le roi de France Philippe II Auguste a extorqué aux Juifs

 

c’est comme tels qu’ils doivent être considérés dans l’État allemand parce que les rois germaniques sont les successeurs des puissants empereurs de la Rome antique.»

 

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15.000 marks. Le comte Alphonse de Poitiers a « encaissé » dans une occasion semblable 20.000 livres.

 

On usait encore d’autres moyens. On accusait les Juifs d’empoisonner les puits et d’employer le sang des chrétiens pour leurs cérémonies religieuses (procès rituels). En 1321, les Juifs de France sont condamnés à une amende de 150.000 li-vres pour avoir empoisonné les puits.

 

Enfin l’opération la plus réussie du genre consistait à ex-pulser les Juifs, à confisquer leurs biens et à les réadmettre en-suite contre paiement de sommes formidables. En 1182, Phi-lippe Auguste chasse tous les Juifs de son royaume et confisque tous leurs biens immobiliers. Il leur permet de rentrer quinze ans plus tard et se fait offrir pour cette « charité » 150.000 marks. À nouveau, en 1268, le roi de France Louis IX décrète que tous les Juifs doivent quitter la France et que leurs trésors seront confisqués. Aussitôt après, des pourparlers sont engagés avec ses « servi camerae » et la mesure est rapportée moyen-nant des cadeaux considérables.

 

L’expulsion des Juifs en 1306 rapporte au roi de France Philippe le Bel 228.460 livres, somme énorme pour l’époque.

 

Invités à nouveau à rentrer en 1315, les Juifs versent pour cette nouvelle faveur 22.500 livres. Mais déjà six ans plus tard, ils se trouvent obligés de prendre à nouveau le chemin de l’exil.

 

L’histoire des Juifs de France et du Languedoc finit en 1394 par leur expulsion définitive, accompagnée de l’épilogue habi-tuel : la confiscation de tous leurs biens.

 

Ces procédés ne sont pas limités à la France. En 1379, les princes autrichiens emprisonnent tous les Juifs se trouvant sous leur dépendance, ceux-ci ne parviennent à se libérer qu’en s’ac-quittant de fortes sommes. Les mêmes princes mettent à profit

 

– 109 – une agitation antijuive parmi les paysans, en 1387, pour faire payer aux Juifs 16.000 marks.

 

L’attitude des rois et des princes envers les Juifs semble donc assez contradictoire. Mais c’est le développement écono-mique qui la déterminé en dernière analyse. Là où les Juifs jouent un rôle indispensable dans la vie économique, là où l’économie échangiste ne se développe que faiblement, l’intérêt étatique pousse les rois à protéger les Juifs, à les défendre contre tous leurs ennemis. Ainsi, en Pologne, la royauté appa-raît toujours comme leur protectrice la plus ferme.

 

Dans les pays plus développés, où l’usure n’est plus qu’un anachronisme, les rois se font moins de scrupules à piller les Juifs. Bientôt la seule puissance financière importante sera celle de la bourgeoisie, s’appuyant sur le développement de l’écono-mie et les Juifs perdront tout intérêt aux yeux des rois. Que sont les « banquiers juifs » à côté de financiers tels que les Fugger, les Médicis ? Voilà ce que dit Schipper à propos de l’importance de ces « banquiers juifs » :

 

« En ce qui concerne l’importance des capitaux des ban-quiers juifs d’Italie, nous n’avons trouvé parmi les capitalistes juifs que deux familles réellement riches. Mais qu’étaient-ils en comparaison des magnats tels que les Médicis qui, vers 1440, possédaient un demi-million de florins, ou Agostino Chigi qui a

laissé, en 1520, 800.000 ducats 188 ! »

 

Les banquiers juifs n’avaient à leur disposition que quel-ques milliers de florins.

 

Il va de soi que dans ces conditions, les Juifs ne pouvaient plus présenter d’intérêt pour les rois. L’ère des grands magnats

 

188 Schipper, op. cit..

 

– 110 – juifs qui soutenaient le pouvoir royal contre ses ennemis inté-rieurs et extérieurs, était définitivement close.