La Conception Matérialiste De La Question Juive
Chapitre I Les bases d’une étude scientifique de l’histoire juive
Chapitre I
Les bases d’une étude scientifique de
l’histoire juive
L’étude scientifique de l’histoire juive n’a pas encore dé-passé le stade de l’improvisation idéaliste. Tandis que le champ de l’histoire générale a été conquis, en grande partie, par la conception matérialiste, tandis que les historiens sérieux se sont hardiment engagés dans la voie de Marx, l’histoire juive de-meure le terrain de prédilection des «chercheurs de dieu» de toute espèce. C’est un des seuls domaines historiques où les pré-jugés idéalistes sont parvenus à s’imposer et à se maintenir dans une mesure aussi étendue.
Que de papier n’a-t-on pas noirci pour célébrer le fameux « miracle juif » !
« Étrange spectacle que celui de ces hommes qui, pour conserver le dépôt sacré de leur foi, bravaient les persécutions
et le martyre », dit Bédarride 1.
La conservation des Juifs est expliquée par tous les histo-riens comme le résultat de la fidélité qu’ils ont témoigné à tra-vers des siècles à leur religion ou à leur nationalité. Les diver-gences ne commencent à se manifester entre eux que lorsqu’il s’agit de définir le « but » pour lequel les Juifs se sont conser-vés, la raison de leur résistance à l’assimilation. Certains, se pla-
1 J. Bédarride, Les Juifs en France, en Italie et en Espagne..., Paris 1859.
– 5 –
çant au point de vue religieux, parlent du « dépôt sacré de leur foi » ; d’autres, tels Doubnov, défendent la théorie de l’« atta-chement à l’idée nationale ». « Il faut chercher les causes du phénomène historique de la conservation du peuple juif dans sa force spirituelle nationale, dans sa base éthique et dans le prin-cipe monothéiste », dit l’Allgemeine Enzyklopedie qui parvient ainsi à concilier les divers points de vue des historiens idéalis-
tes 2.
Mais s’il est possible de concilier les théories idéalistes, il serait vain de vouloir trouver un terrain de conciliation entre ces mêmes théories et les règles élémentaires de la science histori-que. Celle-ci doit rejeter catégoriquement l’erreur essentielle de toutes les écoles idéalistes, qui consiste à placer le problème cardinal de l’histoire juive, celui du maintien du judaïsme, sous le signe du libre arbitre. Seule l’étude du rôle économique des Juifs peut contribuer à éclaircir les causes du « miracle juif ».
Étudier l’évolution de ce problème ne présente pas seule-ment un intérêt académique. Sans une étude approfondie de l’histoire juive, il est difficile de comprendre la question juive à l’époque actuelle. La situation des Juifs au XX° siècle se ratta-che intimement à leur passé historique.
Tout état social est un stade du processus social. L’être n’est qu’un moment du devenir. Pour pouvoir analyser la ques-tion juive dans son état de développement actuel, il est indis-pensable d’en connaître les racines historiques.
Dans le domaine de l’histoire juive, comme dans le do-maine de l’histoire générale, la pensée géniale de Marx indique la voie à suivre.
2 Ben Adir, article sur l’antisémitisme in Algemeine yidishe Enzy-klopedie (en yiddish).
– 6 –
« Ne cherchons pas le secret du Juif dans sa religion, mais cherchons le secret de la religion dans le Juif réel. »
Marx remet ainsi la question juive sur les pieds. Il ne faut pas partir de la religion pour expliquer l’histoire juive ; au contraire, le maintien de la religion ou de la nationalité juives ne doit être expliqué que par le « Juif réel », c’est-à-dire par le Juif dans son rôle économique et social. La conservation des Juifs n’a rien de miraculeux.
« Le judaïsme s’est conservé, non pas malgré l’histoire,
mais par l’histoire 3. »
Et c’est précisément par l’étude de la fonction historique du judaïsme qu’on peut découvrir le « secret » de son maintien dans l’histoire. Les conflits entre le judaïsme et la société chré-tienne, sous leur apparence religieuse, sont en réalité des conflits sociaux.
« La contradiction entre l’État et une religion déterminée, le judaïsme par exemple, nous lui donnons une expression hu-maine en en faisant la contradiction entre l’État et des élé-
ments laïques déterminés 4. »
Le schéma général de l’histoire juive se présente à peu près ainsi d’après l’école idéaliste prédominante (à diverses nuances près) : jusqu’à la destruction de Jérusalem, éventuellement jus-qu’à la rébellion de Bar Kokheba, la nation juive ne se distingue en rien d’autres nations normalement constituées, telles les na-tions romaine ou grecque. Les guerres entre les Romains et les Juifs ont pour résultat de disperser la nation juive aux quatre coins du monde. Dans la dispersion, les Juifs opposent une ré-
3 Karl Marx, La question juive (dans Œuvres philosophiques, trad. J. Molitor, t. I, Paris, Costes, 1927), pp. 205 et 209.
4 Karl Marx, idem, p. 173.
– 7 – sistance farouche à l’assimilation nationale et religieuse. Le christianisme ne trouve pas, sur son chemin, d’adversaires plus acharnés et, malgré tous ses efforts, ne parvient pas à les convertir. La chute de l’Empire romain accentue l’isolement du judaïsme qui constitue, après le triomphe complet du christia-nisme à l’Occident, le seul élément hétérodoxe. Les Juifs de la Dispersion, à l’époque des invasions barbares, ne constituent nullement un groupe social homogène. Au contraire, l’agri-culture, l’industrie, le commerce sont largement représentés parmi eux. Ce sont les persécutions religieuses continuelles qui les obligent à se cantonner de plus en plus dans le commerce et l’usure. Les croisades, par le fanatisme religieux qu’elles ont suscité, accentuent violemment cette évolution qui transforme les Juifs en usuriers et aboutit à leur cantonnement dans les Ghettos. Bien entendu, la haine contre les Juifs est aussi ali-mentée par leur rôle économique. Mais les historiens n’attri-buent à ce facteur qu’une importance secondaire. Cette situa-tion du judaïsme se maintient jusqu’à la Révolution française qui détruit les barrières que l’oppression religieuse avait dres-sées devant les Juifs.
Plusieurs faits importants s’inscrivent en faux contre ce schéma :
1° La dispersion des Juifs ne date nullement de la chute de Jérusalem. Plusieurs siècles avant cet événement, la grande ma-jorité des Juifs était déjà disséminée aux quatre coins du monde.
« Ce qui est certain, c’est que bien avant la chute de Jéru-salem, plus des trois quarts des Juifs n’habitaient plus la Pales-
tine 5. »
5 A. Ruppin, Les Juifs dans le monde moderne, Paris, Payot, 1934.
– 8 –
Le royaume juif de Palestine avait pour les larges masses juives dispersées dans l’Empire grec puis dans l’Empire romain, une importance tout à fait secondaire. Leur lien avec la « mère-patrie » ne se manifestait que lors des pèlerinages religieux à Jérusalem qui jouait un rôle semblable à celui de La Mecque pour les Musulmans. Un peu avant la chute de Jérusalem, le roi Agrippa disait :
« Il n’y a pas au monde un seul peuple qui ne contienne
une parcelle du nôtre 6. »
La Diaspora ne fut donc nullement un fait accidentel, pro-
duit d’une entreprise de violence 7 ; la raison essentielle de l’émi-gration juive doit être recherchée dans les conditions géogra-phiques de la Palestine.
« Les Juifs en Palestine sont possesseurs d’un pays mon-tagneux qui ne suffit plus à un certain moment à assurer à ses habitants une existence aussi supportable que celle de leurs voisins. Un tel peuple est forcé de choisir entre le pillage et l’émigration. Les Écossais, par exemple, s’engagèrent alterna-tivement dans chacune de ces voies. Les Juifs, après de nom-breuses luttes avec leurs voisins prirent aussi le second che-min… Des peuples vivant dans de telles conditions ne se ren-dent pas à l’étranger comme agriculteurs. Ils y vont plutôt en tant que mercenaires comme les Arcadiens dans l’Antiquité, les Suisses au Moyen Age, les Albanais à notre époque, ou en tant que marchands, comme les Juifs, les Écossais et les Arméniens.
6 Flavius Josèphe, Guerre des Juifs, II, XVI, 398, trad. fr. R. Har-mand (dans Œuvres complètes de Fl. Josèphe, t. V, Paris, 1912, pp. 205 s.).
7 « Tout d’abord nous ne connaissons aucune puissance hostile qui ait contraint notre peuple à se répandre dans toute l’Asie Mineure, en Macédoine et en Grèce. » Rabbin Levi Herzfeld, Handelsgeschichte der Juden des Altertums, Braunschweig, 1879 ; 2° éd., 1894, p. 203.
– 9 –
On voit donc qu’un milieu semblable développe chez des peu-
ples de races différentes, les mêmes caractéristiques 8. »
2° Il est indubitable que l’immense majorité des Juifs dans la dispersion s’occupaient du commerce. La Palestine elle-même depuis des temps fort reculés, constituait une voie de passage de marchandises, un pont entre la vallée de l’Euphrate et celle du Nil.
« La Syrie était la grande route prédestinée des conqué-rants… C’était aussi la voie que suivaient les marchandises et celle par laquelle circulaient les idées. On comprend que dans ces régions se soit fixée de très bonne heure une nombreuse population avec de grandes villes vouées par leur situation
même au commerce 9. »
Les conditions géographiques de la Palestine expliquent donc à la fois l’émigration juive et son caractère commercial. D’autre part, chez toutes les nations, au début de leur dévelop-pement, les commerçants sont des étrangers.
« La caractéristique d’une économie naturelle, c’est que chaque domaine produit tout ce qu’il consomme et consomme tout ce qu’il produit. Rien ne pousse donc à acheter biens ou services chez autrui. Puisque dans cette économie, on produit ce qu’on consomme, nous trouvons chez tous les peuples
comme premiers commerçants des étrangers 10. »
Philon énumère les nombreuses villes où les Juifs étaient établis comme commerçants. Il dit qu’ils « habitaient une quan-
8 Karl Kautsky, dans Die Neue Zeit.
9 A. Lods, Israël, des origines au milieu du VIII° siècle, Paris, 1930, p. 22.
10 L. Brentano, Die Anfänge des modernen Kapitalismus, Mün-chen, 1916, p. 15.
– 10 – tité innombrable de villes en Europe, en Asie, en Libye, sur les continents et dans les îles, sur les côtes et à l’intérieur ». Les Juifs qui habitaient les îles comme le continent hellénique et plus loin à l’Occident, s’y étaient installés dans les buts com-
merciaux 11.
« En même temps que les Syriens se rencontrent les Juifs, éparpillés ou plutôt groupés dans toutes les villes. Ce sont des marins, des courtiers, des banquiers, dont l’influence a été aus-si essentielle dans la vie économique du temps que l’influence orientale qui se décèle à la même époque dans l’art et dans les
idées religieuses 12. »
C’est à leur position sociale que les Juifs sont redevables de la large autonomie que leur octroyaient les empereurs romains. C’est aux Juifs seuls que l’on permit de constituer un État dans l’État et tandis que les autres étrangers étaient soumis à l’admi-nistration des autorités de la ville, ils purent se gouverner jus-qu’à un certain point eux-mêmes…
« César … favorisa les intérêts des Juifs d’Alexandrie et de Rome par des faveurs spéciales et des privilèges, et protégea en particulier leur culte spécial contre les prêtres grecs et ro-
mains 13. »
11 R. Herzfeld, op. cit., p. 203.
12 Henri Pirenne, Mahomet et Charlemagne, 2° éd., Paris-Bruxelles, 1937, p. 3.
13 Th. Mommsen, Histoire romaine, trad. fr. de Guerle, Paris 1882, tome VII, p. 275.
Werner Sombart, dans son œuvre de valeur tellement inégale (Les Juifs et la vie économique, trad. fr., Paris, 1923), où les pires absurdités voisinent avec des recherches pleines d’intérêt, dit : « Je trouve dans la religion juive les mêmes idées-forces que celles qui caractérisent le capi-talisme. » Cette affirmation est juste, à condition de sous-entendre par capitalisme, le commerce et l’usure « précapitalistes ». Nous verrons plus loin qu’il est faux d’attribuer aux Juifs une part prépondérante dans la
– 11 –
3° La haine des Juifs ne date pas seulement de l’établisse-ment du christianisme. Sénèque traite les Juifs de race crimi-nelle. Juvénal croit que les Juifs n’existent que pour causer des maux aux autres peuples. Quintilien dit que les Juifs constituent une malédiction pour les autres peuples.
La cause de l’antisémitisme antique est la même que celle de l’antisémitisme médiéval ; l’opposition de toute société basée principalement sur la production des valeurs d’usage à l’égard des marchands.
« L’hostilité médiévale à l’égard des marchands n’est pas seulement d’inspiration chrétienne ou pseudo-chrétienne. Elle a aussi une source païenne, réelle celle-ci. Elle a de fortes raci-nes dans une idéologie de classe, dans le mépris où les classes
construction du capitalisme moderne [voir chapitre IV]. À l’appui de sa thèse, Sombart cite une quantité d’extraits du Talmud et d’autres livres religieux juifs qui reflètent cette proche parenté de la religion juive et de l’esprit commercial. Voici, à titre d’exemple, quelques-unes de ces cita-tions :
« Un homme qui aime la joie, l’huile et le vin, ne devient pas ri-che. » (Proverbes, 21 ; 17).
« Tu prêteras à tous les peuples et tu n’emprunteras à personne. (Deutéronome, 15 ; 6).
« La richesse ornera la maison du sage et la pauvreté celle du mé-chant. »
R. Eleazar disait : « Le juste aime mieux son argent que son corps. »
Et R. Itshak remarqua encore ceci : « Que l’homme ait toujours son argent en usage. »
Il est naturellement difficile d’obtenir une vue d’ensemble du fouil-lis de textes écrits et commentés à des époques et dans des contrées diffé-rentes. L’empreinte de l’esprit commercial se remarque cependant net-tement dans la plupart de ces écrits. Le travail de Sombart n’est, dans ce sens, que l’illustration de cette thèse marxiste que la religion constitue le reflet idéologique d’une classe sociale. Mais Sombart, comme d’autres savants bourgeois, s’efforce d’intervertir la relation causale : c’est la reli-gion qui aurait été le facteur primaire.
– 12 – dirigeantes de la société romaine – tant les gentes sénatoriales que les curiales de province – ont, par tradition paysanne pro-fonde, tenu toutes les formes d’activité économique autres que
celles dérivant de l’agriculture 14. »
Cependant, si l’antisémitisme était déjà fortement déve-loppé dans la société romaine, la situation des Juifs, comme nous l’avons vu, y était très enviable. L’hostilité des classes vi-vant de la terre à l’égard du commerce n’exclut pas leur état de dépendance à son égard. Le propriétaire hait et méprise le mar-
chand sans pouvoir s’en passer 15.
Le triomphe du christianisme n’a pas apporté de notables changements à cet égard. Le christianisme, d’abord religion
14 Henri Laurent, « Religion et affaires » in Cahiers du libre exa-men (Bruxelles, 1938). Aristote dit dans sa Politique : « C’est avec beaucoup de raison qu’on a une grande aversion pour l’usure parce qu’elle procure une richesse provenant de la monnaie elle-même et qui n’est plus appliquée à l’emploi pour lequel on se l’était procurée. On ne l’avait créée que pour l’échange, tandis que l’usure la multiplie elle-même. L’intérêt est l’argent de l’argent et c’est de toutes les acquisitions la plus contraire à la nature. »
« Les citoyens ne doivent exercer ni les arts mécaniques ni les pro-fessions mercantiles ; car ce genre de vie a quelque chose de vil et est contraire à la vertu. » (Politique, I, 10, 1258b ; VII, 9, 1328b).
15 Contrairement à l’avis de plusieurs historiens, l’économie anti-que, malgré un développement assez important des transactions com-merciales, était essentiellement basée sur la production des valeurs d’usage.
« L’industrie de famille, c’est celle qui règne non seulement dans les sociétés primitives mais même dans celles de l’Antiquité et se prolonge jusque dans la première période du Moyen Age. Les hommes sont divisés par petits groupes autonomes au point de vue économique, en ce sens qu’ils se suffisent à eux-mêmes, ne consommant guère que ce qu’ils ont produit et ne produisant guère que ce qu’ils doivent consommer. L’échange et la division du travail n’existent qu’à l’état embryonnaire. » (Charles Gide, Principes d’Économie politique, 6° édition, Paris, 1898, p. 165).
– 13 – d’esclaves et d’opprimés, s’est rapidement transformé en idéo-logie de la classe dominante des propriétaires fonciers. C’est Constantin le Grand qui posa en fait les bases du servage mé-diéval. La marche triomphale du christianisme à travers l’Eu-rope s’accompagne de l’extension de l’économie féodale. Les ordres religieux ont joué un rôle extrêmement important dans le progrès de la civilisation, qui consistait à l’époque dans le dé-veloppement de l’agriculture basée sur le servage. Pourquoi s’étonner que « né dans le judaïsme, formé d’abord exclusive-ment de Juifs, le christianisme, ne trouve cependant nulle part durant les quatre premiers siècles, plus que chez eux, de diffi-
cultés à acquérir des adeptes pour sa doctrine 16 ? »
En effet, le fond de la mentalité chrétienne des dix pre-miers siècles de notre ère pour tout ce qui touche à la vie éco-nomique est « qu’un marchand peut difficilement faire œuvre agréable à Dieu » et que « tout négoce implique une part plus
ou moins considérable de duperie 17. »
La vie des Juifs semblait complètement incompréhensible à saint Ambroise qui vivait au IV° siècle. Il méprisait profondé-ment les richesses des Juifs et croyait fermement qu’ils en se-raient punis de damnation éternelle.
Il n’y a donc rien que de très naturel dans l’hostilité farou-che des Juifs à l’égard du catholicisme et dans leur volonté de conserver la religion qui exprimait admirablement leurs intérêts sociaux. Ce n’est donc pas la fidélité des Juifs à leur foi qui ex-plique leur conservation en tant que groupe social distinct, mais au contraire leur conservation en tant que groupe social distinct qui explique leur attachement à leur foi.
16 J. Juster, Les Juifs dans l’Empire romain, Paris, 1914, p. 125.
17 Henri Laurent, « Religion et affaires », Cahiers du libre examen (Bruxelles, 1938).
– 14 –
Cependant comme l’hostilité antique à l’égard des Juifs, l’antisémitisme chrétien, aux dix premiers siècles de l’ère chré-tienne, ne va pas jusqu’à la revendication de l’anéantissement du judaïsme. Tandis que le christianisme officiel persécutait sans miséricorde le paganisme et les hérésies, il tolérait la reli-gion juive. La situation des Juifs ne cessait de s’améliorer à l’époque du déclin de l’Empire romain après le triomphe com-plet du christianisme et jusqu’au XII° siècle. Plus s’accentuait la décadence économique et plus le rôle commercial des Juifs ga-gnait de l’importance. Au X° siècle, ils constituent le seul lien économique de l’Europe avec l’Asie.
4° C’est seulement à partir du XII° siècle, parallèlement au développement économique de l’Europe occidentale, à l’accrois-sement des villes et à la formation d’une classe commerciale et industrielle indigène, que la situation des Juifs commence à empirer sérieusement, pour amener leur élimination presque totale de la plupart des pays occidentaux. Les persécutions contre les Juifs prennent des formes de plus en plus violentes. Par contre, dans les pays de l’Europe orientale, retardataires, leur situation continue à être florissante jusqu’à une époque assez récente.
Par ces quelques considérations préliminaires, on voit combien est fausse la conception générale qui règne dans le domaine de l’histoire juive. Les Juifs constituent dans l’Histoire avant tout un groupe social ayant une fonc-tion économique déterminée. Ils sont une classe, ou
mieux encore, un peuple-classe 18.
18 « Le paysan et le seigneur du Moyen Age ne sont pas producteurs de marchandises. Il est vrai qu’ils échangent leurs excédents à l’occasion, mais l’échange est pour eux quelque chose de fondamentalement étran-ger, une exception. Ainsi, ni le seigneur ni le paysan ne possèdent en gé-néral de grandes sommes d’argent. La plus grande partie de leur richesse consiste en valeur d’usage, en froment, en bétail, etc. Circulation des marchandises, circulation du capital-argent, l’économie monétaire en
– 15 –
La notion de classe ne contredit nullement la notion de peuple. C’est parce que les Juifs se sont conservés en tant que classe sociale qu’ils ont aussi gardé certaines de leurs particula-
rités religieuses, ethniques et linguistiques 19.
Cette identité de la classe et du peuple (ou de la race) est loin d’être exceptionnelle dans les sociétés précapitalistes. Les classes sociales s’y distinguent très fréquemment par un carac-tère plus ou moins national ou racial.
« Les classes inférieures et les classes supérieures… ne sont, dans plusieurs pays, que les peuples conquérants et les peuples asservis d’une époque antérieure. La race des envahis-seurs a formé une noblesse oisive et turbulente… La race enva-
hie ne vivait pas des armes mais du travail 20. »
Kautsky dit de même :
« Des classes différentes peuvent acquérir un caractère racial spécifique. D’autre part, la rencontre de races différen-tes, dont chacune s’est spécialisée dans une occupation déter-
général, est au fond étrangère à cette forme de société. Le capital vit, d’après l’expression claire de Marx, dans les pores de cette société. C’est dans ces pores que s’introduit le Juif. » Otto Bauer, Die Nationalitäten-frage und die Sozialdemokratie, Wien, 1907.
19 Pirenne dit au sujet de la conservation du caractère national chez les Allemands habitant les pays slaves, ce qui suit : «Le motif principal (de cette conservation) est sans doute qu’ils furent chez les Slaves les initiateurs et durant de longs siècles les représentants par excellence de la culture urbaine. Les Allemands ont introduit chez les peuples agricoles la bourgeoisie et c’est peut-être plus encore comme classe sociale que comme groupe national qu’ils ont, dès le début, contrasté avec eux.» Henri Pirenne, Histoire de l’Europe, Bruxelles, 1936, p. 248.
20 Augustin Thierry, Histoire de la conquête de l’Angleterre par les Normands (1825).
– 16 – minée, peut avoir comme résultat que chacune de ces races oc-cupe une position sociale différente au sein de la même com-
munauté. Il peut se faire que 21 la race devienne classe. »
Il y a évidemment une interdépendance continuelle entre le caractère racial ou national et le caractère de classe. La position sociale des Juifs a exercé une influence profonde, déterminante sur leur caractère national.
S’il n’y a pas de contradiction dans cette notion de peuple-classe, il est encore plus facile d’admettre la correspondance de la classe et de la religion. Chaque fois qu’une classe parvient à un degré de maturité et de conscience déterminé, son opposi-tion à la masse dominante revêt des formes religieuses. Les hé-résies des Albigeois, des Lollards, des Manichéens, des Cathares et d’innombrables sectes qui pullulaient dans les villes médiéva-
21 Comme les cloisons entre les diverses classes sont étanches à l’époque précapitaliste, il arrive très souvent que les différences nationa-les persistent très longtemps. Elles se manifestent avant tout dans la di-versité linguistique. La langue du peuple conquis était dégradée au rôle d’un parler populaire méprisé et la langue des conquérants devenait la langue des gens de «bonne société». En Angleterre, durant de longs siè-cles, l’aristocratie normande continuait à se servir du français, tandis que le peuple s’exprimait en saxon. C’est de la fusion de ces deux langues que s’est formé l’anglais moderne. À la longue, les différences linguistiques s’estompaient. Les Burgondes, les Francs et les autres barbares n’ont pas tardé à parler la langue de leurs sujets. Par contre, les conquérants arabes ont imposé la leur aux peuples conquis. Ces différences linguistiques entre classes ne disparaissent complètement qu’avec l’avènement de la bourgeoisie au pouvoir. K. Kautsky, Rasse und Judentum, p. 26. Ludwig Gumplowicz dit par ailleurs : « ... certaines classes (celle des sei-gneurs, celle des paysans, celle des commerçants) diffèrent entre elles par la nature des éléments ethniques qui se sont rencontrés pour former cha-cune d’elles... La différence entre ces classes se maintient facilement parce que, étant à la fois anthropologique et morale, elle permet aux clas-ses et castes de se former sur elles-mêmes et de s’isoler les unes par rap-port aux autres. » L. Gumplowicz, Précis de sociologie, trad. fr., 1894, p. 227.
– 17 – les, sont les premières manifestations religieuses de l’opposition croissante de la bourgeoisie et du peuple à l’ordre féodal. Ces hérésies ne se sont élevées nulle part au rang de religion domi-nante à cause de la faiblesse relative de la bourgeoisie médié-vale. Elles ont été étouffées sauvagement dans le sang. C’est seulement au XVII° siècle que la bourgeoisie, de plus en plus puissante, a pu faire triompher le luthérianisme et surtout le calvinisme et ses succédanés anglais.
Tandis que le catholicisme exprime les intérêts de la no-blesse terrienne et de l’ordre féodal, le calvinisme (ou purita-nisme) ceux de la bourgeoisie ou du capitalisme, le judaïsme
reflète les intérêts d’une classe commerciale précapitaliste 22.
Ce qui distingue principalement le « capitalisme » juif du capitalisme proprement dit c’est que, contrairement à ce der-nier, il n’est pas porteur d’un mode de production nouveau.
« Le capital commercial avait une existence propre et était nettement séparé des branches de production auxquelles il ser-vait d’intermédiaire. »
« Les peuples commerçants de l’Antiquité existaient comme les dieux d’Épicure dans les entrailles de la terre ou plutôt comme les Juifs dans les pores de la société polonaise. »
22 « Le capitalisme juif était un capitalisme spéculatif de parias ; le capitalisme puritain s’identifiait à l’organisation bourgeoise du travail. » (Max Weber.)
Certes, la correspondance entre classe et religion n’est pas parfaite. Tous les gentilhommes ne sont pas catholiques et tous les bourgeois n’adhèrent pas au calvinisme. Mais les classes donnent leur empreinte à la religion. Ainsi, « la révocation de l’Édit de Nantes a fait fuir, à la fin du XVII°, siècle peut-être 100.000 protestants, presque tous d’ailleurs habi-tants des villes et appartenant aux classes industrielles et marchandes (les paysans huguenots convertis seulement en apparence n’ont guère quitté le royaume) ». H. Sée, La France économique et sociale au XVIII° siècle, 3° éd, Paris, 1939, p. 15.
– 18 –
« L’usure et le commerce exploitent un procédé déterminé de production qu’ils ne créent pas et auquel ils restent étran-
gers 23. »
L’accumulation de l’argent aux mains des Juifs ne prove-nait pas d’une forme de production spéciale, de la production capitaliste. La plus-value (ou surproduit) provenait de l’exploi-tation féodale et les seigneurs étaient obligés d’abandonner une partie de cette plus-value aux Juifs. De là l’antagonisme des Juifs et du féodalisme, mais de là aussi le lien indestructible qui existait entre eux.
Comme pour le seigneur, le féodalisme était aussi pour le Juif sa terre nourricière. Si le seigneur avait besoin du Juif, le Juif avait aussi besoin du seigneur. C’est en raison de cette posi-tion sociale que les Juifs n’ont pu s’élever nulle part au rôle de classe dominante. Dans l’économie féodale le rôle d’une classe marchande ne peut être que nettement subordonné. Le ju-
daïsme ne pouvait être qu’un culte plus ou moins toléré 24.
Nous avons déjà vu que dans l’Antiquité, les Juifs possé-daient leur juridiction propre. Il en était de même au Moyen Age.
« Dans la société plastique du Moyen Age chaque classe d’hommes, de même qu’elle vit suivant sa coutume propre, pos-sède sa juridiction spéciale. Par-dessus l’organisation judi-ciaire de l’État, l’Église a ses officialités, la noblesse a ses cours
23 Karl Marx, Le Capital, trad. fr., t. I, Paris, Ed. Sociales, 1950, p. 91, etc.
24 Sauf chez une peuplade mongole (les Khazars) des bords de la mer Caspienne, qui adopta au VIII° siècle le culte israélite. Y a-t-il un rapport entre la fonction commerciale de cette peuplade et sa conversion au judaïsme ?
– 19 – féodales, les paysans leurs cours domaniales. La bourgeoisie, à
son tour, acquiert des échevinages 25. »
L’organisation spécifique des Juifs était la Kehila. Chaque agglomération juive était organisée en communauté (Kehila) qui avait une vie sociale particulière et une organisation judi-ciaire propre. C’est en Pologne que cette organisation a atteint le degré le plus perfectionné. D’après une ordonnance du roi Si-gismund-Auguste, de 1551, les Juifs avaient le droit de choisir les juges et les rabbins qui devaient administrer toutes leurs affaires. C’est seulement dans les procès entre Juifs et non-Juifs qu’intervenaient les tribunaux des voïvodies. Dans chaque ag-glomération juive, la population choisissait librement un conseil de la communauté. L’activité de ce conseil, appelé Kahal, était très étendue. Il devait percevoir les impôts pour l’État, répartir les impôts généraux et spéciaux, diriger les écoles élémentaires et supérieures (Ieschiboth). Il réglait toutes les questions concernant le commerce, l’artisanat, la charité. Il s’occupait de règlement des conflits entre les membres de la communauté. Le pouvoir de chaque Kahal s’étendait sur les habitants juifs des villages environnants.
Avec le temps, les divers conseils des communautés juives prirent l’habitude de se réunir régionalement, à intervalles régu-liers, pour discuter les questions administratives, juridiques et religieuses. Ces assemblées prirent ainsi l’aspect de petits par-lements.
À l’occasion de la grande foire de Lublin, s’assemblait une sorte de parlement général où participaient les représentants de la Grande Pologne, de la Petite Pologne, de la Podolie, de la Volhynie. Ce parlement prit le nom de Vaad Arba Aratzoth, le « Conseil des Quatre Pays ».
25 Henri Pirenne, Les anciennes démocraties des Pays-Bas, Paris, 1910.
– 20 –
Les historiens juifs traditionnels n’ont pas manqué de voir dans cette organisation une forme de l’autonomie nationale. « Dans l’ancienne Pologne, dit Doubnov, les Juifs constituaient une nation ayant sa propre autonomie, son administration inté-rieure, ses tribunaux et une certaine indépendance juridi-
que 26. »
Il est clair que parler d’une autonomie nationale au XVI°, siècle constitue un anachronisme grossier. Cette époque igno-rait tout de la question nationale. Dans la société féodale, seules les classes possèdent leurs juridictions spéciales. L’autonomie juive s’explique par la position sociale et économique spécifique
des Juifs et non par leur « nationalité 27 ».
L’évolution linguistique reflète aussi la position sociale spécifique du judaïsme.
L’hébreu disparaît très tôt en tant que langue vivante. Par-tout les Juifs adoptent les langues des peuples environnants. Mais cette adaptation linguistique se fait généralement sous forme d’un dialecte nouveau où se retrouvent certaines locu-tions hébraïques. Il exista, à divers moments de l’histoire des dialectes judéo-arabe, judéo-persan, judéo-provençal, judéo-portugais, judéo-espagnol, etc., sans parler du judéo-allemand qui est devenu le yiddish actuel. Le dialecte exprime les deux tendances contradictoires qui ont caractérisé la vie juive : la tendance à l’intégration dans la société environnante et la ten-
26 Conférence de S. M. Doubnov à la réunion de la Société histori-que ethnographique de Saint-Pétersbourg (cf. son article dans la revue Voshod, n° 12, 1894, en russe).
27 Déjà, au V° siècle avant J.-C. les Juifs de la Diaspora parlent l’araméen. Plus tard, ils se servent surtout du grec : «Les épitaphes des cimetières juifs de Rome sont surtout grecques, rédigées dans un jargon à peine compréhensible. Certaines sont latines ; aucune n’est hébraïque. » L. Friedländer, Darstellungen aus der Sittengeschichte Roms, II, 519.
– 21 – dance à l’isolement provenant de la situation sociale et écono-
mique du judaïsme 28.
C’est seulement là où les Juifs cessent de constituer un groupe social particulier qu’ils s’assimilent complètement à la société environnante. « L’assimilation n’est pas un phénomène nouveau dans l’histoire juive », dit le sociologue sioniste Rup-
pin 29.
En réalité, si l’histoire juive est l’histoire de la conservation du judaïsme, elle est aussi l’histoire de l’assimilation de larges couches du judaïsme.
« Dans le Nord de l’Afrique, avant l’islamisme, beaucoup de Juifs faisaient de l’agriculture mais la majorité d’entre eux a
été absorbée par la population locale 30. ».
Cette assimilation s’explique par le fait que les Juifs ont cessé d’y constituer une classe, qu’ils sont devenus des agri-culteurs.
« Si les Juifs s’étaient adonnés à l’agriculture, ils se se-raient forcément dispersés par tout le pays, ce qui, en quelques générations, aurait amené une assimilation complète au reste de la population malgré la différence religieuse. Mais, adonnés au commerce et concentrés dans les villes, ils formèrent des communautés particulières et eurent une vie sociale séparée,
ne se fréquentant et ne se mariant qu’entre eux 31. »
28 Il serait intéressant de rechercher pourquoi les Juifs vivant dans les pays slaves, ont conservé si longtemps le dialecte germanique (yid-dish).
29 A. Ruppin, Les Juifs dans le monde moderne, Paris, 1934, p. 265.
30 Idem., p. 136.
31 Idem., p. 136.
– 22 –
On pourrait rappeler aussi les nombreuses conversions des propriétaires terriens juifs en Allemagne au IV° siècle, la dispa-rition complète des tribus guerrières juives d’Arabie, l’assimila-
tion des Juifs en Amérique du Sud, au Surinam, etc. 32. La loi de l’assimilation pourrait se formuler ainsi : là où les Juifs cessent de constituer une classe, ils perdent plus ou moins rapidement leurs caractéristiques ethniques, religieuses et linguistiques ; ils
s’assimilent 33.
Il est très malaisé de ramener l’histoire juive en Europe à quelques périodes essentielles, les conditions économiques, so-ciales et politiques étant différentes dans chaque pays. Tandis que la Pologne et l’Ukraine se trouvaient encore en plein féoda-lisme à la fin du XVIII° siècle, en Europe occidentale on assiste
32 À l’époque du développement du capitalisme, du XIV° au XIX°, siècle, l’assimilation signifiait généralement en Europe occidentale, la pénétration dans la classe capitaliste chrétienne. La pénétration des Juifs dans la classe capitaliste peut être comparée à la transformation en capi-talistes des propriétaires féodaux. Ici aussi, la lutte de la bourgeoisie contre le féodalisme se termine, dans certains cas, par l’expropriation totale de la classe féodale (France) ou par la pénétration des féodaux dans la classe capitaliste (Angleterre, Belgique). Le développement capi-taliste a des effets semblables pour les Juifs. Dans certains cas, ils doivent s’assimiler ; dans d’autres, ils sont éliminés.
33 En règle générale, les persécutions contre les Juifs avaient un ca-ractère social. Mais le retard de l’idéologie par rapport à l’infrastructure sociale, peut aussi expliquer certaines persécutions purement religieuses. Dans certaines régions, les Juifs purent conserver assez longtemps leur religion particulière, tout en s’étant transformés en agriculteurs. Les per-sécutions auront pour but, dans ce cas, de hâter leur conversion. Ce qui distingue les persécutions religieuses des persécutions sociales (sous déguisement religieux) c’est leur caractère moins violent et le peu de ré-sistance des Juifs. Ainsi, il semble que dans l’Espagne wisigothique, les Juifs furent en partie agriculteurs. Aussi, les rois wisigoths n’avaient ja-mais songé à les expulser, comme le firent plus tard Ferdinand et Isa-belle. Les persécutions purement religieuses doivent être considérées comme exceptionnelles.
– 23 –