La Conception Matérialiste De La Question Juive

Abraham Léon · Chapitre 15 sur 27

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La Conception Matérialiste De La Question Juive

C) La bourgeoisie et les Juifs

« En 1233, le banquier juif Jehouda Cavallera prête au roi aragonais une forte somme qui lui permet d’équiper une flotte contre les Arabes. En 1276, Cavallera réunit des fonds pour une

armée qui combat les Arabes à Valence 197. ».

 

Mais ce qui est plus grave aux yeux de la noblesse et aug-mente la liste de ses griefs, c’est l’appui que fournissent les Juifs à la royauté dans la lutte qu’elle mène contre les féodaux.

 

Nous avons parlé des frères Ravia qui alimentaient l’armée royale en argent et en armes pendant les guerres intérieures que le roi menait contre les nobles insurgés en Catalogne. La no-blesse ne pouvait pas pardonner cela aux Juifs. Les frères Ravia tombèrent victimes des assassins ainsi que beaucoup de leurs successeurs.

 

En ligne générale, la lutte de la noblesse contre les Juifs est beaucoup moins radicale que celle de la bourgeoisie. Le contenu social différent influence l’intensité et les formes de lutte de chaque classe. Tandis que le propriétaire foncier a encore be-soin de l’usurier et vise à limiter seulement le champ de ses en-treprises, le bourgeois et même le noble embourgeoisé la res-sentiront de plus en plus comme une entrave insupportable.

 

C) La bourgeoisie et les Juifs

 

Le monopole commercial des Juifs fut un des plus grands obstacles qu’eut à surmonter la bourgeoisie naissante. La des-truction de la prédominance commerciale des Juifs était la condition de son développement.

 

197 Schipper, op. cit..

 

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Il ne s’agissait pas d’une lutte de deux groupements natio-naux ou religieux pour la domination commerciale, mais d’un conflit de deux classes représentant chacune un système éco-nomique différent. La concurrence soi-disant nationale ne fait que refléter ici la transition de l’économie féodale à l’économie échangiste. Les Juifs dominaient le commerce à l’époque où « les grands propriétaires achetaient des ouvrages raffinés et des objets de luxe de grand prix contre de grandes quantités de

produits bruts de leurs terres 198. »

 

Le développement industriel de l’Europe occidentale mit

fin à leur monopole 199.

 

En luttant contre les Juifs, les commerçants indigènes se dressent contre une fonction économique désuète qui apparaît de plus en plus comme une exploitation intolérable du pays par les étrangers.

 

198 « Les habitants des villes commerçantes, en important des pays plus riches des ouvrages raffinés et des objets de luxe d’un grand prix, offrirent un aliment à la vanité des grands propriétaires qui en achetèrent avec empressement, moyennant de grandes quantités du produit brut de leurs terres. Le commerce d’une grande partie de l’Europe, à cette épo-que, consistait dans les échanges du produit brut du pays contre le pro-duit manufacturé d’un autre pays plus avancé en industrie. » Adam Smith, Wealth of Nations, livre III, chapitre III (t. I, pp. 358 s., éd. Eve-ryman’s Library).

199 « Aussi longtemps que les matières premières furent le princi-pal produit d’exportation de l’Angleterre, le commerce extérieur se trou-va aux mains des commerçants étrangers et des marchands d’étape... Cela changea au fur et à mesure que les Anglais se mirent à transporter eux-mêmes leurs matières premières, notamment la laine. Ensuite les marchands anglais commencèrent à chercher des débouchés pour écou-ler leur manufacture » (les marchands entreprenants). L. Brentano, Eine Geschichte der Wirtschaftlichen Entwicklung Englands, II, p. 139.v

 

– 119 –

Les rapports de la classe marchande avec les Juifs après l’éviction de ceux-ci du commerce, subirent une modification profonde. Le crédit juif était essentiellement un crédit de consommation. Ce n’est pas aux banquiers juifs que recourent les commerçants pour leurs affaires. De grandes maisons de banque comme les Médicis, les Chigi, les Fugger se développent dans les grandes villes. Plus tard, lorsque l’économie échangiste aura pénétré dans les domaines ruraux, les usuriers juifs seront refoulés par l’influence envahissante de ces grandes banques chrétiennes. Tout comme le commerce précapitaliste que l’éco-nomie échangiste chasse des villes, l’usurier est délogé par la pénétration du capitaliste dans le domaine féodal.

 

Tout autre sera la position des grands marchands envers les Juifs lorsque ceux-ci, au déclin de leur rôle économique, ne seront plus que de petits usuriers prêtant aux artisans et petits boutiquiers.

 

Le Juif n’apparaît plus à cette époque comme concurrent du riche commerçant ou banquier ; il l’intéresse en tant que source intéressante de profit et en tant que moyen d’affaiblir les classes populaires avec lesquelles il était en lutte ininterrompue. Les grands marchands disputeront maintenant les Juifs aux rois et seigneurs. C’est surtout en Allemagne que les villes passent à une offensive générale pour s’emparer des profits que procu-raient aux princes le « régal » juif.

 

« Le régal juif » s’éparpille de plus en plus à partir de la deuxième moitié du XIII°, siècle. Les villes allemandes, déjà florissantes à cette époque, se mettent à en revendiquer aussi une part. Leur lutte obstinée contre les seigneurs féodaux leur a permis de conquérir une série de libertés tels les tribunaux au-tonomes, le droit d’administration. Elles tournent leur attention maintenant vers le « régal » juif ; elles s’efforcent de l’arracher aux mains des seigneurs et de l’empereur.

 

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La ville de Cologne obtient en 1252 de son archevêque, le droit sur un tiers d’impôts perçus sur les Juifs de la ville. L’évê-que de Worms permet en 1293 au conseil urbain d’admettre et

de taxer les Juifs 200.

 

Le « régal » juif est conquis par Mayence, en 1259 ; par Ra-tisbonne, à la fin du XIII° siècle ; par Nuremberg, en 1315 ; par Spire, en 1315 ; par Zurich, en 1335 ; par Francfort, en 1337 ; par Strasbourg, en 1338, etc.

 

La lutte de ces trois forces : la noblesse, l’empereur et les villes, finit par un compromis dont les Juifs paient les frais.

 

Ils paieront :

 

a) À l’Empereur :

1° L’impôt normal (en 1240 les Juifs en versaient un cin-quième).

2° Un pfennig or que devait payer chaque Juif ou Juive possédant plus de 20 gulden.

 

b) À la noblesse :

1° L’impôt annuel.

2° L’impôt extraordinaire.

 

c) Aux villes :

L’impôt spécial dont le montant est fixé pour chaque Juif au moment où il recevait « la lettre de citoyennat » (Burger-brief).

 

De nombreux impôts et impositions extraordinaires ve-naient s’ajouter à ceux que nous venons de citer. Des moyens

 

200 Schipper, op. cit.]. Le 7 mars 1456, l’évêque Burckard engage les Juifs de Halberstadt pour trois ans au conseil de cette ville [Dr. Max Köhler, Die Juden in Halberstadt und Umgebung bis zur Emanzipation, p. 3.

 

– 121 – semblables à ceux que nous avons rencontrés dans d’autres pays européens furent employés pour extorquer aux Juifs le plus d’argent possible. Les émeutes populaires et paysannes consti-tuaient également une occasion unique de faire payer grasse-ment aux Juifs la protection qu’on leur accordait.