La Conception Matérialiste De La Question Juive

Abraham Léon · Chapitre 14 sur 27

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La Conception Matérialiste De La Question Juive

B) La noblesse et les Juifs

« Les dépenses croissantes de la guerre, plus coûteuse à mesure que les mercenaires et la flotte y jouent un plus grand rôle, imposent à l’État et aux princes des nécessités les obli-geant à alimenter leur trésor à une source nouvelle. Dès lors, il n’y a qu’une chose à faire : s’adresser au Tiers-État, c’est-à-

dire aux villes et à leur demander d’ouvrir la bourse 189. »

 

Le déclin de la position économique des Juifs produit de la « capitalisation » de l’économie a eu pour effet la perte de la protection que leur avaient accordée les rois et princes. Les rois s’associent activement aux persécutions et au pillage des Juifs.

 

B) La noblesse et les Juifs

 

Dans le haut Moyen Age, les Juifs étaient indispensables aux nobles en tant que principaux fournisseurs de produits orientaux. Plus tard, le noble dissipateur, vivant sans calcul, avait besoin des Juifs comme réserve d’argent toujours prête à satisfaire ses caprices. Pour beaucoup de seigneurs puissants le Juif était, comme pour les rois, une source de revenus impor-tants. À l’époque où l’autorité royale ne s’était pas encore impo-sée incontestablement à la noblesse, des conflits fréquents écla-tent entre princes, seigneurs et rois pour la possession des

Juifs 190.

 

189 Henri Pirenne, op. cit.

190 « C’était une chose si fructueuse et si bonne à exploiter que le Juif, que chaque prince cherchait à en avoir le plus possible. Il y avait les Juifs du roi et ceux des seigneurs. Philippe le Bel, en 1299, acheta à son frère, pour 20.000 livres, tous les Juifs du comté de Valois. » G. d’Avenel, Histoire économique de la propriété, tome I, p. 111.

 

– 111 –

Au XII° siècle, on parle beaucoup du procès entre la com-tesse Blanche et le roi Philippe Auguste au sujet du Juif Kresslin qui s’était enfui du territoire de la comtesse pour se réfugier sur les terres du roi.

 

À l’exemple des rois, les barons s’étaient approprié les Juifs. Quand il énumérait ses revenus, un baron disait « mes Juifs » comme il disait « mes terres ». Cette propriété était, en effet, d’un bon rapport.

 

Thibaut, comte de Champagne, était aussi convaincu que le roi Philippe, de son droit de propriété sur les Juifs qui demeu-raient sur ses domaines. Ils concluent en 1198 une convention par laquelle ils se promettaient réciproquement de ne pas rete-

nir les Juifs de l’autre 191.

 

La pratique de conventions au sujet des Juifs se propage rapidement au XIII° siècle. Au lieu d’avoir à mener de longs procès, les rois et les princes s’engagent à se livrer réciproque-ment les Juifs qui se réfugient sur leur territoire. Un accord semblable conclu en 1250 dit qu’aussi bien le roi que les princes conservent leurs droits envers les Juifs « qui sont comme escla-ves ». (« Judaeus tamquarn proprius servus ».)

 

« Plus tard, nous voyons des Juifs mis en quelque sorte aux enchères. Philippe II achète au comte de Valois, son frère, tous les Juifs de son comté après avoir eu un procès avec lui au sujet de 43 Juifs dont il réclamait la propriété. Il lui achète en outre un Juif de Rouen qui rapportait 300 livres par trimes-

tre 192. »

 

« Étant donné que les princes électeurs ont le droit d’ex-ploiter dans leurs domaines toutes les mines d’or, d’argent,

 

191 G. B. Depping, op. cit.

192 Bédarride, op. cit..

 

– 112 – d’étain, de fer, ainsi que les mines de sel, qu’il leur soit aussi permis d’admettre et de posséder des Juifs. »

 

C’est ainsi que s’exprime une « bulle d’or » de l’empereur germanique de l’an 1356.

 

Bientôt les villes allemandes, de plus en plus prospères disputeront aux rois et aux princes le droit de posséder les Juifs. Tout comme entre la royauté et les princes, un accord inter-viendra aussi avec les villes qui acquerront ainsi une part im-portante des bénéfices que rapportait l’exploitation des Juifs.

 

Il va de soi que tous ceux qui profitaient ainsi de l’usure juive ne pouvaient être qu’hostiles à la conversion des Juifs au christianisme. Il est tellement vrai que la religion est le reflet d’une fonction économique, que le passage des Juifs au chris-tianisme amenait automatiquement l’abandon de leur profes-sion par les convertis.

 

« Les conférences provoquées par les nouveaux convertis amenaient toujours sinon la conviction des rabbins qui soute-naient la discussion, du moins la conversion violente d’un cer-tain nombre de Juifs. C’était au point que les seigneurs et les évêques eux-mêmes, à qui on enlevait ainsi leurs Juifs et que l’on privait des revenus qu’ils en retiraient adressèrent à plu-sieurs reprises leurs plaintes au roi. L’évêque Palencia, à la suite d’une conférence provoquée par un Juif converti, Jehuda Nosca – conférence qui avait amené la conversion d’un grand nombre de Juifs, suppliait le roi de venir à son aide, vu que ses

ressources allaient être considérablement réduites 193. »

 

Le roi anglais, Guillaume II, qui allait jusqu’à affermer aux Juifs les revenus des sièges épiscopaux vacants, forçait les Juifs

 

193 Bédarride, Les Juifs en France, en Italie et en Espagne, p. 207.

 

– 113 – convertis à retourner au judaïsme pour ne pas perdre les bénéfi-ces qu’il en tirait.

 

Pour empêcher la conversion des Juifs, un autre roi an-glais, Henri II, décréta que les biens des Juifs embrassant le christianisme, seraient attribués à la Couronne, pour compenser les pertes des profits que les Juifs eussent apportés au roi s’ils

ne se fussent pas convertis 194.

 

On voit par là la naïveté de nos historiens idéalistes qui s’imaginent que tous les efforts de la chrétienté tendaient vers la conversion des Juifs et qui croient que toutes les souffrances des Juifs doivent être expliquées par la résistance qu’ils ont op-posée à ces efforts. Aussi longtemps que la fonction économique représentée par le judaïsme était nécessaire, on s’opposait à leur assimilation religieuse. C’est seulement quand le judaïsme est devenu superflu économiquement qu’il dut s’assimiler ou dispa-raître.

 

Ce n’était naturellement qu’une partie minime de la no-blesse qui tirait profit de l’usure juive. Pour la majorité des sei-gneurs féodaux, le Juif était une cause directe de leur ruine. Pour que le roi ou le prince pussent dépouiller les Juifs, il fallait que la majorité des nobles gémît sous le poids de ses dettes.

 

Forcés d’abandonner ainsi aux Juifs une partie de la plus-value qu’ils extorquaient aux paysans, il était évident que les nobles essaieraient de la leur reprendre à la première occasion.

 

194 L. Brentano, Eine Geschichte der wirtschaftlichen Entwicklung Englands : « Il s’introduisait une coutume de confisquer les biens des Juifs qui embrassaient le christianisme. Cette confiscation était une es-pèce de droit d’amortissement pour le prince ou pour les seigneurs, des taxes qu’ils élevaient sur les Juifs et dont ils étaient frustrés lorsque ceux-ci embrassaient le christianisme. » / Cf. également Montesquieu, L’esprit des Lois, livre XXI, chap. 20.

 

– 114 –

L’endettement des nobles chez les usuriers juifs contenait en germe des conflits sanglants.

 

En 1189, il y eut des excès antijuifs dans une série de villes anglaises : à Londres, à Lincoln, etc.

 

Une année plus tard éclata la tragédie de York. Les cheva-liers débiteurs des Juifs yorkais, sous la direction d’un certain Mallebidde, attaquent les Juifs et le scaccarium judaeorum. Les traites trouvées dans le scaccarium sont solennellement brûlées et les Juifs réfugiés au château doivent subir un siège. L’affaire finit par un suicide en masse des Juifs assiégés. L’habituel épi-logue ne manque pas : le roi fait passer en sa possession les det-tes des suicidés, étant donné que les Juifs étaient esclaves de son trésor. Les massacres antijuifs à Londres, en 1264, où il y eut 550 victimes, avaient été organisés aussi par des propriétai-res fonciers débiteurs des Juifs. Il en est de même en ce qui concerne les émeutes antijuives dans d’autres villes. Ainsi, à Canterbury, on commença par assaillir le scaccarium judaeo-rurn.

 

Dans l’Europe entière, des assemblées de la noblesse ne cessent de protester contre l’usure juive. Leurs différentes re-vendications caractérisent le mieux la position des féodaux vis-à-vis des Juifs.

 

Dans la deuxième moitié du XIII° siècle, les cortès castil-lans soumettent trois exigences au roi :

 

1° La réglementation des opérations de crédit juives et la limitation du taux d’intérêt réclamé par les usuriers ;

 

2° L’interdiction du droit héréditaire de possession de ter-res aux Juifs ;

 

– 115 –

3° Une réforme de l’administration des finances et l’élimi-nation des fonctionnaires et intendants juifs.

 

Ce seront là les revendications classiques de la noblesse dans tous les pays européens. Elles visent à limiter la part de la plus-value que la noblesse est forcée d’abandonner aux Juifs, à les empêcher de devenir propriétaires terriens et de s’emparer de l’appareil étatique.

 

C’est seulement au XIV° siècle que la noblesse espagnole atteignit les premiers résultats dans ce domaine. En 1328, le roi Alphonse IX réduisit le taux d’intérêt à 25 % et annula un quart de toutes les créances des Juifs. En 1371 il y eut une nouvelle amputation de ces créances. C’est à plusieurs reprises que les cortès aragonais élevèrent des protestations au sujet du taux élevé d’intérêt payé aux Juifs, notamment en 1235, 1241, 1283, 1292, 1300.

 

Les cortès du Portugal se plaignent en 1361 de l’usure juive qui devient un joug de plus en plus difficile à supporter par la population.

 

« Dans les cercles de la noblesse et du riche patriciat es-pagnols, on haïssait les Juifs à cause de leurs fonctions étati-ques où ils se montraient des instruments serviles de la royau-té, ainsi qu’à cause des gros fermages d’impôts et de taxes par lesquels les magnats juifs augmentaient sans cesse leur for-

tune 195. »

 

En Pologne aussi, les revendications de la noblesse et du clergé contre l’usure juive se font de plus en plus pressantes. Un congrès ecclésiastique qui se tient en 1420 demande au roi des mesures contre la « grande usure juive ». En 1423, Ladislas Ja-gellon promulgue le « statut de Warta » qui interdit aux Juifs le

 

195 Schipper, op. cit..

 

– 116 – prêt sur hypothèques. En 1454, le « statut de Nieszawa » limite la validité des créances juives pour trois ans. Les seyms (diètes) des nobles parviennent aussi à interdire aux Juifs l’accès des emplois étatiques.

 

La noblesse polonaise poursuit les mêmes objectifs que la noblesse espagnole : limitation du taux d’intérêt, sauvegarde de ses propriétés, élimination des Juifs des emplois étatiques.

 

Des raisons politiques s’ajoutent aux causes économiques de l’hostilité que nourrissait à l’égard des Juifs la noblesse.

 

« En 1469, les cortès protestent contre l’admission des Juifs aux fermages et la protection dont les entourent les rois. Des procès rituels et des massacres viennent appuyer la pres-

sion exercée par la noblesse sur la royauté 196. »

 

Les Juifs étaient, en effet, de solides soutiens de l’absolu-tisme royal dirigé avant tout contre la noblesse. La plus-value abandonnée par les nobles aux Juifs contribuait à leur forger des chaînes.

 

Les petits barons haïssaient les Juifs comme créanciers, les grands voyaient en eux une des principales ressources financiè-res sur lesquelles reposait l’indépendance des rois à leur égard.

 

L’appui financier fourni par les Juifs aux rois, leur était in-dispensable pour lutter contre la noblesse ainsi que pour s’op-poser aux exigences croissantes des villes. Ce sont d’abord eux qui permirent aux rois d’entretenir de coûteuses armées de mercenaires qui commencent à se substituer aux hordes indis-

 

196 Parfois des Juifs passaient aussi à l’offensive. En 1376, le ban-quier Jekl emploie des bandes de mercenaires contre des débiteurs no-bles ayant refusé le paiement de leurs dettes. Son fils engage des merce-naires en vue de lancer une attaque contre Nuremberg, le Conseil de cette ville lui ayant confisqué ses maisons.

 

– 117 – ciplinées de la noblesse. Ces armées servent d’abord la politique extérieure. Ainsi, en Espagne, c’est en grande partie la finance juive qui permet aux rois de vaincre les Arabes.